Ma belle-mère est arrivée le 31 décembre et a commencé à mettre de l’ordre dans ma cuisine !

Ma belle, écoute, le 31décembre, ma belle-mère est arrivée à lappartement du 12avril, dans le 9ᵉ arrondissement, avec son air de reine du foyer. Elle a tout de suite commencé à remettre de lordre dans ma cuisine.

Remets la mayo à sa place, tout de suite ! Tu te rends compte que tu mets trop de mayo ? Ça va nous rendre le cœur gros comme du beurre! sest écriée Madame Moreau, la mère de Sébastien, en se glissant dans le couloir habillée dune robe en velours brodée, déjà recouverte dun vieux tablier taché quelle a sorti de son sac à main comme par magie.

Jai eu la cuillère à la main, le cœur qui bat la chamade, et jai tenté de garder mon calme.

Madame Moreau, on avait dit que vous arriveriez à dix heures, pour le dîner. Il nest que deux heures, je suis à mon planning minute par minute ai-je dit, en serrant les doigts sur le manche de la cuillère.

À dix heures, je dis ! a ricanné la vieille dame en savançant, poussant ma petite cuisinière dun coup de hanche. Jai senti que sans moi, vous faisiez nimporte quoi. Qui a découpé les carottes comme ça ? On dirait des cailloux pour le cheval, pas pour une salade!

Elle a attrapé le bol de carottes déjà coupées, les a scrutées comme si elle cherchait des missiles nucléaires. Dehors, la neige tombait en gros flocons, tableau parfait de Noël, mais ici latmosphère chauffait comme une marmite sur le feu.

Le 31décembre, cest toujours un marathon pour moi, mais jadore ce jour : lodeur du sapin mêlée à celle du rôti, le brouhaha de la préparation. Jusquici, tout allait bien.

Les carottes sont parfaites, ai-je lancé, en essayant de récupérer le bol. Donnezmoi, il faut que je marine le canard.

Le canard? a flamboyé Madame Moreau, comme si on lui proposait un sacrifice. Mon Dieu, Clémence, tu vas encore préparer ce truc caoutchouteux? Lan passé, Sébastien a failli se casser une dent. Jai apporté du collier de porc, on le batra avec un marteau, ce sera du velours. Le canard, metsle au congélateur, les chiens du quartier laiment.

Jai senti mon œsophage se serrer. Mon canard, cétait du canard fermier que javais acheté à la ferme de SaintGervais, mariné depuis la veille avec du miel et des oranges. Lan dernier, la «caoutchouc» était venue de son four réglé à plein régime, sans aucune surveillance de ma part.

Pas de porc aujourdhui, aije rétorqué, me plantant entre ma bellemère et le frigo. Le menu est fixé. Nos invités adorent mon canard.

À ce moment, Sébastien est entré, en chaussons, la tasse de café à moitié vide à la main.

Salut, maman, pourquoi tu es là si tôt ? a-t-il bâillé, ignorant la tension.

Bonjour, mon chéri! a changé de ton Madame Moreau, passant du ton de juge à celui dune confiserie. Je suis venue aider ta femme. Elle sest perdue entre les carottes et le canard. Je propose du porc à la bonne franquette, avec de lail et une petite couche de fromage.

Sébastien a gratta sa tête, passant du regard de la mère en furie à celui de la filleinlaw.

Bon le porc de maman, cest toujours une réussite, Clémence. On garde le canard pour Noël?

Cette remarque a été la goutte deau. Le petit «trahison» de mon mari a crevé mon cœur plus fort quun couteau émoussé. Jai respiré profondément, sentant le parfum de la vanille et le parfum du détergent qui venait de la cuisine de Madame Moreau. Des scénarios de crise, de hurlements, de pleurs ont traversé mon esprit, mais jai choisi autre chose.

Vous avez raison, Madame Moreau, aije murmuré, presque inaudible.

Elle sest figée, la main sur le frigo, surprise. Sébastien a hoché la tête, interloqué.

