Cest mon appartement, maman! Je ne veux pas que le beau-père y habite!
Mais fais-le interner, Sylvie. Il est complètement fou, ton fils! Et franchement, pourquoi ce serait à un gamin de seize ans de décider comment on vit, nous, les adultes? Prends-lui son appartement et mets-le dehors, ce petit insolent!
***
Javais essuyé mon front du revers de la main. Javais trente-huit ans, mais javais limpression den avoir cent. Ce nétait ni la faute des enfants, ni du quotidien, ni même du manque dargent chronique. Tout tournait autour dun dossier de papiers, rangé tout en haut de larmoire, dissimulé sous une pile de draps.
La porte dentrée claqua.
Je suis rentré! lança la voix forte de Philippe.
Un frisson me traversa. Avant, cette voix mémeuvait, me rassurait. Maintenant, elle ne mapportait que de la tension.
Philippe ne retira pas ses chaussures et entra directement dans la cuisine. Cétait un homme massif, ouvrier, avec des mains crevassées et un regard sombre sous des sourcils touffus.
Tas pas lair en forme, dit-il en membrassant machinalement la joue, sans réelle tendresse. Les gamins tont encore énervée?
Non, tout va bien, répondis-je en me tournant vers la casserole. Lave-toi les mains, je sers à table.
Il saffala bruyamment sur le tabouret qui gémit sous son poids.
Éloïse est où? demanda-t-il en balayant la pièce du regard.
Dans sa chambre. Elle fait ses devoirs.
«Elle fait ses devoirs» Elle est sûrement collée à son téléphone. Tu lui as dit de sortir les poubelles? Ou il faut encore que jy aille?
Elle va le faire, laisse-la manger dabord.
Il ricana, pianotant sur la table. Je connaissais ce rythme: lannonce dune dispute à venir.
Tu sais, Sylvie commença-t-il alors que je posais devant lui une assiette de pot-au-feu. Jai réfléchi pour cet appartement
Je me figeai, louche levée. Ça recommençait. Toujours la même rengaine, chaque jour, à en perdre la tête.
Philippe, on en a déjà parlé.
«On en a parlé» Tu as dit non, et ça y est, on en parle plus? Faut réfléchir! Lappart est vide! Tout refait à neuf! Et nous, on sentasse ici, on compte les euros. Tas vu les bottes de Clémence? La semelle est trouée!
Lappartement nest pas à moi, Philippe. Il est à Éloïse.
Mais elle a seize ans! sécria-t-il. Pourquoi elle aurait un appart? Pour sy cacher avec des garçons? Elle nen aura besoin que bien plus tard! En attendant, on pourrait le louer. Tu sais combien ça rapporterait? Mille euros par mois, Sylvie! Mille! On pourrait changer de voiture, acheter à manger convenablement, payer du neuf pour les enfants.
Je massis en face de lui, les mains crispées. Ce débat me harassait physiquement.
Cest un cadeau de ses grands-parents, les parents de son père. Cest pour elle, pas pour nos finances, ni mes crédits ni les chaussures de Clémence. Pour que ma fille ait un vrai départ dans la vie.
Un vrai départ! grommela Philippe en jetant sa cuillère. Elle na pas besoin de tout ça! Elle a la famille! Une famille, ça partage! On a trois enfants ensemble, Sylvie! Trois! On va pas leur laisser rien du tout, pendant quelle, la princesse, aura tout!
Dans lembrasure de la porte, une grande silhouette mince apparut. Éloïse avait encore grandi cet été, maladroite, tout en angles. Sur son visage, il ny avait quune vieille fatigue, une dure armure.
Je ne suis pas une princesse, lança-t-elle sans détour, les yeux plissés sur Philippe. Et je ne suis pas égoïste.
Ah tiens, te voilà! sexclama-t-il, sarcastique. Tu écoutais?
Vous criez si fort que tout limmeuble entend, répondit-elle. Monsieur Philippe, cet appartement est à moi. Mamie Simone et papi Gérard mont dit quil ne servirait quà moi. Pour que je puisse partir dès mes dix-huit ans.
Ah ouais? Tu veux ten aller si tôt? On te nourrit, on thabille, et toi tu penses quà partir?
