Tu es à moi. Je t’ai achetée, tu comprends ? Alors, ferme-la !
Je ne peux pas vivre dans lombre. Cest fini dêtre la maîtresse, Nicolas. Jen ai marre ! Quand divorces-tu ? Tu las promis ! Dis-moi, nos sentiments, ça ne compte pas ? Tu répétais que rien ne te retenait dans ton mariage, non ? Je te pose un ultimatum : cest ton divorce, ou bien je pars !
***
Camille fixait la fenêtre de son petit studio loué dans le 20e, suivant du regard une canette qui valsait dans la cour sous la pluie battante. Ce spectacle morose, cétait le reflet exact de ses pensées glissantes et sombres de ces dernières semaines. Derrière elle, le vieux canapé gronda, signalant le réveil dAntoine.
Un café ? demanda-t-il d’une voix rauque, encore à moitié endormi.
Oui.
Elle ne se retourna pas. Elle ne voulait pas croiser son visage usé, son regard coupable, ses épaules affaissées. Antoine était gentil. Doux. Mais sa gentillesse ne remplissait ni le frigo, ni son compte en banque.
Camille appuya son front contre la vitre froide. Son portable vibra dans la poche de son peignoir. Elle savait qui cétait. Nicolas. Celui qui lui avait promis tout ce dont elle avait rêvé, et même plus. Celui qui avait transformé son existence en conte de fées, avant de la métamorphoser en prison dorée.
***
Aînée dune famille nombreuse en banlieue de Lyon, ce nest pas un titre, cest une condamnation. Cest comme traîner un sac de pierres quon ta mis sur le dos à cinq ans. « Tu es forte, tu peux porter », disait-on.
Camille détestait ce mot, « forte ». Papa le répétait à chaque fois, tandis quelle, petite, lavait les escaliers de limmeuble pour pouvoir soffrir un esquimau quil refusait de lui acheter. Il était étrange, son père. Intellectuel, malin, mais quelque chose avait cassé en lui. Il avait choisi le canapé, la télé et le droit dordonner.
Largent, il est où ? grognait-il en découvrant quelle avait caché un billet offert par sa grand-mère baptisée Marie-Louise.
Cest pour mes cahiers ! grognait-elle en retour.
Lui, une claque, jamais attendue. Sa main lourde sabattait sur elle, des éclats détoiles dans la tête. Camille ne criait pas. Elle avait compris dès le CP que pleurer ne faisait quattiser la bête. Elle serrait les poings, si fort que ses ongles senfonçaient jusquau sang.
Tavise pas, murmurait-elle. Pose pas la main sur moi.
Un soir, elle avait douze ans, il avait levé une chaise. Maman sétait recroquevillée dans un coin, protégeant les petits. Camille, debout, attrapa la tasse épaisse posée sur la table.
Essaie seulement, elle lâcha dune voix calme en le défiant du regard. Je nai plus peur.
Son père reposa la chaise. Il cracha au sol, fila fumer sur le balcon. Camille se jura de fuir, de sarracher à tout cela, de se tailler une existence où personne, jamais, ne la commanderait.
Elle devint obsessionnelle dans ses études. À six heures, elle quittait la banlieue, froide dans le bus, somnolait sur le trajet. Tout pour les notes, tout pour le résultat. Savoir, cétait la seule monnaie quelle avait.
Ses parents restaient indifférents. Ni félicitations, ni fierté. Quand elle rapporta un diplôme de mathématiques, son père marmonna :
Tu ferais mieux daider ta mère à éplucher les pommes de terre.
À lécole, on la respectait, mais on la tenait à distance. Trop raide, trop ambitieuse. Puis il y eut le lycée prestigieux du centre. Là, elle comprit que lintelligence seule ne suffit pas.
Regarde son pull peluché, chuchota la fille du notaire. Elle vient du Secours Populaire, celle-là
Camille redressa le menton et passa, fière. Mais à lintérieur, ça brûlait. Elle détestait leur insolence, leurs iPhones, leurs chauffeurs, leur assurance dêtre nées reines.
Jentrerai sur concours, se promit-elle. Vous, vous payerez. Et malgré tout, je serai meilleure.
Ce fut le cas. Polytechnique Paris. Bourse au mérite.
Quand elle lut la liste des admis, elle hurla sa joie dans loreiller pour ne pas réveiller ses frères et sœurs. Elle avait réussi ! Paris lattendait.
