Pépé depuis le centre de cure a envoyé un télégramme : « Je ne reviendrai pas, je pars vivre avec Gaëlle » Dans la mémoire de Marie, sa grand-mère Ninette restait une mamie douce, tendre et compréhensive. Le souvenir du grand-père est flou : une odeur âcre de tabac « maison », la sueur, et une voix autoritaire. Mamie en parlait très mal : il était brutal, il la frappait, la rabaissait tous les jours sans raison. Il travaillait à la SNCF, chaque jour à arpenter les voies ferrées, par tous les temps, pour détecter et réparer les pannes, ou les signaler aux équipes quand c’était trop grave. Un travail éreintant, de nuit comme de jour, et l’État, à l’époque, offrait des séjours gratuits dans les sanatoriums ; mais pépé refusait toujours. Un hiver, le genou déjà abîmé de pépé le fit tant souffrir que le médecin, qu’il craignait mais respectait, lui imposa une cure. Il partit donc docilement avec sa grosse valise brune. Grand-mère, elle, jubilait : trois semaines de liberté ! Elle fit griller une montagne de graines de tournesol, sortit dans la rue en offrir autour d’elle, riant à perdre haleine à l’idée de ce répit : trois semaines sans l’odeur, sans les reproches, sans les gifles, sans le potage jeté à la poubelle pour mauvaise dose d’aneth. Mais deux semaines plus tard, la factrice remit à Nini un télégramme : « Je ne reviendrai pas, je pars vivre avec Gaëlle. » Grand-mère relut la phrase plusieurs fois, n’en croyant pas ses yeux, puis elle tomba à genoux : « Mon Dieu, pourquoi m’envoies-tu un tel bonheur !? » Folle de joie, elle rassembla toutes les chemises et pantalons de son mari, qu’elle repassait chaque jour, ajouta ses papiers, valisettes et ballots, et tout partit au grenier – pour effacer toute trace de pépé dans la maison. Après la cure, pépé passa juste pour régler la paperasse, vider ses affaires et récupérer son livret d’épargne, sans un mot. Grand-mère ne demanda rien, de peur qu’il change d’avis. Avec sa fille, dès le week-end suivant, elles partirent acheter du papier peint – pépé l’interdisait, la maison n’avait jamais eu que des murs blanchis à la chaux. En même temps, elle acheta du tissu, prépara les longs rideaux dont elle rêvait, mais que son mari ne voulait pas, n’acceptant que de misérables voilages coupés qui lui déplaisaient tant qu’elle appelait « torchons ». Elle abattit les plants de tabac au jardin, remplaçant les tiges par des fraisiers. Les ronces des framboisiers, la seule baie que pépé appréciait, disparurent en grande partie ; elle put enfin planter des cerisiers, pruniers, fraisiers – jusqu’alors bannis. Elle jeta la vieille vaisselle ébréchée pour sortir chaque jour le service offert par ses collègues. La nappe en plastique usée, oubliée depuis toujours sur la table, fut remplacée. Plus besoin de laisser brûler la gazinière jour et nuit pour économiser des allumettes. Un vrai savon, à la fraise des bois, trônait à l’évier : wash à la main obligatoire, pépé l’interdisait sauf une fois par semaine au bain. Grand-mère rayonnait, on eût dit qu’elle rajeunissait : les rides s’effaçaient, les voisines venaient prendre le thé, bavardaient au jardin, elle-même recevait ou rendait visite, comblant tout le monde avec ses tartes aux champignons sauvages. Ses cheveux repoussaient noirs à la racine, comme si elle avait gagné dix ans ! Les hommes seuls de la région n’osaient plus la courtiser : elle refusait fermement toute proposition de vie commune et passa le reste de ses jours entourée de ses enfants et petits-enfants.

Le grand-père de Mariette envoya un jour un télégramme depuis la cure : « Je ne rentrerai pas, je vais vivre avec Gaëlle. »
La grand-mère de Mariette, Simone Lefèvre, demeura dans le souvenir de sa petite-fille comme une femme douce, attentionnée et pleine de compréhension. Du grand-père, elle ne gardait que des images floues denfance : une odeur âcre de tabac brun roulé et de transpiration, une voix rude et autoritaire. Simone évoquait rarement son mari, mais jamais en bien ; il la malmenait sans raison, la rudoyait presque chaque jour.
