Un cadeau du destin : Sa femme ôta ses collants, les suspendit à un crochet dans l’entrée, puis partit prendre sa douche. Ce vêtement rappelait la vieille peau d’un lézard en pleine mue. L’homme entra dans le vestibule, s’assit sur un banc et attendit que sa femme, transformée, fraîche et nouvelle, sorte de la salle de bains. La femme d’hier, il n’en voulait plus. Elle était acariâtre, toujours insatisfaite et réclamait sans cesse de l’argent. « Peut-être qu’un miracle se produira, et que j’aurai pour Noël une femme gentille ? » rêva-t-il. Pour cette femme douce, il avait préparé un cadeau : un abonnement annuel dans un spa et une carte cadeau chez Sephora. Il n’espérait rien de spécial de sa part. Le plus beau des cadeaux aurait été qu’elle lave dans la douche toute sa méchanceté. « Et si je prenais ses collants et que je les brûlais discrètement sur le balcon, en formulant un vœu ? Qu’elle devienne au moins un peu plus gentille… Qu’elle ne me fasse des reproches qu’un jour sur deux, pas plusieurs fois par jour… » Il s’approcha sur la pointe des pieds du portemanteau, prêt à décrocher les collants, quand il fut saisi par le parfum imperceptible de sa femme. Il y enfouit son visage et resta pétrifié. Sa tête tourna. Non, jamais il ne pourrait détruire la moindre parcelle de la femme qu’il aime, même aussi éphémère que son parfum. Il se retourna, s’assit, sortit le cadeau de sa poche et le posa sur la commode. À ce moment, l’interphone retentit. — Livraison de fleurs. — Troisième étage, appartement douze, répondit-il en ouvrant la porte. Quelques minutes plus tard, il paya le livreur avec un généreux pourboire. Celui-ci lui souhaita une bonne année. Sa femme, probablement alertée, cria depuis la salle de bains : — T’as dormi debout ou quoi, mollasson ? Va ouvrir, quelqu’un est là ! « Il n’y aura pas de nouvelle femme… » pensa-t-il. Il posa le bouquet près du cadeau, puis sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, y écrivit le code de sa carte bancaire, le colla dessus et posa le tout sur la commode. Il quitta alors l’appartement à jamais. Trois ans passèrent. Un hôtel à Bali. Alors qu’un client attendait sa chambre, il tomba sur des chaînes russes à la télévision et s’arrêta sur un reportage sur un monastère orthodoxe de femmes. Konstantin, le manager de l’hôtel, descendit et s’arrêta, captivé lui aussi. Soudain, un frisson le parcourut, une sueur froide coula dans son dos : il venait de reconnaître, parmi les novices, sa femme, qu’il avait quittée trois ans plus tôt sans attendre qu’elle sorte de la salle de bains. — Qu’est-ce qui vous a poussée à entrer au couvent ? questionna la journaliste. — Quand mon mari m’a quittée, j’ai d’abord cru que c’était un cadeau du destin. Cela faisait longtemps que tout allait vers le divorce, on ne supportait plus la présence de l’autre. — Par « on », c’était vraiment une volonté partagée ? — Aujourd’hui je n’en suis plus sûre. À l’époque oui, mais maintenant… répondit sœur Catherine, en larmes. — Qu’est-il arrivé ensuite ? — J’ai compris, jour après jour, que je ne pouvais pas vivre sans celui que je croyais détester. Quand j’ai atteint mes limites, je suis venue ici, demander pardon pour tout le mal que j’ai fait. L’interview fut interrompue par la supérieure du monastère. Une femme frêle, au port altier, s’approcha et prit le micro. — Konstantin, je sais que tu m’écoutes. Élisabeth t’aime de tout son cœur. Viens-la chercher. Sa place est auprès de toi, dans la joie comme dans la peine… Deux semaines plus tard, un homme d’âge mûr, vêtu d’un short bariolé et d’une chemise éclatante, attendait devant le monastère. On ne le laissa pas entrer ainsi habillé. Il attendit une demi-heure. Enfin, les portes s’ouvrirent, et des sœurs conduisirent Katia vers lui — la vraie, la sienne. En longue robe simple et foulard. Ils coururent l’un vers l’autre. Les sœurs, gênées, détournèrent les yeux. La mère supérieure Agathe s’approcha : — Je devrais vous donner une bonne correction, mais vous vous êtes déjà suffisamment punis. Pourquoi donc ne prenez-vous pas soin d’un tel don du Ciel ? Pourquoi ne protégez-vous pas votre amour, dans la joie comme dans la peine…