***
Là-bas, la ville écrasait, bourdonnante et grise. Linternat, cétait lantichambre de lenfer. Cafards géants, colocataires ivres, fêtes jusquà laube, odeur de sardines grillées dans les couloirs.
Pourquoi ce visage, ma belle ? demanda sa coloc Claire, toute fardée. Viens danser, y a des mecs qui paient les tournées !
Je dois bosser, marmonna Camille en rangeant ses livres sur la table bancale.
Quelle imbécile. Les études, ça ne senvole pas. La jeunesse, si.
Parfois, Camille la croyait. Claire vivait au jour le jour. Camille programmmée pour cinq ans à lavance. Mais la réalité renversait les plans. Sa bourse lui permettait à peine le ticket de métro et les pâtes. Autour, la vie pétillait. Au centre Beaubourg où elle entrait juste pour se réchauffer, flottait une armée de filles impeccables, parfumées, qui ne regardaient pas les prix. Elles prenaient ce qui leur plaisait.
Camille croisa son reflet dans une vitrine. Veste élimée, godillots usés, visage tiré. Dix-huit ans, et déjà lair éreinté.
Non, murmura-t-elle. Je mérite mieux.
L’Univers l’entendit. Ou le diable samusa.
Il lui fallait rentrer à Lyon pour les vacances. Pas de billets pour le TGV, alors elle prit une place en compartiment ordinaire. À la dernière minute, elle fut surclassée.
Chanceuse, sourit la contrôleuse. Vous avez le confort !
Son compagnon de voyage, un homme dune quarantaine dannées. Costume italien, laptop ouvert, effluves de cigare de luxe.
Nicolas, se présenta-t-il. Sa voix grave coupait tout élan de contradiction.
Camille.
Le dialogue dériva vite. Dabord la météo, puis plus profond. Avant de sen rendre compte, elle lui avait tout dit. Le père, la misère, ses rêves détudes à Montréal, la peur de Paris sans un sou.
Il écoutait, silencieux, fixant Camille de ses prunelles sombres, trop lucides.
Tu es belle, Camille. Tu as de lallure. Cest rare, aujourdhui.
Rougissante, elle bafouilla un mercip.
Besoin daide ? Dun poste ?
Je suis à la fac. Pas le temps.
Je peux arranger ça, répondit-il. Jai des boutiques. Des contacts. Voici ma carte.
Elle la prit, la main tremblante.
***
Une semaine plus tard, elle appela.
Nicolas ne mentait pas. Il fit embaucher Camille dans une petite agence, poste de paperasse bien payé, confortable.
Seulement le début.
Tu dois être bien habillée, lui ordonna-t-il un jour, lui tendant une enveloppe. Achète-toi quelque chose de convenable.
Cest trop
Ce nest pas un cadeau. Cest un investissement.
Il la convainquit. Elle céda. Puis vinrent les dîners étoilés. Les bouquets livrés au foyer (jalousie des filles). Une voiture avec chauffeur sous la pluie.
Elle sattacha, passionnément. Comme un chat.
Nicolas avait tout ce que son père navait jamais eu. Fort, généreux, assuré. Il réglait tout par un coup de fil. Il la portait dans ses bras.
Ma petite princesse, murmurait-il dans ses cheveux.
Quil soit marié, elle ne lapprit que plus tard. Trop tard. Camille était piégée.
Ma femme et moi, on ne partage plus rien, soupirait-il. Les gosses, les affaires, cest compliqué Patiente, je règle tout, mon trésor.
Alors elle patienta.
Elle encaissa quand lépouse, furieuse, débarqua à la fac et fit un scandale. Camille fut renvoyée. Nicolas linscrivit sur-le-champ dans une autre grande école, privée cette fois. Il régla tout.
Oublie. Tu es sous ma protection.
Elle supporta aussi la clandestinité. Les réveillons seule car lui restait en famille.
Puis elle découvrit sa grossesse.
En voyant les deux barres du test, elle pleura de bonheur. Elle simaginait : maintenant, il partirait vraiment. Ils seraient ensemble cette fois.
Nicolas monta en trombe après son appel. Il était froid.
Camille, tu as perdu la raison ? Un enfant ? Tu nas que dix-neuf ans ! Les études, lavenir dabord.
Mais je veux
Je te linterdis. Ce nest pas le moment.
Il lemmena dans la plus belle clinique privée. Chambre solo, médecins discrets. Tout fut vite expédié. Pas de douleur physique. Mais en elle, quelque chose séteignit.
Tu as bien fait, répétait-il en caressant sa main. On en fera plus tard. Quand tu seras prête.
