Écoute, je dois te raconter ce qui est arrivé à Valentine hier soir, tu vas halluciner. Elle rentrait de la maison de campagne, tard, à la tombée de la nuit. Pour une fois, elle na pas roulé à toute vitesse comme elle en a lhabitude, non, elle a pris la route la plus longue, celle qui contourne la ville. Franchement, si elle navait pas eu à bosser le lendemain, elle serait restée dormir là-bas sans hésiter.
Pourquoi elle traînait comme ça? Parce quelle navait absolument pas envie de rentrer chez elle. Enfin, pour être exacte, elle navait aucune envie de voir son mari. Depuis quelque temps, ils vivaient sous le même toit mais franchement, ça ne tournait plus rond entre eux. Leur histoire sétait refroidie, à un point où chaque discussion pouvait finir en engueulade.
Elle conduisait, le regard perdu dans la nuit, et réfléchissait à tout ce bazar dans son couple. Tu sais, ce genre de pensées qui te trottent dans la tête quand tu es seule sur la route.
Arrivée à la sortie dun petit village sur la départementale, Valentine freine en voyant une vieille dame pas très loin de larrêt de bus, éclairée par ses phares. La mamie tenait sur ses bras quelque chose enveloppé dans un torchon, le pressant contre elle comme si cétait un nourrisson. Et elle regardait chaque voiture passer avec une espèce despoir touchant, tu vois? Ça a fait tilt, Valentine sest arrêtée net.
Elle sort de la voiture, sapproche et, en voyant la valise à roulettes de la dame à ses pieds, elle sent une vague dinquiétude.
Tout va bien, madame? Vous avez besoin daide? Quest-ce que vous portez là? Cest un bébé?
La grand-mère a lair perdue par la question et esquisse un petit sourire.
Oh non, ce nest pas un bébé, cest du pain…
Pardon? Du pain?
Oui, du pain frais… Je viens le vendre.
Vous le vendez? Mais où vous le trouvez?
Je le fais, ma petite! Cest moi qui le cuis, parce que la retraite, cest pas la folie. Quand je manque vraiment de sous, je vends mes pains maison. Ya des gens qui aiment bien, ils disent même que mon pain, il porte bonheur.
Porte bonheur, carrément?
Je ne sais pas trop, cest ce que ma dit un monsieur qui men prend souvent. Peut-être quil passera ce soir. Sinon, vous en voulez? Il est encore chaud.
Du pain, oui… euh, combien la miche?
Un euro cinquante la pièce, fit la vieille dame en la dévisageant, anxieuse de savoir si le prix passerait bien.
Et vous en avez combien?
Dix… Je viens juste darriver. Vous en voulez combien, ma petite?
Je prends tout! lança Valentine, déjà en train de fouiller dans son sac.
Non, non, pas tout…! répondit la mamie, presque affolée.
Pourquoi?
Je sais bien que cest pour maider plus que pour le pain… Mais peut-être que quelquun dautre en aura vraiment besoin ce soir? Et si lhabitué venait et que je navais plus rien?
Valentine était un peu bluffée par cette honnêteté et cette gentillesse simple.
Bon, alors, combien vous acceptez den vendre?
Cinq, si ça vous va…
Pas plus?
Non… je peux pas… dit-elle en secouant la tête. Ce pain, cest fait pour manger, pas pour la charité, et il sort du four.
Valentine esquissa un sourire, sortit ses dix euros, prit le sachet, mit dedans les cinq pains tout chauds, et retourna à la voiture. Dès qu’elle a redémarré, le parfum du pain frais a envahi lhabitacle. Impossible de résister: elle arrache un bon morceau, croque dedans et là, révélation. Elle na jamais mangé quelque chose daussi bon!
Et là, bim, coup de fil. Cétait son mari. Elle jette à peine un œil à lécran, fronce les sourcils et décroche à contrecœur.
Val, passe à la boulangerie prendre du pain, grogne-t-il.
Sérieusement? Quest-ce qui tarrive à réclamer du pain à cette heure-ci?
Yen a plus, cest langoisse! Et tes copines sont là, en plus!
Quoi? Mes copines? À cette heure?
Ben ouais, elles squattent la cuisine, boivent du thé, et tattendent de pied ferme.
Ni une, ni deux, Valentine appuie sur laccélérateur et fonce à la maison. Une demi-heure après, elle débarque chez elle, les bras chargés dun nuage de parfum de pain frais. Les copines, celles de la fac, sautent sur elle: «Valou, tu sens trop bon!» et saccrochent à elle. Même son mari, attiré comme par magie, se sert sans demander dans le sac, croque un bout, me regarde ébahi: «Tas trouvé du pain de fou, où ça?» Elle balance : «Là où en restait, yen a plus…» Il file dans sa chambre avec sa moitié de pain et les copines et Valentine sinstallent dans la cuisine.
Elles passent la soirée à papoter, boire un coup de rouge, grignoter ce pain magique, et, comme dhabitude, à se plaindre de leurs maris… petit coup de blues, quelques larmes même. Avant de se quitter, Valentine leur glisse à chacune une miche «de la mamie».
Quand tout le monde est parti, Valentine ferme la porte, évite la chambre du mari endormi, et sallonge sur le canapé du salon pour la nuit.
Le lendemain matin, un truc de fou se produit. Son mari vient la rejoindre sur le canapé, presque les yeux brillants et avec un drôle de sourire.
Valentine, je crois que ton pain dhier ma retourné le cerveau. Jte le dis, on est cons tous les deux. Faut faire quelque chose. Ce soir, je temmène dîner au resto où je tai demandé en mariage. On doit essayer de sauver notre amour. À ce soir, six heures.
Il part bosser, et Valentine, sur son nuage, remarque que la lumière dehors est plus douce, presque comme un matin de printemps alors quon est encore en automne. Elle compte déjà les heures jusquà ce drôle de rendez-vous.
Quelques minutes plus tard, son téléphone sonne. Cest une des copines dhier, toute excitée :
Valou, tu vas pas le croire… On a fait la paix, mon homme et moi! On ny croyait plus, et pourtant, on a mangé ton pain, et on a parlé toute la nuit. Merci!
Valentine en reste bouche bée.
Le midi, la deuxième lappelle pour dire la même chose, puis la troisième dans laprès-midi. Toutes, miraculeusement, se sont réconciliées chez elles ce matin-là.
Encore un peu sous le choc, Valentine va dans la cuisine, attrape la miche qu’il reste, en coupe un bout, et réalise soudain que ce pain, ce nest pas juste du pain… Il a un goût de tendresse, de paix, un arrière-goût d’amour qui te réconcilie, avec les autres et avec toi-même. Franchement, je te jure, il y a des pains, ils changent la vie !