Le grand-père travaillait à la SNCF comme agent de voies. Avec son collègue, il parcourait à pied des kilomètres de rails chaque jour, traquant et réparant les anomalies. Si la panne était trop grave, il indiquait précisément lendroit à léquipe de maintenance. Ce travail était éreintant, surtout parce quil fallait sortir avant laube, quil pleuve, vente ou neige, ce qui minait la santé. À cette époque, lÉtat offrait des séjours de convalescence dans des centres thermaux. Plusieurs fois, on proposa au grand-père un séjour ; il refusa toujours.
Un hiver, son genou abîmé lui fit terriblement mal. Le médecin insista pour un traitement et une rééducation en cure thermale. Craignant un peu les docteurs mais les respectant profondément, il obéit sans discuter, emportant avec lui limposante valise brune préparée par la grand-mère, à poignée de plastique noir.
Simone exulta à lidée de trois semaines de liberté ! Elle fit griller un grand saladier de graines de tournesol, les partagea joyeusement avec les voisines devant le portail, toute à sa joie de ces jours sans la fumée âcre, les reproches ou la soupe renversée dans lévier à cause dun bouquet garni trop chargé ou trop maigre.
Deux semaines plus tard, la factrice apporta à Simone Lefèvre un télégramme, qui disait : « Je ne reviendrai pas, je vais vivre avec Gaëlle. » Simone lut et relut le message, ny croyant pas, puis tomba à genoux et sexclama à voix haute : « Mon Dieu, mais quelle chance tu menvoies là ! » Son bonheur débordait. Elle rassembla sans attendre toutes les chemises et pantalons du grand-père, quelle devait repasser chaque jour, déposa ses papiers dessus, ficela les ballots et rangea valises et baluchons dans la remise : plus question que lombre du grand-père plane dans la maison.
À la fin de son congé, il passa en coup de vent, régla son transfert à la gare, se radia du domicile, emporta ses affaires et son livret dépargne avant de disparaître, sans une explication. Simone, loin de sen offenser, en fut soulagée, craignant surtout quil revienne sur sa décision.
Avec sa fille, le dimanche, elles allèrent choisir du papier peint ; jusque-là, il ny avait que les murs blanchis à la chaux le grand-père interdisait les changements. Elles achetèrent aussi du tissu pour de vraies rideaux. En chantonnant, Simone ressortit la vieille machine à coudre pour confectionner de longues tentures, dont elle rêvait depuis des années ; jusque-là, il ne tolérait que des petits rideaux courts, suspendus à une ficelle, couvrant à peine le bas des fenêtres, que Simone appelait « des serpillières ».
Dans le potager, elle déterra sans pitié le vieux plant de tabac et planta des fraisiers à la place. Elle se débarrassa presque entièrement des ronces qui envahissaient lendroit, puisque son mari naimait que les mûres, rejetant cerises, prunes ou fraises, quil interdisait de cultiver. À la maison, elle se débarrassa de toutes les vieilles assiettes ébréchées et sortit le service à vaisselle offert par ses collègues, pour sen servir au quotidien.
La nappe en toile cirée, usée jusquà la trame, termina à la poubelle. Simone mit fin à lhabitude étrange du gaz laissé allumé en permanence pour économiser les allumettes : la flamme bleue brillait au fond de la cuisine depuis des années. Près de lévier, elle posa enfin un savon à la fraise des bois ; son mari interdisait de se laver les mains au savon, « réservé au bain du samedi ».
Simone sépanouit, même les rides de son visage semblaient seffacer. Lambiance de la maison devint accueillante ; les voisins entraient, demandaient conseil pour leur jardin. Simone, de son côté, adorait recevoir, offrant tartes dorées aux champignons de la forêt.
