Cest mon appartement, maman ! Et je ne veux pas quHenri habite ici !
Tu devrais lenvoyer consulter, Simone. Il a quelque chose de fou, ton fils ! Et puis, pourquoi un garçon de seize ans déciderait de nos vies à nous, des adultes ? Prends-lui lappartement et vire-le !
***
Simone passa le revers de la main sur son front. Elle avait trente-huit ans, mais elle se sentait vannée, comme si elle avait cent ans. La cause, ce nétaient ni les enfants, ni la routine, ni le manque dargent perpétuel. Non, cétait ce foutu dossier de papiers, caché en haut de larmoire, sous une pile de draps.
La porte dentrée claqua.
Je suis là ! tonna la voix dHenri.
Simone tressaillit. Avant, cette voix la rassurait, lui procurait une sensation de sécurité. Désormais, elle ne ressentait plus quune tension crispante.
Henri pénétra dans la cuisine, sans même enlever ses chaussures. Il était massif, solide, les mains abîmées par le travail, le regard sombre sous des sourcils broussailleux.
Quest-ce que tu tires la tronche ? demanda-t-il, en embrassant distraitement la joue de Simone, par habitude plutôt que tendresse. Ils tont encore énervée, les gamins ?
Ça va, dit-elle en se tournant vers la marmite. Lave-toi les mains, je sers.
Henri seffondra sur une chaise, qui gémit sous son poids.
Où est Arthur ? demanda-t-il, en jetant un coup dœil autour de lui.
Dans sa chambre, il fait ses devoirs.
Ses devoirs, tu parles… Il doit être scotché à son portable. Tu lui as rappelé quil devait descendre les poubelles ? Ou cest encore pour mes beaux yeux ?
Henri, laisse-lui le temps de manger. Il les sortira après.
Henri haussa les épaules, tapotant nerveusement sur la table. Simone reconnaissait bien ce rythme : cétait lannonce dune dispute imminente.
Dis donc, Simone, commença-t-il alors quelle posait un bol de pot-au-feu devant lui. Je pensais justement à cet appartement.
Simone se figea, la louche à la main. Voilà, cétait reparti. Toujours la même rengaine, chaque jour, comme un vieux disque rayé.
Henri, on en a déjà parlé, murmura-t-elle.
On en a parlé ? Il éleva la voix, la cuillère résonnant contre le bol. Tu as dit «non», et ça suffit ? Tu devrais réfléchir ! Lappart est vide ! Refait à neuf ! Nous, on sentasse, on compte chaque centime. Tas vu les bottes de Lisa ? Les semelles sont trouées !
Lappartement ne mappartient pas, Henri. Il est à Arthur.
Il a seize ans ! semporta Henri. Seize ! Quest-ce quil va en faire pour linstant ? Inviter des filles ? Dici quil ait fini le lycée, quil aille à la fac, au service civique… Il passera des années ! On pourrait le louer à Paris. Tu as vu les loyers ? Mille deux cents euros par mois, Simone ! Mille deux cents ! Ça paierait les bottes, les courses et la mensualité de la voiture !
Simone sassit face à lui, les mains crispées. Cette discussion lui faisait physiquement mal.
Cest un cadeau de ses grands-parents. Les parents de son père. Ils lont acheté pour leur petit-fils. Pas pour nous, pas pour ton crédit, ni pour les bottes de Lisa. Pour Arthur. Pour quil ait un départ dans la vie.
Un départ ? Tu veux rire ! sexclama Henri, repoussant sa cuillère. Il se prend pour un héritier, cest ça ? Il a une famille, non ? Dans une famille, on partage ! On a trois enfants ensemble, Simone. Trois ! Eux aussi doivent manger, shabiller. Et lui… Monsieur le privilégié, tout pour lui, rien pour les autres !
Dans lembrasure de la porte, la silhouette longiligne dArthur apparut. Il avait grandi dun coup cet été, maladroit et anguleux. Son visage affichait une défense profonde et silencieuse.
Je ne suis ni un héritier ni un égoïste, dit-il en lançant un regard sombre à son beau-père.
Ben voilà quil rapplique, railla Henri. Tu nous écoutais ?
Vous criez si fort que même les voisins entendent. Henri, cet appart est à moi. Mamie Paulette et Papi Serge mont dit que cétait pour moi, pour que je puisse partir dès mes dix-huit ans.
Ah bon ? Pour que tu partes ? Donc tu veux dégager ? On te nourrit, on thabille, et ton plus grand rêve, cest de te casser ?
Oui, jen rêve ! cria Arthur, sa voix déraillant sous lémotion. Parce que tu me gonfles ! Tu me reproches tout, tu passes ton temps à rappeler que tout ici, cest toi. Eh bien maintenant, jaurai chez moi ! Et je ferai mes propres règles !
