Mamie, tu étais si belle quand tu étais jeune ! Et papi, même s’il était gentil, il n’était pas très beau… On t’a forcée à l’épouser ? demanda Valérie, la petite-fille d’Anastasie. — Mais pas du tout ! répondit Anastasie en riant. J’étais une vraie tornade à mon époque, c’est moi qui l’ai obligé à m’épouser. — Quoi ? s’étonna Valérie. Tu avais plein de prétendants, non ? — Bien sûr ! fanfaronna Anastasie. Mais j’ai craqué sur Émile, ou plutôt sur son accordéon… — Il était toujours un peu casse-cou. Un jour, gamin, il a ramassé une vieille cartouche et l’a jetée au feu, ce grand dadais ! Les autres se sont sauvés, lui est resté à se curer le nez et… il y a perdu une oreille, la moitié d’une narine et un doigt. — Mais ça ne l’a pas empêché ensuite de grimper aux clôtures et de chaparder des pommes dans les vergers. Par contre, le temps du mariage venu, aucune fille ne voulait de lui… Il serait resté vieux garçon si un passant ne lui avait échangé un accordéon contre un bout de lard, et là on a découvert qu’Émile avait l’oreille musicale ! — Il s’est mis à jouer doucement, puis à composer ses propres chansons. Je me rappelle la première soirée où il est arrivé avec son accordéon… Quand il s’est mis à jouer, il y en a même qui ont versé des larmes. Et moi, mon cœur a fait un bond ! J’entendais sa voix, comme si je regardais au fond de son âme. — Après, je ne sortais plus que pour lui. Un jour, j’ai harcelé mon père : “Je veux épouser Émile !” Ma mère s’est effondrée : “Notre fille est folle, épouser un infirme !” Et mon père a dit que si un idiot pareil voulait bien d’une telle écervelée, il n’aurait qu’à faire un signe de croix… — Alors j’ai commencé à lui faire comprendre qu’il me plaisait. Mais lui, têtu, me disait : “Pourquoi gâcherais-je ta vie ? Comment pourrais-tu marcher à mon bras sans honte, tout le village se moquerait de toi.” — Alors j’ai rusé. J’ai passé toute une nuit avec lui sur le banc. En rentrant, mon père m’attendait avec sa ceinture. Je me suis jetée à ses pieds en pleurant : “Papa, j’ai passé la nuit avec Émile !” Bref, mon cher Émile n’a pas eu d’autre choix que de m’épouser. — Au début, les gens médisèrent beaucoup. On disait que sa mère m’avait jeté un sort ! Que ma belle-mère, Marguerite, coupait des poules pour me faire fuir. Ensuite, on prétendit que j’étais maudite… Mais après, j’ai enchaîné les enfants : un garçon, une fille, un garçon, une fille. Et tout le monde s’est tu. — Nous avons eu une belle vie. Je rentrais de la traite, il arrosait le jardin, préparait des pommes de terre. Il faisait même la choucroute, il n’avait confiance qu’en lui ! Il m’aidait avec les petits. Les autres hommes fuyaient la maison pour ne pas entendre les cris des enfants, lui il gazouillait avec eux. — Mais toute sa vie, il est resté timide. “Vas-y devant, me disait-il, j’arrive après.” Je lui répondais : “Alors, t’es mon mari ou mon amant caché ?” Je lui attrapais le bras et on avançait ensemble. — Voilà dix ans qu’il n’est plus là. Quand la tristesse me saisit, je prends son accordéon, je l’enlace et je pleure. J’ai l’impression qu’il est tout près, sans pouvoir parler… Tu vois, ma petite, il ne faut pas choisir la beauté qui brille, mais écouter son cœur.

Dis-moi, Mamie, quest-ce que tu étais belle quand tu étais jeune ! Mais Papy, même si cest un homme bien, il na jamais été vraiment beau. On ta forcée à te marier avec lui ? demande curieusement Capucine, la petite-fille dHenriette.

Oh pas du tout ! Jétais sacrément fougueuse, tu sais. Mes parents avaient du mal à me tenir. Cest moi qui ai attrapé ton grand-père, raconte en riant Henriette.

Ah bon ? Tu devais avoir des prétendants à la pelle, non ? sétonne Capucine.

Des prétendants ? Bien sûr, ça ne manquait pas ! se vante Henriette sans fausse modestie. Mais moi, jétais tombée amoureuse de Louis. Ou plutôt, de son accordéon.

Aujourdhui encore, je me souviens de ses bêtises enfantines. Petit déjà, il avait trouvé une vieille cartouche quil a jetée dans le feu, le petit idiot. Tous les gamins se sont sauvés, mais lui, il traînait, le doigt dans le nez. Résultat : il a perdu une oreille, une narine, et un doigt.

Mais tu penses bien que ça ne la pas empêché de faire des cabrioles et de piquer des pommes dans les vergers des voisins ! Par contre, quand vint le temps de se marier, aucune fille nen voulait.

Il aurait pu rester célibataire toute sa vie, si un jour un type de passage ne lui avait pas échangé un accordéon contre un morceau de saucisson. Et là, miracle, Louis avait une oreille musicale.

Il sest mis à jouer doucement, puis à composer ses chansons. Je me souviens du premier bal où il sest ramené avec son accordéon. Oh, comment il a joué ! Certaines en pleuraient démotion. Et mon cœur, il a battu plus fort ce soir-là. Jentendais sa voix et javais limpression de voir son âme.

Depuis, je nallais au bal quà cause de lui. Ensuite, jai tanné mon père : Je veux épouser Louis. Ma mère a pleuré, Notre fille est folle, elle veut épouser un estropié ! Mais mon père a haussé les épaules : Si ce courageux accepte dépouser notre cocotte, je naurai quà faire un signe de croix.

