Anna et la douce renaissance de Sacha : comment, sans s’en rendre compte, elle vit emménager de nouveaux voisins dans l’appartement de feue Madame Catherine, croisa chaque matin le petit écolier à l’énorme cartable sur le palier, et, entre blinis, chaleurs d’automne, inquiétudes silencieuses et entraide toute parisienne, accompagna un père discret et son fils taciturne vers la chaleur d’un foyer, jusqu’à ce que le mot « maman » brise le silence et fasse renaître l’espoir au cœur de l’hiver.

Claire ne saperçut même pas immédiatement que lappartement de feue Madame Jeanne avait été investi par de nouveaux locataires. Un matin pourtant, elle tomba sur eux sur le palier : elle fermait sa porte quand la porte voisine souvrit. Un homme surgit, suivi dun petit garçon à lénorme cartable sur le dos. « Un CP, » pensa instinctivement Claire, et décida de leur adresser la parole.

Depuis quelle était enfant, cétait une habitude de la résidence. On se saluait, pas seulement dans cette cage descalier mais entre tous les voisins. Limmeuble était unique, la cour commune, tout le monde connaissait tout le monde.

Bonjour, lança Claire en souriant au garçon qui la regardait avec méfiance, semblable à un petit moineau.

Bonjour, répondit lhomme.

Vous êtes les nouveaux locataires ? demanda Claire, se demandant aussitôt si cette question nétait pas un peu bête cela se voyait bien Mais il fallait bien casser la glace. Son interlocuteur, manifestement peu loquace, lui répondit sèchement :

Oui. Allez, Julien, presse-toi sinon on va être en retard.

Claire les suivit du regard, troublée. Elle trouva que lhomme et lenfant ne semblaient pas vraiment proches, presque étrangers.

« Occupe-toi de tes affaires, Claire, se raisonna-t-elle. Qui sait ce quils ont vécu Peut-être que Mais quelle idée ! Lenfant va à lécole, ils ont sûrement vérifié tous les papiers »

***
Lautomne sinstalla, apportant pluies et vents froids. Claire croisait parfois le père et son fils le matin. Toujours la même routine :

Bonjour. Salut Julien.

Seul le père répondait. Un jour, Claire appela Julien par le diminutif « Juju ». La lèvre supérieure du garçon se mit à trembler, son père le serra contre lui, sans regarder Claire, et dit doucement :

Il sappelle Julien. Il ne parle pas.

Oh, pardon, je ne savais pas, balbutia Claire, toute déboussolée. Elle y repensa toute la journée au travail. « Peut-être quil naime pas ce surnom Il ne parle pas Le pauvre »

Un soir dautomne déprimant, la sonnerie coupa net Claire qui regardait une série. Elle venait de se préparer des crêpes, ouvrit un pot de confiture, sinstalla sur le canapé et, alors quelle portait une crêpe à sa bouche, on sonna. Regrettant presque son goûter, elle se leva. Derrière la porte, le voisin avait lair très inquiet.

Excusez-moi

Claire

Pardon ?

Je mappelle Claire, dit-elle.

Ah désolé, Claire, auriez-vous un thermomètre ? Julien a de la fièvre, le nôtre est cassé

Il parlait encore, mais Claire filait déjà à la pharmacie.

Entrez, cria-t-elle. Elle revint avec le thermomètre et, par précaution, du Doliprane. Elle remarqua alors le regard de son voisin sur la pile de crêpes. « Il na peut-être même pas eu le temps de diner » pensa-t-elle. Elle se garda quelques crêpes, offrit le reste à lhomme, un peu gêné.

Prenez-en, cest le meilleur remède ! Et de la confiture. Allons soigner le petit, lança Claire, autoritaire, remarquant soudain que son voisin était plutôt bel homme.

Julien observait toujours Claire du coin de lœil, mais comme Papa était là, il sembla saccorder le droit de faire confiance à cette voisine. La température nétait pas bien élevée, mais Claire conseilla de faire tout de même venir un médecin.

Lhomme acquiesça :

Je lappellerai du bureau demain

Du bureau ? sétonna Claire. Et qui va ouvrir la porte au médecin ?

Il a lhabitude Je dois travailler, Julien est débrouillard.

Mais Claire insista :

Non, Serge, cest bien votre prénom ?

Oui

Eh bien Serge, si vous ne vous en faites pas que votre fils soit ici seul, moi je vais me ronger dinquiétude !

Claire, je comprends, mais nous navons personne, ni grand-mère, ni famille proche, et les rares cousins habitent loin. Je dois travailler. Julien

Serge, je vais échanger mes horaires, je garderai Julien demain.

Ça veut dire que vous ferez nuit blanche après ?

Ça, ce ne sont pas vos affaires, trancha Claire. Demain, huit heures, je suis là.