Insolent ! sécria Henri, se relevant si brusquement quil renversa la chaise. Tu sais à qui tu parles ?
Tu nes pas mon père ! riposta Arthur. Mon père… il nest plus là. Toi, tu es juste le mari de ma mère. Et tu me détestes.
Arthur tourna les talons et quitta la cuisine, sa porte claqua derrière lui. Dans la petite pièce, la tension resta dans lair, seulement troublée par le bouillonnement du pot-au-feu.
Henri haletait, appuyé contre la table.
Tas vu ça ? souffla-t-il. « Tes pas mon père » ! Jai bossé dix ans pour lui ! Je lai élevé depuis quil a six ans ! Et voilà le résultat…
Calme-toi, Henri, murmura Simone, tentant de lenlacer, mais il haussa les épaules, rejetant sa main.
Me touche pas. Jai tout donné et il me crache à la figure. Tout ça à cause de cet appartement maudit. On a fait de lui un petit roi. « Le seul petit-fils », ha ! Et les miens, cest quoi ? Des chiens ?
Tes parents, Henri, lança sèchement Simone, nont pas donné un centime en dix ans. Rien. Juste des messages sur WhatsApp. Ils partent au soleil chaque année, changent de voiture. Jamais de cadeau pour Lisa. Mais les parents dArthur, eux, ont tout perdu. Arthur, cest leur dernier lien avec leur fils. Ils peuvent bien le gâter.
Va te faire voir, grommela Henri. Toujours à défendre ton fils.
Il attrapa son téléphone et sortit sur le balcon. Simone savait bien qui il allait appeler. Sa mère, Madame Bernier, pour lui pleurnicher dessus la dureté de la vie et ce «sale gosse dArthur».
***
Le soir glissa dans un silence lourd. Henri fit mine dignorer Arthur. Arthur ne sortit pas de sa chambre. Simone passait de lun à lautre, tiraillée, essayant de nourrir les plus petits sans craquer.
Le lendemain matin, on sonna à la porte. Devant, Madame Bernier, la belle-mère : énergique, bavarde, permanente improbable et avis sur tout.
Salut la jeunesse ! lança-t-elle en entrant avec, au bras, un fraisier sous plastique. On va discuter un peu, prenez le thé !
Simone soupira, résignée : la visite de sa belle-mère namenait jamais rien de bon.
Tous, sauf Arthur (qui refusa de sortir), sinstallèrent à la table. Madame Bernier entra tout de suite dans le vif.
Henri ma tout expliqué, annonça-t-elle en coupant une part de gâteau. Pour lappartement.
Maman, commence pas, supplia Simone. On va gérer ça, laisse-nous.
Gérer quoi ? Quand la maison est sens dessus dessous ? Je ne veux que le bien, moi ! Vous parlez de louer, mais cest tiède, tout ça…
Comment ça, tiède ? sétonna Henri.
Louer, cest des miettes. Les locataires abîment tout, au final tu ty retrouves pas. Il faut vendre, affirma Madame Bernier avec autorité.
Simone avala de travers.
Quoi ?
Vendre ! poursuivit la belle-mère, souriante. Lappartement vaut bien 400 000, 500 000 euros, non ? Voilà : vous vendez, vous placez largent sur un compte. À parts égales pour chaque enfant. Pour Arthur, Lisa et les deux garçons. Comme ça, tout le monde a une chance, cest juste. On est une famille, non ? Pourquoi un aurait tout pendant que les autres nont rien ?
Henri se gratta la tête, pensif.
Cest vrai que cest logique… Ça serait plus juste.
Plus juste ?! sexclama Simone, renversant sa tasse. Le thé brûlant se répandit sur la nappe, mais elle ny prêta aucune attention. Mais vous êtes folle ! Cet appartement, ce nest pas le nôtre ! Il est au nom dArthur ! En donation ! Nous navons pas le droit de le vendre !
Allons, Simone, tu es la mère, tu veux leur bien. Tu peux obtenir une dérogation, pour améliorer les conditions de tout le monde, ou prouver que les fonds sont bien placés. Cest faisable. Il faut juste vouloir le meilleur ! Pas de jalousies ou de discordes, sinon les enfants ne saimeront jamais. Sils partagent, ils seront soudés. Arthur remerciera davoir aidé frère et sœur à réussir aussi !
Vous êtes indécente ! balbutia Simone, suffoquant dindignation. Vous voulez dépouiller mon filsle fils de feu mon mari, et piller ce que ses grands-parents lui ont durement donné pour avantager vos petits-enfants ? Et de votre côté, vous avez fait quoi, vous ?
