BELLE-MAMAN — Annie, ma fille ! — s’exclama Madame Marie, les mains jointes d’inquiétude en regardant par la fenêtre. — Mais qu’est-ce que tu fais debout si tôt ? Le soleil n’a même pas fini sa nuit ! Anne, emmitouflée dans un vieux foulard, piétinait devant la grille du jardin. Dehors, un octobre pluvieux enveloppait le village dans un brouillard matinal, dense et laiteux comme une rivière de lait. — Je me suis dit… c’est le moment parfait pour arracher les patates, Marie. — Oh, ma petite chérie ! — s’empressa la belle-mère de saisir sa veste. — Attends-moi, j’arrive, à deux c’est plus facile. C’était il y a trois ans, la première fois qu’Anne franchissait le seuil de la maison de Marie en tant que bru. Avant ça… c’était une toute autre vie pour elle…

Élodie, ma fille ! sexclama Françoise Dupuis en écartant le rideau pour jeter un coup d’œil par la fenêtre. Mais quest-ce que tu fais là si tôt ? Le soleil ne sest même pas encore levé !

Élodie, emmitouflée dans un vieux châle de laine, se balançait dun pied sur lautre à la grille du jardinet. Dehors, cétait un matin doctobre humide, la brume sétendait sur la campagne bretonne comme du lait renversé sur la terre transie.

Je me suis dit… que ce serait mieux de sy prendre à laube, Françoise. Cest le bon moment pour récolter les pommes de terre.

Oh, ma douce enfant ! La belle-mère attrapa à la hâte sa veste matelassée et se pressa vers la porte. Attends-moi, je viens taider. À deux, ça ira plus vite.

Cétait déjà il y a trois ans, depuis quÉlodie avait franchi le seuil de la maison Dupuis comme jeune bru. Avant cela… Sa vie était tout autre.

Élodie avait grandi orpheline sa mère était morte en couches, son père avait disparu dans les forêts, elle navait pas même cinq ans. Elle avait été élevée par le village : les uns lui rapportaient des pommes de terre, dautres du lait, et la vieille Yvonne, paix à son âme, lavait prise chez elle quelque temps. Mais la pauvre vieille navait pas tenu plus de trois hivers, et Élodie sétait retrouvée baladée de foyer en foyer.

Elle était devenue une magnifique jeune fille la tresse châtain jusquà la taille, des yeux bleu ardoise, mais dun naturel doux, réservé. Elle parlait peu, le regard souvent baissé, et un sourire à peine entrouvert, comme un éclat de soleil entre les nuages. Douée de ses mains, rien ne lui résistait, cest pourquoi tout le village avait fini par la respecter.

Élodie ! lavait appelée un jour Luc, le fils de Françoise. Attends une minute !

Elle sétait retournée, pressant sur sa poitrine une gerbe dherbe fraîchement tondue. Luc lobservait, adossé contre la barrière, large sourire aux lèvres. Grand, brun, les yeux vifs pleins de malice.

Quest-ce quil y a, Luc ? murmura Élodie, rougissante.

Je me disais… Il sapprocha, odeur de tabac et de foin dans le sillage. Il ne serait pas temps de se marier, nous deux ? Tu ne vas pas rester jeune fille toute ta vie !

Elle reçut ses mots en plein cœur, pétrifiée, ne trouvant rien à répondre. Il insista, toujours avec sa bonhomie :

Je suis sérieux, tu sais. Ma mère te trouve parfaite, elle narrête pas de parler de tes qualités. Et puis moi, tu mas conquis. Alors, tu acceptes ?

Élodie triturait nervieusement lherbe, la tête envahie de pensées : « À quoi bon repousser ? Jaurai bientôt vingt ans, il est temps de penser à la famille. Et Luc… cest un bon garçon, travailleur, et sa mère, Françoise, est un cœur »

Jaccepte, souffla-t-elle finalement, sans le regarder.

On célébra leur mariage à la Saint-Martin, après les moissons. Simple, mais joyeux. Françoise se surpassa elle fit cuire des tartes, des galettes, prépara du pâté breton, il y eut même du chouchen. Tout le village sinvita.

Ma fille ! murmura Françoise en serrant Élodie dans ses bras après la messe. Tu es ma famille, désormais. On va vivre en harmonie !

Au début, cest exactement ce qui advint. Élodie se coupait en quatre pour contenter et son mari, et sa belle-mère elle se levait avant le coq, gérait la ferme, mitonnait des plats délicieux. Françoise chantait ses louanges à tout le canton, vantant sa bru en or.

Et puis tout bascula.

