Katya fut tirée du sommeil par les pleurs de sa petite Sofia. Encore une nuit blanche à cause des dents qui percent… et de ces cauchemars qui la hantent. Huit mois déjà qu’André est parti, mais il lui apparaît toujours en rêve. — Patience, ma chérie, murmura-t-elle en serrant la fillette contre elle. On va s’en sortir. Katya doit tout affronter seule. Son beau-père s’est noyé dans l’alcool après la mort de son fils, sa mère vit loin, malade, à la campagne, et les amies ont repris leur vie, laissant Katya à ses combats. Ce matin-là, pour la première fois, elle osa s’aventurer jusqu’à la Seine avec Sofia. Novembre était doux, la lumière dorée filtrait à travers les branches nues. — Regarde, ma poussinette, comme les mésanges volent ! fit Katya en montrant du doigt les oiseaux. C’est là qu’elle le vit. Ce gros chien roux, tout ébouriffé, se tenait à l’écart du sentier et les observait avec de grands yeux jaunes, sans menace mais avec une étrange insistance. — D’où il sort, ce chien errant ? grogna Katya en serrant la poussette contre elle. Le chien ne bougea pas, se contentant de veiller sur elles. Le lendemain, il était encore là. Le surlendemain aussi, les suivant sans jamais les quitter de loin. — Mais ce n’est pas possible ! s’exclama Katya quand sa voisine, la vieille Mme Dupuis, la héla. — Dis donc, Katya, tu as recueilli ce chien ? — Même pas, il s’est attaché comme ça, d’un coup ! Mme Dupuis secoua la tête : — On dirait qu’il veille sur vous, ce chien-là. Regarde comme il fait le guet. En effet, il semblait protéger la petite famille : grognant quand un voisin ivre s’approchait trop près, chassant les corneilles effrayant Sofia. Peu à peu, Katya s’habitua à ce silencieux compagnon — et lui donna un nom : Rouky. — Tu veux du pain ? tenta-t-elle un jour en tendant une croûte. Rouky accepta le morceau, mais alla le déposer doucement sur le bas-côté sans même le manger. — Quel orgueilleux, murmura-t-elle en souriant. Jusqu’au jour où tout bascula. Un après-midi de décembre froid et pluvieux, Katya revenait précipitamment du médecin : Sofia toussait. — On est bientôt à la maison, ma colombe, répétait-elle en tachant de la rassurer. Soudain, Rouky, qui marchait derrière, surgit devant elles. Un bruit de ferraille retentit au-dessus. Katya leva les yeux et sentit son cœur s’arrêter : une barre de métal dégringolait droit sur la poussette. Rouky bondit, repoussa la poussette de tout son poids. Le tuyau s’écrasa derrière elle, frôlant la croupe du chien. — Mon Dieu ! balbutia Katya, vérifiant que Sofia n’était pas blessée, la tenant tremblante dans ses bras. — Rouky, mon pauvre ami… Le chien boitait. Chez le vétérinaire, où Katya traîna Rouky presque de force, le vieux praticien examina longuement le chien : — Je le reconnais ! s’exclama-t-il soudain. C’est Ouragan, chien de service d’une société de gardiennage. Son maître — un chasseur du coin — a disparu en forêt un an et demi plus tôt. Depuis, le chien ne se laisse approcher de personne. Katya devint pâle comme un linge : — Disparu en forêt ? Il y a un an et demi ? — Oui, c’est une triste histoire. Il était jeune, venait d’avoir une épouse enceinte… Katya s’assit, l’esprit en ébullition. Son mari lui avait souvent parlé d’un chien, son chien de travail, élevé et dressé avec amour. Elle ne l’avait jamais vu… Était-ce possible ? — André… murmura-t-elle, bouleversée. C’est de lui qu’il s’agit ? Le vétérinaire, abasourdi, regarda tour à tour Katya et le chien. — Attendez… Vous êtes sa femme ? Rouky — ou plutôt Ouragan — posa sa tête sur les genoux de Katya et gémit doucement. Pour la première fois. Ils rentrèrent à la maison à trois : Katya, Sofia, et leur fidèle Ouragan. — Tu nous as retrouvées, tu veilles sur nous, l’encouragea Katya le soir en caressant sa tête massive. C’est André qui t’a envoyé, pas vrai ? Ouragan poussa un soupir profond, sans quitter du regard le berceau de Sofia. Les semaines passèrent. Sofia fit ses premiers pas en s’agrippant à la fourrure d’Ouragan. Elle apprit à parler : ses tout premiers mots furent « maman » et « Ougan » (elle n’arrivait pas à dire le « r »). Katya reprit le travail, rassurée : elle savait qu’avec Ouragan, sa fille était sous la meilleure des gardes. Dans le quartier, on murmurait : « Tu as vu, chez Katya ? Ce n’est pas un chien, c’est un ange gardien ! Il veille sur la petite comme sur un trésor ! » Mais Katya, elle, savait que c’était plus fort encore : Ouragan accomplissait la toute dernière mission de son maître — veiller sur sa famille. À chaque office du souvenir, elles allaient à l’église. Sofia déposait un cierge pour son papa. Et Katya murmurait : — Ne t’inquiète pas, mon amour. Nous sommes protégées. Protégées par le plus loyal des gardiens. Et quelque part, là-haut, André souriait en voyant, depuis son ciel, sa femme, sa fille, et leur ami fidèle qui jamais ne les quitterait.