***
La semaine de maladie de Julien passa vite. Il ne parlait toujours pas, mais il écoutait avec attention tout ce que racontait Tante Claire, et se régalait de ses crêpes, de ses boulettes Au début il était timide, puis il se mit à manger à pleines dents. Claire sentit les larmes lui monter aux yeux, touchée. Elle caressa tendrement les cheveux du petit : « Mon petit moineau. » Il se figea, les yeux pleins de larmes, puis éclata soudain en sanglots. Claire paniqua :

Ça ne va pas, mon chéri ? Ne pleure pas

Julien guérit, et la vie reprit avec les salutations matinales dans la cage descalier, mais toujours Julien restait muet. Lhiver arriva. Un soir que Claire rentrait du travail, chargée de courses, elle ronchonnait toute seule quelle idiote den avoir acheté autant ! Julien descendait les poubelles. Il aperçut Claire, sapprocha et tira silencieusement un des sacs.

Julien, il est plus lourd que toi ! sétonna Claire, attendrie. Mais le garçon insista. Elle céda :

Bon, si tu es fatigué, on sarrête.

Mais à sa surprise, Julien porta vaillamment le sac jusquà la porte. Claire traînait derrière, pestant contre elle-même.

Bravo, tu es mon héros, souffla-t-elle. Et aux héros, il faut une récompense. Attends, voilà du chocolat. Les yeux de Julien brillèrent, il sourit. Cétait le plus beau cadeau pour Claire. Elle venait à peine de retirer ses bottes quon sonna.

Serge lui rendit la tablette de chocolat.

Claire, vous gâtez Julien.

Vous plaisantez ? sirrita Claire. Ce chocolat était une récompense !

Une récompense ? Pour quoi ?

Essayez de soulever un de ces sacs ! Difficile non ? Imaginez pour Julien, et cest lui qui a proposé de laide !

Il la demandé ? Il a parlé ? Il y avait tant despoir dans les yeux de Serge que Claire eut un pincement au cœur.

Non, il a juste agi. Mais courage, tout ira bien.

Merci, murmura Serge, penaud, en repartant.

***
Lanniversaire de Claire arrivait fin novembre. Après avoir été fêtée par ses collègues, fleurs à la main et plein dénergie, elle rentra chez elle. Devant lentrée, une femme tenait Julien par la main. Son cartable sur le dos : « Drôle dheure pour quitter lécole, » pensa Claire.

Bonjour. Salut Julien. Où est ton papa ?

Ça nous intéresserait aussi de savoir ! grommela la femme.

Vous êtes ?

Je suis linstitutrice Le père, dhabitude, vient chercher Julien, mais aujourdhui, rien et il ne répond pas au téléphone. Pas question pour moi de ramener un enfant chez moi, surtout quil ne parle jamais… Jai dit au père de le mettre en établissement adapté…

Claire naima pas le ton de lenseignante.

Écoutez, laissez-le moi ce soir.

Vous êtes sûre ? demanda la femme, ravie de sen débarrasser.

***
Julien, je nai pas denfant, alors mets ta tenue de sport. On va dîner et manger du gâteau. Tu aimes le gâteau ? Moi aussi. Demain il ny a pas école, on fera les devoirs alors !

Claire parlait la plupart du temps toute seule, parfois Julien la regardait fixement ou hochait la tête. Elle sen réjouissait : des petits pas vers la lumière.

Lorsque Julien s’endormit, Claire parcourut son téléphone : un seul contact, PAPA. Elle nota le numéro. Essaya plusieurs fois, aucune réponse. Elle envoya un SMS : « Julien est chez moi ». Son inquiétude pour Serge grandit.

« Pourvu que tout aille bien »

***
Le lendemain matin, Serge appela.

Serge ! sexclama Claire. Où es-tu ?

Claire jsuis à lhôpital.

Quoi ? Que sest-il passé ?

Une voiture sur le trottoir Claire, je ten supplie Julien

Ne tinquiète pas, soigne-toi. Dis-moi où tu es. Julien restera chez moi.

Merci Mais ne lui dis pas que je suis malade Il ne sest jamais remis de la perte de sa maman

Le cœur de Claire se serra Combien ce petit avait-il déjà enduré ? Comment le consoler ?

À Julien, elle expliqua que Papa travaillait et était parti pour un temps. Serge lappelait ; Julien écoutait, en silence.

***
Claire prit deux semaines de congé. Elle emmenait Julien à lécole, le ramenait, ils sortaient ensemble, jouaient, cuisinaient. Julien se mit à sourire souvent, parfois même à rire. Claire racontait tout cela à Serge à lhôpital. Il regardait désormais Claire différemment.

On a même acheté des décorations de Noël, avoua-t-elle. Julien a tout choisi, il était ravi !

Claire, merci, je ne sais pas comment je me débrouillerais sans toi, dit Serge en lenlaçant. Elle se figea, émue.

Tu te serais débrouillé répondit Claire en croisant son regard. Tous deux comprirent que leur vie était sur le point de changer.

***
Julien, Papa rentre dans deux jours, annonça Claire alors quils nettoyaient lappartement. Il faut que tout soit parfait pour lui ! On va faire des courses, la cuisine est vide.

Lhiver était traître. Tantôt neige, tantôt verglas : Claire glissa et tomba. Tout devint noir, puis la voix de Julien la transperça :

Maman ! Maman ! Il sagenouilla à côté delle en pleurant, essayant de la relever. Maman ! Maman !