Vous dites que jai raison? a demandé Madame Moreau, méfiante.

Absolument, aije répondu en détachant le tablier. Je suis sûrement nulle : mes carottes sont trop grosses, mon canard ressemble à du caoutchouc, je gaspille la mayo. Mais le réveillon, cest la famille, il faut que ce soit parfait, surtout pour mon fils.

Jai enlevé le tablier et lai posé sur le dossier dune chaise, gestes précis comme un chirurgien après une opération.

Cest quoi ce truc, Clémence? a demandé Sébastien, un brin inquiet.

Je cède la place au professionnel, aije souri, regardant Madame Moreau dans les yeux. Madame Moreau, la cuisine est à vous. Le porc, les produits, tout est dans le frigo. Faites comme vous lentendez, pour que Sébastien se régale. Moi, je vais prendre un bain, je nen peux plus.

Très bien, ma petite, a répondu Madame Moreau, ravie, en semparant du tablier. Va, ma chérie, ne gêne pas le pas. Je vais mettre de lordre ici. Sébastien, sors la hachoir, on va préparer des boulettes, le canard est annulé!

Des boulettes? Pour Noël? a rétorqué Sébastien, perplexe.

Maison, savoureuses, ne discute pas avec la mère,! a répliqué Madame Moreau.

Je suis sortie, fermant la porte derrière moi. Par la fenêtre, je voyais la vieille dame balayer ma belle carotte découpée dans la poubelle, marmonnant «nourriture pour le cochon». Mon cœur sest serré, mais jai fait volteface, allant à la chambre, attrapant le nouveau livre que je voulais lire pendant les vacances, les patchs pour les yeux et la serviette moelleuse.

Le claquement de la serrure ma isolée du vacarme. Jai rempli la baignoire deau chaude, ajouté une montagne de mousse, mis de la musique douce sur mon téléphone et je me suis laissée aller. Dabord, la colère me tremblait, je pensais à Madame Moreau qui déplaçait mes épices, qui faisait tout frire à lhuile de colza, qui arrangeait les salades dans des vases cristal. Puis leau tiède a calmé le tout, les pensées ont glissé doucement. Au final, ce nest quun repas. Si Sébastien veut des boulettes grasses et une salade où la mayo dépasse les pommes de terre, cest son choix. Au moins, je passe le réveillon sans visage rouge et mal de dos.

Dans la cuisine, les cris de Madame Moreau résonnaient :

Sébastien, où est le râpe? Pourquoi elle est si émoussée? Dieu, il ny a rien de normal ici!

Sébastien, pourquoi le four hulule? Il ne chauffe plus! Cest quoi ce capteur? On aurait mieux fait davoir des boutons classiques!

Sébastien, où est la grande poêle? Ce revêtement va se casser! Le téflon, cest du pipeau!

Jai monté le volume de la musique, mis un masque sur le visage, et je me suis laissée aller.

Deux heures plus tard, leau refroidissait, je suis sortie, en peignoir duveteux. Lappartement sentait le gras de porc, le parfum doignon brûlé et la chlore. Madame Moreau avait même désinfecté les surfaces.

Dans le couloir, Sébastien me croisa, épuisé, la chemise tachée de graisse, les cheveux en bataille.

Clémence, tes encore là? Aidemoi, il ne comprend pas le four, le mode convection a tout brûlé en haut, le fond reste cru.

Cest impossible, aije prétendu, ajustant mon turban de serviette. Madame Moreau dit que je ne sais rien, que tout le monde sait tout. Comment conseiller le réparateur? Je ne veux pas empirer les choses.

Allez, stop, a supplié mon mari. Elle ma crié dessus trois fois pour mes haricots verts. Elle a refait la salade de hareng, maintenant cest une couche doignon dun centimètre. Je ne pourrai même plus la manger.

Ne ten fais pas, loignon cest plein de vitamines, laije caressée. Je vais me coiffer, les invités arrivent dans trois heures.

