— Mamie, tu étais si belle quand tu étais jeune, et pourtant Papy, même s’il est gentil, il n’était pas très beau. On t’a forcée à l’épouser ?— s’enquit curieusement Valérie, la petite-fille d’Anfisa. — Pas du tout ! J’étais une vraie tornade dans ma jeunesse, mes parents avaient du mal à me canaliser. C’est moi qui ai tout fait pour l’épouser, racontait Anfisa en riant. — Vraiment ? s’étonna Valérie. Tu devais avoir plein de prétendants, non ? — Oh oui, répondit Anfisa avec un brin de coquetterie, mais moi j’étais amoureuse d’Edouard. Ou plutôt de son accordéon ! — Depuis enfant, il était toujours turbulent ! Petit, il a trouvé une vieille cartouche et l’a jetée au feu, le garnement. Les autres gamins se sont sauvés, mais lui est resté, le doigt dans le nez… Résultat : oreille emportée, narine coupée et doigt en moins. — Mais ça ne l’a pas empêché, plus tard, de grimper sur les clôtures et de chaparder les pommes dans les vergers du voisinage. Mais quand vint le temps de se marier, aucune fiancée ne se présentait. Il serait resté célibataire toute sa vie si un passant ne lui avait pas échangé un accordéon contre un bout de lard, et là, on a découvert qu’il avait de l’oreille ! — Il s’est entraîné petit à petit, puis il s’est mis à composer des chansons. Je me souviens, la première fois qu’il est arrivé au bal du village avec son accordéon… Quand il a joué, même certaines en ont eu les larmes aux yeux. Et mon cœur à moi a chaviré. J’entendais sa voix et j’avais l’impression de voir au fond de son âme… — Depuis ce jour-là, je ne sortais qu’à cause de lui. Puis j’ai tanné mon père : “Je veux épouser Edouard !” Ma mère pleurait : “Notre fille est devenue folle, épouser un estropié !” Mais mon père a dit : “S’il veut bien de cette andouille, je me contenterai d’en faire le signe de croix !” — Alors j’ai commencé discrètement à lui faire comprendre qu’il me plaisait. Mais lui, il faisait la tête de mule : “À quoi bon te gâcher la vie avec un gars comme moi, tu aurais honte de te promener à mes côtés, tout le monde parlerait…” — Alors j’ai rusé. J’ai passé la nuit entière avec lui, assise sur le banc. Au matin, à la maison : mon père m’attendait avec la ceinture. Mais moi, à genoux, en pleurant : “J’ai passé toute la nuit avec Edouard !” Il n’a plus eu d’autre choix que de m’épouser… — Au début, il y a eu des ragots : que ma belle-mère faisait des envoûtements, que j’étais “abîmée à l’intérieur”, tout ça. Mais après, j’ai aligné les enfants : un fils, une fille, un fils, une fille… On ne disait plus rien. — Et qu’est-ce qu’on a bien vécu ! Quand je rentrais de la traite, il avait arrosé le jardin, fait cuire les patates. La choucroute, il ne la laissait à personne : c’était lui qui la préparait. Il m’aidait avec les enfants. Les autres hommes fuyaient pour éviter les cris, lui, il babillait avec eux. — Mais jusqu’à la fin, il n’a jamais cessé d’en avoir honte. Il me disait : “Passe devant, j’arriverai après…” Je lui répondais : “C’est toi mon mari, pas une maîtresse honteuse !” Je lui prenais le bras, et on avançait ensemble. — Voilà dix ans qu’il n’est plus là. Quand la tristesse me prend, je prends son accordéon, je le serre et je pleure. J’ai toujours l’impression qu’il est à côté de moi, mais il ne peut plus rien me dire. — Tu vois, ma petite, il ne faut pas se marier pour la beauté qui brille, mais pour l’appel du cœur.

Dis, Mamie, tu étais si belle dans ta jeunesse Mais Papy, même sil est gentil, il nétait pas beau du tout. On ta forcée à lépouser ? senquit Camille, la petite-fille de Françoise.