Alors, je commençais à lui faire comprendre quil me plaisait. Mais lui, borné comme pas deux, disait : Je ne veux pas te gâcher la vie, regarde-moi, une honte de me promener à tes côtés ! Les gens vont se moquer.

Jai alors joué un tour. Jai passé toute la nuit sur le banc devant la maison avec lui. En rentrant, mon père mattendait avec la ceinture à la main. Je me suis jetée à ses pieds, en pleurant, Jai passé la nuit avec Louis. Il na pas eu le choix, mon cher Louis a dû mépouser.

Bien sûr, au début, les gens nont pas manqué de jaser. On disait que ma belle-mère Yvonne mavait jeté un sort, ou que jétais fêlée. On racontait même que jétais possédée. Mais ensuite… jai enchaîné les enfants, un fils, une fille, puis encore un fils, une autre fille. Ils se sont tus, tous.

Et tu sais quoi ? On a bien vécu. En rentrant du travail, je trouvais le jardin arrosé, les pommes de terre cuites ; il cuisinait la choucroute lui-même, il ne me faisait pas confiance sur ce plat-là. Avec les enfants, il maidait beaucoup. Tandis que dautres hommes fuyaient la maison pour éviter les cris, lui, il gazouillait avec les petits.

Pourtant, jusquà sa mort, il restait réservé. Il me disait toujours, Vas devant, jarriverai après. Je lui répondais, Tu es mon mari ou un passant, peut-être ? Je lui prenais le bras, et on avançait ensemble.

Voilà bientôt dix ans quil nest plus là. Quand la tristesse me prend, je serre son accordéon contre moi, et je pleure. Jai limpression quil est à côté, quil veut parler mais quaucun mot ne sort. Tu comprends, Capucine, il ne faut jamais choisir pour la beauté qui tape à lœil, il faut suivre ce que ton cœur te dit.

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Mamie, tu étais si belle quand tu étais jeune ! Et papi, même s’il était gentil, il n’était pas très beau… On t’a forcée à l’épouser ? demanda Valérie, la petite-fille d’Anastasie. — Mais pas du tout ! répondit Anastasie en riant. J’étais une vraie tornade à mon époque, c’est moi qui l’ai obligé à m’épouser. — Quoi ? s’étonna Valérie. Tu avais plein de prétendants, non ? — Bien sûr ! fanfaronna Anastasie. Mais j’ai craqué sur Émile, ou plutôt sur son accordéon… — Il était toujours un peu casse-cou. Un jour, gamin, il a ramassé une vieille cartouche et l’a jetée au feu, ce grand dadais ! Les autres se sont sauvés, lui est resté à se curer le nez et… il y a perdu une oreille, la moitié d’une narine et un doigt. — Mais ça ne l’a pas empêché ensuite de grimper aux clôtures et de chaparder des pommes dans les vergers. Par contre, le temps du mariage venu, aucune fille ne voulait de lui… Il serait resté vieux garçon si un passant ne lui avait échangé un accordéon contre un bout de lard, et là on a découvert qu’Émile avait l’oreille musicale ! — Il s’est mis à jouer doucement, puis à composer ses propres chansons. Je me rappelle la première soirée où il est arrivé avec son accordéon… Quand il s’est mis à jouer, il y en a même qui ont versé des larmes. Et moi, mon cœur a fait un bond ! J’entendais sa voix, comme si je regardais au fond de son âme. — Après, je ne sortais plus que pour lui. Un jour, j’ai harcelé mon père : “Je veux épouser Émile !” Ma mère s’est effondrée : “Notre fille est folle, épouser un infirme !” Et mon père a dit que si un idiot pareil voulait bien d’une telle écervelée, il n’aurait qu’à faire un signe de croix… — Alors j’ai commencé à lui faire comprendre qu’il me plaisait. Mais lui, têtu, me disait : “Pourquoi gâcherais-je ta vie ? Comment pourrais-tu marcher à mon bras sans honte, tout le village se moquerait de toi.” — Alors j’ai rusé. J’ai passé toute une nuit avec lui sur le banc. En rentrant, mon père m’attendait avec sa ceinture. Je me suis jetée à ses pieds en pleurant : “Papa, j’ai passé la nuit avec Émile !” Bref, mon cher Émile n’a pas eu d’autre choix que de m’épouser. — Au début, les gens médisèrent beaucoup. On disait que sa mère m’avait jeté un sort ! Que ma belle-mère, Marguerite, coupait des poules pour me faire fuir. Ensuite, on prétendit que j’étais maudite… Mais après, j’ai enchaîné les enfants : un garçon, une fille, un garçon, une fille. Et tout le monde s’est tu. — Nous avons eu une belle vie. Je rentrais de la traite, il arrosait le jardin, préparait des pommes de terre. Il faisait même la choucroute, il n’avait confiance qu’en lui ! Il m’aidait avec les petits. Les autres hommes fuyaient la maison pour ne pas entendre les cris des enfants, lui il gazouillait avec eux. — Mais toute sa vie, il est resté timide. “Vas-y devant, me disait-il, j’arrive après.” Je lui répondais : “Alors, t’es mon mari ou mon amant caché ?” Je lui attrapais le bras et on avançait ensemble. — Voilà dix ans qu’il n’est plus là. Quand la tristesse me saisit, je prends son accordéon, je l’enlace et je pleure. J’ai l’impression qu’il est tout près, sans pouvoir parler… Tu vois, ma petite, il ne faut pas choisir la beauté qui brille, mais écouter son cœur.
Tout le monde aurait agi de la sorte