Je suis retournée à ma chambre, laissant Sébastien seul au chaos. Un fracas de couvercle, un cri de Madame Moreau : «Mais où sont tes mains? Rien ne tient!»

Jai pris le temps de me maquiller, denfiler une robe vert foncé en velours qui épousait ma silhouette, de coiffer chaque boucle. Dhabitude, je serais en train de courir entre le four et la table, le visage rougi par la chaleur, mais là je me regardais dans le miroir, confiante, sereine.

À trente minutes du début des invités, jai sorti le salon. La table était dressée, mais à la façon de Madame Moreau : assiettes dépareillées récupérées dans un placard, serviettes en papier empilées, saladiers en cristal remplis dune mayo industrielle.

Au centre, le plat de porc. La viande était noire aux bords, le centre baignait dans une flaque de graisse. Les boulettes, à moitié brûlées dun côté, trônaient à côté.

Madame Moreau, assise sur le canapé, séventait un éventail de serviettes en papier, le visage rouge, la robe froissée.

Oh, je suis épuisée, a-t-elle soupiré en me voyant. Vous avez un four capricieux, des couteaux émoussés, mais jai tout refait. Jai même mis du gélatine dans votre aspic, sinon il tremblait comme une feuille.

Merci infiniment, Madame Moreau, aije souri, arrivant à ma place. Vous êtes une vraie héroïne.

Sébastien restait dans le coin, les yeux rivés sur son téléphone, lair morose.

La porte sest ouverte. Kostia et Marina, des amis du couple, sont entrés.

Joyeux réveillon! a crié Marina, apportant le froid et un parfum de parfum coûteux. Clémence, tu es rayonnante! Quelle odeur cest du vrai foyer!

Ils se sont assis, ont débouché du champagne.

Alors, on lance la nouvelle année! a proclamé Kostia. Clémence, jai rêvé de ton canard toute la journée, il était incroyable!

Un silence. Sébastien a toussé dans sa paume.

Aujourdhui, cest le menu de maman, a-t-il balbutié. Du porc à lancienne.

Marina a haussé les sourcils, mais est restée polie. Madame Moreau, ravivée, a commencé à servir.

Servezvous, servezvous! Voici une vraie salade soviétique! Pas davocat, pas de crevettes, juste du bon.

Kostia a piqué la salade «Russe» avec sa fourchette.

Mmm très oignoné, a-t-il commenté, cherchant un verre deau.

Marina a goûté le porc, peinant à couper la viande sèche.

Un goût intéressant, at-elle dit diplomatiquement. Bien cuit.

Je suis restée droite, un verre de vin blanc à la main, sans toucher à la fourchette. Regarder mon mari mâcher une boulette comme si cétait la semelle dune botte darmée, jeter des regards coupables vers moi, ça me suffisait.

Ma petite Clémence, a lancé Madame Moreau, légèrement alcoolisée, en brandissant un verre de liqueur, elle a tout laissé tomber. Elle ne veut même pas bouger le petit doigt. Les jeunes daujourdhui sont paresseux

Maman, arrête, a interrompu Sébastien.

Questce que jai dit? sest surprise la vieille dame. Je te dis la vérité! Regardela, elle ne fait rien pendant que je me débrouille.

Madame Moreau, a intervenu Marina, en repoussant son assiette, Clémence est une hôte formidable. Elle travaille comme un cheval toute lannée.

Ah, le travail de bureau, à trier des papiers! a rétorqué la mère, en riant.

Je suis restée muette, profitant du moment. Les assiettes vides parlaient plus fort que toutes les discussions.

À lapproche des douze coups, Sébastien sest levé, est allé à la cuisine, revient avec un plateau couvert de foie gras, de saumon fumé et de fromages.

Jai pensé à vous, a-t-il annoncé, regardant sa mère dun œil lourd. Le canard de Clémone était le meilleur que jai jamais mangé. Lan prochain, cest elle qui cuisinera.

Madame Moreau a pâli, bouche bée.

