VIENS DONC
Sur le chemin de la basilique, une véritable torpeur s’empara de Marianne. Ses jambes fléchissaient sous elle, un voile noir s’abattait sur ses yeux. Il fallait pourtant gravir ce petit sentier escarpé, mais elle nen avait plus la force.
Marianne sécarta du chemin, sassit péniblement, puis sallongea carrément sur lherbe. Sa fidèle amie, Camille, glissa doucement son sac à dos sous la tête de Marianne.
Les pèlerins défilaient, jetant des regards curieux à Marianne allongée, puis poursuivaient leur ascension vers la vieille basilique perchée. Lun deux sarrêta pour proposer un cachet. Docile, Marianne entrouvrit la bouche et accepta le comprimé sous la langue, sans même demander son nom. Tout lui importait peu.
Peu à peu, elle sentit comme un léger mieux.
Mais lidée de continuer à grimper lui était désormais insupportable.
Marianne et Camille redescendirent vers le torrent à travers les sapins. Elles suivirent son cours sinueux pour regagner lhôtel où elles logeaient.
Sans même retirer son parka, Marianne saffala sur le lit. Une lourde tristesse, teintée dincompréhension, lenvahit. « Pourquoi, Seigneur, mas-tu refusé lentrée dans ta maison? Tu as fermé le sentier devant moi. Tu mas dit : «Écarte-toi, Marianne, laisse donc passer ceux qui nont point à rougir. Toi, pécheresse, allonge-toi au bord du chemin, médite sur ta vie»
Marianne, prends une tasse de thé, veux-tu ? demanda Camille, linquiétude dans la voix.
Merci, Camillette, pas tout de suite peut-être plus tard répondit Marianne, les yeux clos, soupirant profondément.
« Tiens, regarde Camille, songea-t-elle. Quelle existence tumultueuse Tours et détours amoureux, amants, maris une vraie valse. Pas denfants, et nulle tristesse pour ça. Honnêtement, on ne sait où mettre sa marque. Et pourtant, elle a voulu aller à la basilique, la peur de lenfer sûrement Nous voulons tous le paradis. De préférence, sabandonner à tous les plaisirs et, sur le tard, avoir le temps de tout confesser. Si possible Le dernier jour peut-être
Mais on n’a jamais ce luxe-là Pauvre Camille. Elle est si gentille, toujours présente. Personne ne parvient à dompter sa fougue naturelle. Un brin égoïste, un peu fière. Que ça lui déplaise, elle te tourne le dos sans remords Nul nest irremplaçable, paraît-il.
Et pourtant, certain soir, son oreiller trempe de larmes silencieuses. Quarante-quatre ans déjà quelle navigue, sans jamais jeter lancre, ballotée de vague en vague
Et elle aspire à lamour ! Un amour total, incandescent, dévorant
Elle me reproche sans cesse ma vie rangée. Un mari, deux enfants, la famille toujours sur le dos et la cuisine ouverte à toute heure une vraie prison à ses yeux !
«Fais donc un pas de côté, Marianne Regarde tous ces hommes qui te tournent autour. Goûte donc à la passion, découvre ce que cest ! Tu reviendras forcément à ton Paul. Il te reprendra, peu importe. Au moins tu connaîtras la flamme, le vertige ! Sors-toi de ton marécage domestique ! Profites-en, tu ne le regretteras pas»
Mais moi, de ces passions-là, je nen veux plus. La vérité ? Je nen ai plus la force.
Jai bien eu mon histoire Avec Julien. Jen étais folle. Deux ans durant, jai vécu pour lui. Mon mari Paul avait deviné, mais na rien dit.
Jai vraiment songé à le quitter, Paul. Julien m’avait bouleversée, je navais plus ni volonté ni envie de résister. Chaque rendez-vous me plongeait dans une ivresse fébrile, jusquaux spasmes du cœur. Il avait réveillé en moi un feu longtemps éteint
Et pourtant, jai su partir, encore amoureuse
Je suis rentrée auprès des miens. Parfois, je me demande : pourquoi ? Avec Julien, cétait un bonheur petit, mais inépuisable
Paul
Les sentiments sont loin, effacés. Mais ils ont existé et quels sentiments ! Jen avais le souffle coupé
Il ne reste que la compassion, voilà tout. Il a tué mon amour à coups de verres, mon brave mari. Quil me pardonne
Bref, jétais perdue. Je nai jamais soufflé un mot à Camille sur Julien. Pour elle, je reste la sainte, la femme irréprochable Ce serait risible
Et voilà que le Seigneur ne ma même pas laissée entrer dans la basilique
Il marque bien ses brebis les frondeuses…
Oublier Julien a été un supplice. Nous étions des âmes sœurs, capables de nous comprendre dun seul regard, dun demi-mot
Impossible de leffacer de ma mémoire. Cétait trop intense, trop farouche, trop avide Ce genre de passion ne se vit quune fois.
Veux-tu recommencer, Marianne ? OUI ! Oh, toi » méditait la femme de quarante-cinq ans
Camille, sers donc le thé, lança enfin Marianne avec un sourire, attirant son amie contre elle.
Dans sa tête, une voix douce et claire résonnait : « Démêle-toi, ma fille. Purifie ton âme. Je taime. Apprends à taimer, toi aussi. Et viens me voir »Marianne ouvrit les yeux. La lumière douce du soir filtrait à travers les rideaux, dessinant des arabesques changeantes sur le couvre-lit fleuri. Autour delle, lodeur du thé mêlée à celle des pins et du linge propre formait une étrange paix.
Camille posa la tasse entre ses mains tremblantes. Le contact chaud la ramena doucement à elle-même.
Tu sais, murmura Camille, parfois, on ne franchit pas la porte Mais ça ne veut pas dire quon est perdues.
Marianne hocha la tête, émue. Dans le silence, elle sentit la présence invisible sasseoir à leur côté, enveloppante, inlassablement patiente. Une tendresse ancienne veillait, indifférente aux histoires déchirées, aux graviers des sentiers laissés en plan, aux confessions inachevées.
Le vent fit frissonner la fenêtre, comme pour rappeler limpermanence de toutes choses.
Marianne glissa sa main dans celle de Camille. Peut-être natteindrait-elle jamais les marches de la basilique. Mais ce soir, dans cette chambre tranquille, un pardon doux, timide, prenait racine au fond de son cœur.
Cétait là, peut-être, le vrai sanctuaire.
Dehors, les cloches sonnèrent. Marianne sourit. Pour la première fois depuis longtemps, elle était prête à accueillir laube.