Me juge pas ! soffusqua Madame Bernier. On est retraités, on veut se reposer. Arthur ne manque de rien, cest Henri qui subvient à ses besoins. Ton ex-mari, paix à son âme, il na versé aucune pension du ciel ! Henri, lui, il bosse. Alors que ton Arthur participe lui aussi.
Cest là quArthur surgit, blême, tremblant, un sac de sport à la main.
Jai tout entendu, dit-il dune voix sourde.
Henri et Madame Bernier se turent, sidérés.
Oui, répéta Arthur, sa voix saffermissant. Vous voulez tout prendre, partager, soi-disant pour légalité.
Arthur, tu nas pas compris… tenta Madame Bernier de sa voix la plus douce.
Si, jai compris ! hurla Arthur. Vous me haïssez ! Je suis juste un poids mort ! Tout ce qui vous importe, cest mon appart !
Il se tourna vers sa mère.
Maman, je pars.
Où ça ? Arthur, attends ! implora Simone.
Chez Mamie Paulette. Je lui ai téléphoné, elle mattend. Je nen peux plus ici. Lui… il désigna Henri, il va me rendre fou. Hier, il ma dit que mon père nétait quun raté, un alcoolique. Que je finirais pareil.
Simone simmobilisa, se tourna lentement vers Henri.
Tu as osé lui dire ça ?
Henri rougit, fuyant son regard.
Ça ma échappé. Pour léduquer, tu comprends. Pour quil reste humble.
Pour son bien ? murmura Simone. Mon premier mari, Henri, était ingénieur. Il ne buvait pas. Il est mort sur un chantier, en sauvant des gens. Tu le sais très bien. Et tu oses mentir à ce point ?
Parce quil me rend fou ! explosa Henri. Il se prend pour un prince ! « Mon appart », « tes rien pour moi » ! Et moi quoi ? Je suis le larbin ? Je porte tout sur mes épaules, je crève la dalle, alors que lui a un appart qui dort. Oui, je suis jaloux ! Oui, ça me tue ! Pourquoi tout tombe du ciel pour lui et pas pour mes enfants ?
Parce que cest la vie, Henri ! cria Simone. Certains ont plus, dautres moins. Mais on ne vole pas un orphelin sous prétexte de répartir ! Cest lâche !
Arthur attachait ses lacets dans lentrée.
Maman, je pars. Je laisse ici les clés de mon appart.
Il posa le trousseau sur le buffet.
Faites-en ce que vous voulez. Louez, vendez. Empoisonnez-vous avec cet argent, mais lâchez-moi.
Il ouvrit la porte.
Arthur ! supplia Simone en lui saisissant la manche. Ne fais pas ça ! Cest à toi ! Je ne laisserai rien faire, tu mentends ? Je me battrai pour toi !
Arthur la regarda, les yeux remplis de larmes.
Tu es sa femme, maman. Tu le choisiras toujours lui, votre famille… Moi, je ne suis quune erreur de jeunesse.
Ne dis jamais ça ! Tu es mon fils, mon tout premier, et je taime plus que tout !
Laisse-moi partir, maman. Il faut que je prenne lair. Maintenant.
Il se dégagea et dévala lescalier.
Simone glissa au sol, en larmes, le visage caché dans ses mains.
Madame Bernier, voyant la tournure dramatique, se leva prestement.
Oh là là, quelle catastrophe… Ton fils a un grain, Simone. Il faudrait consulter. Bon, je file. Finissez le gâteau, il est bon.
Elle séclipsa, laissant son fils et sa belle-fille au milieu des décombres dun soir familial.
Henri restait debout dans la cuisine, contemplant le reste du gâteau. Sa colère seffaçait, laissant place à quelque chose de poisseux, décrasant. De la honte.
Il entendait sa femme pleurer dans le couloir. Il revoyait le regard dArthurrempli de peine et de désillusion adulte. « Empoisonnez-vous ».
Il se souvenait du petit Arthur, sept ans, dessinant une carte de fête des pères : « Pour Papa Henri », un char denfant, tout biscornu. A cette époque, Arthur ne savait pas quHenri nétait pas son vrai père. Et puis il lavait appris, et tout sétait fracturé. Henri, au lieu de réparer, avait tout saccagé.
Je suis un minable, murmura-t-il.
Simone releva la tête, les joues striées de mascara.
Quoi ?
Je suis un minable, Simone. Enfin, moralement.
Il sassit à côté delle dans lentrée, sur le carrelage froid.
Il a raison. Je crève de jalousie. Jai quarante ans, rien construit sauf des dettes. Et lui, seize ans, il a déjà un appartement. Ses grands-parents sont extraordinaires, oui… Les miens, on sait où ça mène. Maman ne sait quenvenimer les choses et repartir. Et moi, je tombe toujours dans le panneau.