Le premier incident eut lieu la veille du Nouvel An. Luc rentra éméché, empestant lalcool. Élodie pétrissait la pâte pour faire plaisir à la famille avec quelques brioches.

Quest-ce que tu fais là comme une maîtresse de maison ? gronda-t-il, titubant, les yeux rougis. Tu demandes la permission peut-être ?

Luc, cest la fête demain tenta-t-elle dexpliquer, désemparée.

Une fête ? Dun geste rageur, il frappa la table du poing, la farine séparpilla comme une nuée blanche. Et mon avis, tu ten moques ?

La première gifle la cueillit sans avertissement, brûlante. Élodie neut pas le temps de reculer. Tout devint flou, le goût du sang emplissant sa bouche.

Luc murmura-t-elle, la joue en feu, pourquoi ?

Mais il était déjà sorti, chancelant. Élodie demeura figée dans la cuisine enneigée de farine, les larmes traçant leurs sillons sur ses joues.

Dès ce jour, tout seffondra. Luc devint imprévisible tantôt doux comme un enfant, tantôt brutal, surtout quand il buvait. Et il buvait de plus en plus souvent.

Au début, Françoise fermait les yeux ou ne voulait pas voir. Élodie, elle, gardait tout pour elle, espérant un miracle. Elle masquait ses bleus sous les manches longues, rassurait le voisinage : « Tout va bien, chez nous »

Mais une mère finit toujours par sentir la vérité. Un soir, Françoise perçut un vacarme dans la maison suivi de sanglots étouffés.

Sale traînée ! hurlait la voix ivre de Luc. Je vais t’apprendre à parler à ton mari !

Quelque chose se déchira dans le cœur de la vieille femme. Elle eut un éclair du passé : elle-même, toute jeune, cramponnée à un mur, et son défunt mari brandissant le poing Non, jamais.

Elle attrapa une baguette de noisetier quelle utilisait dhabitude pour guider les vaches et fonça dans la salle. Ce quelle vit lui glaça le sang : Élodie recroquevillée dans un coin, se protégeant la tête, tandis que Luc, son propre fils, sapprêtait à labattre dun tabouret.

Halte-là ! tonna la voix de Françoise, grondant comme un orage.

Luc se retourna, reculant, terrorisé devant léclat de furie maternelle.

Mais maman ? balbutia-t-il.

Je vais tapprendre ! La baguette siffla dans lair. Lever la main sur une femme, misérable !

Un coup. Puis un autre. Et encore.

Maman ! Arrête ! Luc esquiva, suppliant, mais la baguette le frappait encore.

Pour Élodie ! Un coup. Pour toutes les femmes battues ! Encore. Pour que tu comprennes la honte de frapper un faible !

Elle frappait en sanglotant, submergée par la douleur. Son fils comment avait-elle pu en arriver là ?

Va-ten ! finit-elle par ordonner, à bout de force, que je ne te revoie pas ici avant que tu sois sobre ! Et si jamais tu ten prends encore à elle Je te jure devant Dieu, je te tue !

Luc sortit, titubant, la porte claqua derrière lui.

Françoise sagenouilla auprès dÉlodie, qui sanglotait, recroquevillée.

Ma chérie La vieille femme la prit contre elle. Depuis quand cela dure-t-il ?

Depuis lhiver gémit Élodie. Jespérais que ça passerait

Allons, ma petite murmura Françoise en la serrant plus fort. Pourquoi nas-tu rien dit ? Pourquoi je nai rien vu ?

Elles restèrent là jusquà laube, bras dessus bras dessous, solidaires dans la douleur. Élodie vida son cœur, pleura des heures, et Françoise la couva de caresses, lui murmurant :

Ne ten fais plus, maintenant. Je ne laisserai personne tabîmer.

Et elle tint promesse.

Luc revint deux jours plus tard, penaud, éteint. Mais cest sa mère qui lattendait, froide :

Ecoute-moi bien, Luc, trancha-t-elle. Soit tu arrêtes de boire pour de bon, soit tu prends tes affaires et tu dégages. Je ne laisserai plus jamais Élodie souffrir à cause de toi.

Luc tint bon un mois sobre, travailleur, rentrant à lheure. Élodie reprenait doucement espoir. Mais le malheur sinsinue toujours… Un colporteur passa au village avec son eau-de-vie, et tout recommença.

Cette fois, Françoise nattendit pas. Dès les premiers cris ivres, elle le mit dehors dun geste. Luc partit avec un baluchon, sinstalla chez un compagnon à la dérive.

Une semaine plus tard, la nouvelle tomba : il avait été retrouvé mort asphyxié accidentellement, fourneau mal fermé.