Oui, je veux partir! cria-t-elle, la voix tremblée par la colère. Parce que tu ne fais que me reprocher dêtre là! «Chez moi, mes règles» Maintenant, jaurai chez moi, à moi! Et mes règles!
Insolente! hurla Philippe en renversant le tabouret. Cest comme ça quon parle à son père?
Tu nes pas mon père! siffla Éloïse. Mon père est mort. Et toi tes juste le mari de maman. Et tu me hais.
Elle fit volte-face, claquant la porte de sa minuscule chambre, quelle partageait avec Paul et Mathieu.
Le silence retomba, ponctué par le bouillonnement du pot-au-feu.
Philippe haletait, les mains crispées sur la table.
Tu vois? «Pas son père» Je me suis tué à la tâche pour elle pendant dix ans! Je les ai tous élevés! Et voilà ce que je récolte!
Philippe, calme-toi, tentai-je, venant lenlacer. Mais il repoussa brusquement ma main.
Ne me touche pas. Je donne tout pour eux et voilà mon remerciement! Tout ça à cause de ce foutu appartement «Unique petite-fille», tu parles! Et les miens, ce sont pas des petits-enfants?
Tes parents, répliquai-je froidement, ça fait dix ans quils nont rien offert à nos enfants. Juste des cartes postales pour Noël. Ils voyagent chaque année, ils changent même de voiture, mais pour Clémence, même pas une poupée. Les parents de Mathias, eux, ils ont tout perdu leur fils. Éloïse, cest tout ce qui leur reste. Ils ont le droit de la choyer.
Laisse tomber, râla Philippe. Avocate de service
Je savais déjà quil allait téléphoner à sa mère, Madeleine Dubois, pour pleurnicher sur linjustice et lingratitude du «beau-fils».
***
Le soir se traîna dans une ambiance plombée. Philippe ignorait Éloïse, Éloïse ne quittait pas sa chambre. Je me partageais entre les deux, préparant les repas des petits et tentant de garder la tête hors de leau.
Le lendemain, samedi, la sonnette retentit. Madeleine Dubois apparaissait sur le palier, énergique, volubile, arborant sa mise en plis et ses certitudes. Un gâteau sous plastique à la main.
Bonjour la jeunesse! lança-t-elle en entrant comme chez elle. On va prendre le thé, faut quon parle!
Je soupirai. La visite de ma belle-mère naugurait jamais rien de bon.
Une fois tout le monde attablé, sauf Éloïse (refusant de sortir de sa chambre), Madeleine passa à lattaque.
Philippe ma briefée, déclara-t-elle en se coupant une part de gâteau. Cet appartement, là
Maman, commence pas On va régler ça entre nous, la priai-je.
Mais voyons, si ça crée des disputes! Je veux vous aider, répondit-elle faussement surprise. Louer, ça rapporte des miettes. Ça abîme le logement. Il faudrait plutôt le vendre.
Je métouffai avec mon thé.
Vendre?! répétai-je, incrédule.
Bien sûr! lança Madeleine, les yeux brillants. Il doit valoir, quoi? Trois cent mille euros? Alors on vend, on partage largent. Une part à chaque enfant: Éloïse, Clémence, Paul, Mathieu. Sur un livret, pour les études. Fair-play, non? On est une famille. Pourquoi une seule aurait tout, pendant que les autres galèrent?
Philippe, pensif, se gratta la tête.
Cest pas si bête. Ce serait plus juste.
Injuste?! mécriai-je en renversant ma tasse. Cest pas à nous den décider! Cet appartement appartient à Éloïse, il lui est donné, on na pas le droit de le vendre!
Écoute, sagaça Madeleine, tes sa mère, sa tutrice, tu peux trouver un prétexte. On dira que cest pour leur bien. Cest pas sain de favoriser un enfant, ça crée de la jalousie! Sils partagent, ils resteront soudés. Éloïse remerciera plus tard, quand ses frères et sœurs feront des études.
Mais cest un scandale! explosai-je. Vous voulez déposséder ma fille, la fille dun homme décédé, pour vos propres petits-enfants? Et vous avez fait quoi, vous? Quavez-vous offert?
Tu vas pas compter tes sous là-dessus! Je suis à la retraite! Éloïse est déjà gâtée. Cest Philippe qui la nourrit, non? Ton défunt mari na jamais rien payé. Philippe travaille pour tout le monde. Faut bien quÉloïse fasse sa part.
