— Tu es à moi. Je t’ai achetée, compris ?! Alors, ferme-la ! — Je ne peux plus et je ne veux plus être la femme de l’ombre. Ruslan, j’en ai assez de n’être qu’une maîtresse ! Quand divorceras-tu ? Tu l’avais promis ! Dis-moi, est-ce que notre histoire ne compte vraiment pas pour toi ? Tu disais que rien ne te retenait dans ta famille ! Je te pose un ultimatum : soit tu divorces, soit je pars ! *** Aline était debout, la tête contre la fenêtre de la petite chambre qu’elle louait dans une banlieue grise, regardant le vent pousser une canette vide sur le parking en bas. Un spectacle aussi triste que ses pensées ces dernières semaines. Derrière, le clic du canapé grinça : Cyril venait de se réveiller. — Tu veux un café ? demanda-t-il, la voix rauque. — Oui, répondit-elle. Elle ne se retourna pas. Elle n’avait pas envie de croiser son visage froissé, son regard coupable, ses épaules affaissées. Cyril était gentil. Doux. Mais sa gentillesse ne remplissait pas le frigo ni le compte bancaire. Aline appuya son front contre la vitre froide. Son portable vibra dans la poche de sa robe de chambre. Elle savait qui appelait. Ruslan. L’homme qui lui avait offert tout ce dont elle avait rêvé, et même davantage. Celui qui avait transformé sa vie en conte de fées — puis en cage dorée. *** Être l’aînée d’une famille nombreuse, ce n’est pas un statut, c’est une condamnation. Un diagnostic. Un sac de cailloux que l’on t’attache à cinq ans en disant : “Allez, tu es forte, porte-le.” Aline détestait ce mot. “Forte.” Son père le répétait quand, toute gamine, elle lavait les escaliers de l’immeuble pour gagner de quoi s’acheter une glace, qu’il ne lui payait jamais. Lui, il aurait pu devenir n’importe qui — intelligent, débrouillard. Mais il avait choisi le canapé, la télévision et le droit de commander. — Où est l’argent ? grognait-il quand Aline adolescente tentait de cacher le billet offert par sa grand-mère. — C’est pour mes cahiers ! répliquait-elle. Le coup partait sec. Toujours imprévisible. La grosse main frappait son visage, éteignant les étoiles dans ses yeux. Aline ne pleurait pas. Elle avait appris : les larmes n’excitaient que le prédateur. Serrant les poings jusqu’au sang, elle murmurait : — Ne t’avise pas… Ne me touche pas. Un jour, à douze ans, il leva un tabouret sur elle. Sa mère, recroquevillée dans un coin, protégeait les petits. Aline recula, mais attrapa une tasse en céramique. — Essaie seulement, souffla-t-elle, le regard planté dans la racine de son nez. J’ai plus peur. Il abaissa le tabouret, cracha au sol et partit fumer sur le balcon. Ce soir-là, Aline jura qu’elle s’en irait. Qu’elle s’arracherait à tout ça pour une autre vie — une vie où personne n’oserait lui dire quoi faire. Elle travailla comme une forcenée. Un lycée scientifique de renom à l’autre bout de la ville ? Pas de problème. Réveils à l’aube, bus glacés, sommeil en pointillés ? Tant pis. Ce qui comptait : les notes, le résultat. Pour elle, la connaissance était la seule monnaie d’échange. Les parents restaient silencieux. Jamais un “Bravo”, jamais “on est fiers de toi.” Le jour où elle rapporta un diplôme d’olympiades, le père grogna : — Tu aurais mieux fait d’aider ta mère à éplucher les patates. Au lycée, on la respectait mais de loin. Trop rude, trop ambitieuse. Au collège, elle comprit que l’intelligence ne suffisait pas. — Regarde-là, sa veste est toute boulochée, glissa la fille du procureur. Elle doit la récupérer chez Emmaüs. Aline entendit, redressa la tête, passa son chemin, le pas ferme. Mais en elle, tout brûlait. Elle les haïssait — leurs iPhones, leurs chauffeurs, leur insolente assurance de posséder le monde par droit de naissance. — Moi, j’aurai une bourse — vous paierez. Et je serai meilleure que vous. Elle tint parole : meilleure école d’ingénieurs de France. Bourse. Victoire. Quand la liste des admis tomba, Aline hurla sa joie dans son oreiller, pour ne pas réveiller les petits. Elle avait réussi : elle avait fui ! *** Paris l’accueillit dans sa rudesse. Une chambre de cité U comparable à l’enfer : cafards géants, voisins soûls, musiques jusqu’à l’aube, odeur persistante de poisson frit. — Pourquoi tu tires la tronche ? demanda Jeanne, sa voisine tout en maquillage. Viens avec nous en boîte, y’a des gars qui paient la tournée ! — Faut que je bosse, grommela-t-elle en rangeant ses livres. — N’importe quoi, la fac c’est pas la mort, mais ta jeunesse si tu t’prends trop la tête. Aline observait Jeanne : elle avait ses raisons. Jeanne vivait au présent. Aline planifiait sa vie sur cinq ans ; mais le réel cassait tout. La bourse suffisait à peine. Ailleurs, la vie battait son plein. Au centre commercial, celles de son âge virevoltaient, soignées, parfumées… sans jamais regarder les prix. Aline croisa son reflet dans la vitrine : vielle veste, bottines usées, visage creusé de fatigue. Elle avait dix-huit ans, mais paraissait déjà brisée. — Tu vaux mieux que ça, souffla-t-elle. Là, l’univers l’a entendue. Ou le diable, peut-être. Pour rentrer chez ses parents pendant les vacances, elle prit le train, faute de mieux. Mais, par un malentendu, elle fut surclassée en compartiment. — Vous avez de la chance, sourit la contrôleuse. Son voisin : quadragénaire élégant, costume italien, laptop, odeur de tabac fin. — Ruslan, se présenta-t-il, voix de baryton qu’on n’interrompt pas. — Aline. La conversation s’engagea toute seule. Elle raconta tout. Le père, la pauvreté, le rêve de master à l’étranger, la peur d’être seule ici sans un sou. Il écoutait, attentif, yeux sombres et intelligents, comme s’il devinait tout d’elle. — Tu es belle, Aline. Tu as du cran. C’est rare aujourd’hui. Elle rougit. — Merci. — Tu as besoin d’aide ? Un travail ? — J’étudie à temps plein, pas le temps de travailler. — Je peux te dépanner, dit-il en tendant une carte. J’ai des boutiques, du réseau. Appelle-moi. Aline prit la carte, la main tremblante. *** Elle appela. Ruslan ne mentait pas. Il la plaça comme assistante chez un ami — paperasse tranquille, salaire inespéré. Et ce n’était qu’un début. — Tu dois t’habiller en conséquence, dit-il, lui tendant une enveloppe. Achète-toi quelque chose de correct. — Je ne peux pas accepter. — Ce n’est pas un cadeau. C’est un investissement. Il savait convaincre. Aline accepta. Ensuite vinrent les dîners, les fleurs au Crous (jalousie assurée), le chauffeur pour la ramener les jours de pluie. Elle tomba éperdument amoureuse. Comme une chatte. Ruslan était tout l’inverse de son père. Fort, généreux, rassurant. Il réglait tout d’un simple appel. Il la couvait. — Tu es ma petite fille, murmurait-il dans ses cheveux. Ma princesse. Qu’il soit marié, elle ne le sut qu’après — trop tard. Elle était prise au piège. — On fait chambre à part, disait-il. On reste pour les enfants. Pour les affaires, ça complique tout. Patiente, chérie. Je vais régler ça. Et elle patienta. Elle encaissa quand sa femme, ayant tout découvert, fit scandale auprès de la fac : Aline fut radiée. Ruslan la transféra illico dans une école privée, encore plus huppée. Il paya tout. — Oublie. Je te protège désormais. Elle encaissa de devoir se cacher, de passer les fêtes seule pendant qu’il était en famille. Puis vint la grossesse. Aline, face au test positif, sanglotait de bonheur. Elle croyait que cette fois, tout changerait, qu’ils seraient ensemble. Ruslan arriva une heure plus tard. Visage fermé. — Aline, ça va pas ?! Un enfant ? Tu as dix-neuf ans. Tu as des études. Une carrière devant toi. — Mais j’en ai envie… — J’ai