Camille se réveilla en sursaut, tirée du sommeil par des pleurs denfant. La petite Adélaïde navait pas fermé lœil de la nuit une nouvelle dent poussait, la pauvre. Et puis, il y avait ces cauchemars… Huit mois déjà que Julien nétait plus là, et chaque nuit, il venait la hanter dans ses rêves.
Tiens bon, mon trésor, murmura-t-elle en serrant sa fille contre elle. On va sen sortir, toutes les deux.
Se débrouiller, elle navait pas le choix. Son beau-père, détruit par la disparition de son fils, avait sombré dans lalcool et il était devenu inaccessible. Sa propre mère, malade, vivait loin, dans un village du Lot, et ne pouvait pas laider. Les amies, dabord présentes, sétaient petit à petit éclipsées, chacune absorbée par sa propre vie.
Ce matin-là, pour la première fois, Camille se décida à sortir se promener au bord de la Seine avec sa fille. Novembre offrait encore une douceur inattendue et le soleil filtrait à travers les branches nues.
Regarde, Adélaïde, comme les moineaux volent vite ! fit-elle en désignant les oiseaux à la fillette.
Cest là quelle laperçut pour la première fois. Un chien à la fourrure fauve, ébouriffé, se tenait à lécart, les fixant dun regard intense. Pas de menace dans cette attitude, mais une sorte de veille, presque inquiète.
Eh bien, voilà un chien errant, marmonna Camille en tenant la poussette plus près delle.
Mais le chien ne bougea pas. Il se contentait de les observer, ses yeux ambrés grands ouverts.
Le lendemain, il revint. Et le surlendemain aussi. Il les suivait, toujours à une vingtaine de pas, jamais trop près, mais jamais trop loin non plus.
Ce nest pas possible, sexclama Camille alors que la voisine, Madame Pommier, linterpellait au portail.
Dis-moi, Camille, tu as recueilli ce chien ?
Mais non ! Je ne lai jamais vu avant ! Il sest simplement attaché à moi sans raison.
Madame Pommier secoua la tête, un petit sourire aux lèvres :
À mon avis, il vous garde. Tu as vu comme il surveille tout autour ?
Et cétait vrai le chien semblait monter la garde en silence. Une fois, quand un voisin passablement éméché sétait approché trop près de la poussette, le chien avait grogné, le regardant fixement. Une autre fois, lorsquun vol de corneilles effraya la petite, il les fit fuir aussitôt.
Bientôt, Camille shabitua à la présence muette de ce drôle de compagnon. Elle lui donna un nom : Biscotte, à cause de sa couleur dorée.
Tu veux du pain ? proposa-t-elle un jour en lui tendant un croûton.
Biscotte accepta la gourmandise du bout des dents, puis alla la poser plus loin sur lherbe, sans la manger.
Sacré caractère, murmura Camille en souriant tristement.
Ce fut alors que tout bascula.
Un matin de décembre, froid et humide, la neige et la pluie se mêlaient au-dessus de Paris. Camille pressait le pas, quittant le cabinet du pédiatre avec Adélaïde enrhumée blottie contre elle.
Courage, mon poussin, on arrive bientôt à la maison, la rassura-t-elle.
Soudain, Biscotte, qui trottinait habituellement derrière, bondit devant elle. Dans le même instant, un crissement lugubre retentit. Camille leva la tête, saisie deffroi : une lourde gouttière rouillée, arrachée par le vent, tombait tout droit sur la poussette.