Un cadeau du destin

Ma femme retira son collant, le suspendit à une patère de lentrée, puis partit prendre sa douche. Ce vêtement évoquait pour moi la peau sèche que laisse derrière lui un vieux lézard. Je pénétrai à mon tour dans lentrée, massis sur le petit banc et attendis patiemment que ma femme, toute neuve et fraîche, sorte de la salle de bains.

La femme dhier ne me tentait plus. Elle était aigrie, toujours insatisfaite, et n’arrêtait pas de réclamer de largent.

Et si, par miracle, javais enfin droit à une épouse aimable comme cadeau de Nouvel An ? rêvais-je en silence.

Pour cette épouse-là, javais préparé un présent spécial : un abonnement annuel à un institut de bien-être et une carte cadeau dune parfumerie parisienne. Je nattendais rien dextraordinaire de la part de mon épouse, à vrai dire. Mon plus grand souhait aurait été quelle laisse dans la douche toute son amertume.

« Et si je prenais son collant et le brûlais sur le balcon en formulant un vœu ? Quelle devienne au moins un peu plus douce avec moi Quelle râle un jour sur deux au lieu de plusieurs fois par jour »

Sur la pointe des pieds, je mapprochai du porte-manteau, prêt à décrocher le collant, quand un parfum subtil de ma femme effleura mes narines.

Je marrêtai, le visage enfoui dans le tissu. Ma tête se mit à tourner légèrement. Non, jamais je ne pourrais détruire ne serait-ce quun fragment aussi fugitif quun parfum de celle que jaimais.

Je fis demi-tour, minstallai sur une chaise, puis je sortis le cadeau de la poche intérieure de ma veste pour le poser sur la console.

À ce moment, linterphone retentit.

Livraison de fleurs.

Troisième étage, appartement douze, répondis-je en libérant la porte de limmeuble.

En quelques minutes javais réglé le livreur, et je lui avais même laissé un généreux pourboire en euros. Il me souhaita une bonne année.

Ma femme avait évidemment entendu quelque chose, et sa voix fusa de la salle de bains :

Tu tes endormi ou quoi, mollasson ? Ouvre cette porte, il y a quelquun !

« Il ny aura pas de nouvelle épouse… » traversa furtivement mon esprit.

Je déposai le bouquet près du cadeau, puis sortis mon portefeuille, détachai un post-it jaune, y griffonnai le code de ma carte bancaire et collai le papier sur la carte. Je déposai le tout sur le paquet.

Ensuite, je quittai lappartement, pour de bon.

Trois ans passèrent.

Un hôtel à Biarritz. Parmi les clients qui attendaient leur chambre, quelques-uns zappaient les chaînes françaises à la télévision. Lun deux sarrêta sur un reportage : la caméra filmait la vie au sein dun couvent. Descendu du second étage, Christophe, le manager de lhôtel, sarrêta net devant cet écran inattendu.

Une sueur froide coula le long de mon dos, un frisson parcourut mon corps. Dans lune des sœurs du couvent, je reconnus mon épouse, celle que javais quittée, sans un mot, trois ans plus tôt.

Quest-ce qui vous a poussée à rejoindre le couvent ? interrogea la journaliste.

Quand mon mari est parti, jai dabord cru que cétait un cadeau du ciel. Depuis longtemps déjà, notre rupture était inévitable, physiquement on ne pouvait plus se supporter, répondit-elle.

Par «on», vous parlez de vous deux ? Cétait une décision partagée ?

Aujourdhui, je nen suis plus certaine À lépoque, oui, mais aujourdhui et Sœur Élise éclata en sanglots.