Tu parles ! Dans ma jeunesse, jen faisais voir à tout le monde, rigola Françoise. Mes parents avaient bien du mal à me tenir. Cest moi qui ai presque attrapé ton grand-père de force !

Hein ? Tavais sûrement des prétendants à la pelle, non ? demanda Camille, la curiosité pétillant dans les yeux.

Oh, oui, répondit Françoise, lair un peu espiègle. Mais moi, jétais éprise dEmilien. Enfin de son accordéon, pour dire vrai.

Il était remuant déjà tout petit. Un jour, il a trouvé un vieux pétard, il la jeté dans le feu en rigolant, alors que tous les gamins senfuyaient, lui, il restait planté là à se gratter le nez. Boum ! Il a perdu une moitié doreille, la narine tordue et un doigt.

Tu penses bien, ça ne la pas empêché plus tard de faire mille bêtises : il grimpait sur les clôtures, piquait des pommes dans les vergers Mais quand le moment est venu de se marier, aucune fille ne voulait jouer la fiancée.

Il serait resté tout seul si un jour, un passant ne lui avait troqué un accordéon contre un morceau de saucisson. Et là, surprise, Emilien avait de loreille.

Il a commencé à grattouiller, puis à inventer des chansons. Je me rappelle, la première fois quil est venu au bal du village avec son accordéon Quand il sest mis à jouer, même les murs semblaient pleurer. Jai fondu. Sa voix, cétait comme une fenêtre sur son âme.

Après ça, je nallais au bal que pour lui. Jai tanné mon père : « Je veux épouser Emilien ! » Ma mère pleurait en disant que jétais devenue folle, vouloir dun estropié Et mon père, stoïque, disait quil ferait le signe de croix si un fou pareil mépousait.

Alors jai commencé à lui faire comprendre quil me plaisait. Mais lui, têtu comme une mule : « Pourquoi voudrais-tu dun type comme moi, que tout le monde chuchote sur mon passage ? » Il croyait que je serais honteuse de me promener avec lui dans le village.

Jai roussé. Une nuit entière, je suis restée assise avec lui sur un banc sous la lune, sans rien dire. Quand je suis rentrée à la maison, mon père mattendait, la ceinture à la main. Je me suis jetée à ses pieds, en pleurs, en disant que javais passé la nuit avec Emilien. Il na pas eu le choix : il ma épousée.

Les commères disaient quil mavait ensorcelée, que ma belle-mère Amélie tuait les poules pour jeter des sorts, ou que jétais possédée, que je cachais le diable dans le ventre. Mais les mois passant, jai enchaîné : un fils, une fille, un fils, une fille. Plus personne na rien dit.

Et quest-ce quon était heureux Jarrivais du travail à la laiterie, il arrosait le jardin, cuisait les pommes de terre. La choucroute, il la préparait lui-même, il naimait pas ma façon de faire. Il maidait toujours avec les enfants. Les autres hommes, ils fuyaient la maison pour échapper aux cris des mioches, mais lui, il jouait avec eux, faisait des grimaces.

Mais jusquà la fin, il a été très pudique. « Passe devant, quil disait, moi je viens après. » Je lui répondais : « Tu es mon mari, pas une ombre honteuse ! » Je lattrapais par le bras et on allait ensemble, le jour et la nuit confondus, comme dans un rêve.

Voilà bientôt dix ans quil nest plus là. Parfois la solitude me rattrape, alors je prends son accordéon, je le serre dans mes bras et je pleure. Je jurerais alors quil est là, juste à côté, mais sans pouvoir parler.

Tu vois, ma petite Camille, il ny a pas à épouser la beauté qui brille trop fort Il faut écouter ce que te chuchote ton cœur, même si tout le village dort encore.

