L’heure du choix difficile : Agrafena, surnommée la Comtesse, hésite entre un billet Paris-Chicago sur Skyscanner, la nostalgie d’une amitié brisée, et la crainte d’être une invitée indésirable à l’anniversaire surprise organisé par Slavik, l’ex-mari de son ancienne amie Ilona—doit-elle affronter le passé ou rester à Paris sous le regard sceptique de son mari Musique et du chien Gavroche ?

Décision difficile

Agnès Marquette, surnommée la Comtesse, était assise avec son petit chien Fifi sur les genoux et son ordinateur portable posé devant elle. Elle parcourait sur Air France les offres de vols pour Montréal.
Peut-être que je ne trouverai pas de vol abordable et tout se décidera tout seul, pensa-t-elle, sans grande conviction.

Fifi, qui avait ce don subtil de ressentir lambiance de sa maîtresse, leva sa petite tête et lui lécha la main.
Même toi tu comprends que ce ne sera pas aussi simple, murmura-t-elle avec un sourire triste.

Sylvain le mari de son ancienne amie Élise, à qui elle navait pas parlé depuis bien dix ans avait eu lidée de rassembler tous les vieux amis pour les cinquante ans de sa femme. Agnès soupçonnait fortement quil navait pas pris la peine den parler à Élise.
Dois-je y aller ? Ou rester ? Seraient-ils contents de me voir ? Ou me prendrait-on pour la serveuse ?

Maurice, le mari dAgnès, était formellement contre ce voyage :
Pourquoi tinfliger ça ? Elle na jamais été sincère. Jai fait tous les efforts, je les ai reçus chez nous avant même ton arrivée à Paris, javais à cœur de faire bonne impression, et regarde comment elle ta traitée il mettait fin à chaque tentative de discussion.

En attendant que la page se charge, Agnès promena son regard autour du salon et tomba sur une petite statue en céramique quÉlise lui avait offerte autrefois. Son cœur se serra.

Elles avaient débarqué ensemble en France à la fin des années 90. Ensemble aux cours de français, à fêter Noël et la Fête de la Musique, à emmener les enfants en colonie. Elles papotaient des heures au bord de la piscine du club, partageant lectures, films, secrets et confidences. Leur amitié semblait indestructible.

Agnès avait soigné les parents dÉlise et même Élise elle-même les rhumes, les migraines, toutes les petites misères passaient par ses mains de médecin. Puis tout sétait effondré à cause dun message mal adressé :
« Je ne peux pas maintenant, jai loreille qui bourdonne. Jécoute Élise me raconter encore sa nouvelle robe. »

Bien sûr, médire était mal, Agnès le savait. Mais cétait la vérité : Élise était obsédée par les marques de luxe. Cest cette vérité envoyée par erreur qui avait tout détruit. Voulu se confier à une amie commune, et finalement Élise lavait lu elle-même. Leur communication sétait interrompue. Et le lendemain, le répondeur glacé : « Une amie comme toi, je nen veux pas. » Fin.

Les années avaient passé. Et maintenant, ce carton dinvitation pour lanniversaire.

La nuit, les pour et les contre tournaient sans fin dans sa tête. Agnès se retournait dans le lit, soupirait, empêchant Maurice et même Fifi de dormir.

Essaie de tourner la page, râlait Maurice.

Elle avait commencé plusieurs réponses à Sylvain, puis les avait toutes effacées.

Sur lécran, un vol ParisMontréal clignotait.
« Réserver maintenant ? »

Agnès resta figée, le doigt sur la souris.

Si tu veux partir, pars, dit Maurice le matin. Mais ne compte pas sur moi pour te soutenir ou taccompagner.

Je nen demande pas tant, souffla-t-elle.

Viens pas me dire après coup que tu aurais mieux fait de rester.

Je le dirai. Ou pas. Lessentiel, cest de ne pas regretter de navoir rien tenté.

Finalement, elle est partie.

Le vol fut retardé, elle rata sa correspondance, sa robe disparut dans les méandres du bagage de lhémisphère nord. À lhôtel, on navait « pas retrouvé » sa réservation, létablissement était complet. À laccueil, le jeune homme lui tendit avec diplomatie la liste des hôtels voisins.

Merci, souffla Agnès, lasse et au bord de labandon. Tout va de travers.

Avec son café froid et la liste, elle songea soudain à Léa, son amie duniversité. Par miracle, Léa répondit aussitôt : « Viens, la maison est grande. On trouvera bien une robe. »

Le lendemain, elles étaient en route vers le country club où avait lieu la fête.
Léa la rassurait allègrement :
Tu seras une invitée, pas une ombre du passé. Redresse-toi.

La réception était somptueuse : tentes, flûtes de champagne, invitées aux visages identiques, manucurées à lexcès. Aucune trace des anciens amis dAgnès. Que des inconnus bronzés aux gestes sûrs.

Sylvain accourut, létreignit dun air contrit :
Je suis content que tu sois venue. Pardonne-moi Je voulais juste quelle te voie.

Puis, Élise est apparue. Robe de créateur, coiffure parfaite, regard glacial.

Agnès. Quelle surprise, articula-t-elle, la bouche pincée. Eh bien, amuse-toi, lança-t-elle en séloignant.

Puis, au moment du toast, Élise leva son verre de martini. Elle porta lolive à la bouche et se mit soudain à tousser violemment. Le visage empourpré, les yeux écarquillés, elle porta ses mains à la gorge.

Elle sétouffe ! Appelez une ambulance ! cria Sylvain.

Mais Agnès était déjà à ses côtés.
Dun geste sûr, calme malgré ses talons et la robe empruntée : prise Heimlich bien placée, coup sec, lolive vola et Élise, suffoquant, reprit son souffle.

Les secours arrivèrent un quart dheure plus tard. Inutile.

Merci, lâcha la reine de la soirée sans la regarder.

De rien, répondit Agnès, un sourire en coin. Je ne suis pas venue pour rien.

À laéroport du retour, elle ressentit un étrange soulagement.
Pas parce que cétait terminé.
Parce que tout était à sa place.
Cette amitié était morte depuis longtemps. Cétait son enterrement sans discours, mais avec une grande clarté.

Maurice lattendait à la sortie. Fifi manqua de sévanouir de joie.

Alors, comment ça sest passé ? demanda Maurice.

Comme ça. Mais jai fermé le livre.

Honteuse ?

Non. Peut-être elle.

Ça ta donné envie dy retourner ?

Plus du tout.

Il prit sa valise. Elle prit son bras.

Et nous sommes rentrés à la maison.

Finalement, ce voyage ma appris que parfois, essayer une dernière fois, cest surtout se libérer du poids du passé.

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L’heure du choix difficile : Agrafena, surnommée la Comtesse, hésite entre un billet Paris-Chicago sur Skyscanner, la nostalgie d’une amitié brisée, et la crainte d’être une invitée indésirable à l’anniversaire surprise organisé par Slavik, l’ex-mari de son ancienne amie Ilona—doit-elle affronter le passé ou rester à Paris sous le regard sceptique de son mari Musique et du chien Gavroche ?
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