Et ensuite ?

Ensuite, jour après jour, jai compris que je ne pouvais pas vivre sans cet homme que je pensais pourtant détester. Quand je nai plus tenu, je suis venue ici, au monastère.

Élise, avez-vous eu des nouvelles de votre mari ?

Presque aucune. Je sais juste quil a quitté la France. Les trois premiers jours, je ny ai pas cru. Je pensais que cétait une mauvaise blague. Une semaine plus tard, son travail a appelé ils demandaient si je savais pourquoi il était parti. Ils étaient prêts à lui offrir trente pour cent daugmentation sil revenait. Ensuite, ses amis ont téléphoné, ceux à qui il avait prêté quelques billets ils voulaient le rembourser. Et, tout ce temps, je pensais quil gaspillait son argent avec des femmes faciles. Plus tard, même des associations caritatives mont contactée, inquiètes de ne plus avoir de nouvelles de leur bénévole

Au début, je me suis persuadée que je pouvais enfin vivre librement. Jai réellement ressenti le vide seulement au bout de deux mois. Cest devenu difficile de respirer. Lair semblait fade, tout comme leau. La nourriture navait plus de goût. Je distinguais bien le salé, le sucré, lépicé, mais tout me paraissait étranger. Ensuite, je me suis fichue de mes vêtements. Je navais plus personne pour qui mhabiller. Plus envie de vivre. Le goût de la vie sen était allé. Jai compris que je touchais le fond et je suis venue ici, prier pour tout le mal que javais causé.

Linterview fut interrompue par la Mère supérieure. Une petite femme à la démarche digne, presque transparente, sapprocha et prit le micro.

Christophe, je sens que tu mécoutes en ce moment. Élise taime de toute son âme. Viens la chercher. Sa place nest pas ici, mais à tes côtés, dans la douleur comme dans la joie

Deux semaines plus tard, devant la grille du couvent, jattendais. Jétais vêtu dun short bariolé qui descendait sous le genou, assorti à une chemise éclatante évidemment, on refusa de me laisser entrer ainsi. Je restai dehors, à attendre depuis déjà une demi-heure. Les portes finirent par souvrir, et les religieuses sortirent Élise, leur protégée. Elle portait une robe longue, un fichu sobre.

On sélança lun vers lautre. Les sœurs, gênées par lélan de notre retour, détournèrent les yeux.

La Mère Agathe nous rejoignit.

Je devrais vous gronder mais vous avez déjà assez souffert. Pourquoi navez-vous pas pris soin dun bonheur tombé du ciel ? Pourquoi avoir gaspillé votre amour ? Dans la douleur comme dans la joiequi vous était offert comme un cadeau ? Le bonheur ne frappe pas deux fois à la même porte, mes enfants. Mais il aime parfois attendre longtemps sur le seuil.

Élise baissa la tête, sa main tremblante cherchant la mienne. Je serrai ses doigts dans les miens ; jy sentis tout le poids des années, des regrets et du pardon. Dans son regard lavé de larmes, je retrouvai la femme au collant oublié, la compagne de mille batailles inutiles. Nous avions changé, meurtri chacun de notre côté, mais la vie nous offrait une chance minuscule, inespérée.

Le soleil filtrait à travers la grille, découpant sur le sol nos deux ombres enlacées. Je me penchai vers elle. Elle eut un léger rire brisé, celui des retrouvailles maladroites.

On rentre ? demandai-je, la gorge serrée.

Elle neut pas besoin de répondre. Main dans la main, nous reprîmes le chemin du monde, laissant derrière nous couvent, amertume, et vieilles peaux mortes. Nous étions enfin libres, deux cœurs écorchés, prêts à apprendre à saimer pour de bon, comme on accueille sans bruit un cadeau du destin.