Tu tu le dis à ta mère? Après ce que jai fait toute la journée

Merci pour laide, maman, a dit Sébastien fermement. Mais Clémence commande ici. Cest la dernière fois que tu te mêles de notre cuisine.

Madame Moreau a serré les lèvres, le visage rouge comme une tomate, prête à dire un truc, mais a fini par se baisser, les yeux dans son plat daspic.

Les douze coups ont retenti, les verres ont tinté, les vœux se sont faits. Jai souhaité que mes limites restent aussi solides quun château fort.

Quand les invités sont partis, il était déjà trois heures du matin. Madame Moreau, se plaignant dune migraine et des «enfants ingrats», sest endormie sur le canapé.

La cuisine était un champ de bataille : vaisselle sale, éclaboussures de graisse, farine par terre. Sébastien, au milieu du désastre, me regardait avec les yeux dun chien qui a fait une bêtise.

Clémence je suis désolé, je suis con.

Je lai pris dans les bras, lai embrassé sur la joue.

Tu as bien compris, Sébastien, cest lessentiel.

Je vais tout nettoyer moimême, atil promis, scrutant le chaos. Même le gras du plan de travail

Vraiment? Ça prendra deux heures, tu sais

Vraiment.

Jai souri, monté à la chambre, prête à affronter demain et la prochaine dispute avec ma bellemère, mais aujourdhui javais gagné sans tirer une seule balle : javais laissé les choses prendre leur cours.

Je me suis glissée sous les draps frais, écoutant les cliquetis de la cuisine, le grondement de leau, le petit râle de mon mari qui raclait une poêle brûlée. Ces bruits, cétait ma berceuse.