Biscotte réagit en une fraction de seconde : il se précipita, heurta la poussette de tout son poids, la projetant hors de danger. Le métal sabattit sur lui, le frappant durement sur le dos.
Mon Dieu ! bredouilla Camille, les mains tremblantes en vérifiant si sa fille était indemne. Adélaïde, tétanisée par le bruit, ne pleurait même pas. Biscotte, mon brave, où es-tu ?
Le chien boitait.
À la clinique vétérinaire du quartier, où Camille dut presque traîner le chien malgré sa résistance, un vieux vétérinaire lexamina longuement.
Voyons… je le reconnais, lui. Cest Bayard, un ancien chien de sécurité. Il appartenait à un garde-chasse qui a disparu dans la forêt domaniale il y a près de deux ans. Depuis, il napproche plus personne.
Le visage de Camille seffaça :
Disparu, il y a deux ans ?
Oui tranché le vétérinaire. Tragique histoire. Ce jeune homme venait dapprendre quil allait être père.
Camille chancela et tomba sur une chaise. Elle se souvenait des récits de Julien il lui parlait souvent de ce chien exceptionnel quil avait entraîné au travail. Mais ils ne sétaient jamais croisés, le hasard en avait décidé ainsi. Était-ce possible ?
Julien, murmura-t-elle, la gorge serrée, Cétait mon mari.
Le vétérinaire la regarda, médusé, puis tourna les yeux vers le chien.
Mais alors, cest vous… cest pour vous quil est resté ici…
Bayard, lancien Biscotte, posa alors sa tête abîmée sur les genoux de Camille et poussa un profond gémissement. Pour la première fois depuis son arrivée.
Le soir, ils revinrent à la maison tous les trois : Camille, Adélaïde et Bayard.
Tu nous as retrouvées, mon ami, murmurait Camille en caressant sa large tête. Cest Julien qui ta envoyé, nest-ce pas ?
Bayard soupira longuement, les yeux fixés sur le lit où dormait paisiblement Adélaïde.
Le temps passa. Adélaïde fit ses premiers pas en sappuyant sur la douce toison dorée de Bayard. Elle apprit à parler, balbutiant dabord « maman », puis « Bayat » le « r » saccrochait encore. Camille, rassurée par la présence fidèle du chien, reprit son poste à la mairie de quartier. Son cœur était apaisé, elle savait sa fille en sécurité.
Dans le voisinage, on murmurait : « Vous avez vu le chien de Camille ? Il ne lâche pas la petite dune semelle ! »
Mais seule Camille connaissait la vérité : Bayard ne veillait pas sur la fillette comme sur un trésor, mais comme sur sa propre famille. Il accomplissait encore le dernier vœu de son maître : protéger ce qui comptait le plus.
Aux messes du souvenir, lorsque les cloches résonnaient à Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts, Camille et Adélaïde allumaient une bougie pour Julien.
Ne tinquiète pas, mon amour, glissait doucement Camille, la main sur la tête de Bayard. Nous sommes protégées. Protégées par celui qui veille sur nous mieux que quiconque.
Et parfois, quelque part dans lazur de Paris, Julien devait sourire en regardant celles quil aimait et lami fidèle qui ne les avait jamais quittées.