Claire, la jambe endolorie, essaya de sasseoir. Un passant laida :

Mon petit, mon Julien pleurait-elle en embrassant le garçon.

***
Heureusement, il ne sagissait que dune grosse entorse. Pas question daller à lhôpital accueillir Serge. Claire décida de ne rien dire à Serge : Julien avait commencé à parler. Lenfant, au contraire, ne cessait de parler comme sil rattrapait tous les mots tûs. Claire lui proposa de faire la surprise à Papa.

Julien ouvrit lui-même la porte à Serge Claire, elle, avait mal à la jambe. Serge serra son fils contre lui.

Papa

Serge nen crut pas ses oreilles.

Quoi ? Répète !

Papa Papa, bonjour

Ju Julien ! sexclama Serge, soulevant son fils qui éclata de rire. Claire les regardait, essuyant ses larmes démotion. Serge, retenant Julien contre lui, laissa son regard croiser celui de Claire.

Merci

***
Ils fêtèrent la Nouvelle Année ensemble. Le plus heureux était Julien : il avait retrouvé une famille.

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Anna et la douce renaissance de Sacha : comment, sans s’en rendre compte, elle vit emménager de nouveaux voisins dans l’appartement de feue Madame Catherine, croisa chaque matin le petit écolier à l’énorme cartable sur le palier, et, entre blinis, chaleurs d’automne, inquiétudes silencieuses et entraide toute parisienne, accompagna un père discret et son fils taciturne vers la chaleur d’un foyer, jusqu’à ce que le mot « maman » brise le silence et fasse renaître l’espoir au cœur de l’hiver.
Natalia ! Pardon ! Puis-je revenir chez toi ? Mon mari Victor et moi avons vécu ensemble plus de vingt ans, paisiblement, partageant chaque week-end dans notre maison de campagne. Victor faisait le ménage, moi la cuisine, et je pensais que nous vieillirions ainsi ensemble… jusqu’au jour où Victor m’a soudain déclaré : – Natalia, je suis désolé. Je te quitte. J’ai rencontré une autre femme et je suis tombé éperdument amoureux d’elle ! À 38 ans, je n’étais pas dupe – je savais bien que mon mari avait une maîtresse, et les « bons amis » m’envoyaient même des photos. Je faisais mine d’ignorer, croyant que Victor ne me quitterait jamais. Mais il est parti, alors que notre fille était en vacances à la mer avec ses amies. Pour me sentir mieux, j’ai confié à mes amies la situation. Nous nous sommes réunies pour un conseil de femmes : l’une m’a suggéré de maigrir et de trouver un autre homme, une autre de courir voir une voyante pour faire revenir Victor, la troisième de tourner la page au plus vite. Martine m’a dit : – Continue à vivre comme avant, crois-moi, c’est plus simple ! – Mais j’ai trop mal, je n’y arrive pas ! – Il le faut… La douleur passe avec le temps. J’ai vécu trois divorces. On nettoie, on cuisine, on bosse, on regarde des films et on lit. – Mais pour qui cuisiner ? – Pour nous ! On viendra chaque soir manger ce que tu prépares ! J’ai remercié mes amies mais j’hésitais encore. Finalement, je suis allée voir une voyante avec une photo de Victor et sa maîtresse. Elle a fait son rituel, juré qu’il reviendrait dans deux semaines. Je n’ai vu personne en deux semaines, ni en un mois… et j’ai perdu la moitié de mon salaire dans l’affaire ! Seule et triste, j’ai commencé à acheter des pâtisseries en quantité. En deux semaines, j’ai pris sept kilos… alors j’ai décidé de réagir : grand ménage, fleurs repiquées, meubles déplacés. Mon appartement est devenu chaleureux et beau. Je me suis inscrite à un cours de danse : il fallait bien perdre les kilos des gâteaux ! Je cuisinais la soupe préférée de Victor, et mes amies venaient tout manger. En soirée, je regardais “Game of Thrones”, série qu’on avait toujours voulu regarder ensemble. Un soir, Victor a ouvert la porte. Il est entré, a senti l’odeur du borsch, vu l’appartement impeccable et moi installée devant la télé. – Bonsoir, Natalia. Je viens récupérer mes affaires. – Bien sûr, je les ai préparées. Tu as un sac ? – Non… – J’en ai un, tiens. Je lui ai remis ses affaires. – Tu as fait du borsch ? – Oui ! Tu as faim ? Victor a hésité, a accepté, s’est resservi. Avant de partir, il m’a demandé ce que je regardais. – “Game of Thrones”. – On voulait la voir ensemble, tu te souviens ? – Oui, je me souviens. Il est sorti. J’ai pleuré un peu, puis j’ai terminé l’épisode avant d’aller dormir. Deux semaines plus tard, Victor est revenu avec tous ses sacs. – Natalia, pardon ! Je t’aime tellement ! J’adore ta soupe, ton appartement si chaleureux. Tu me pardonnes ? – Tu as surtout pensé à mon borsch ? – J’ai pensé à tout, mais surtout à toi ! – Bon, entre. Tu as honte devant moi et notre fille ? J’en parlerai pas. – Tu veux dîner ? – Oui, merci beaucoup.