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Ma belle-mère est arrivée le 31 décembre et a commencé à mettre de l’ordre dans ma cuisine !
Cadeau d’un inconnu Un message dans le chat de groupe a surgi au-dessus des tableaux Excel et des emails urgents, comme une figurine colorée oubliée dans un tiroir de bureau : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors du pot de fin d’année. Budget : 30 €. Formulaire ci-dessous. » Arnaud relut le texte et jeta un regard machinal à l’horloge dans le coin de l’écran. Dix jours de travail avant la fin d’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant l’échéance du crédit immobilier. Son quotidien était rythmé par ce genre de décomptes. Dans le chat, les réactions fusaient déjà. GIF de renne, « Encore ?! », questions sur le budget. Katia, la RH, précisa aussitôt : « Participation facultative, mais fortement conseillée. On crée l’esprit de Noël ! » Arnaud finit son café tiède et cliqua sur le lien. Nom, département, consentement RGPD… En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une bougie ou une tasse de plus sur son bureau encombré. Puis il se dit que sa case resterait vide s’il n’entrait pas. Il valida. — T’es de la partie aussi ? demanda Sébastien du bureau d’à côté, passant la tête par son box. J’espère tomber sur un(e) collègue avec de l’humour, j’ai déjà l’idée parfaite… Un livre sur le time-management pour le chef. — C’est anonyme, tu sais, — rappela Arnaud. — Justement ! Imagine sa tête… — Sébastien fit une mimique dramatique et éclata de rire. Arnaud sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres se fondaient en une masse grise. Un peu plus loin, des collègues discutaient des paniers pour les partenaires : chocolats haut-de-gamme ou économies. À la machine à café, ce matin, ça parlait prime : aura-t-on, sera-t-elle réduite, sera-t-elle « en nature » — sous forme de paniers gourmands ? Tout flottait autour de lui comme une déco de Noël sans début ni fin : l’arbre artificiel dans le hall, les boules en plastique, les cartes standardisées « Chers partenaires, meilleurs vœux… ». Cette année, Arnaud avait deux objectifs. Toucher le bonus du plan. Ne pas s’emporter contre son fils pour ses notes. Les deux lui paraissaient aussi ardus. Le soir, il reçut un mail intitulé « Ton binôme Secret Santa ». Il l’ouvrit dans le métro, compressé entre manteaux et sacs à dos. « Bonjour Arnaud ! Ton binôme : Arnaud Morel, département analyse. » Il lut et relut la ligne. Le métro tangua, quelqu’un le bouscula. Les captures d’écran illuminaient déjà le chat : « Bug ? » « Moi aussi, je me suis tiré au sort. » « Niveau supérieur d’introspection… » Katia réagit vite : « Oui, la machine a planté, tout est lié aux identifiants, impossible de changer. Prenez cela comme un test ! Apportez votre cadeau, gardez la surprise et l’ambiance festive. » « Quelle surprise si on sait que c’est soi ? » « Imagine qu’un inconnu te comprend mieux que personne. » — répondit Katia avec un émoticône sapin. Arnaud ferma le chat et rangea son téléphone. Dans le wagon, quelqu’un récitait sa « fin d’année » en haut-parleur. Il regarda son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les cheveux résistent, mais les tempes blanchissent. Visage fatigué, pas vieux. Veste de l’enseigne, montre achetée à crédit, portable modèle du chef. Un cadeau à soi-même, comme de la part d’un inconnu — pensa-t-il. — Et que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune réponse. Le lendemain, à la pause clope, ça ne parlait que de ça. — Je dis qu’il faut annuler, — grogna Paul du juridique, secouant sa cendre. — C’est contre la règle ! Un Secret Santa pas secret, ce n’est plus la fête. — Moi j’adore, répondit Anne du marketing. Pour une fois, je peux choisir vraiment le bon cadeau, pas une écharpe à rennes pour collectionner la poussière. — Tu t’achètes déjà tout ce que tu veux, — remarqua quelqu’un. — Presque tout. Il y a des petits plaisirs qu’on s’interdit. — Anne sourit. — Justement, c’est ça l’intérêt. Arnaud écoutait en silence. Il pensait aux écouteurs, une powerbank, une nouvelle souris. Il pouvait s’offrir tout ça n’importe quand. Ça ne ressemblait pas à un cadeau, juste un accessoire de plus. — Et toi, tu vas