En apprenant la nouvelle, Françoise pâlit, seffondra sur un banc. Élodie la rejoignit, lentoura de ses bras.

Maman !… Maman, sanglota-t-elle, pour la première fois, elle lappela maman.

La vieille femme tressaillit, regarda Élodie longuement et pleura toutes les larmes de son cœur :

Je nai pas su protéger… Mon fils…

Ce nest pas votre faute, murmurait Élodie en la berçant. Vous avez fait ce quil fallait Cétait son destin

Les funérailles de Luc rassemblèrent tout le village. Françoise demeurait digne, mais la bouche blanche, des rides nouvelles marquant son visage. Élodie ne la quittait pas.

La vie reprit son cours. Élodie demeura auprès de Françoise jamais la vieille dame nenvisagea de la laisser partir.

Tu es ma fille, maintenant, répétait-elle. Où irais-tu ?

Le temps apaisa la blessure. Françoise, observant la jeunesse dÉlodie, songea de plus en plus quil serait injuste de la laisser veuve pour léternité.

Dans une ferme voisine vivait Stéphane. Bon travailleur, sa femme était morte de maladie cinq ans plus tôt, il élevait seul deux enfants en bas âge. Il gérait sa maisonnée dune main ferme, et regardait Élodie chaque fois quelle passait.

Un soir de janvier, Françoise souffla, complice, devant une tasse de thé :

Tu sais, je crois que Stéphane nest pas insensible à ton charme, ma fille.

Élodie rougit :

Maman, voyons

Quoi ? rit Françoise. Cest un homme bien. Les petits ont besoin dune mère.

Non, objecta-t-elle, je ne peux pas Et vous, maman ?

Moi ? sourit la vieille. Je viendrai moccuper de vos enfants, voilà tout.

Élodie ne répondit pas, mais les mots restèrent gravés. Un mois après, Stéphane vint demander sa main.

Son remariage se fit discrètement, sans festivités. Mais ce fut le bonheur comme jamais auparavant. Stéphane adulait sa femme, les enfants lappelèrent maman dès le premier mois, et bientôt, une fillette vint au monde prénommée Françoise, en hommage à la chère grand-mère.

Françoise, elle, trouva naturellement sa place dans la nouvelle famille. Élodie lui rendait visite chaque jour, avec une tarte ou un sourire. Plus les années passaient, plus leur lien se renforçait.

Quand Françoise tomba malade, lasse dâge, Élodie la prit sous son toit, la veilla et la soigna comme sa propre mère, veillant à chaque nuit, chaque souffle.

Merci, ma fille, chuchota Françoise dans ses derniers jours. Tu es le cadeau du ciel la fille que je navais jamais eue

En pleurant, Élodie embrassait ses mains ridées :

Cest moi qui dois vous remercier Vous mavez sauvée Vous mavez aimée comme une mère

On enterra Françoise aux côtés de son fils. Chaque dimanche, Élodie venait fleurir leur tombe, murmurait quelques mots, parlait à lâme de sa belle-mère. Et elle répétait à ses enfants :

Noubliez jamais, mes chéris : la vraie famille, ce nest pas toujours celle du sang. Françoise nétait que ma belle-mère mais elle a été plus proche que nimporte quelle mère. La bonté et lamour, voilà ce qui fait la parenté

Encore aujourdhui, dans ce petit village breton, on se rappelle leur histoire. Surtout lorsquon entend des disputes entre une belle-mère et sa bru, quelquun dit toujours :

Eh bien, regardez donc Françoise et Élodie

Et tout le monde hoche la tête. Parce que rien nest plus fort que lamour dune mère, même choisie. Le cœur, lui, sait à qui il veut donner son amour.