dit non. Pas maintenant. Il l’emmena à la meilleure clinique. Chambre particulière, médecins de renom. Tout fut vite expédié. Pas vraiment douloureux physiquement. Mais en elle, tout se déchira. — Tu as fait ce qu’il fallait, la réconforta-t-il après. On en fera plus tard, une fois que tu auras réussi, crois-moi. À partir de là, Aline ne fut plus la même. La gamine naïve resta au bloc. Désormais, c’était une femme. Froide. Calculatrice. Elle accepta tout : cours d’anglais, abonnement fitness, esthéticienne, styliste, vacances en solo pendant que lui « travaillait ». Elle façonnait l’idéal. Elle aidait ses parents. Envoyait de l’argent, achetait de l’électroménager. Papa ne hurlait plus au téléphone — il devenait mielleux. — Dis donc, la bagnole n’a plus de pneus, tu peux dépanner ? Elle donnait. Elle aimait cette sensation de pouvoir. Mais l’amour s’étiolait, goutte à goutte. Ruslan devint jaloux, contrôlant ses messages, l’interdisant de voir ses amies. — Tu es à moi, disait-il. Désormais, ce n’était plus une déclaration, mais une menace. — Je ne suis pas une chose, Ruslan. — Tu es ma chose. Je t’ai faite. Sans moi, tu n’es rien. Tu retourneras dans ta cité avec les cafards. Trois ans de cage dorée. — Je pars, lâcha-t-elle un soir. Il se mit à rire. — Où ça ? Devenir escort ? Retourner chez maman à la campagne ? — Je trouverai du boulot. Toute seule. — Essaie pour voir. Il était certain qu’elle ramperait au bout d’une semaine. Mais elle ne revint pas. *** Les premiers mois furent l’enfer. Après le luxe : retour dans un F1 en périphérie, pâtes à l’eau, métro. Mais Aline ne céda pas. Son diplôme, l’anglais parfait, et surtout un mental d’acier firent la différence. Embauchée comme junior dans une boîte de logistique internationale — début modeste mais prometteur. Elle y rencontra Cyril. Simple, joyeux, Twingo d’occasion, jeans-baskets. Avec lui, la vie était facile. Délires, pizzas sur un banc, pas besoin de bien tenir sa fourchette. Ils s’installèrent ensemble. Les premiers temps, c’était l’extase. Liberté ! Personne pour la surveiller ni commander. Puis le quotidien s’installa. — Faut payer le loyer, rappelle Aline. — Oui, chérie. J’attends la paie, tu m’avances ? — Encore ? Cyril bossait comme technicien. Pas d’ambition. Soirée : jeux vidéos ou bières. — Tu devrais progresser, disait-elle. Prends des cours, apprends une langue. — Pourquoi ? Je suis bien comme ça. Le principal, c’est d’être heureux à deux. Ça l’exaspérait. Elle allait plus vite que lui. Plus haut. Et ce matin-là, à la fenêtre, elle songeait. Le téléphone vibra encore. « Chérie, arrête tes caprices. J’ai réservé les Maldives, départ vendredi. Je t’attends. Je suis divorcé. » La dernière phrase la foudroya. Divorcé ? Pour de vrai ? — Aline, t’es dans la Lune ? lança Cyril, la prenant dans ses bras. Elle haussa l’épaule. — Rien. Beaucoup de travail. — Lâche prise. On s’fait un ciné ce soir ? — J’ai mes cours, Cyril. Exam dans deux mois. Pas le temps. Il bouda. — Tu ne penses qu’à ton taf. Et la famille ? Les enfants ? Enfants. Ce mot lui fouetta la vieille cicatrice. — Pour ça, il faut une base solide, Cyril ! Un appart’, une voiture, un compte épargne ! Pas un taudis en location et des dettes ! — C’est reparti… Toujours l’argent. Il partit à la cuisine, bruyamment. Aline s’effondra sur le canapé. Entre deux mondes. Ruslan, c’était l’argent, le statut, la possibilité d’aider les siens, un avenir en patronne — mais une cage dorée, le contrôle, la jalousie. Cyril, lui, c’était la liberté, le “vivre d’amour et d’eau fraîche”, mais la précarité, le laisser-aller, l’inertie. « Je suis divorcé. » Aline saisit son téléphone. Hésita. « Répondre ». *** Elle accepta un rendez-vous. Dans ce restaurant où ils avaient fêté leur première année. Ruslan était impeccable. Teint hâlé, allure sportive. Sur la table, un écrin de velours. — Je savais que tu viendrais, sourit-il, ce sourire de prédateur. Tu es intelligente. — Tu divorces vraiment ? — Le procès est en cours. Elle tente de garder la moitié de l’affaire, mais mes avocats gèrent. Le principal : nous serons ensemble. Il ouvrit l’écrin : une bague énorme, fortune sur elle. — Épouse-moi, Aline. Je t’offre tout. Appartement, voiture, la vie dont tu rêves. Tu ne dois plus travailler pour des étrangers. Ta place est à mes côtés. Embellir mon monde. Aline fixait le diamant. Magnifique. Glacial. Parfait. — Et si je veux travailler ? Et faire carrière ? Il posa sa main lourde sur la sienne. — Pourquoi, mon ange ? Tu m’as, moi. Je m’occupe de tout. Tu dois juste être belle, et m’aimer. Elle comprit alors. Rien n’avait changé. Il ne voyait en elle qu’un trophée, une belle poupée à exposer, ranger au placard à volonté. Elle repensa à son père — « Où est l’argent ? » À Cyril — « Avance-moi jusqu’à la paie. » Tous voulaient quelque chose d’elle : obéissance, confort, possession. Mais elle, que voulait-elle ? Aline regarda Ruslan, scruta la peur cachée sous son assurance : la peur de vieillir, de finir seul. Il achetait sa jeunesse pour se sentir vivant. — Non, dit-elle calmement. Ruslan se figea. Son sourire s’effaça. — Tu fais ton difficile ? — Non. Je dis juste “non”. Elle se leva. — Tu le regretteras, gronda-t-il. Tu crèveras dans la misère ! Sans moi, tu n’es rien ! — Je suis Aline. Et je me suis construite seule. Elle sortit du restaurant, droite, sans jamais se retourner. Son cœur battait à tout rompre, mais elle se sentait légère. *** Dehors, il pleuvait. Aline inspira à pleins poumons l’air humide. Son téléphone sonna. Inconnu. — Allô ? Madame Dubois ? — Oui…? — Ici la DRH de Global Logistique. Nous avons examiné votre dossier et vos tests. Votre anglais nous a impressionnés. Nous vous proposons un poste de responsable régional. Salaire… Le montant la fit s’arrêter net. Bien trop élevé pour de l’argent de poche d’“homme providentiel”. — Alors, qu’en pensez-vous ? — J’accepte, souffla-t-elle. — Parfait, à lundi ! Elle raccrocha, éclata de rire. Les passants la dévisageaient. Elle avait vaincu. Seule. Sans mécène ni aumône. Le soir, elle rentra. Cyril, avachi sur le canapé, tappotait sur son ordi : — Ah, t’es là. Y’a un truc à grailler ? Aline le regarda. Calmement. Sans colère, comme on regarde un vieux meuble encombrant. — Cyril, il faut qu’on parle. — Encore ? — Je pars. Il s’assied, sidéré. — Où ça ? Chez ton vieux, là ? — Non. Dans ma nouvelle vie. Toi, tu peux rester, puisque ça te va “comme ça”. En une heure, tout fut plié. Cyril hurla, supplia, pleurnicha. Mais Aline était d’acier. *** Six mois plus tard. Aline dans son bureau au vingt-et-unième étage, vue panoramique sur Paris — la ville qu’elle croyait ennemie naguère. Aujourd’hui, la ville s’étalait à ses pieds. Sa tablette vibra. Flash actu : « Scandale : le célèbre entrepreneur Ruslan K. déclaré en faillite. Son ex-femme obtient 70% de ses avoirs, le reste bloqué pour soupçons de fraude… » Aline sourit. Le boomerang revient toujours. La porte s’ouvrit. Entrée de Maxime, jeune, regard vif. — Madame Dubois, le client chinois est là. On commence les négos ? C’était son nouvel analyste. Compétent, ambitieux… et il semblait la regarder autrement qu’en patronne. — Oui, Maxime. On y va. Elle rajusta son tailleur impeccable, se souvint de la gamine qui lavait les sols en rêvant d’émancipation. — Promesse tenue, souffla-t-elle à sa propre image dans la vitre. Elle claqua les talons dans le couloir. Sûre d’elle. Libre. Heureuse. La vraie vie commençait. Et maintenant, c’était elle qui écrivait les règles.