À ce moment-là, la porte de la cuisine souvrit. Éloïse, livide, debout, sac de sport à la main.
Jai tout entendu, murmura-t-elle.
Philippe et Madeleine se turent.
Jai compris, répéta-t-elle, la voix ferme. Vous voulez tout prendre. Partager. Au nom de la «justice».
Ma bichette, cest pas ce que tu crois bredouilla Madeleine.
Je sais très bien. Vous ne maimez pas. Je suis de trop. Vous ne voulez que mon appartement pour le vendre!
Elle se tourna vers moi.
Maman, je pars.
Où? Éloïse, attends! criai-je en la rejoignant.
Chez mamie Simone. Je lai appelée, elle mattend. Je ne peux plus rester ici. Lui ajouta-t-elle en pointant Philippe, il ma dit hier que mon père était un raté, un alcoolique, que je finirais comme lui.
Je marrêtai net. Je fixai lentement mon mari.
Quest-ce que tu as dit?
Philippe rougit, baissa les yeux.
Ça ma échappé Je voulais lui donner une leçon. Quelle prenne pas la grosse tête.
Pour tapprendre? murmurai-je. Mon premier mari, Philippe, était ingénieur. Il ne buvait pas. Il est mort au travail, en sauvant des collègues. Tu le sais parfaitement. Comment as-tu pu?
Parce que jen peux plus! rugit Philippe. Elle passe son temps à me faire sentir de trop, elle ramène tout à son appartement! Moi je bosse comme un dingue et jen ressens que de la frustration! Pourquoi elle aurait tout, et pas mes enfants?
Parce que cest la vie, Philippe! On ne vole pas un orphelin pour donner à ses propres enfants! Cest juste ignoble!
Éloïse shabillait déjà dans lentrée.
Maman, je pars. Je laisse les clés. Tiens, elles sont là. Faites ce que vous voulez louez, vendez Je men fiche. Mais laissez-moi tranquille.
Elle posa le trousseau, ouvrit la porte.
Éloïse, ne fais pas ça! criai-je, lattrapant par la manche. Cest à toi! Personne ne vendra quoi que ce soit, je me battrai!
Elle me fixa, les yeux brillants.
Tu es sa femme, maman. Tu choisiras toujours ta nouvelle famille. Moi, je ne suis quune erreur de jeunesse.
Ne dis pas ça! Tu es ma fille, ma première, ma préférée!
Laisse-moi partir. Je dois partir, cest tout.
Dun geste brusque, elle se libéra et disparut dans lescalier.
Je madossai au mur, mécroulant. Je pleurais, le visage enfoui dans les mains.
Madeleine, voyant la tournure, repartit précipitamment.
Cest une hystérique, ta fille. Elle a besoin de voir un psy, Sylvie. Bon je men vais, laissez-moi le gâteau, vous en aurez besoin.
Elle nous laissa seuls, Philippe et moi, au milieu du désastre.
Philippe restait là, debout, contemplant le gâteau entamé. Sa colère sétait dissoute, remplacée par une culpabilité poisseuse.
Il entendait mes sanglots dans lentrée. Il se souvenait du regard de sa belle-fille, chargé dune tristesse adulte et terrifiante. Ce «servez-vous».
Il se rappela dÉloïse, petite, qui lui avait confectionné une carte pour la Fête des Pères, sur laquelle elle avait dessiné un gros bus vert. À lépoque, elle ne savait pas encore que Philippe n’était pas son vrai père. Ensuite, elle avait compris, et tout sétait dégradé. Mais au lieu de réparer, Philippe avait détruit encore plus.
Je suis un salaud, confia-t-il tout haut.
Je levai la tête, maquillage coulé.
Comment?
Je suis un salaud, Sylvie. Un salaud moral.
Il se laissa glisser à côté de moi sur le carrelage.
Elle a raison. Je suis jaloux. Jai la rage. Jai quarante balais et que des dettes. Elle a seize ans et déjà tout ce qui faut. Ses grands-parents sont formidables, les miens juste ma mère, qui vient mettre la pagaille et repart. Et moi, jécoute ces salades.
Philippe me prit timidement la main, glacée.