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Un cadeau du destin : Sa femme ôta ses collants, les suspendit à un crochet dans l’entrée, puis partit prendre sa douche. Ce vêtement rappelait la vieille peau d’un lézard en pleine mue. L’homme entra dans le vestibule, s’assit sur un banc et attendit que sa femme, transformée, fraîche et nouvelle, sorte de la salle de bains. La femme d’hier, il n’en voulait plus. Elle était acariâtre, toujours insatisfaite et réclamait sans cesse de l’argent. « Peut-être qu’un miracle se produira, et que j’aurai pour Noël une femme gentille ? » rêva-t-il. Pour cette femme douce, il avait préparé un cadeau : un abonnement annuel dans un spa et une carte cadeau chez Sephora. Il n’espérait rien de spécial de sa part. Le plus beau des cadeaux aurait été qu’elle lave dans la douche toute sa méchanceté. « Et si je prenais ses collants et que je les brûlais discrètement sur le balcon, en formulant un vœu ? Qu’elle devienne au moins un peu plus gentille… Qu’elle ne me fasse des reproches qu’un jour sur deux, pas plusieurs fois par jour… » Il s’approcha sur la pointe des pieds du portemanteau, prêt à décrocher les collants, quand il fut saisi par le parfum imperceptible de sa femme. Il y enfouit son visage et resta pétrifié. Sa tête tourna. Non, jamais il ne pourrait détruire la moindre parcelle de la femme qu’il aime, même aussi éphémère que son parfum. Il se retourna, s’assit, sortit le cadeau de sa poche et le posa sur la commode. À ce moment, l’interphone retentit. — Livraison de fleurs. — Troisième étage, appartement douze, répondit-il en ouvrant la porte. Quelques minutes plus tard, il paya le livreur avec un généreux pourboire. Celui-ci lui souhaita une bonne année. Sa femme, probablement alertée, cria depuis la salle de bains : — T’as dormi debout ou quoi, mollasson ? Va ouvrir, quelqu’un est là ! « Il n’y aura pas de nouvelle femme… » pensa-t-il. Il posa le bouquet près du cadeau, puis sortit son portefeuille, arracha un post-it jaune, y écrivit le code de sa carte bancaire, le colla dessus et posa le tout sur la commode. Il quitta alors l’appartement à jamais. Trois ans passèrent. Un hôtel à Bali. Alors qu’un client attendait sa chambre, il tomba sur des chaînes russes à la télévision et s’arrêta sur un reportage sur un monastère orthodoxe de femmes. Konstantin, le manager de l’hôtel, descendit et s’arrêta, captivé lui aussi. Soudain, un frisson le parcourut, une sueur froide coula dans son dos : il venait de reconnaître, parmi les novices, sa femme, qu’il avait quittée trois ans plus tôt sans attendre qu’elle sorte de la salle de bains. — Qu’est-ce qui vous a poussée à entrer au couvent ? questionna la journaliste. — Quand mon mari m’a quittée, j’ai d’abord cru que c’était un cadeau du destin. Cela faisait longtemps que tout allait vers le divorce, on ne supportait plus la présence de l’autre. — Par « on », c’était vraiment une volonté partagée ? — Aujourd’hui je n’en suis plus sûre. À l’époque oui, mais maintenant… répondit sœur Catherine, en larmes. — Qu’est-il arrivé ensuite ? — J’ai compris, jour après jour, que je ne pouvais pas vivre sans celui que je croyais détester. Quand j’ai atteint mes limites, je suis venue ici, demander pardon pour tout le mal que j’ai fait. L’interview fut interrompue par la supérieure du monastère. Une femme frêle, au port altier, s’approcha et prit le micro. — Konstantin, je sais que tu m’écoutes. Élisabeth t’aime de tout son cœur. Viens-la chercher. Sa place est auprès de toi, dans la joie comme dans la peine… Deux semaines plus tard, un homme d’âge mûr, vêtu d’un short bariolé et d’une chemise éclatante, attendait