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— Mamie, tu étais si belle quand tu étais jeune, et pourtant Papy, même s’il est gentil, il n’était pas très beau. On t’a forcée à l’épouser ?— s’enquit curieusement Valérie, la petite-fille d’Anfisa. — Pas du tout ! J’étais une vraie tornade dans ma jeunesse, mes parents avaient du mal à me canaliser. C’est moi qui ai tout fait pour l’épouser, racontait Anfisa en riant. — Vraiment ? s’étonna Valérie. Tu devais avoir plein de prétendants, non ? — Oh oui, répondit Anfisa avec un brin de coquetterie, mais moi j’étais amoureuse d’Edouard. Ou plutôt de son accordéon ! — Depuis enfant, il était toujours turbulent ! Petit, il a trouvé une vieille cartouche et l’a jetée au feu, le garnement. Les autres gamins se sont sauvés, mais lui est resté, le doigt dans le nez… Résultat : oreille emportée, narine coupée et doigt en moins. — Mais ça ne l’a pas empêché, plus tard, de grimper sur les clôtures et de chaparder les pommes dans les vergers du voisinage. Mais quand vint le temps de se marier, aucune fiancée ne se présentait. Il serait resté célibataire toute sa vie si un passant ne lui avait pas échangé un accordéon contre un bout de lard, et là, on a découvert qu’il avait de l’oreille ! — Il s’est entraîné petit à petit, puis il s’est mis à composer des chansons. Je me souviens, la première fois qu’il est arrivé au bal du village avec son accordéon… Quand il a joué, même certaines en ont eu les larmes aux yeux. Et mon cœur à moi a chaviré. J’entendais sa voix et j’avais l’impression de voir au fond de son âme… — Depuis ce jour-là, je ne sortais qu’à cause de lui. Puis j’ai tanné mon père : “Je veux épouser Edouard !” Ma mère pleurait : “Notre fille est devenue folle, épouser un estropié !” Mais mon père a dit : “S’il veut bien de cette andouille, je me contenterai d’en faire le signe de croix !” — Alors j’ai commencé discrètement à lui faire comprendre qu’il me plaisait. Mais lui, il faisait la tête de mule : “À quoi bon te gâcher la vie avec un gars comme moi, tu aurais honte de te promener à mes côtés, tout le monde parlerait…” — Alors j’ai rusé. J’ai passé la nuit entière avec lui, assise sur le banc. Au matin, à la maison : mon père m’attendait avec la ceinture. Mais moi, à genoux, en pleurant : “J’ai passé toute la nuit avec Edouard !” Il n’a plus eu d’autre choix que de m’épouser… — Au début, il y a eu des ragots : que ma belle-mère faisait des envoûtements, que j’étais “abîmée à l’intérieur”, tout ça. Mais après, j’ai aligné les enfants : un fils, une fille, un fils, une fille… On ne disait plus rien. — Et qu’est-ce qu’on a bien vécu ! Quand je rentrais de la traite, il avait arrosé le jardin, fait cuire les patates. La choucroute, il ne la laissait à personne : c’était lui qui la préparait. Il m’aidait avec les enfants. Les autres hommes fuyaient pour éviter les cris, lui, il babillait avec eux. — Mais jusqu’à la fin, il n’a jamais cessé d’en avoir honte. Il me disait : “Passe devant, j’arriverai après…” Je lui répondais : “C’est toi mon mari, pas une maîtresse honteuse !” Je lui prenais le bras, et on avançait ensemble. — Voilà dix ans qu’il n’est plus là. Quand la tristesse me prend, je prends son accordéon, je le serre et je pleure. J’ai toujours l’impression qu’il est à côté de moi, mais il ne peut plus rien me dire. — Tu vois, ma petite, il ne faut pas se marier pour la beauté qui brille, mais pour l’appel du cœur.
— Родя, ты меня слышишь? — Евелина Марковна, его тёща, потянула зятя за рукав. — Я говорю, путёвки уже оплачены. Две недели в Сочи, пятизвёздочный отель. Злата всё равно будет лежать, а деньги пропадут.