Оцените статью
BELLE-MAMAN — Annie, ma fille ! — s’exclama Madame Marie, les mains jointes d’inquiétude en regardant par la fenêtre. — Mais qu’est-ce que tu fais debout si tôt ? Le soleil n’a même pas fini sa nuit ! Anne, emmitouflée dans un vieux foulard, piétinait devant la grille du jardin. Dehors, un octobre pluvieux enveloppait le village dans un brouillard matinal, dense et laiteux comme une rivière de lait. — Je me suis dit… c’est le moment parfait pour arracher les patates, Marie. — Oh, ma petite chérie ! — s’empressa la belle-mère de saisir sa veste. — Attends-moi, j’arrive, à deux c’est plus facile. C’était il y a trois ans, la première fois qu’Anne franchissait le seuil de la maison de Marie en tant que bru. Avant ça… c’était une toute autre vie pour elle…
Donne-moi, s’il te plaît, une vraie raison – Bonne journée, – Denis se pencha et effleura sa joue de ses lèvres. Anastasie acquiesça machinalement. Sa joue resta froide et sèche – sans chaleur, sans agacement. Juste la peau, juste un contact. La porte se referma, et l’appartement fut envahi par le silence. Elle demeura dans le couloir une dizaine de secondes, à s’écouter. À quel moment c’était arrivé ? Quand tout avait décroché, s’était éteint ? Anastasie se souvenait d’avoir pleuré, deux ans plus tôt, dans la salle de bains, parce que Denis avait oublié leur anniversaire de mariage. D’avoir tremblé de rage, un an auparavant, parce qu’il n’était pas allé chercher Vasilisa à la maternelle. D’avoir tenté, six mois plus tôt, de parler, d’expliquer, de demander. Maintenant – vide. Propre et lisse, comme un champ brûlé. Anastasie alla dans la cuisine, se servit un café, s’installa à table. Vingt-neuf ans. Sept ans de mariage. Et voilà qu’elle se retrouvait seule dans un appartement silencieux, devant une tasse qui refroidissait, à réaliser qu’elle avait cessé d’aimer son mari sans même noter à quel moment c’était arrivé. Denis continuait à vivre selon le même schéma. Il promettait d’aller chercher leur fille à l’école – il oubliait. Il assurait qu’il réparerait le robinet de la salle de bains – trois mois plus tard, il fuyait toujours. Il jurait qu’ils iraient au zoo le week-end – mais le samedi, il avait des urgences entre amis, et le dimanche, il restait affalé sur le canapé. Vasilisa n’attendait même plus que son père joue avec elle. À cinq ans, elle avait appris : maman – c’est du solide. Papa – c’est juste quelqu’un qui apparaît de temps en temps pour regarder la télé. Anastasie ne criait plus, ne fondait plus sur l’oreiller. Elle ne construisait plus de plans pour améliorer la situation. Elle avait rayé Denis de l’équation. La voiture à passer au contrôle ? Elle s’en occupait. La serrure du balcon cassée ? Elle appelait le serrurier. Vasilisa avait besoin d’un costume de flocon pour la fête à l’école ? Anastasie le cousait la nuit, pendant que son mari ronflait dans la pièce à côté. La famille était devenue une étrange construction de deux adultes en vies parallèles sous le même toit. Une nuit, Denis la chercha dans le lit. Anastasie s’écarta doucement, invoqua des maux de tête, puis la fatigue, puis des bobos inventés. Elle bâtit progressivement entre leurs corps un mur qui grandissait à chaque refus. « Qu’il se trouve quelqu’un d’autre, pensa-t-elle froidement. Qu’il me donne une vraie raison. Une raison claire, que mes parents et ma belle-mère acceptent, que je n’aurai pas à expliquer. » Comment justifier à sa mère qu’elle quittait son mari « juste parce qu’il est… rien » ? Il ne boit pas, ne la frappe pas, ramène l’argent à la maison. Bon, il n’aide pas aux tâches – comme tous les hommes. Bon, il s’occupe peu de leur enfant – les hommes ne savent pas s’y prendre avec les petits, apparemment. Anastasie ouvrit un compte personnel et mit de côté une partie de son salaire. Elle s’inscrivit à la salle de sport – pas pour lui, pour elle. Pour cette nouvelle vie à l’horizon d’un divorce inévitable. Le soir, lorsque Vasilisa dormait, Anastasie enfila ses écouteurs et écoutait des podcasts en anglais. Phrases de conversation, correspondance professionnelle. Sa boîte travaillait avec l’international, la langue ouvrirait d’autres portes. Les cours de formation prenaient deux soirées par semaine. Denis râlait qu’il devait garder Vasilisa, même si « garder » signifiait mettre un dessin animé et scroller sur son téléphone. Les week-ends, Anastasie sortait avec sa fille. Parcs, terrains de jeux, cafés à milkshake, ciné pour les dessins animés. Vasilisa s’était habituée : c’était leur moment