devant le monastère. On ne le laissa pas entrer ainsi habillé. Il attendit une demi-heure. Enfin, les portes s’ouvrirent, et des sœurs conduisirent Katia vers lui — la vraie, la sienne. En longue robe simple et foulard. Ils coururent l’un vers l’autre. Les sœurs, gênées, détournèrent les yeux. La mère supérieure Agathe s’approcha : — Je devrais vous donner une bonne correction, mais vous vous êtes déjà suffisamment punis. Pourquoi donc ne prenez-vous pas soin d’un tel don du Ciel ? Pourquoi ne protégez-vous pas votre amour, dans la joie comme dans la peine…
Va vivre chez ta mère pour de bon, – lui a dit sa femme — Si tu pars maintenant, murmura Lola, tu peux ne pas revenir. Jamais. Emmène tes bidons, tes outils, tes catalogues de tracteurs. Va vivre chez ta mère pour de bon. L’appartement est à moi, Ruslan. Il m’a été transmis par mes parents. Quant à ton argent… tu sais, je vais m’en sortir. — Rus, aujourd’hui c’est samedi. On avait promis à notre fille d’aller au cirque. Et il faudrait faire des courses… le frigo est vide. Son mari grimaça. — Tu feras les courses, il y a un magasin au coin de la rue. Et le cirque… On ira le week-end prochain, promis. Là c’est sérieux, ma mère risque de tomber malade. — Chaque semaine, depuis cinq ans, elle a toujours un problème — répliqua doucement Lola. — Le poêle, la clôture, les concombres qui ne poussent pas… Tu ne trouves pas que tu passes plus de temps là-bas qu’ici dans ton propre appartement ? — C’est chez moi là-bas aussi ! — gronda Ruslan. — J’y ai grandi. Ta ville… je m’y sens en cage. Métro-boulot-dodo, métro-boulot-dodo. Ça ne me plaît pas ici, tu comprends ? Je veux retourner au village, c’est là-bas que je me sens vivant ! *** Depuis que Lola est tombée enceinte, son mari a dressé entre eux un mur invisible. Pour lui, elle est devenue seulement la « mère de son enfant », une créature sacrée, asexuée, à laquelle il n’osait plus toucher. Ils se disputaient régulièrement depuis presque cinq ans, mais ne se séparaient pas – ils s’accrochaient à ce mariage sans trop savoir pourquoi. Chaque fugue de Ruslan au village était synonyme de scandale. — Et voilà, c’est reparti ! — hurlait-il dans l’entrée, en mettant ses chaussures. — Je ramène de l’argent ? Oui. Je règle les problèmes ? Oui. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ? — J’ai besoin d’un mari, Ruslan. Pas d’un colocataire qui ne revient que pour se changer et manger entre deux allers-retours chez sa mère. — Bon, ça suffit ! Je rentrerai tard demain, ne m’attendez pas. Ruslan claqua la porte. Lola s’approcha de la fenêtre. Leur voiture garée en bas démarra brusquement et disparut au premier virage. Pourtant, avant la naissance de leur fille, ils étaient heureux… Qu’est-ce qui avait changé en lui ? Seize ans de vie commune… *** Quelques semaines plus tard, Lola eut un souci. L’appartement de sa grand-mère, resté vacant depuis qu’elle était partie en maison de repos, fut envahi par un cousin éloigné. Vadim, petit-cousin venu d’une autre région, s’était installé sans autorisation et refusait de partir. Quand Lola lui demanda comment il avait eu les clefs, il répondit « c’est mémé qui les a données » et répliquait à toutes ses demandes avec insolence. Lola tenta de régler le problème seule, mais Vadim, solide et impudent, se contenta de lui claquer la porte au nez. — Rus, dit Lola un soir alors que son mari était enfin à la maison, il faut aller chez ma grand-mère. Vadim squatte, il se permet tout. Mamie s’inquiète, elle fait de la tension. Elle n’a jamais donné sa permission de vivre là. Ce … a sûrement forcé la serrure et changé le verrou — mes clefs ne fonctionnent plus. Il