Pardonne-moi. Jaurais jamais dû parler de son père comme ça. Jai juste voulu lui faire mal parce que, moi, javais mal. Ça ne justifie rien.
Philippe, tu as failli la perdre. Et moi avec. Si elle était partie chez eux si elle ne revenait pas je ne te laurais jamais pardonné.
Je sais. Je vais aller la chercher, daccord?
Où?
Chez Simone, non? Jirai en voiture. Peut-être quelle mécoutera
Elle ne voudra pas te parler.
Jessaierai. Je lui demanderai pardon. Comme un homme.
Il se leva, mit sa veste. Sur la console, il prit les clés celles de lappartement dÉloïse.
Ça, cest à elle. Cest à elle de décider. Si elle veut quil reste vide, très bien. Si elle veut inviter ses copines, très bien aussi. Cest sa propriété. Nous, on est adultes, on trouvera des solutions. Je prendrai un extra après le boulot, du VTC ou autre. Pas la peine de compter sur elle.
Je le regardai. Pour la première fois depuis des semaines, il y avait de lespoir dans mes yeux.
Ramène-la, Philippe. Dis-lui quon laime, quelle nest pas une erreur. Quelle est des nôtres.
Promis.
***
Philippe retrouva Éloïse à larrêt de bus. Elle était recroquevillée sur le banc, sac à ses pieds. Le bus nétait pas encore arrivé.
Il gara la voiture, sapprocha. Éloïse, sur le qui-vive, se leva, le regard dur.
Attends, Éloïse! Je viens pas me disputer!
Il sapprocha calmement, les mains levées.
Écoute-moi, Éloïse. Je voulais te rendre ça.
Il sortit le trousseau de clés.
Javais oublié de te les donner. Tiens, cest à toi.
Elle le regarda, incrédule.
Tu es sûre? sentendit-elle demander.
Oui. Personne ne touchera à cet appart. Pas ta mère, pas moi, pas Mamie Madeleine. Je viens de la rappeler, elle na plus son mot à dire.
Mais toi, tu voulais le louer
Je sais. Jai été idiot. Jétais jaloux. Et javais honte. Ce que jai dit sur ton père était minable. Il était un homme admirable, cest ta mère qui me la toujours raconté. Jai voulu te blesser, cétait une erreur. Excuse-moi.
Éloïse restait silencieuse. Le vent ébouriffa ses cheveux.
Je suis pas parfait, Éloïse. Largent manque, les petits me pompent lair, je mépuise Mais tes de la famille. Tu las toujours été. Tu te souviens de quand je tai appris à faire du vélo? Tu tétais écorché le genou et je tai portée jusque chez nous.
Oui, murmura-t-elle, les yeux baissés.
Je tappelais «ma fille». Je le pense encore aujourdhui. Javais juste oublié, à force de penser à ces fichus sous
Philippe fit un pas.
On rentre, daccord? Ta mère est morte dinquiétude. Elle pleure sans arrêt. Et les petits te réclament.
Éloïse renifla discrètement. La rancune, énorme, commençait à se fissurer en elle.
Et lappartement? souffla-t-elle.
Il est à toi. Point final. Tu lutilises comme tu veux. Mais jaimerais, si tu en as envie, que tu restes encore chez nous. On a besoin de toi.
Elle referma la main sur les clés. Le froid du métal contrastait avec la chaleur qui montait en elle.
Daccord, finit-elle par céder. On y va. Tu diras à maman de ne pas pleurer.
Je vais le lui dire. Ou mieux, tu lui diras toi-même.
Ils montèrent en voiture. Philippe démarra, mais attendit quelques secondes.
Dis, Éloïse et si on passait chercher une pizza? Une grande, avec du fromage. Et un soda, mais on dira rien à maman.
Elle esquissa un sourire timide.
Daccord. Prends aussi des frites pour Paul et Mathieu. Et une boisson pour Clémence.
Cest noté.
La voiture prit la route vers la ville. Cette histoire dappartement, qui avait failli anéantir notre famille, restait derrière nous, perdue dans le bruit et la lumière du soir. Devant nous, il y avait la pizza, la table de la cuisine, et surtout, des mots plus doux. Car parfois, il faut frôler la perte pour mesurer le prix exact de lamour familial.