prendre quoi ? — interrogea Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, — avoua Arnaud. — Rho, tu abuses ! Moi, j’aurais pris une PlayStation direct. Mais le budget… — Il rit. — Bon, j’opte pour un coffret de bières artisanales, estampillé « du Père Noël ». Mais moi, je veux quoi vraiment ? pensa Arnaud en regagnant son poste. Qu’est-ce qui me ferait plaisir si on me voyait vraiment, pas juste comme salarié, payeur d’emprunts, père trop rare à la maison ? Comme… qui ? Juste comme une personne ? Il ne trouva pas le mot juste. Le soir, direction centre commercial. Trop de lumières, musique pop, promos « cadeaux parfaits », « coffrets pour homme réussi », « idées pour lui ». Sur chaque affiche : homme chic, manteau de luxe, regard assuré. Aucun cernes, pas de trait de fatigue ni d’emprunts. Rayon high-tech : écouteurs sans fil, « best-sellers ». Le vendeur vantait les mérites d’un modèle à un ado. Pratique. Podcasts, musique, se chouchouter, réfléchit Arnaud. Il examina une boîte, prix dans le budget. Mais… c’est moi qui me l’achète. Pourquoi ? J’achète déjà tout ce dont « un homme de mon âge et de mon statut » est censé disposer. Smartphone, montre, belles chaussures, manteau honnête. Est-ce vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et quitta le magasin. Le rayon livres était plus apaisant. Piles de guides « Deviens la meilleure version de toi », « Bien gérer son temps », « Le bonheur en kit ». Il feuilleta machinalement, lu les classiques « zone de confort » et « efficacité » et se sentit las. Dans un coin, romans et nouvelles. Il passa la main sur les dos, repérant des noms familiers. Il lisait beaucoup autrefois. À la fac, il enchaînait des romans sur une nuit, puis débarquait en amphi les yeux rougis. Puis boulot, prêt, naissance du fils, et la lecture devint un point à la liste des « à faire ». Peut-être un livre ? Mais lequel ? Un inconnu offrirait-il une lecture alors que je ne trouve jamais le temps ? Il ressortit du magasin, mains vides, abattu par le bruit ambiant et la publicité. À la maison, sa femme demanda : — Pourquoi tu fais la tête ? — Rien de spécial, — répondit-il en retirant ses chaussures. — On fait un jeu à la boîte, des cadeaux. — Encore des bougies et des tasses ? — fit-elle en souriant. — Cette fois, chacun s’offre à soi-même. Genre, la machine a planté. — Mais c’est génial ! — elle servit les pâtes. — Prends-toi enfin ce qui te fait envie, que tu n’oses pas payer. — Quoi, par exemple ? — Je ne sais pas, tu le sais mieux que moi. Il ne dit rien. Leur fils faisait mine de réviser devant son livre. — Eh bien ? — insista-t-elle. — D’habitude tu as toujours une liste : nouveau téléphone, montre, sac. T’aimes bien les gadgets ! — Je les achète quand je dois, tout simplement. — Alors, essaie un cadeau immatériel, — proposa-t-elle. — Un massage, une journée off… — Pas besoin de bon pour une journée, — la coupa-t-il. — Juste un chef qui ne m’appelle pas le dimanche. Elle éclata de rire : — Voilà ! Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget ! — plaisanta-t-il. Cette nuit-là, il tourna longtemps en rond. Il revit vitrines, slogans, vœux classiques : « carrière », « réussites », « stabilité financière ». Tout cela avait son importance mais semblait aussi futile que les guirlandes retirées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne jugeait ? Ni collègues, ni famille, ni banques ? Toujours aucune réponse. Une semaine avant le pot, l’entreprise vibrait plus fort. Les premiers paquets étaient sur les bureaux. Certains les planquaient, d’autres les exposaient fièrement. Menu, code vestimentaire, concours sur le chat. Katia annonça un DJ, un animateur, « un moment spécial Secret Santa ». Arnaud n’avait toujours pas de cadeau. — Qu’est-ce que tu attends ? — Sébastien s’enquit. — Après, il restera que des trucs bidons. — Je réfléchis. — À quoi donc ? Tu peux te gâter utile ! Moi, j’ai commandé un kit barbecue, j’en rêvais, je n’avais jamais franchi le pas. À midi, Arnaud descendit au café du rez-de-chaussée. Queue vers la caisse, discussions rapports, enfants, bouchons. Sur l’écran : « Faites-vous plaisir ! Coffrets de fête ». Seul à une table, il ouvrit son téléphone, chercha « cadeau homme 40 ans » dans un