Tu es à moi. Je tai achetée, cest clair ? Alors, ferme-la un peu !
Je ne peux pas et je ne veux pas rester dans lombre. Laurent, jen ai assez dêtre ta maîtresse ! Quand divorceras-tu ? Tu me las promis ! Laurent, nos relations ne signifient donc rien pour toi ? Tu disais que ta famille ne représentait plus rien ! Je te pose un ultimatum : soit tu divorces, soit je men vais !

***
Élise se tenait près de la fenêtre de son petit appartement de banlieue et regardait le mistral balayer dans la cour une bouteille en plastique vide. Limage nétait guère réjouissante, tout comme les idées sombres qui lhabitaient depuis des semaines. Derrière elle, le clic du canapé indiquait que Bastien se réveillait.

Tu veux un café ? demanda-t-il, la voix encore rauque.

Oui, répondit-elle.

Elle ne se retourna pas. Elle navait aucune envie de croiser son visage chiffonné, ce regard coupable ou ses épaules affaissées. Bastien était un type bien. Gentil. Mais de sa gentillesse ne surgissaient ni provisions dans le frigo, ni euros sur le compte.

Élise colla son front contre la vitre froide. Son téléphone vibra dans la poche de sa vieille robe de chambre. Elle savait qui cétait. Laurent. Lhomme qui lui offrait tout ce dont elle avait rêvé et plus encore. Celui qui avait transformé sa vie en conte de fées, avant den faire une cage dorée.

***
Être laînée dune grande fratrie en France nest pas un titre, cest une condamnation. Un fardeau. Un sac de pierres quon taccroche à cinq ans en murmurant : « Allez, tes forte, ma chérie, tu y arriveras »

Élise haïssait ce mot. « Forte ». Son père le répétait sans cesse, surtout quand, à dix ans, elle lavait les escaliers de limmeuble pour glaner quelques pièces afin de soffrir une glace, puisquil ne lui en payait jamais. Il aurait pu devenir nimporte qui il avait la tête et les mains mais quelque chose sétait brisé en lui, jeune. Il avait choisi le canapé, la télé et le droit de commander.

Où est largent ? rugissait-il alors quElise, adolescente, tentait de cacher un billet que sa grand-mère lui avait offert.

Cest pour mes cahiers ! ripostait-elle.

La gifle claquait, soudaine, imprévisible. Son énorme main sabattait sur sa joue, lui faisant voir des étoiles. Élise ne pleurait jamais. Elle avait compris dès la première année de primaire : les larmes ne faisaient quexciter le prédateur. Alors elle serrait les poings jusquà senfoncer les ongles dans la paume.

Tapproche pas, soufflait-elle. Me touche pas.