Sa chevelure, jadis grisonnante, repoussa plus sombre, comme si elle rajeunissait de dix ans. Quelques veufs essayèrent de la courtiser, mais elle refusa toujours, décidée à savourer enfin son indépendance. Simone vécut jusquà la fin de ses jours entourée de ses enfants et petits-enfants, savourant chaque instant dune vie simple, libre et heureuse.
Cest ainsi que Simone apprit quon peut retrouver la joie, même après de longues années dombre, et quil nest jamais trop tard pour soffrir une seconde chance.

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Pépé depuis le centre de cure a envoyé un télégramme : « Je ne reviendrai pas, je pars vivre avec Gaëlle » Dans la mémoire de Marie, sa grand-mère Ninette restait une mamie douce, tendre et compréhensive. Le souvenir du grand-père est flou : une odeur âcre de tabac « maison », la sueur, et une voix autoritaire. Mamie en parlait très mal : il était brutal, il la frappait, la rabaissait tous les jours sans raison. Il travaillait à la SNCF, chaque jour à arpenter les voies ferrées, par tous les temps, pour détecter et réparer les pannes, ou les signaler aux équipes quand c’était trop grave. Un travail éreintant, de nuit comme de jour, et l’État, à l’époque, offrait des séjours gratuits dans les sanatoriums ; mais pépé refusait toujours. Un hiver, le genou déjà abîmé de pépé le fit tant souffrir que le médecin, qu’il craignait mais respectait, lui imposa une cure. Il partit donc docilement avec sa grosse valise brune. Grand-mère, elle, jubilait : trois semaines de liberté ! Elle fit griller une montagne de graines de tournesol, sortit dans la rue en offrir autour d’elle, riant à perdre haleine à l’idée de ce répit : trois semaines sans l’odeur, sans les reproches, sans les gifles, sans le potage jeté à la poubelle pour mauvaise dose d’aneth. Mais deux semaines plus tard, la factrice remit à Nini un télégramme : « Je ne reviendrai pas, je pars vivre avec Gaëlle. » Grand-mère relut la phrase plusieurs fois, n’en croyant pas ses yeux, puis elle tomba à genoux : « Mon Dieu, pourquoi m’envoies-tu un tel bonheur !? » Folle de joie, elle rassembla toutes les chemises et pantalons de son mari, qu’elle repassait chaque jour, ajouta ses papiers, valisettes et ballots, et tout partit au grenier – pour effacer toute trace de pépé dans la maison. Après la cure, pépé passa juste pour régler la paperasse, vider ses affaires et récupérer son livret d’épargne, sans un mot. Grand-mère ne demanda rien, de peur qu’il change d’avis. Avec sa fille, dès le week-end suivant, elles partirent acheter du papier peint – pépé l’interdisait, la maison n’avait jamais eu que des murs blanchis à la chaux. En même temps, elle acheta du tissu, prépara les longs rideaux dont elle rêvait, mais que son mari ne voulait pas, n’acceptant que de misérables voilages coupés qui lui déplaisaient tant qu’elle appelait « torchons ». Elle abattit les plants de tabac au jardin, remplaçant les tiges par des fraisiers. Les ronces des framboisiers, la seule baie que pépé appréciait, disparurent en grande partie ; elle put enfin planter des cerisiers, pruniers, fraisiers – jusqu’alors bannis. Elle jeta la vieille vaisselle ébréchée pour sortir chaque jour le service offert par ses collègues. La nappe en plastique usée, oubliée depuis toujours sur la table, fut remplacée. Plus besoin de laisser brûler la gazinière jour et nuit pour économiser des allumettes. Un vrai savon, à la fraise des bois, trônait à l’évier : wash à la main obligatoire, pépé l’interdisait sauf une fois par semaine au bain. Grand-mère rayonnait, on eût dit qu’elle rajeunissait : les rides s’effaçaient, les voisines venaient prendre le thé, bavardaient au jardin, elle-même recevait ou rendait visite, comblant tout le monde avec ses tartes aux champignons sauvages. Ses cheveux repoussaient noirs à la racine, comme si elle avait gagné dix ans ! Les hommes seuls de la région n’osaient plus la courtiser : elle refusait fermement toute proposition de vie commune et passa le reste de ses jours entourée de ses enfants et petits-enfants.
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