Il serra la main de Simone, glaciale.
Pardon. Je naurais jamais dû parler ainsi de son père. Cétait bas. Je voulais juste… le blesser, parce que moi-même je souffrais.
Tu as failli le perdre, Henri, murmura Simone. Et moi aussi. Sil partait, sil ne revenait jamais… Je ne te laurais jamais pardonné.
Je sais. Je vais aller le chercher.
Où ça ?
Chez ses grands-parents. Il a parlé de Paulette, non ? Je prendrai la voiture, je le retrouverai, ou jattendrai là-bas.
Il refusera de te parler.
Je mexcuserai. Dhomme à homme.
Henri enfila une veste, prit les clés de lappartement dArthur sur la table.
Cest à lui. Quil choisisse : vivre dedans, le laisser vide, y inviter qui il veut. Nous… on se débrouillera. Jirai bosser en plus la nuit, du taxi ou autre. On ne doit rien lui réclamer.
Dans le regard de Simone, pour la première fois depuis des semaines, Henri distingua autre chose que du froid. Il y avait de lespoir.
Ramène-le, Henri. Dis-lui quon laime. Quil nest pas une erreur. Quil est des nôtres.
Je vais le ramener.
***
Henri retrouva Arthur à larrêt de bus. Il était recroquevillé sur un banc, le sac à ses pieds. Le bus nétait pas encore passé.
Henri se gara, sortit. Arthur le vit, se leva, prêt à fuir.
Attends ! cria Henri. Pas de dispute, promis !
Il avança lentement, les mains ouvertes.
Arthur, attends.
Tu veux récupérer les clés ? lança Arthur, amer.
Henri sortit le trousseau de sa poche.
Oui. Mais pour te les rendre. Tiens.
Il tendit la main. Arthur le regarda, interloqué.
Cest à toi, dit Henri. Personne ne te le prendra. Ta mère, ni moi. Madame Bernier est allée trop loin. Je viens de lui dire quelle sen mêle plus.
Et toi ? Tu voulais le louer ou le vendre…
Je sais. Jétais idiot. Jaloux. Jai honte, Arthur. Pour ton père… Jai menti. Cétait un mec bien, ta mère me la beaucoup raconté. Un héros. Je voulais juste te piquer au vif. Pardon.
Arthur se tut, le vent agitant ses cheveux.
Je suis nul, tu sais. On galère, les petits crient partout, je suis épuisé. Mais tu fais partie de la famille. Depuis le CP, je tai vu grandir. Tu te rappelles la fois où on ta appris à faire du vélo ? Ta chute, ton genou en sang, je tai porté sur mon dos jusque chez le médecin.
Je men souviens, marmonna Arthur, baissant les yeux.
Je tappelais mon fils, et cest toujours vrai. Jai juste oublié ça, obsédé par largent.
Henri sapprocha.
Allez, rentrons. Ta mère est en larmes, elle ne tient plus. Les petits demandent où tu es.
Arthur renifla. La colère, énorme, sétaitomment, commençait à se dissiper.
Et lappart ? demanda-t-il doucement.
Il est à toi. Point. Tu décideras. Mais jaimerais… Henri hésita. …jaimerais que tu restes encore un peu avec nous. Cest trop vide sans toi.
Arthur serra les clés dans sa main. Le métal était froid, mais les paroles de son beau-père, elles, réchauffaient un peu lintérieur.
Daccord, souffla-t-il. Mais dis à maman darrêter de pleurer.
Je lui dirai. Tu lui diras toi-même.
Ils montèrent dans la voiture. Henri laissa tourner le moteur sans démarrer.
Tu sais quoi, Arthur ? Tant pis pour le pot-au-feu ce soir. On fait un détour à la pizzeria ? Une maxi pepperoni, des frites, et on prendra du Coca. Mais on dira rien à ta mère pour le soda.
Arthur esquissa un petit sourire.
Daccord. Mais il faut aussi prendre des frites pour Paul et Simon.
Marché conclu.
La voiture repartit, filant vers la ville. Le drame de lappartement, qui avait failli briser la famille, seffaçait dans lair du soir. Il restait, devant eux, une soirée à partager peut-être un long dialogue, mais sans cris ni reproches. Car parfois, il faut presque tout perdre pour comprendre la vraie valeur de la famille.
Ce soir-là, jai compris, enfin, que jalousie et ressentiment napportaient que des ruines là où la tendresse, même maladroite, pouvait reconstruire. Je me suis juré de ne plus jamais laisser lombre dun appartement assombrir le cœur de ceux que jaime.