Un jour, à douze ans, il leva une chaise sur elle. Sa mère, comme toujours, se recroquevilla dans un coin, protégeant les plus petits. Élise ne broncha pas. Elle attrapa une grande tasse en grès sur la table.

Essaie seulement, articula-t-elle, les yeux posés entre ses sourcils. Je nai pas peur de toi.

Ce soir-là, il posa la chaise, cracha par terre et sortit fumer sur le balcon. Élise sétait jurée de partir un jour. Darracher une autre vie, où jamais, au grand jamais, personne ne lui dirait quoi faire.

Elle sétait mise à étudier comme une possédée. Le lycée scientifique de lautre côté de Marseille ? Aucun souci. Se lever à cinq heures, grelotter dans les bus, finir sa nuit sur une banquette ? Peu importe. Ce qui comptait, cétaient les notes, les résultats. Le savoir, cétait la seule monnaie qui lui restait.

Ses parents restaient silencieux. Jamais un « bravo », jamais une marque de fierté. Lorsquelle ramena son premier prix du concours général, son père se contenta de marmonner :

Taurais mieux fait daider ta mère à éplucher les pommes de terre.

Au lycée, on la respectait mais de loin. Elle était trop directe, trop ambitieuse. Puis arriva la prépa. Là, Élise comprit quavoir de lesprit ne suffisait pas.

Regarde, elle a un vieux pull tout peluché, glissa une fille, la fille dun avocat du coin. Ça vient sûrement dune friperie !

Élise avait tout entendu. Elle se redressa, releva le menton et passa fièrement. Mais au fond, ça brûlait. Elle les détestait. Leurs iPhones, leurs chauffeurs, leur assurance que tout leur est dû.

Je rentrerai à luniversité publique, se promit-elle. Vous paierez, moi jaurai une bourse. Et je serai meilleure que vous.

Et ce fut ainsi. Polytechnique, bourse, victoire.

Quand les résultats tombèrent, Élise hurla dans son oreiller pour ne pas réveiller ses petits frères. Elle lavait fait ! Elle avait fui !

***
Paris laccueillit avec bruit, poussière et indifférence. Sa chambre de cité U était lantichambre de lenfer : cafards géants, voisins toujours ivres, musique jusquà laube et dans les couloirs, lodeur entêtante des sardines grillées.

Pourquoi tu tires la gueule ? demanda sa colocataire, une fille hyper maquillée qui sappelait Chloé. Viens en boîte, y a des mecs qui paient tout.

Jai des révisions, marmonna Élise en plongeant dans ses manuels.

Oh là là Les études, cest pas la fin du monde, mais la jeunesse, elle, passe

Élise la trouvait lucide, à sa façon. Chloé vivait au jour le jour. Élise, elle, planifiait cinq ans davance. Mais la réalité écrasait ses plans. Sa bourse suffisait à peine au métro et aux pâtes. Autour, la vie battait son plein. Quand elle traînait dans les galeries marchandes pour se réchauffer, elle voyait la foule des filles élégantes, bien coiffées, baignant dans le parfum. Elles prenaient ce quelles voulaient sans regarder le prix.

Élise voyait son reflet : une parka élimée, des bottines usées, un visage fatigué à dix-huit ans.

Ce nest plus possible, murmura-t-elle. Je mérite mieux.

Lunivers lentendit ou alors le diable voulait samuser.

Pour rentrer à Montpellier lors des vacances, elle prit le train de nuit faute de mieux, mais à la dernière minute, la SNCF la plaça en première classe.

Quelle chance, mademoiselle, lui lança la contrôleuse dun clin dœil. Vous êtes en compagnie de monsieur.

Son voisin de compartiment était un homme dune quarantaine dannées, costume impeccable, odeur de cuir et de Havane.

Laurent, se présenta-t-il. La voix grave, posée, celle des chefs qui ne laissent pas place à la discussion.

Élise.

La conversation sengagea delle-même. Le temps, le trajet, puis plus profond : elle se surprit à tout lui raconter, son père, la pauvreté, ses rêves détudes à létranger, la peur dêtre seule à Paris sans un sou.

Il lécoutait sans linterrompre, plongeant ses yeux sombres et astucieux dans les siens. Elle avait limpression quil la comprenait totalement.

Tu es magnifique, Élise, dit-il tout à coup. Rare, aujourdhui.

Elle rougit.

Merci.

Tu as besoin daide ? Dun job ?

Jétudie à temps plein. Je nai pas de temps pour travailler.

Je peux arranger ça, répondit-il en tendant sa carte. Jai un réseau de boutiques. Appelle-moi.

Elle prit la carte, les mains tremblantes.

***
Elle lappela une semaine plus tard.

Laurent ne mentait pas. Il lui trouva un poste tranquille chez un collègue juste à traiter des dossiers, pour un salaire quelle nosait imaginer.

Ce ne fut quun début.

Tu dois thabiller en conséquence, lui expliqua-t-il en lui tendant une enveloppe. Achète-toi quelque chose de convenable.

Je ne peux pas accepter ça.

Prends. Ce nest pas un cadeau, cest un investissement.

Il était convaincant. Elle accepta. Puis vinrent les dîners chics. Les bouquets livrés en cité U (avec la jalousie des colocs), le chauffeur pour la ramener sous la pluie.

Élise tomba amoureuse follement. Comme une chatte.

Laurent incarnait tout ce que son père nétait pas. Fort, généreux, sûr de lui. Dun geste, il réglait les problèmes. Il la traitait comme une princesse.

Ma petite fille, murmurait-il dans ses cheveux. Ma reine.

Quil soit marié, Élise ne le comprit quaprès. Mais cétait trop tard. Elle était prise au piège.

Ma femme et moi, ça fait longtemps que tout est fini. On reste pour les enfants. Et puis les affaires, cest compliqué de divorcer. Sois patiente, ma belle, je vais tout arranger.

Et elle patientait.

Même quand son épouse, découvrant la liaison, fit scandale à la fac. Élise fut renvoyée. Laurent linscrivit aussitôt ailleurs, diplôme payant, plus prestigieux encore.

Ny pense plus. Désormais, tu es sous ma protection.

Elle acceptait de se cacher, de passer les fêtes seule tandis quil était en famille.

Jusquau jour où elle tomba enceinte.

Élise vit les deux traits sur le test, elle se mit à pleurer de joie. « Cette fois, pensait-elle, il partira. On sera ensemble. »

Laurent débarqua une heure plus tard. Son visage était dur.

Élise, tu as perdu la tête ? Un bébé ? Tu nas que dix-neuf ans ! Tes études, ta carrière !

Mais je veux garder

Je tai dit non. Ce nest pas le moment.

