MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu boire ? Je suis épuisé de te sauver. Que dois-je faire pour que tu dis adieu à la bouteille, une bonne fois pour toutes ? Regarde-toi : tu ressembles à un arbre desséché, — je suppliais, une fois de plus, ma femme de retrouver la raison. Mais est-ce que cela a déjà arrêté quelqu’un ? Je savais que mes paroles ne servaient à rien. Anne va jurer, une fois de plus, qu’elle ne touchera plus une goutte d’alcool. Et la semaine d’après, tout recommencera… — Éric ! Ne t’inquiète pas pour moi. Ce n’est rien. Mon amie m’a appelée, on a bavardé. On s’est vues… — bredouillait ma femme. — Tu tiens à peine debout, Anne ! Va dormir. Anne a failli m’embrasser, a raté sa cible. Je me suis écarté, gêné par son haleine. Résignée, elle est allée se coucher sans même se changer. …Parfois, je portais ma femme jusqu’au lit comme une sirène inerte, ramassée à même le sol. Quel tableau… Je passais la journée suivante à errer seul dans notre appartement. Quand Anne se réveillait, elle venait vers moi d’un pas hésitant, les yeux baissés : — Pardonne-moi, Éric. Je n’ai pas tenu le coup. C’est la faute de mon amie, elle inventait des toasts absurdes et m’obligeait à boire cul sec. Je restais silencieux et agacé. Anne se mettait alors à faire le ménage frénétiquement, à nettoyer la vaisselle, à lessiver le linge… — Éric, qu’est-ce que tu veux pour déjeuner ? Dis-moi, je ferai tout ! — Anne retrouvait des accents charmants, presque enfantins. Le déjeuner se déroulait dans une ambiance pleine d’humour, la cuisine était délicieuse, généreuse. Ensuite, nous allions nous promener, acheter des douceurs. On essayait de savourer la vie. La nuit était à nous : passionnée, douce, brûlante. J’avais le temps de me languir de ses caresses, de ses mots tendres… L’idylle durait une à deux semaines, puis Anne redevenait irritable, imprévisible, rancunière. Je savais que le moment approchait où elle allait replonger et boire comme un trou. Les crises reprenaient, les accusations, les larmes. Ce scénario familial se répétait depuis des années. …Anne et moi, nous nous sommes rencontrés à l’âge de sept ans. Nous étions à l’école ensemble. En première, je lui ai avoué mon amour fou. Elle m’a répondu avec la même intensité. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a préféré poursuivre ses études. Et moi, à vrai dire, je n’étais pas pressé de devenir papa. J’ai même été soulagé quand Anne m’a annoncé en revenant de la clinique : — C’est fini. Je ne veux pas m’encombrer, ni t’encombrer, avec des couches et des biberons. On a la vie devant nous ! Nos chemins se sont alors séparés pendant dix ans. Anne s’est mariée, j’ai pris femme aussi. Cinq ans plus tard, nous nous sommes retrouvés à une réunion d’anciens élèves. J’ai littéralement perdu la tête pour Anne. Elle était exquise. Une déferlante de souvenirs sucrés m’a envahi. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, ne jamais la lâcher. Mais la soirée s’est vite terminée. Nous avons échangé nos numéros, puis nous nous sommes à nouveau séparés pour cinq ans. Je n’ai jamais cessé de penser à Anne, de la jalouser en secret. Mais j’avais une femme, une fille. La vie suivait son cours. Un jour, Anne m’appelle, bouleversée : — Éric, il faut qu’on se voie. J’ai foncé la rejoindre, sans poser de questions. Anne était déjà assise sur un banc du parc, elle regardait nerveusement autour d’elle. Je suis arrivé par derrière, lui couvrant les yeux. — Éric ? — Anne a deviné, plaçant ses mains sur les miennes. — Bravo — je lui ai offert un bouquet — Anne, que se passe-t-il ? — Elle semblait sur le point de pleurer. — J’ai divorcé. Mon mari me reprochait de ne pas avoir d’enfants. Il disait que j’étais stérile, comme un désert. Il voulait des héritiers… — et Anne s’est effondrée en larmes. Je l’ai rassurée tant bien que mal. D’une certaine façon, c’était aussi mon histoire si elle était « un désert ». …Bref, peu après, nous nous sommes mariés, Anne et moi. J’ai quitté ma famille. Ce n’était pas parfait de toute façon. Mon riche beau-père ne cessait de me rabaisser et de rappeler que j’étais un bon à rien. Il disait : — Mon garçon, il te faut une autre compagne. Je ne tolérerai pas que ma petite-fille mange des glaces bas de gamme ou porte des vêtements d’occasion ! Prends femme à ta mesure. Il râlait, comme une mouche insupportable. On dit souvent en France : il faut se méfier d’un beau-père trop riche, pire qu’un démon. Ma première femme s’est rangée du côté de son père. Elle n’était jamais satisfaite. …J’ai réuni mes quelques affaires et suis parti vivre dans un studio meublé de peu. Il y avait une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça me suffisait. Quand Anne est entrée dans ma vie, j’ai voulu l’habiller, la gâter comme une reine. J’ai eu la chance de trouver un emploi bien rémunéré. Peu à peu, nous avons acheté un appartement, choisi avec soin chaque meuble, acquis une belle voiture étrangère. Je rendais souvent visite à ma fille de mon premier mariage, lui apportant des vêtements exclusifs, des jouets haut de gamme venus de l’étranger. Mon ex-beau-père ricana : — Le pauvre devenu prince… Ma première femme ne s’est jamais remariée. Il faut croire que la crème des prétendants était partie… Je n’ai pas laissé Anne travailler. À elle la maison, à moi le reste. Anne cuisinait divinement, présentait ses plats avec goût. Elle se consacrait beaucoup à elle-même : coiffeur, manucure, esthéticienne. J’encourageais toujours ces attentions. J’adorais quand les hommes se retournaient sur notre passage. Je me sentais fier de ma femme élégante. Je lui déroulais le tapis rouge. Mais ce bonheur n’a pas duré. Anne a commencé à boire. Elle était souvent joyeuse, mais je sentais qu’il y avait un malaise. Pour la distraire, je lui ai trouvé un emploi. Au bout d’un mois, Anne a dû partir — personne ne voulait d’une collègue ivre. Anne n’avait pas besoin de compagnons de beuverie. Elle buvait seule, jusqu’à perdre la raison. Son jeune frère est même décédé devant chez lui — overdose. Après le travail, je traînais pour ne pas rentrer. Je n’avais pas envie de retrouver ma femme saoule. Mes supplications n’avaient aucun effet. Anne refusait toute aide médicale : — Ne fais pas de moi une alcoolique ! Tu ne comprends pas, Éric ! Je suis en prison psychiatrique, sans enfant ! Toi au moins, tu as une fille… Ce jeu dangereux commençait à me lasser. J’ai fini par me réfugier dans les bras d’une jeune femme. 25 ans, fraîche, belle, éperdument amoureuse de moi. J’ai quitté Anne pour elle. Pendant deux ans, j’ai observé la descente aux enfers d’Anne. Elle touchait le fond. Personne pour l’arrêter. Personne, sauf moi. Comme on dit chez nous, quand on se noie, personne n’est là pour prendre la main. Mon chemin est lié à celui d’Anne, qu’il soit droit ou tortueux, nul ne le sait. Séparé d’elle, je me suis morfondu, rongé par la culpabilité. Car je l’aime toujours, cette femme tourmentée. Après un dernier baiser à ma belle compagne, je suis revenu auprès de mon Anne perdue. Elle est mon malheur, mon bonheur…