Après cela, Camille changea. Lenfant-nouvelle resta sur la table dopération. Une femme froide prit sa place.
Elle demanda tout, désormais. Anglais/Lycée ? Oui. Abonnement chez les coachs de la Place Vendôme ? Forcément. Esthéticienne, coach, vacances à Cannes (seule pendant ses réunions). Elle modela limage parfaite.
Elle soutenait sa famille transferts à maman, machines à laver neuves. Le ton de papa changea lui aussi.
Ma fille, la Peugeot a des pneus lisses, tu pourrais maider ?
Camille aidait. Elle savourait ce pouvoir.
Mais lamour déclina. Lentement, goutte à goutte. Nicolas devenait jaloux, contrôlant son téléphone, interdisant les amies.
Tu es à moi, répétait-il. Ce nétait plus une tendresse mais une menace.
Je ne suis pas une chose, Nicolas.
Si. Je tai forgée. Sans moi, tu reviens aux cafards du foyer.
Trois ans. Trois ans de cage dorée.
Je men vais, finit-elle par dire un soir.
Il ricana.
Où voudrais-tu aller ? Vendre ton corps ? Chez ta mère en banlieue ?
Je trouverai un travail. Seule.
Vas-y donc.
Il était convaincu de la voir ramper dans une semaine. Mais Camille ne revint pas.
***
Les premiers mois furent un enfer. Après le faste, retour à la grisaille : studio trop cher à Bagnolet, nouilles et métro. Mais elle lutta. Diplôme dHEC, anglais parfait, et surtout, un mental dacier elle décrocha un poste chez DHL International. Poste débutant, mais prometteur.
Là, elle rencontra Antoine.
Il était simple, joyeux, traînait sa vieille Clio, toujours en jean, t-shirt. La vie était plus légère avec lui. On riait, on mangeait une pizza sur un banc, plus besoin de surveiller sa manière de tenir sa fourchette. Ils emménagèrent ensemble. Un paradis, au début. Plus de comptes à rendre.
Mais leuphorie retomba, la routine sinstalla.
Antoine, il faut payer le loyer, tu te souviens ?
Oui, chérie. Ma paie tarde, avance les sous.
Encore ?
Antoine bossait comme technicien dans une PME. Peu ambitieux, naspirait à rien. Le soir : Playstation ou bières avec les potes.
Il faudrait progresser, disait Camille. Cours danglais ?
Pour quoi faire ? On nemportera pas largent au paradis. Lessentiel, cest nous.
Ça lagaçait. Elle voulait une autre cadence. Un autre standing.
Maintenant, devant la fenêtre, Camille se perdait en réflexions.
Son téléphone vibra de nouveau.
« Ma belle, arrête de faire ta tête. Jai pris des billets pour lîle Maurice. Décollage vendredi. Je tattends. Je suis divorcé. »
La dernière phrase la traversa comme une décharge. Divorcé ? Pour de vrai ?
Camille, tu rêves encore ? lança Antoine en lenlaçant par-derrière.
Elle se dégagea.
Rien. Jai du taf.
Laisse tomber. On y va ce soir ? Ya un nouveau Marvel au ciné.
Jai mes cours ce soir, Antoine. Lexam, cest dans deux mois. Pas le temps pour Marvel.
Il séloigna, vexé.
Tes devenue distante. Ya plus que ta carrière. Le reste tindiffère. Et les enfants, alors ?
« Les enfants. » Le mot lui lacéra lancienne blessure.
Pour avoir des enfants, il faut un vrai foyer, Antoine ! Un appart, une voiture, des économies. Pas une piaule moisie et des dettes !
Voilà, tu recommences Tout ramener à largent.
À grands pas, il quitta la pièce.
Camille sassit sur le canapé. Un choix simposait.
Nicolas. Cétait la sécurité. Le standing. De quoi aider toute sa famille. Il lui promettait une affaire à gérer ; elle serait la patronne. Mais cétait la cage, toujours. Du chantage. De la jalousie. Du contrôle.
Antoine. Cétait la liberté, ou du moins ce qui sen rapproche. Mais la cabane fuit, et Antoine ne veut pas réparer. Elle porterait tout sur son dos. Toujours la force.
« Je suis divorcé. »
Camille fixa son téléphone. Le doigt suspendu au-dessus de « répondre ».
***
Elle accepta le rendez-vous. Dans le même restaurant où ils avaient fêté leur premier anniversaire.
Nicolas était toujours aussi impeccable. Bronzé, svelte. Sur la nappe, un écrin velours.