Il lemmena dans la meilleure clinique privée. Salle individuelle, médecins aimables. Tout fut rapide. Techniquement, ce ne fut pas douloureux, mais au fond delle, quelque chose se brisa.

Tu as bien fait, soupira-t-il plus tard, caressant sa main. On en aura un jour, quand tu iras mieux.

Après cela, Élise changea. Linnocente resta sur la table dopération. À sa place, une femme froide naquit. Méthodique, lucide.

Désormais, elle profitait de tout : cours danglais, abonnement fitness haut de gamme, esthéticienne, styliste, séjours à Cannes (seule, lui « travaillait »). Elle se façonnait sur mesure.

Elle aidait sa famille. Envoyait de largent, acheta des appareils neufs. Le ton de son père changea, suppliant désormais :

Ma fille, la voiture a besoin de pneus ; tu peux aider ?

Elle le faisait. Elle aimait sentir cette revanche.

Mais lamour sétiolait, goutte à goutte. Laurent devenait jaloux, fouillait son téléphone, lui interdisait les amies.

Tu mappartiens, disait-il. Ce nétait plus une déclaration, mais une menace.

Je ne suis pas un objet, Laurent.

Si. Je tai faite. Sans moi, tes rien. Tu retourneras à ta cité de cafards.

Trois ans. Trois ans de cage dorée.

Je pars, murmura-t-elle un soir.

Il éclata de rire :

Et où tu vas ? Faire le trottoir ? Chez maman à Perpignan ?

Je trouverai du travail. Seule.

Tente ta chance

Il était certain quelle ramperait bientôt. Mais Élise ne flancherait pas.

***
Les premiers mois furent lenfer. Après le luxe, retour à un studio minable de la banlieue parisienne, au riz et au RER. Mais elle tenait. Son diplôme dexcellence, son anglais parfait et, surtout, son caractère trempé firent la différence. Elle décrocha un poste dassistante dans une grande entreprise de logistique. Le début.

Cest là quelle rencontra Bastien.

Il était drôle, simple, roulait dans une vieille Peugeot, portait des jeans élimés. Avec lui, tout semblait léger. Pique-nique, rire, la vie simple. Ils sinstallèrent ensemble. Au début, cétait leuphorie de la liberté. Personne à ses trousses.

Mais le quotidien finit par peser.

Bastien, il faut payer le loyer, répétait-elle.

Ouais, jai pas reçu ma paie avance-moi.

Encore ?

Bastien était ingénieur chez un sous-traitant quelconque. Pas dambition. Le soir, cétait jeux vidéo ou bières.

Il faudrait évoluer, conseillait-elle. Prends langlais, fais une formation.

Mais pourquoi ? On na besoin de rien de plus, tant quon est ensemble.

Élise bouillonnait. Elle était habituée à une autre cadence.

Et ce soir-là, face à la vitre, elle réfléchissait.

Le téléphone vibra.

« Ma petite, arrête tes caprices. Jai acheté des billets pour les Seychelles. Départ vendredi. Je tattends. Je suis divorcé. »

Cette dernière phrase la foudroya. Divorcé ? Vraiment ?

Élise, à quoi tu penses ? murmura Bastien en lenlaçant.

Elle se dégagea.

À rien. Jai trop de boulot.

Lâche prise. On va au cinéma ce soir ? Il y a un nouveau polar.

Jai cours, Bastien. Un oral danglais dans deux mois. Pas le temps pour un film.

Il bouda :

Tu deviens nerveuse. Pour toi, il ny a que ta carrière. Et la famille ? Les enfants ?

Enfants. Le mot réveilla une vieille douleur.

Pour avoir des enfants, Bastien, il faut une base solide un appartement, une voiture, un vrai compte en banque. Pas des galères et des dettes !

Tu recommences Toujours largent.

Il traîna des pieds vers la cuisine.

Élise sassit. Un choix simposait.

Laurent, cétait largent, la stabilité, la possibilité daider les siens. Il lui promettait de monter sa propre boutique. Mais encore la cage. Il la ferait payer à chaque instant. Il contrôlerait tout. Bastien, cétait la liberté, le « bonheur dans une cabane », mais la cabane fuyait, et Bastien refusait de la réparer. Elle aurait tout à porter seule. Et elle était lasse dêtre « forte ».

« Je suis divorcé. »

Élise prit le téléphone. Son doigt resta en suspens sur « Répondre ».

***
Ils se virent. Au restaurant. Le même que pour leur premier anniversaire.

Laurent était superbe, bronzé, tiré à quatre épingles. Devant lui, un écrin de velours.

Je savais que tu viendrais, sourit-il. Tu es brillante.

Tu as vraiment divorcé ?

La procédure est engagée. Mon ex elle veut la moitié du business, mais mes avocats gèrent. Lessentiel, cest nous.

Il ouvrit lécrin : une bague immense, fabuleuse.

Épouse-moi, Élise. Je te donnerai tout. Un appartement, une voiture, la vie que tu as toujours voulue. Pas besoin de travailler. Ta place est à mes côtés.

Élise regarda le diamant, froid, superbe, inatteignable.

Et si je veux travailler ? Faire carrière ?

Laurent posa sa main lourde sur la sienne.

À quoi bon, chérie ? Tu mas, moi. Je règle tout. Naie à toccuper de rien. Sois belle, aime-moi.

Cest alors quÉlise comprit. Rien navait changé. Pour lui, elle nétait quun trophée. Une poupée précieuse, facile à ranger.

Elle repensa à son père : « Où est largent ? ». À Bastien : « Avance-moi la paie ».

Tous exigeaient delle quelque chose. Lobéissance, la commodité, la possession.

Mais elle, que voulait-elle ?

Élise scruta Laurent. Soudain, elle discerna ce quelle avait occulté : les rides au coin des yeux, la peau flasque du cou, la peur au fond du regard. Il craignait la vieillesse, la solitude. Il achetait sa jeunesse, pour prolonger la sienne.

Non, dit-elle.

Il se figea. Son sourire seffaça.

Quoi ? Tu veux faire monter les enchères ?

Non. Je dis juste « non ».

Elle se leva.

Tu vas le regretter, gronda-t-il. Tu crèveras de faim ! Tu nes rien sans moi !

Je suis Élise. Cest moi qui me suis élevée.

Elle quitta le restaurant, sans se retourner. Son cœur battait la chamade, mais elle se sentait étonnamment légère.

***
Dehors, il pleuvait sur Paris. Élise inspira lair tiède à pleins poumons. Son téléphone sonna encore. Ce nétait pas Laurent, ni Bastien. Un numéro inconnu.

Allô ? Madame Élise Morel ?