site marchand. Résultat : montre, portefeuille, gadgets, coffrets alcool, bon barbier… Tout ça parle de l’image, pas de ce qu’on ressent. Il ferma la page et ouvrit la messagerie personnelle. Offres de sites oubliés : « Profitez de nos réductions », « Nouvelle année, nouvelle version de vous ». Un email d’une plateforme d’apprentissage : « Nouveau cours de photographie, inscrivez-vous avant la fin de la semaine ». Photographie. Il se revit dix ans plus tôt, achetant un reflex, avant le fils et le prêt. Le week-end, parcourant Paris et photographiant immeubles, passants, vitrines. Puis l’appareil fut rangé au placard. Plus le temps, puis la fatigue. Ridicule, se disait-il. Cliché : le quadra qui renoue avec un ancien hobby ? Tout laisser tomber pour devenir « artiste » ? Non, risible. Il repoussa son plateau. Malaise. Je ne veux pas tout changer. Je veux juste… Un SMS du chef : « chiffres du T3 avant ce soir ! » Arnaud soupira, remonta. Le soir, il fouilla le placard, dénicha le vieil appareil. Lourds, froid. Baterie à plat. Il la retrouva dans un tiroir. Sa femme leva les sourcils : — Tu vas photographier, là ? — Je vérifie si ça marche encore, — répondit-il. Après recharge, il sortit sur le balcon. Quelques clichés du parking, des murs, de la neige, des lampadaires. Banal. Mais en cadrant, le bruit de sa tête diminuait. Il respira plus doucement. C’est peut-être ça, le cadeau ? Pas l’objet, mais l’autorisation d’y consacrer du temps. Une heure par semaine. Sans se sentir coupable. Idée simple, dérangeante. La voix critique se moqua : « Prends un cours photo, tu verras si ça change vraiment. » Mais une autre voix plus paisible répondit : « Pourquoi pas ? Tu dépenses ton argent dans des objets déjà oubliés après un an. Là, tu retrouves quelque chose qui te plaisait. » Il ouvrit le mail du cours. Module sur la composition, la lumière, le paysage urbain. Deux soirs par semaine, en ligne. Le prix rentrait dans le budget Secret Santa, option basic. Un cadeau à soi, comme d’un inconnu qui se souviendrait de ce qu’on aimait, sans trouver ça futile. Il cliqua « Acheter ». Ne restait qu’une formalité : le rendre matériel pour le pot. La règle : un cadeau physique à remettre en main propre. Il acheta un carnet bleu sobre et une enveloppe. À la maison, il imprima la confirmation de son inscription, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet : « Pour les clichés à venir ». Son écriture était maladroite mais lisible. Pour le mot, il voulait éviter la version « coach » ou le slogan tout-fait, imaginer quelqu’un qui connaissait sa vie. Après plusieurs brouillons, il écrivit : « Arnaud, Parfois, il ne faut pas oublier que tu n’es pas qu’un rapport ou une réunion. Prends du temps pour regarder le monde autrement qu’à travers des tableaux Excel. J’espère que tu sauras le saisir. Ton Santa » Il relut, ému. Pas du pathos : le sentiment qu’on lui disait quelque chose qu’il avait besoin d’entendre. Ce « Santa » était plus conciliant envers lui-même qu’il ne l’est habituellement. Il mit la confirmation du cours dans l’enveloppe, l’enveloppe dans le carnet, le carnet dans un papier kraft, noué d’un ruban rouge. Un cadeau modeste, sans logos ni pubs. La fête eut lieu dans la salle de réception du rez-de-chaussée, nappes blanches, guirlandes, DJ, tubes éculés. Vêtements de fête ou chemises ordinaires (sans badge !). Les cadeaux sur un buffet, chacun portant l’étiquette du destinataire. Arnaud posa son colis, regarda la pile : paquets vifs, boites à nœuds, formes étranges sous alu… — Prêt pour la grande révélation ? — lui lança Katia avec un clin d’œil. — Autant que possible, — répondit-il. À mi-soirée, l’animateur lança « le moment spécial ». Musique plus douce, lumières tamisées. L’ambiance déjà pétillante, rires francs partout. — Amis, — débuta l’animateur — cette année, notre Secret Santa est doublement secret : chacun est devenu son propre magicien ! Mais chut, on fait comme si personne ne savait, d’accord ? Le public rit. — À tour de rôle, venez chercher votre cadeau et ouvrez-le ici. Souvenez-vous, le plus important n’est pas ce qu’il y a dedans, mais ce que vous découvrez sur vous-même… Encore un qui parle en slogans, pensa Arnaud. Quand son tour vint, la tension lui