Le grand-père, depuis la maison de repos, vient denvoyer un télégramme : « Je ne reviendrai pas, je vais vivre avec Gisèle »
La grand-mère de Marilou, Françoise Lefèvre, est restée dans sa mémoire comme une mamie douce, attentionnée et compréhensive. Le souvenir de son grand-père, elle la seulement comme une silhouette vague, marquée par lodeur âcre du tabac roulé, la sueur, et un ton de voix sec et autoritaire. Mamie en parlait très mal : il la brutalisait, la malmenait, et il la tourmentait pour un rien, presque tous les jours.
Le grand-père travaillait à la SNCF, parcourant chaque jour avec son collègue plusieurs kilomètres le long des voies ferrées, repérant les incidents, réparant ce qui pouvait lêtre, ou signalant à la brigade de maintenance lendroit exact à intervenir. Le travail était pénible, surtout parce quil fallait sy atteler parfois avant même le lever du jour, par nimporte quel temps, ce qui abîmait la santé. À cette époque, lÉtat proposait des séjours gratuits dans des établissements thermaux et des maisons de repos, mais il avait toujours refusé, jusquà présent.
Un hiver, son genou blessé s’est mis à le faire terriblement souffrir. Le médecin lui a prescrit des soins et insisté quil parte en cure. Les médecins, il en avait un peu peur, mais il les respectait énormément, alors il est parti sans broncher, emportant une lourde valise marron à poignée noire que Françoise avait préparée.
Françoise, elle, na pas boudé son plaisir : trois semaines de liberté sans son époux ! Elle a fait griller un grand saladier de graines de tournesol, est sortie sur la placette, et les a partagées avec les voisines, tout en racontant, joyeuse, sa satisfaction. Trois semaines sans fumée nauséabonde, sans reproches, sans brimades, et sans avoir sa soupe versée dans lévier, parce quil y avait soit trop, soit pas assez de persil.
Deux semaines passent, et la factrice remet à Françoise une télégramme : « Je ne reviendrai pas, je vais vivre avec Gisèle. » Elle relit la phrase plusieurs fois, nen croyant pas ses yeux, puis tombe à genoux dans la cuisine en sexclamant : « Mon Dieu, quelle merveilleuse surprise tu mas réservée ! » Elle nen revient pas de bonheur. La première chose quelle fait, cest de rassembler toutes les chemises et pantalons du grand-père, quelle devait repasser chaque jour. Elle met par-dessus ses papiers, fait de petits ballots et transporte le tout dans le grenier pour que pas même son odeur ne reste à la maison.
Quand la cure du grand-père se termine, il rentre, règle les dernières formalités pour son transfert à la gare, se désinscrit de la maison, prend ses affaires et son livret dépargne, et part pour de bon, sans dire un mot dexplication. De toute façon, elle nen attendait pas, craignant même quil ne change davis et reste finalement.
Avec sa fille, un dimanche, elles partent acheter du papier peint grand-père navait jamais voulu de papier peint, alors les murs étaient simplement blanchis à la chaux. Elles achètent aussi du tissu pour de longues tentures. Françoise sort sa machine à coudre, et, en chantonnant, confectionne ces longues tentures dont elle rêvait depuis si longtemps, mais que grand-père refusait, préférant les courts rideaux sur une ficelle, qui ne couvraient quun coin de fenêtre. Elle les appelait ironiquement « serpillières ».
Au jardin, elle arrache à la bêche les plants de tabac que le grand-père faisait pousser, et sème à la place de jeunes fraisiers. Tout aussi impitoyablement, elle déterre presque tous les pieds de framboisiers la seule baie que grand-père acceptait, en confiture ou nature ; il naimait ni les cerises, ni les prunes, ni les fraises, et nautorisait pas quon en plante. Dans la maison, Françoise jette toutes les vieilles assiettes ébréchées et sort le service en porcelaine offert par ses collègues pour en profiter au quotidien.
La vieille toile cirée blanche, usée jusquà en perdre ses motifs, finit elle aussi à la poubelle. Elle éteint enfin la veilleuse du gaz désormais, plus besoin déconomiser les allumettes ! Jusque-là, la flamme bleue brûlait en continu sur la cuisinière, pendant des années. Près de lévier, elle pose un savon parfumé à la fraise des bois ; grand-père interdisait de se laver les mains avec du savon, disant quun simple rinçage à leau suffisait, le savon cétait pour le bain hebdomadaire.
Peu à peu, Françoise reprend des couleurs, même ses rides semblent sestomper. Les amis reviennent à la maison, les voisines passent demander un conseil jardinage. Elle-même se surprend à rendre visite, à offrir de bons gâteaux bien dorés aux champignons des bois.
Ses cheveux même repoussent plus sombres à la racine, comme si elle rajeunissait de dix ans. Évidemment, quelques veufs du quartier tentent leur chance, mais là, Françoise se montre intraitable : vivre à deux, plus jamais ! Elle traversera le reste de ses jours entourée de ses enfants et petits-enfants, savourant chaque instant de sa liberté retrouvée.