faut le faire partir. Tu es un homme, il t’écoutera. Ruslan décrocha les yeux de son téléphone rempli de photos de tracteurs. — Tu veux que je le mette dehors ? Et ses affaires, où ? — Sur le palier, peu importe ! Il n’a aucun droit ici. Ruslan, j’ai vraiment besoin de ton aide. J’ai peur d’y aller seule. Ruslan soupira et se gratta la tête. — D’accord. J’y passerai après le boulot demain. Mais pas de scandale, Lola. Je déteste ces histoires. Le lendemain, Ruslan y alla effectivement. La discussion fut brève. Vadim, réalisant la carrure de Ruslan, fit ses valises et disparut. Lola respira. Elle prépara même le dîner, espérant que ce geste serait le début d’un rapprochement. Mais à peine la table dressée, la belle-mère appela. Lola s’attendait aux habituelles plaintes de santé, mais… — Lola, je sais tout. — De quoi parlez-vous, Madame Bertier ? — s’étonna Lola. — De la façon dont tu te sers de mon fils ! Tu le prends pour ton larbin ? Pourquoi il devrait s’occuper de TES histoires, de TES cousins, de TES appartements ? Lola resta interloquée : — C’est mon mari. C’était notre problème commun ! Il a juste aidé à mettre dehors un intrus. Qu’y a-t-il de mal ? — Tu prends mon fils pour ton domestique ! — hurla la belle-mère. — Un mari, tu n’en veux pas ! Il est à moi, avant tout. Règle tes affaires seule, ne l’entraîne plus dans TES embrouilles ! Ma maison, mon fils, ma vie ! Et toi… considère-toi déjà merci d’offrir un toit à mon fils quand il daigne venir dormir ! Tu nous retiens avec cet enfant, mais tu nous empêches tous de vivre normalement. Lola écoutait sans réagir, abasourdie : jamais en seize ans sa belle-mère ne lui avait parlé ainsi. — Madame Bertier, vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Voulez-vous vraiment… ? — Tu as rempli ton contrat : tu as donné un enfant. Maintenant, laisse mon fils vivre comme il veut ! Il me raconte tout, Lola. À quel point tu l’énerves, l’épuises, lui réclames toujours des comptes. Laisse-le tranquille ! Lola raccrocha, effondrée. Ruslan entra dans la pièce et comprit tout de suite. — Qui t’a appelée ? Ma mère ? — Elle m’a dit que je n’avais aucun droit sur ton aide. Que je n’avais pas besoin de mari. En somme, c’est toi qui n’as pas besoin de moi. Ruslan eut un moment d’hésitation, mais se reprit vite. — Elle a sûrement dépassé les bornes. Elle est émotive, tu sais bien. — Émotive ? Elle vient de me rayer de la carte. Pour elle, je ne suis rien. Qu’est-ce que tu lui as raconté ? Que je te fais décharger des wagons ? — Je n’ai rien raconté ! J’ai juste dit que j’étais crevé après être allé chez ta grand-mère… — Crevé ? Crevé de quoi, Ruslan ? J’ai trente-neuf ans. Seize ans de vie commune. Tu comprends que tu es mentalement marié à ta mère – et rien de ce que je fais n’y changera rien ! Ta vraie famille est là-bas, ta mère rêve de t’avoir pour elle seule. — N’importe quoi, marmonna Ruslan, reculant vers la porte. — Tu exagères. Je rends juste service à mes parents. C’est mon devoir. Lola explosa. — Ici il y a notre fille ! Ici il y a une femme qui avait compté pour toi ! Tu veux savoir pourquoi il n’y a plus rien entre nous ? Parce que, dans ta tête, le rôle de “Maman” a effacé tout le reste. C’est maladif ! — Ça suffit ! — tapa-t-il du poing sur le chambranle. — J’en ai marre d’entendre ça. Je retourne au village. Quelques jours. On doit se calmer. — Si tu pars maintenant, dit Lola, tu peux ne plus revenir. Jamais. Emporte canisters, outils et catalogues de tracteurs. Va vivre chez ta mère pour de bon ! Rénovations, jardin, thé à la campagne — n’était-ce pas ton rêve ? L’appartement est le mien, Ruslan. Hérité de mes parents. Ton argent… je