Oui.

Ici la DRH de la société « France Logistique ». Nous avons étudié votre dossier. Votre anglais et votre sens analytique nous ont marqués. Nous vous proposons le poste de responsable régional. Le salaire

La somme quon cita lui coupa le souffle. Bien supérieure à toutes les « aumônes » de Laurent.

Vous acceptez ?

Oui oui, bien sûr !

Parfait, on vous attend lundi.

Elle raccrocha et éclata de rire. Les passants la regardaient, mais elle sen moquait. Elle avait gagné. Par elle-même, sans mécène.

Le soir, elle rentra chez elle. Bastien était sur le canapé.

Ah, tes là. On mange quoi ?

Élise le regarda calmement, comme un vieux meuble dont on doit se débarrasser.

Bastien, il faut quon parle.

Quoi encore ?

Je pars.

Il se redressa, les yeux ronds.

Hein ? Où ça ? Chez ton vieux millionnaire ?

Non. Dans ma nouvelle vie. Toi, tu restes là, puisque « tout va bien » pour toi.

Elle plia ses affaires en une heure. Bastien tenta de hurler, daccuser, même de larmoyer. Rien natteignait Élise.

***
Les mois passèrent. Élise, à présent, dirigeait son bureau, au vingtième étage dune tour moderne. Vue splendide sur Paris, qui jadis lui semblait hostile. Désormais, la ville lui appartenait.

Sa tablette vibra. Une alerte info.

« Scandale : le célèbre homme daffaires Laurent D. déclaré en faillite. Son ex-femme récupère 70% des actifs, reste des comptes bloqués pour malversations. »

Élise esquissa un sourire. La roue tourne.

La porte souvrit : un jeune collaborateur au regard brillant entra.

Madame Morel, les partenaires chinois sont arrivés. On commence la réunion ?

Cétait Maxime, son nouvel analyste, talentueux, motivé, et, semblait-il, admiratif.

Oui, Maxime. Allons-y.

Elle se leva, ajusta sa veste sur-mesure.

Élise se souvint de la petite fille qui lavait les escaliers et sétait juré que jamais plus, personne ne lui dicterait sa vie.

Promesse tenue, murmura-t-elle à son reflet dans la vitre.

Elle sortit, talons claquants, sûre delle, enfin libre, enfin heureuse. Sa vie commençait à peine. Et cétait désormais elle qui écrivait les règles.