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Katya fut tirée du sommeil par les pleurs de sa petite Sofia. Encore une nuit blanche à cause des dents qui percent… et de ces cauchemars qui la hantent. Huit mois déjà qu’André est parti, mais il lui apparaît toujours en rêve. — Patience, ma chérie, murmura-t-elle en serrant la fillette contre elle. On va s’en sortir. Katya doit tout affronter seule. Son beau-père s’est noyé dans l’alcool après la mort de son fils, sa mère vit loin, malade, à la campagne, et les amies ont repris leur vie, laissant Katya à ses combats. Ce matin-là, pour la première fois, elle osa s’aventurer jusqu’à la Seine avec Sofia. Novembre était doux, la lumière dorée filtrait à travers les branches nues. — Regarde, ma poussinette, comme les mésanges volent ! fit Katya en montrant du doigt les oiseaux. C’est là qu’elle le vit. Ce gros chien roux, tout ébouriffé, se tenait à l’écart du sentier et les observait avec de grands yeux jaunes, sans menace mais avec une étrange insistance. — D’où il sort, ce chien errant ? grogna Katya en serrant la poussette contre elle. Le chien ne bougea pas, se contentant de veiller sur elles. Le lendemain, il était encore là. Le surlendemain aussi, les suivant sans jamais les quitter de loin. — Mais ce n’est pas possible ! s’exclama Katya quand sa voisine, la vieille Mme Dupuis, la héla. — Dis donc, Katya, tu as recueilli ce chien ? — Même pas, il s’est attaché comme ça, d’un coup ! Mme Dupuis secoua la tête : — On dirait qu’il veille sur vous, ce chien-là. Regarde comme il fait le guet. En effet, il semblait protéger la petite famille : grognant quand un voisin ivre s’approchait trop près, chassant les corneilles effrayant Sofia. Peu à peu, Katya s’habitua à ce silencieux compagnon — et lui donna un nom : Rouky. — Tu veux du pain ? tenta-t-elle un jour en tendant une croûte. Rouky accepta le morceau, mais alla le déposer doucement sur le bas-côté sans même le manger. — Quel orgueilleux, murmura-t-elle en souriant. Jusqu’au jour où tout bascula. Un après-midi de décembre froid et pluvieux, Katya revenait précipitamment du médecin : Sofia toussait. — On est bientôt à la maison, ma colombe, répétait-elle en tachant de la rassurer. Soudain, Rouky, qui marchait derrière, surgit devant elles. Un bruit de ferraille retentit au-dessus. Katya leva les yeux et sentit son cœur s’arrêter : une barre de métal dégringolait droit sur la poussette. Rouky bondit, repoussa la poussette de tout son poids. Le tuyau s’écrasa derrière elle, frôlant la croupe du chien. — Mon Dieu ! balbutia Katya, vérifiant que Sofia n’était pas blessée, la tenant tremblante dans ses bras. — Rouky, mon pauvre ami… Le chien boitait. Chez le vétérinaire, où Katya traîna Rouky presque de force, le vieux praticien examina longuement le chien : — Je le reconnais ! s’exclama-t-il soudain. C’est Ouragan, chien de service d’une société de gardiennage. Son maître — un chasseur du coin — a disparu en forêt un an et demi plus tôt. Depuis, le chien ne se laisse approcher de personne. Katya devint pâle comme un linge : — Disparu en forêt ? Il y a un an et demi ? — Oui, c’est une triste histoire. Il était jeune, venait d’avoir une épouse enceinte… Katya s’assit, l’esprit en ébullition. Son mari lui avait souvent parlé d’un chien, son chien de travail, élevé et dressé avec amour. Elle ne l’avait jamais vu… Était-ce possible ? — André… murmura-t-elle, bouleversée. C’est de lui qu’il s’agit ? Le vétérinaire, abasourdi, regarda tour à tour Katya et le chien. — Attendez… Vous êtes sa femme ? Rouky — ou plutôt Ouragan — posa sa tête sur les genoux de Katya et gémit doucement. Pour la première fois. Ils rentrèrent à la maison à trois : Katya, Sofia, et leur fidèle Ouragan. — Tu nous as retrouvées, tu veilles sur nous, l’encouragea Katya le soir en caressant sa tête massive. C’est André qui t’a envoyé, pas vrai ? Ouragan poussa un soupir profond, sans quitter du regard le berceau de Sofia. Les semaines passèrent. Sofia fit ses premiers pas en s’agrippant à la fourrure d’Ouragan. Elle apprit à parler : ses tout premiers mots furent « maman » et « Ougan » (elle n’arrivait pas à dire le « r »). Katya reprit le travail, rassurée : elle savait qu’avec Ouragan, sa fille était sous la meilleure des gardes. Dans le quartier, on murmurait : « Tu as vu, chez Katya ? Ce n’est pas un chien, c’est un ange gardien ! Il veille sur la petite comme sur un trésor ! » Mais Katya, elle, savait que c’était plus fort encore : Ouragan accomplissait la toute dernière mission de son maître — veiller sur sa famille. À chaque office du souvenir, elles allaient à l’église. Sofia déposait un cierge pour son papa. Et Katya murmurait : — Ne t’inquiète pas, mon amour. Nous sommes protégées. Protégées par le plus loyal des gardiens. Et quelque part, là-haut, André souriait en voyant, depuis son ciel, sa femme, sa fille, et leur ami fidèle qui jamais ne les quitterait.
Son mari part souhaiter la bonne année à son ex-femme au douzième coup de minuit… et retrouve toutes ses affaires sur le palier