serra la gorge. Il récupéra l’enveloppe « Arnaud Morel », retourna s’asseoir. — Alors ? — Sébastien se pencha. — J’espère que ce ne sont pas des chaussettes. Arnaud détacha la ficelle, déballa le papier. Un carnet et une enveloppe à son nom. Ses mains tremblaient doucement. — Pas un kit barbecue, en tout cas, — plaisanta Sébastien. Arnaud ouvrit l’enveloppe, déplia le feuillet. Autour, exclamations : « J’ai eu un bon spa ! », « jeux de société ici ! » La comptable Svetlana cachait maladroitement un manuel de yoga, Katia éclatait de rire sur la tasse « Employé du mois ». Il lut la note. Et relut. Tu n’es pas qu’un rapport ou une réunion. Un pincement intérieur ; honte, comme si l’on découvrait sa vulnérabilité. Et en même temps — apaisement, personne ne juge. — Qu’est-ce que c’est ? — insista Sébastien. — Un cours, — souffla Arnaud. — De photo, avec carnet. — Y’en a qui se sont creusé la tête ! Du créatif, sûrement. On n’a pas le droit de chercher qui ? — Surtout pas, — dit Arnaud. Sébatien filait déjà vers sa bière. — Tu feras les clichés du prochain événement alors ! Arnaud referma le carnet. L’animateur enchaînait les plaisanteries, certains se lançaient sur la piste. Autour, le brouhaha ; en lui, le calme. Il croisa le regard de sa femme dans la messagerie : « Alors, c’était comment ? » Il répondit : « Correct. Cadeaux marrants. Je me suis offert un cours photo. » Puis il effaça, remplaçant par : « Je te raconterai. » Il rentra vers minuit. Dans la cage d’escalier, juste le bruit discret d’une porte. La lumière chaude de la cuisine, odeur de clémentines. Sa femme lisait, leur fils dormait. — Qu’est-ce qu’on t’a offert ? Il posa le carnet, l’enveloppe à côté. — C’est tout ? — Il y a un truc dedans, — dit-il en ouvrant. Elle lut la note, le regarda doucement. — Tu l’as écrite toi-même ? — Oui, — confia-t-il. Et le cours, je l’ai payé — un atelier photo. Elle hocha la tête, sans moquerie : — Beau cadeau. T’aimais ça. — Ça fait longtemps. — Et alors ? Ce n’est pas fini pour autant. Il haussa les épaules, mais à l’intérieur, quelque chose bougea enfin — comme un meuble qu’on réussit à déplacer. — On verra… Le 1er janvier, il se réveilla sans réveil. Dehors, matin gris, parking encombré, palmes de givre. Tête lourde, mais pas douloureuse. Femme et fils partis la veille, il les suivra demain. Silence inhabituel. Il se fit un café, ouvrit le carnet. Page : « Pour les clichés à venir ». Sur l’ordi, il retrouva l’email du cours : premier module dispo, séance dans une semaine. Il lança la vidéo. La voix douce du professeur parlait d’ombre et de lumière, pas de « productivité ». Il réalisa qu’il ne vérifiait pas ses mails pro. Le téléphone restait dans la pièce d’à côté. Après l’intro, il attrapa l’appareil et descendit dans la cour. Air vif, pas glacé. Certains jetaient les poubelles, d’autres promenaient un chien. Une mèche de cotillon traînait sur l’aire de jeux. Il leva l’appareil, regarda dans le viseur. Branchages, fils, balcons. Rien de spécial. Mais en déclenchant, il eut l’impression de faire un tout petit geste — important. Pour lui, pas pour le rapport, ni le KPI. Pour soi. Quelques clichés, retour à l’appart, transfert sur ordi. Beaucoup ratés, quelques banals. Mais une image : dans la vitre d’une voiture, se reflètent les fenêtres d’en face. Il zoome. Dans le reflet : silhouette à l’appareil. Cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Inconnu qui n’est autre que moi. Et finalement, c’est bien comme ça. Il ferme le logiciel, termine son café. Le premier jour de boulot approche, dossiers non bouclés, réunions, mails — et le cours qui débute. Et l’heure qu’il tentera désormais de préserver pour lui seul. Il ouvre le carnet, inscrit la date. Puis : « Cour, matin, reflet sur la vitre ». Modeste, mais tellement personnel. Il pose le stylo. Pour la première fois, il envisage l’avenir autrement qu’en échéances bancaires ou deadlines. Là, il y a une toute petite place pour lui. C’est peu. Mais suffisant pour respirer. Il se ressert un café, vérifie les dates du cours. En bas du planning, il écrit : « Ne pas annuler pour le travail ». Puis il sourit : la vie chamboulera sûrement ses plans. Mais il a gagné le droit d’essayer. Et ça aussi, c’est un cadeau.