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— Tu es à moi. Je t’ai achetée, compris ?! Alors, ferme-la ! — Je ne peux plus et je ne veux plus être la femme de l’ombre. Ruslan, j’en ai assez de n’être qu’une maîtresse ! Quand divorceras-tu ? Tu l’avais promis ! Dis-moi, est-ce que notre histoire ne compte vraiment pas pour toi ? Tu disais que rien ne te retenait dans ta famille ! Je te pose un ultimatum : soit tu divorces, soit je pars ! *** Aline était debout, la tête contre la fenêtre de la petite chambre qu’elle louait dans une banlieue grise, regardant le vent pousser une canette vide sur le parking en bas. Un spectacle aussi triste que ses pensées ces dernières semaines. Derrière, le clic du canapé grinça : Cyril venait de se réveiller. — Tu veux un café ? demanda-t-il, la voix rauque. — Oui, répondit-elle. Elle ne se retourna pas. Elle n’avait pas envie de croiser son visage froissé, son regard coupable, ses épaules affaissées. Cyril était gentil. Doux. Mais sa gentillesse ne remplissait pas le frigo ni le compte bancaire. Aline appuya son front contre la vitre froide. Son portable vibra dans la poche de sa robe de chambre. Elle savait qui appelait. Ruslan. L’homme qui lui avait offert tout ce dont elle avait rêvé, et même davantage. Celui qui avait transformé sa vie en conte de fées — puis en cage dorée. *** Être l’aînée d’une famille nombreuse, ce n’est pas un statut, c’est une condamnation. Un diagnostic. Un sac de cailloux que l’on t’attache à cinq ans en disant : “Allez, tu es forte, porte-le.” Aline détestait ce mot. “Forte.” Son père le répétait quand, toute gamine, elle lavait les escaliers de l’immeuble pour gagner de quoi s’acheter une glace, qu’il ne lui payait jamais. Lui, il aurait pu devenir n’importe qui — intelligent, débrouillard. Mais il avait choisi le canapé, la télévision et le droit de commander. — Où est l’argent ? grognait-il quand Aline adolescente tentait de cacher le billet offert par sa grand-mère. — C’est pour mes cahiers ! répliquait-elle. Le coup partait sec. Toujours imprévisible. La grosse main frappait son visage, éteignant les étoiles dans ses yeux. Aline ne pleurait pas. Elle avait appris : les larmes n’excitaient que le prédateur. Serrant les poings jusqu’au sang, elle murmurait : — Ne t’avise pas… Ne me touche pas. Un jour, à douze ans, il leva un tabouret sur elle. Sa mère, recroquevillée dans un coin, protégeait les petits. Aline recula, mais attrapa une tasse en céramique. — Essaie seulement, souffla-t-elle, le regard planté dans la racine de son nez. J’ai plus peur. Il abaissa le tabouret, cracha au sol et partit fumer sur le balcon. Ce soir-là, Aline jura qu’elle s’en irait. Qu’elle s’arracherait à tout ça pour une autre vie — une vie où personne n’oserait lui dire quoi faire. Elle travailla comme une forcenée. Un lycée scientifique de renom à l’autre bout de la ville ? Pas de problème. Réveils à l’aube, bus glacés, sommeil en pointillés ? Tant pis. Ce qui comptait : les notes, le résultat. Pour elle, la connaissance était la seule monnaie d’échange. Les parents restaient silencieux. Jamais un “Bravo”, jamais “on est fiers de toi.” Le jour où elle rapporta un diplôme d’olympiades, le père grogna : — Tu aurais mieux fait d’aider ta mère à éplucher les patates. Au lycée, on la respectait mais de loin. Trop rude, trop ambitieuse. Au collège, elle comprit que l’intelligence ne suffisait pas. — Regarde-là, sa veste est toute boulochée, glissa la fille du procureur. Elle doit la récupérer chez Emmaüs. Aline entendit, redressa la tête, passa son chemin, le pas ferme. Mais en elle, tout brûlait. Elle les haïssait — leurs iPhones, leurs chauffeurs, leur insolente assurance de posséder le monde par droit de naissance. — Moi, j’aurai une bourse — vous paierez. Et je serai meilleure que vous. Elle tint parole : meilleure école d’ingénieurs de France. Bourse. Victoire. Quand la liste des admis tomba, Aline hurla sa joie dans son oreiller, pour ne pas réveiller les petits. Elle avait réussi : elle avait fui ! *** Paris l’accueillit dans sa rudesse. Une chambre de cité U comparable à l’enfer : cafards géants, voisins soûls, musiques jusqu’à l’aube, odeur persistante de poisson frit. — Pourquoi tu tires la tronche ? demanda Jeanne, sa voisine tout en maquillage. Viens avec nous en boîte, y’a des gars qui paient la tournée ! — Faut que je bosse, grommela-t-elle en rangeant ses livres. — N’importe quoi, la fac c’est pas la mort, mais ta jeunesse si tu t’prends trop la tête. Aline observait Jeanne : elle avait ses raisons. Jeanne vivait au présent. Aline planifiait sa vie sur cinq ans ; mais le réel cassait tout. La bourse suffisait à peine. Ailleurs, la vie battait son plein. Au centre commercial, celles de son âge virevoltaient, soignées, parfumées… sans jamais regarder les prix. Aline croisa son reflet dans la vitrine : vielle veste, bottines usées, visage creusé de fatigue. Elle avait dix-huit ans, mais paraissait déjà brisée. — Tu vaux mieux que ça, souffla-t-elle. Là, l’univers l’a entendue. Ou le diable, peut-être. Pour rentrer chez ses parents pendant les vacances, elle prit le train, faute de mieux. Mais, par un malentendu, elle fut surclassée en compartiment. — Vous avez de la chance, sourit la contrôleuse. Son voisin : quadragénaire élégant, costume italien, laptop, odeur de tabac fin. — Ruslan, se présenta-t-il, voix de baryton qu’on n’interrompt pas. — Aline. La conversation s’engagea toute seule. Elle raconta tout. Le père, la pauvreté, le rêve de master à l’étranger, la peur d’être seule ici sans un sou. Il écoutait, attentif, yeux sombres et intelligents, comme s’il devinait tout d’elle. — Tu es belle, Aline. Tu as du cran. C’est rare aujourd’hui. Elle rougit. — Merci. — Tu as besoin d’aide ? Un travail ? — J’étudie à temps plein, pas le temps de travailler. — Je peux te dépanner, dit-il en tendant une carte. J’ai des boutiques, du réseau. Appelle-moi. Aline prit la carte, la main tremblante. *** Elle appela. Ruslan ne mentait pas. Il la plaça comme assistante chez un ami — paperasse tranquille, salaire inespéré. Et ce n’était qu’un début. — Tu dois t’habiller en conséquence, dit-il, lui tendant une enveloppe. Achète-toi quelque chose de correct. — Je ne peux pas accepter. — Ce n’est pas un cadeau. C’est un investissement. Il savait convaincre. Aline accepta. Ensuite vinrent les dîners, les fleurs au Crous (jalousie assurée), le chauffeur pour la ramener les jours de pluie. Elle tomba éperdument amoureuse. Comme une chatte. Ruslan était tout l’inverse de son père. Fort, généreux, rassurant. Il réglait tout d’un simple appel. Il la couvait. — Tu es ma petite fille, murmurait-il dans ses cheveux. Ma princesse. Qu’il soit marié, elle ne le sut qu’après — trop tard. Elle était prise au piège. — On fait chambre à part, disait-il. On reste pour les enfants. Pour les affaires, ça complique tout. Patiente, chérie. Je vais régler ça. Et elle patienta. Elle encaissa quand sa femme, ayant tout découvert, fit scandale auprès de la fac : Aline fut radiée. Ruslan la transféra illico dans une école privée, encore plus huppée. Il paya tout. — Oublie. Je te protège désormais. Elle encaissa de devoir se cacher, de passer les fêtes seule pendant qu’il était en famille. Puis vint la grossesse. Aline, face au test positif, sanglotait de bonheur. Elle croyait que cette fois, tout changerait, qu’ils seraient ensemble. Ruslan arriva une heure plus tard. Visage fermé. — Aline, ça va pas ?! Un enfant ? Tu as dix-neuf ans. Tu as des études. Une carrière devant toi. — Mais j’en ai envie… — J’ai dit non. Pas maintenant. Il l’emmena à la meilleure clinique. Chambre particulière, médecins de renom. Tout fut vite expédié. Pas vraiment douloureux