Je savais que tu viendrais, dit-il dun sourire carnassier. Tu es lucide.
Tu es vraiment divorcé ?
Procédure en cours Ma femme me traîne, mais mes avocats gèrent. Bientôt, on sera ensemble.
Il ouvrit lécrin : un diamant gigantesque.
Épouse-moi, Camille. Je toffre tout. Appartement à Montmartre, C3, boutiques, une vie de rêve. Travailler pour quelquun dautre ? Jamais ! Ta place est à mes côtés, à illuminer mon monde.
Camille observa le joyau. Si froid, si pur, si dur.
Et si je veux travailler ? Si jai une carrière en tête ?
Nicolas posa sa grosse main sur la sienne.
Pourquoi, ma belle ? Tu mas moi, je moccupe de tout. Relax. Sois juste belle et aime-moi.
À ce moment, Camille vit : rien navait changé. Il ne voyait en elle quun trophée. Une poupée de luxe à exposer, puis à ranger.
Son père : « Où est largent ? » Antoine : « Avance les sous » Tous réclamaient. Lun lobéissance, lautre le confort, le troisième la possession.
Et elle, que voulait-elle ?
Elle sattarda sur Nicolas. Et soudain, elle perçut ce quelle navait jamais vu : les rides sous ses yeux, la peau flasque du cou, la peur tapie dans la pupille. Il redoutait la vieillesse, la solitude. Il achetait sa jeunesse, son énergie.
Non, répliqua-t-elle.
Immobile, il décomposa.
Tu fais monter les enchères ?
Non. Je dis juste non.
Elle se leva.
Tu regretteras, cracha-t-il dune voix déformée. Tu finiras dans la misère ! Tes rien sans moi !
Je suis Camille. Je me suis faite seule.
Elle quitta la salle, sans un regard. Son cœur battait à tout rompre, mais une légèreté folle lui gonflait la poitrine.
***
Dehors, il pleuvait. Camille inspira lair mouillé à pleins poumons. Le portable vibra. Pas Nicolas, ni Antoine. Un inconnu.
Allô, Camille Dubois ?
Oui ?
Ici, la responsable RH de « TransEurope Logistique ». Nous avons examiné votre dossier et votre test. Votre niveau danglais et votre analyse nous ont bluffés. Nous vous proposons un poste de directrice régionale. Salaire
La somme la laissa coite, arrêtée net sur le trottoir. Bien plus que ce que lui donnait Nicolas « pour ses menus plaisirs ».
Vous acceptez ?
Oui, lança Camille. Oui !
Bien. Rendez-vous lundi.
Elle raccrocha et éclata de rire. Les passants se retournaient, mais elle sen moquait. Elle avait gagné. Toute seule.
Le soir, elle rentra chez elle. Antoine surfait sur son vieil ordi.
Ah, tes là. On mange quoi ?
Camille le fixa. Calme. Sans colère. Comme un meuble dont il serait temps de se débarrasser.
Antoine, faut quon parle.
Quoi encore ?
Je pars.
Il tomba des nues.
Quoi ? Où ça ? Rejoindre ton sugar daddy ?
Non. Pour ma nouvelle vie. Toi, tu restes. Cest bien, non ?
En une heure, elle boucla ses affaires. Antoine tenta de la retenir, cria, accusa, pleura. Camille était impassible.
***
Six mois passèrent. Camille trônait désormais dans son bureau au vingtième étage dune tour du quartier de La Défense. Grandes baies vitrées, vue sur Paris qui autrefois, lécrasait. Aujourdhui, il était à ses pieds.
La tablette vibra. Fil dactualité :
« Scandale : le célèbre homme daffaires Nicolas L. déclaré en faillite. Son ex-épouse récupère 70% des biens, le reste saisi pour fraude »
Camille esquissa un sourire. Boomerang.
La porte souvrit. Un jeune homme, élégant, enthousiaste, entra :
Madame Dubois, les partenaires chinois sont prêts pour la réunion.
Cétait Maxime, son nouvel assistant. Brillant, un regard prometteur.
On y va, Maxime.
Elle se leva, rajusta sa veste de tailleur.
Camille songea à la fillette qui, jadis, lavait les cages descalier, se jurant que plus jamais elle ne subirait dordres.
Promesse tenue, souffla-t-elle à son reflet dans la vitre.
Elle sortit, le cliquetis de ses talons résonnant. Sûre delle. Libre. Heureuse. Sa vraie vie commençait. À ses conditions.