m’en sortirai. Mieux vaut être seule que de se sentir de trop chez soi. Ruslan fit sa valise, persuadé que Lola blaguait : les femmes de sa famille ont toujours supporté. Sa mère a supporté. Ses tantes aussi. *** Deux semaines passent. Ruslan ne rappelle pas. Lola le connaît, il attend qu’elle vienne supplier. Avant, elle s’excusait toujours la première. Au village, on doit faire la fête : Mme Bertier sort les crêpes pour le retour du fils prodigue. Lola ne reste pas les bras croisés. Elle fait changer les serrures, réclame une pension — un vrai pourcentage de sa belle paie officielle. Elle consulte un avocat et lance la procédure de divorce. Trois semaines plus tard, le téléphone sonne. — Lola, t’as changé les serrures ? — la voix de Ruslan est désemparée. — Je suis rentré, la clé ne marche plus… Les voisins me regardent de travers… Lola, chez une amie, reste posée. Je ne reçois pas de visite aujourd’hui. — T’es folle ? Ouvre, vite ! Mes affaires, mon passeport… — Tout est chez le concierge, en bas. En cartons. Le passeport aussi. Et les papiers du divorce. Prends le temps de lire. — Divorce ? Lolo, voyons… À cause de ma mère ? Je vais lui parler, elle s’excusera… — Pas la peine, Ruslan. Elle n’a rien à regretter. Elle a ce qu’elle voulait : toi, tout entier. Profitez-en. Lola raccrocha, son amie lui tape dans le dos, fière d’elle. *** Lola et sa fille vont se promener. Lina, quatre ans, est plus calme, elle ne demande plus pourquoi son papa n’est pas là. Papa ne vient désormais qu’une fois toutes les deux semaines, apporte un jouet, et a l’air… éteint. Ce jour-là, Lola le croise devant l’immeuble. Ruslan attend près de sa voiture. — Salut, marmonna-t-il. Je prends Lina une heure ? Je l’emmène au café. — Salut. Vas-y. Garde-lui son bonnet, il fait froid. Lola s’assied sur un banc, regarde son ex installer leur fille dans le siège-auto. — Alors… le village ? — demande-t-elle juste par politesse. Ruslan hausse les épaules. — Bof. C’est triste. — Pourtant, tes amis, l’air pur, la nature. Ta mère aux petits soins. Ruslan la foudroie du regard. — Ma mère… Elle râle maintenant tous les jours. Rien ne va, jamais. Elle a moins d’argent — vu que je verse la pension. Avant, je lui donnais tout, maintenant… Elle ne cesse de dire que je suis “un minable” car je n’ai pas gardé ma femme. Lola sourit, malgré elle. — Incroyable. Pourtant elle nous a séparés en jubilant… Ruslan hausse les épaules. — Elle pensait m’avoir près d’elle, avec l’argent. Et au final… elle n’a que moi, sans l’argent. Et vivre au village, ce n’est pas juste une clôture à réparer chaque année. Tout tombe en ruine. Les copains… ils ne pensent qu’à boire. Travailler, jamais. Il se tait, puis se tourne vers elle. — J’ai réfléchi… On pourrait… recommencer ? Je prends une chambre en ville. Je reviendrai… Lola se lève. Elle ajuste son écharpe et le regarde droit dans les yeux. — Non, Ruslan. On ne recommencera pas. Tu sais, j’ai compris une chose : tu n’as jamais vraiment aimé ce fameux village comme tu le disais. Tu y allais juste pour fuir tes responsabilités. Pour éviter la vie d’adulte. Là-bas, tu étais toujours “le fils à maman”, qu’on pardonne quoi qu’il fasse. Mais ici, il fallait être un homme. Et tu n’as pas été à la hauteur. — Lola… — Ramène la petite dans une heure. Et ne lui achète pas de glace ! Elle s’éloigne vers l’immeuble. Enfin, tout est clair. Lola se surprend presque à avoir de la peine pour son ancien mari. Triste — approcher de la cinquantaine et ne jamais réussir à couper le cordon. Et qu’espérait-il, en lui proposant de recommencer ? Quelle femme équilibrée accepterait de marcher encore sur les mêmes râteaux ?