physiquement. Mais en elle, tout se déchira. — Tu as fait ce qu’il fallait, la réconforta-t-il après. On en fera plus tard, une fois que tu auras réussi, crois-moi. À partir de là, Aline ne fut plus la même. La gamine naïve resta au bloc. Désormais, c’était une femme. Froide. Calculatrice. Elle accepta tout : cours d’anglais, abonnement fitness, esthéticienne, styliste, vacances en solo pendant que lui « travaillait ». Elle façonnait l’idéal. Elle aidait ses parents. Envoyait de l’argent, achetait de l’électroménager. Papa ne hurlait plus au téléphone — il devenait mielleux. — Dis donc, la bagnole n’a plus de pneus, tu peux dépanner ? Elle donnait. Elle aimait cette sensation de pouvoir. Mais l’amour s’étiolait, goutte à goutte. Ruslan devint jaloux, contrôlant ses messages, l’interdisant de voir ses amies. — Tu es à moi, disait-il. Désormais, ce n’était plus une déclaration, mais une menace. — Je ne suis pas une chose, Ruslan. — Tu es ma chose. Je t’ai faite. Sans moi, tu n’es rien. Tu retourneras dans ta cité avec les cafards. Trois ans de cage dorée. — Je pars, lâcha-t-elle un soir. Il se mit à rire. — Où ça ? Devenir escort ? Retourner chez maman à la campagne ? — Je trouverai du boulot. Toute seule. — Essaie pour voir. Il était certain qu’elle ramperait au bout d’une semaine. Mais elle ne revint pas. *** Les premiers mois furent l’enfer. Après le luxe : retour dans un F1 en périphérie, pâtes à l’eau, métro. Mais Aline ne céda pas. Son diplôme, l’anglais parfait, et surtout un mental d’acier firent la différence. Embauchée comme junior dans une boîte de logistique internationale — début modeste mais prometteur. Elle y rencontra Cyril. Simple, joyeux, Twingo d’occasion, jeans-baskets. Avec lui, la vie était facile. Délires, pizzas sur un banc, pas besoin de bien tenir sa fourchette. Ils s’installèrent ensemble. Les premiers temps, c’était l’extase. Liberté ! Personne pour la surveiller ni commander. Puis le quotidien s’installa. — Faut payer le loyer, rappelle Aline. — Oui, chérie. J’attends la paie, tu m’avances ? — Encore ? Cyril bossait comme technicien. Pas d’ambition. Soirée : jeux vidéos ou bières. — Tu devrais progresser, disait-elle. Prends des cours, apprends une langue. — Pourquoi ? Je suis bien comme ça. Le principal, c’est d’être heureux à deux. Ça l’exaspérait. Elle allait plus vite que lui. Plus haut. Et ce matin-là, à la fenêtre, elle songeait. Le téléphone vibra encore. « Chérie, arrête tes caprices. J’ai réservé les Maldives, départ vendredi. Je t’attends. Je suis divorcé. » La dernière phrase la foudroya. Divorcé ? Pour de vrai ? — Aline, t’es dans la Lune ? lança Cyril, la prenant dans ses bras. Elle haussa l’épaule. — Rien. Beaucoup de travail. — Lâche prise. On s’fait un ciné ce soir ? — J’ai mes cours, Cyril. Exam dans deux mois. Pas le temps. Il bouda. — Tu ne penses qu’à ton taf. Et la famille ? Les enfants ? Enfants. Ce mot lui fouetta la vieille cicatrice. — Pour ça, il faut une base solide, Cyril ! Un appart’, une voiture, un compte épargne ! Pas un taudis en location et des dettes ! — C’est reparti… Toujours l’argent. Il partit à la cuisine, bruyamment. Aline s’effondra sur le canapé. Entre deux mondes. Ruslan, c’était l’argent, le statut, la possibilité d’aider les siens, un avenir en patronne — mais une cage dorée, le contrôle, la jalousie. Cyril, lui, c’était la liberté, le “vivre d’amour et d’eau fraîche”, mais la précarité, le laisser-aller, l’inertie. « Je suis divorcé. » Aline saisit son téléphone. Hésita. « Répondre ». *** Elle accepta un rendez-vous. Dans ce restaurant où ils avaient fêté leur première année. Ruslan était impeccable. Teint hâlé, allure sportive. Sur la table, un écrin de velours. — Je savais que tu viendrais, sourit-il, ce sourire de prédateur. Tu es intelligente. — Tu divorces vraiment ? — Le procès est en cours. Elle tente de garder la moitié de l’affaire, mais mes avocats gèrent. Le principal : nous serons ensemble. Il ouvrit l’écrin : une bague énorme, fortune sur elle. — Épouse-moi, Aline. Je t’offre tout. Appartement, voiture, la vie dont tu rêves. Tu ne dois plus travailler pour des étrangers. Ta place est à mes côtés. Embellir mon monde. Aline fixait le diamant. Magnifique. Glacial. Parfait. — Et si je veux travailler ? Et faire carrière ? Il posa sa main lourde sur la sienne. — Pourquoi, mon ange ? Tu m’as, moi. Je m’occupe de tout. Tu dois juste être belle, et m’aimer. Elle comprit alors. Rien n’avait changé. Il ne voyait en elle qu’un trophée, une belle poupée à exposer, ranger au placard à volonté. Elle repensa à son père — « Où est l’argent ? » À Cyril — « Avance-moi jusqu’à la paie. » Tous voulaient quelque chose d’elle : obéissance, confort, possession. Mais elle, que voulait-elle ? Aline regarda Ruslan, scruta la peur cachée sous son assurance : la peur de vieillir, de finir seul. Il achetait sa jeunesse pour se sentir vivant. — Non, dit-elle calmement. Ruslan se figea. Son sourire s’effaça. — Tu fais ton difficile ? — Non. Je dis juste “non”. Elle se leva. — Tu le regretteras, gronda-t-il. Tu crèveras dans la misère ! Sans moi, tu n’es rien ! — Je suis Aline. Et je me suis construite seule. Elle sortit du restaurant, droite, sans jamais se retourner. Son cœur battait à tout rompre, mais elle se sentait légère. *** Dehors, il pleuvait. Aline inspira à pleins poumons l’air humide. Son téléphone sonna. Inconnu. — Allô ? Madame Dubois ? — Oui…? — Ici la DRH de Global Logistique. Nous avons examiné votre dossier et vos tests. Votre anglais nous a impressionnés. Nous vous proposons un poste de responsable régional. Salaire… Le montant la fit s’arrêter net. Bien trop élevé pour de l’argent de poche d’“homme providentiel”. — Alors, qu’en pensez-vous ? — J’accepte, souffla-t-elle. — Parfait, à lundi ! Elle raccrocha, éclata de rire. Les passants la dévisageaient. Elle avait vaincu. Seule. Sans mécène ni aumône. Le soir, elle rentra. Cyril, avachi sur le canapé, tappotait sur son ordi : — Ah, t’es là. Y’a un truc à grailler ? Aline le regarda. Calmement. Sans colère, comme on regarde un vieux meuble encombrant. — Cyril, il faut qu’on parle. — Encore ? — Je pars. Il s’assied, sidéré. — Où ça ? Chez ton vieux, là ? — Non. Dans ma nouvelle vie. Toi, tu peux rester, puisque ça te va “comme ça”. En une heure, tout fut plié. Cyril hurla, supplia, pleurnicha. Mais Aline était d’acier. *** Six mois plus tard. Aline dans son bureau au vingt-et-unième étage, vue panoramique sur Paris — la ville qu’elle croyait ennemie naguère. Aujourd’hui, la ville s’étalait à ses pieds. Sa tablette vibra. Flash actu : « Scandale : le célèbre entrepreneur Ruslan K. déclaré en faillite. Son ex-femme obtient 70% de ses avoirs, le reste bloqué pour soupçons de fraude… » Aline sourit. Le boomerang revient toujours. La porte s’ouvrit. Entrée de Maxime, jeune, regard vif. — Madame Dubois, le client chinois est là. On commence les négos ? C’était son nouvel analyste. Compétent, ambitieux… et il semblait la regarder autrement qu’en patronne. — Oui, Maxime. On y va. Elle rajusta son tailleur impeccable, se souvint de la gamine qui lavait les sols en rêvant d’émancipation. — Promesse tenue, souffla-t-elle à sa propre image dans la vitre. Elle claqua les talons dans le couloir. Sûre d’elle. Libre. Heureuse. La vraie vie commençait. Et maintenant, c’était elle qui écrivait les règles.
Maman : L’histoire de Kirill, jeune père de famille sans emploi, de sa femme Tatiana et de leur vie sous le regard strict mais bienveillant de sa belle-mère, la dévouée et discrète Nathalie Antonovna, entre dîner sous tension, recherches d’emploi difficiles, souvenirs blessés, et prières secrètes – jusqu’au jour où un simple « Bonjour maman » change tout.