MON MALHEUR, MON BONHEUR

Élodie, jusquà quand comptes-tu boire ? Je suis épuisé de toujours devoir te sauver. Que dois-je faire pour que tu dis adieu à la bouteille pour toujours ? Regarde-toi, tu ressembles à un arbre desséché, cest ce que je répète encore une fois, suppliant ma femme de se reprendre.

Pourtant, depuis quand des discours ont-ils arrêté qui que ce soit ? Je sais bien que mes remontrances ne servent à rien. Élodie va me jurer quelle ne touchera plus une goutte dalcool. Et dans une semaine, tout recommencera

Laurent ! Arrête de vouloir me sauver. Ne ténerve pas. Jai juste pris un petit verre. Ma copine ma appelée, on a papoté, on sest retrouvées bredouille ma femme.

Tu ne tiens même plus debout, Élodie ! Va dormir, repose-toi.

Élodie tente mollement de membrasser, rate son geste. Je me rétracte, écœuré par son haleine chargée dalcool accumulée. Ma femme, soupirante, marche en direction de la chambre, sécroule sur le lit sans même se déshabiller, et se met à ronfler bruyamment.

Il marrivait parfois de porter Élodie jusque dans la chambre comme une sirène échouée, soulevée du sol. Un spectacle peu reluisant

Je passe alors la journée à errer seul dans lappartement.

Quand Élodie se réveille enfin, elle sapproche de moi, gênée, les yeux baissés :

Pardonnes-moi, Laurent. Je nai pas géré. Cest la faute de ma copine, elle a inventé des toasts ridicules, ma poussé à finir chaque verre

Je reste silencieux, en colère. À cet instant, Élodie se met à nettoyer frénétiquement lappartement, à récurer la vaisselle, à faire des lessives

Laurent, quest-ce que tu veux manger à midi ? Demande et jexécute, commence-t-elle à gazouiller gaiement, comme une vraie femme française.

Le déjeuner se passe dans la bonne humeur, cest délicieux et copieux. Ensuite, on sort ensemble, on achète des gourmandises. On tente de profiter de la vie. La nuit est à nous : passionnée, douce, brûlante. Je retrouve la tendresse de ma femme, son corps docile, ses mots apaisants

Lidylle dure une semaine, deux tout au plus, puis Élodie redevient agressive, incontrôlable, susceptible. Je le sens venir : elle va bientôt replonger et boire plus que de raison. Recommencent alors les scènes, les reproches, les larmes.

Ce scénario familial dure depuis des années.

Élodie et moi, on sest connus à sept ans. On a grandi ensemble, allait à lécole côte à côte. En première, jai avoué à Élodie un amour fou. Elle ma rendu mon sentiment. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Élodie a privilégié ses études à luniversité. Je dois dire que je nétais pas prêt non plus à devenir jeune papa. Jai même soupiré de soulagement quand Élodie, de retour de la clinique, ma annoncé avec gaieté :

Voilà, cest fait. Je ne veux pas nous encombrer dun bébé. La vie est devant nous !

Après cela, nos chemins se sont séparés pendant dix ans.

Élodie sest mariée, moi aussi.

Nous nous sommes revus à une réunion danciens élèves. Jai complètement craqué de nouveau pour Élodie. Elle était superbe, vraiment une petite poupée ! Les souvenirs heureux sont remontés. Je navais quune envie : la serrer dans mes bras sans plus jamais la lâcher. Mais la soirée sest achevée trop vite.

On a échangé nos numéros puis on ne sest plus revus pendant cinq ans.

Durant tout ce temps, je pensais toujours à elle, jaloux en silence de son mari. Pourtant, javais refait ma vie, javais une fille. Chacun suivait sa route.

Un jour, Élodie, affolée, mappelle :

Laurent, on peut se voir ?

Sans hésiter, je vole au rendez-vous.

Élodie mattend sur un banc du Jardin du Luxembourg, elle me cherche du regard. Je mapproche furtivement derrière elle et lui couvre les yeux de mes mains.

Laurent ? Élodie pose ses mains sur les miennes, frémissante.

Trouvé ! je lui tends un bouquet, Dis-moi, Élodie, quest-ce qui ne va pas ? Je crois quelle pleure.

Je viens de divorcer. Mon mari me reprochait sans cesse de ne pas porter denfant. Il disait que jétais stérile, une terre brûlée. Il voulait un héritier Élodie éclate en sanglots.

Je fais de mon mieux pour la consoler. Si elle est une terre infertile, cest aussi un peu à cause de moi.

Pour faire court, nous nous sommes mariés rapidement. Jai quitté la maison. Ma belle-famille na pas été tendre. Mon ex-beau-père, un homme daffaires fortuné, me traitait sans cesse de bon à rien. Il navait de cesse de lancer :

Cher gendre, il te faudrait quelquun dautre, je veux que ma petite-fille ait droit au meilleur, pas à des glaces bas de gamme ou des vêtements doccasion ! Prends une femme à ta portée, comme on dit ici, cherches ta moitié sous ton toit.

Il râlait comme une vieille guêpe en automne. On ne dit pas pour rien : Il vaut mieux une belle-doche pauvre quun beau-père riche et grognon. Mon ex-femme a évidemment pris parti pour son père. Elle nétait jamais satisfaite.

Jai rassemblé mes affaires et suis parti vivre dans un petit appartement meublé dun lit, dune armoire et dune table. Ça me suffisait largement.

Quand Élodie est revenue dans ma vie, jai voulu la couvrir de tout ce dont elle rêvait. La femme quon aime, il faut la gâter. Jai eu la chance de décrocher un excellent poste. Très vite, jai vraiment bien gagné ma vie.

On a acheté un appartement ensemble, aménagé selon les dernières tendances. On a pris une voiture allemande.

Jallais régulièrement voir ma fille, lui ramenais des vêtements haut de gamme, des jouets qui venaient des quatre coins de lEurope. Mon ex-beau-père ricanait :

De la misère à la richesse, on en voit de belles

Mon ex-femme na jamais retrouvé un nouveau mari. Les prétendants haut de gamme, ça sépuise, paraît-il

Jai interdit à Élodie de travailler. Tout reposait sur moi. Elle cuisinait à merveille. Elle décorait chaque assiette comme une œuvre dart. Elle prenait soin delle, allait chez le coiffeur, lesthéticienne, la manucure, et jai toujours encouragé cette coquetterie. Jadorais voir les hommes se retourner sur son passage. Jétais fier delle, je déployais la vie sous ses pas.

Mais cette félicité na pas duré. Élodie a commencé à abuser de vin. Souvent, elle rentrait un peu éméchée. Rien de flagrant, mais je sentais que quelque chose nallait pas à la maison.

Pour la distraire, je lui ai trouvé un travail. Après un mois, on lui a demandé de partir. Personne ne voulait dune employée fatiguée et instable.

Élodie navait besoin de personne pour boire. Elle se noyait toute seule, jusquà loubli. Dailleurs, son petit frère est décédé sur le seuil de sa porte. Overdose.

Je rentrais le soir à reculons. Je navais plus la force de la voir ivre. Les discussions ny changeaient rien.

Elle refusait tout traitement :

Ne me prends pas pour une alcoolique finie ! Tu ne comprends rien, Laurent ! Je suis prisonnière, du fond du cœur ! Pas denfant, jamais ! Toi, tu as une fille

Cela me rongeait. Jétais las de cette comédie dalcoolisme, si bien que jai fini par me glisser dans les bras dune charmante maîtresse.

La relation restait légère. Elle avait vingt-cinq ans. Jeune, dynamique, elle madorait. Jai quitté Élodie pour cette jeune femme. Pendant deux ans, de loin, jai suivi la descente dÉlodie. Elle sombrait toujours plus bas. Personne pour la rattraper au bord du gouffre. Personne, sauf moi. Comme on dit, quand on coule, il ny a que soi pour se retenir. Je sais que mon chemin, cest avec Élodie. Où quil mène, droit ou sinueux, personne ne le sait.

La séparation ma laissé un vide immense, un manque dévorant. Je men suis voulu pour tout. Car je laime, cette femme perdue.

Après un dernier baiser à ma jolie compagne, jai quitté sa vie pour retourner auprès dÉlodie, abandonnée.

Elle est mon malheur, mon bonheurÀ la porte de notre ancien appartement, je sonne. Rien. Je frappe doucement. Finalement, la porte souvre sur une Élodie méconnaissable, amaigrie, cheveux courts, les yeux creusés dabandon.

Elle recule sans dire un mot. Jentre. Le silence dans la pièce pèse plus que sa détresse affichée.

Je ramasse un pull trainant sur un fauteuil, lapproche du radiateur. Un geste dérisoire, mais elle me regarde, tremblante. Son visage seffondre, elle sanglote, puis tombe dans mes bras. Je reste là, debout à la serrer, en lui murmurant doucement:

On va y arriver, cette fois.

À ma surprise, elle relève la tête dans son regard, ce nest plus la résignation, cest une lueur ténue, indomptable. Cette même étincelle de courage dautrefois, minuscule mais présente.

Les semaines suivantes sont une traversée du désert. On sagrippe à chaque minute de sobriété, à chaque sourire fugace. Les rechutes existent, mais je ne fuis plus. Je maccroche, et elle aussi.

Un jour dautomne, alors que les arbres du parc Roule shabillent de roux, Élodie rentre à la maison, le visage illuminé dune chaleur nouvelle. Dans ses mains, elle tient un gâteau minuscule, maladroitement glacé.

Pour toi, mon bonheur cabossé, chuchote-t-elle.

Ce soir-là, sans vin, sans faux-semblants, nous soufflons la bougie ensemble, riant comme des enfants. Le bruit des verres quon ne lève plus laisse place à une musique douce nos voix qui se retrouvent, la promesse dun possible.

Mon malheur, mon bonheur : ils ne font plus quun, dans ce courage de rester. Et dans le creux des bras dÉlodie, ivre seulement de tendresse, je comprends enfin aimer, cest choisir chaque jour de recommencer, même les mains tremblantes, même fatigué, tant quil y a encore un battement de cœur à deux.

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MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu boire ? Je suis épuisé de te sauver. Que dois-je faire pour que tu dis adieu à la bouteille, une bonne fois pour toutes ? Regarde-toi : tu ressembles à un arbre desséché, — je suppliais, une fois de plus, ma femme de retrouver la raison. Mais est-ce que cela a déjà arrêté quelqu’un ? Je savais que mes paroles ne servaient à rien. Anne va jurer, une fois de plus, qu’elle ne touchera plus une goutte d’alcool. Et la semaine d’après, tout recommencera… — Éric ! Ne t’inquiète pas pour moi. Ce n’est rien. Mon amie m’a appelée, on a bavardé. On s’est vues… — bredouillait ma femme. — Tu tiens à peine debout, Anne ! Va dormir. Anne a failli m’embrasser, a raté sa cible. Je me suis écarté, gêné par son haleine. Résignée, elle est allée se coucher sans même se changer. …Parfois, je portais ma femme jusqu’au lit comme une sirène inerte, ramassée à même le sol. Quel tableau… Je passais la journée suivante à errer seul dans notre appartement. Quand Anne se réveillait, elle venait vers moi d’un pas hésitant, les yeux baissés : — Pardonne-moi, Éric. Je n’ai pas tenu le coup. C’est la faute de mon amie, elle inventait des toasts absurdes et m’obligeait à boire cul sec. Je restais silencieux et agacé. Anne se mettait alors à faire le ménage frénétiquement, à nettoyer la vaisselle, à lessiver le linge… — Éric, qu’est-ce que tu veux pour déjeuner ? Dis-moi, je ferai tout ! — Anne retrouvait des accents charmants, presque enfantins. Le déjeuner se déroulait dans une ambiance pleine d’humour, la cuisine était délicieuse, généreuse. Ensuite, nous allions nous promener, acheter des douceurs. On essayait de savourer la vie. La nuit était à nous : passionnée, douce, brûlante. J’avais le temps de me languir de ses caresses, de ses mots tendres… L’idylle durait une à deux semaines, puis Anne redevenait irritable, imprévisible, rancunière. Je savais que le moment approchait où elle allait replonger et boire comme un trou. Les crises reprenaient, les accusations, les larmes. Ce scénario familial se répétait depuis des années. …Anne et moi, nous nous sommes rencontrés à l’âge de sept ans. Nous étions à l’école ensemble. En première, je lui ai avoué mon amour fou. Elle m’a répondu avec la même intensité. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a préféré poursuivre ses études. Et moi, à vrai dire, je n’étais pas pressé de devenir papa. J’ai même été soulagé quand Anne m’a annoncé en revenant de la clinique : — C’est fini. Je ne veux pas m’encombrer, ni t’encombrer, avec des couches et des biberons. On a la vie devant nous ! Nos chemins se sont alors séparés pendant dix ans. Anne s’est mariée, j’ai pris femme aussi. Cinq ans plus tard, nous nous sommes retrouvés à une réunion d’anciens élèves. J’ai littéralement perdu la tête pour Anne. Elle était exquise. Une déferlante de souvenirs sucrés m’a envahi. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, ne jamais la lâcher. Mais la soirée s’est vite terminée. Nous avons échangé nos numéros, puis nous nous sommes à nouveau séparés pour cinq ans. Je n’ai jamais cessé de penser à Anne, de la jalouser en secret. Mais j’avais une femme, une fille. La vie suivait son cours. Un jour, Anne m’appelle, bouleversée : — Éric, il faut qu’on se voie. J’ai foncé la rejoindre, sans poser de questions. Anne était déjà assise sur un banc du parc, elle regardait nerveusement autour d’elle. Je suis arrivé par derrière, lui couvrant les yeux. — Éric ? — Anne a deviné, plaçant ses mains sur les miennes. — Bravo — je lui ai offert un bouquet — Anne, que se passe-t-il ? — Elle semblait sur le point de pleurer. — J’ai divorcé. Mon mari me reprochait de ne pas avoir d’enfants. Il disait que j’étais stérile, comme un désert. Il voulait des héritiers… — et Anne s’est effondrée en larmes. Je l’ai rassurée tant bien que mal. D’une certaine façon, c’était aussi mon histoire si elle était « un désert ». …Bref, peu après, nous nous sommes mariés, Anne et moi. J’ai quitté ma famille. Ce n’était pas parfait de toute façon. Mon riche beau-père ne cessait de me rabaisser et de rappeler que j’étais un bon à rien. Il disait : — Mon garçon, il te faut une autre compagne. Je ne tolérerai pas que ma petite-fille mange des glaces bas de gamme ou porte des vêtements d’occasion ! Prends femme à ta mesure. Il râlait, comme une mouche insupportable. On dit souvent en France : il faut se méfier d’un beau-père trop riche, pire qu’un démon. Ma première femme s’est rangée du côté de son père. Elle n’était jamais satisfaite. …J’ai réuni mes quelques affaires et suis parti vivre dans un studio meublé de peu. Il y avait une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça me suffisait. Quand Anne est entrée dans ma vie, j’ai voulu l’habiller, la gâter comme une reine. J’ai eu la chance de trouver un emploi bien rémunéré. Peu à peu, nous avons acheté un appartement, choisi avec soin chaque meuble, acquis une belle voiture étrangère. Je rendais souvent visite à ma fille de mon premier mariage, lui apportant des vêtements exclusifs, des jouets haut de gamme venus de l’étranger. Mon ex-beau-père ricana : — Le pauvre devenu prince… Ma première femme ne s’est jamais remariée. Il faut croire que la crème des prétendants était partie… Je n’ai pas laissé Anne travailler. À elle la maison, à moi le reste. Anne cuisinait divinement, présentait ses plats avec goût. Elle se consacrait beaucoup à elle-même : coiffeur, manucure, esthéticienne. J’encourageais toujours ces attentions. J’adorais quand les hommes se retournaient sur notre passage. Je me sentais fier de ma femme élégante. Je lui déroulais le tapis rouge. Mais ce bonheur n’a pas duré. Anne a commencé à boire. Elle était souvent joyeuse, mais je sentais qu’il y avait un malaise. Pour la distraire, je lui ai trouvé un emploi. Au bout d’un mois, Anne a dû partir — personne ne voulait d’une collègue ivre. Anne n’avait pas besoin de compagnons de beuverie. Elle buvait seule, jusqu’à perdre la raison. Son jeune frère est même décédé devant chez lui — overdose. Après le travail, je traînais pour ne pas rentrer. Je n’avais pas envie de retrouver ma femme saoule. Mes supplications n’avaient aucun effet. Anne refusait toute aide médicale : — Ne fais pas de moi une alcoolique ! Tu ne comprends pas, Éric ! Je suis en prison psychiatrique, sans enfant ! Toi au moins, tu as une fille… Ce jeu dangereux commençait à me lasser. J’ai fini par me réfugier dans les bras d’une jeune femme. 25 ans, fraîche, belle, éperdument amoureuse de moi. J’ai quitté Anne pour elle. Pendant deux ans, j’ai observé la descente aux enfers d’Anne. Elle touchait le fond. Personne pour l’arrêter. Personne, sauf moi. Comme on dit chez nous, quand on se noie, personne n’est là pour prendre la main. Mon chemin est lié à celui d’Anne, qu’il soit droit ou tortueux, nul ne le sait. Séparé d’elle, je me suis morfondu, rongé par la culpabilité. Car je l’aime toujours, cette femme tourmentée. Après un dernier baiser à ma belle compagne, je suis revenu auprès de mon Anne perdue. Elle est mon malheur, mon bonheur…
Le bonheur se plaît dans le silence