à toutes les deux. Papa, lui, vivait quelque part à la marge. « Elle ne remarquera même pas, se convainquait Anastasie. Quand on divorcera, pour elle, rien ne changera. » La pensée était confortable. Anastasie s’y accrochait. Mais quelque chose changea. D’abord imperceptible. Un soir, Denis proposa de coucher Vasilisa. Ensuite, d’aller la chercher à la maternelle. Après, il prépara le dîner – pourtant simple, des pâtes au fromage, mais sans qu’on lui demande. Anastasie l’observait, méfiante. Qu’est-ce qui lui prend ? Trop de remords ? Petit coup de folie passager ? Une faute à se faire pardonner ? Mais les jours passaient, Denis ne reprenait pas ses vieilles habitudes. Il se levait tôt pour conduire sa fille. Il répara le robinet. Inscrivit Vasilisa à la piscine, l’y emmenait chaque samedi. – Papa, papa, regarde, je sais nager ! – Vasilisa courait partout, imitant la sirène. Denis l’attrapait, la lançait vers le plafond, et sa fille riait, vrai et fort. Anastasie, de la cuisine, ne reconnaissait plus son mari. – Je peux la garder dimanche, lança Denis un soir. Tu as bien un rendez-vous entre copines ? Anastasie hocha la tête. Il n’y avait aucun rendez-vous, elle voulait juste lire seule au café. Mais comment savait-il pour les copines ? Écoutait-il ses conversations ? Les semaines devinrent un mois. Deux. Denis continuait, ne lâchait rien, ne redevenait pas indifférent. – J’ai réservé une table dans l’italien que tu aimes, annonça-t-il un jour. Vendredi soir. Ma mère gardera Vasilisa. Anastasie releva les yeux. – Pourquoi ? – Pour le plaisir. Je veux dîner avec toi. Elle accepta. Par curiosité, se dit-elle. Juste pour voir. Le restaurant était cosy, lumière douce, musique live. Denis commanda son vin préféré – Anastasie découvrit avec stupeur qu’il s’en souvenait. – Tu as changé, dit-elle franchement. Denis jouait avec son verre. – J’étais aveugle. Un vrai crétin, classique, inexcusable. – Ce n’est pas nouveau. – Je sais. – Son sourire était triste. – Je croyais que je travaillais pour ma famille, qu’il fallait argent, grand appart, meilleure voiture. Mais en vrai, je fuyais… les responsabilités, la routine. Anastasie se tut, le laissant parler. – J’ai vu que tu étais différente, que tout te devenait égal. Et ça… c’était plus effrayant que n’importe quelle crise. Tu pleurais, tu criais, tu réclamais – c’était dans l’ordre. Mais là, tu agissais comme si je n’existais plus. Il posa le verre. – J’ai failli vous perdre. Toi et Vasilisa. Et seulement là, j’ai compris combien je faisais fausse route. Anastasie le regarda longuement. Ce mari assis là, lui disait enfin des mots qu’elle avait attendus des années. Trop tard ? Ou pas encore ? – Je comptais divorcer, avoua-t-elle, bassement. J’attendais que tu me donnes une raison. Denis blêmit. – Mon Dieu, Anastasie… – Je mettais de l’argent de côté. Je cherchais des appartements. – Je ne savais pas que… – Tu aurais dû savoir, le coupa-t-elle. C’est TA famille. Tu devais voir ce qui se passait. Le silence s’installa, dense et lourd. Le serveur fit le tour de leur table sans un mot. – Je veux travailler sur ça, finit par dire Denis. Sur nous. Si tu me laisses une chance. – Une. – Une, c’est déjà plus que je mérite. Ils restèrent au restaurant jusqu’à la fermeture, discutant enfin de tout : Vasilisa, l’argent, les répartitions, les vrais attentes. C’était le premier vrai dialogue, hors reproches, hors routines. Le processus fut lent. Anastasie ne le reprit pas dans ses bras au matin suivant. Elle le surveillait, attendait le faux pas. Mais Denis persista. Il prit en charge la cuisine le week-end. Maîtrisa les groupes parents sur WhatsApp. Apprit à tresser les cheveux de Vasilisa, pas très droit, mais seul. – Maman, regarde, papa a fait un dragon ! – Vasilisa débarqua dans la cuisine, fière de son bricolage en carton coloré. Anastasie regarda ce « dragon » – ridicule, bancal, une aile plus grosse que l’autre – et sourit… …Six mois passèrent, sans bruit. Décembre arriva. Toute la famille partit au chalet chez les parents d’Anastasie. Vieille maison qui sent le bois et les tartes, jardin sous la neige, perron glissant. Anastasie était à la fenêtre avec un thé chaud, regardant Denis et Vasilisa faire un bonhomme de neige. Sa fille dirigeait : le nez là, les yeux plus haut, l’écharpe mal nouée ! Denis obéissait en riant, la soulevait dans les airs. Les cris de joie de Vasilisa résonnaient dans le jardin. – Maman ! Maman, viens ! – la petite agitait les bras. Anastasie enfila sa doudoune, sortit. La neige étincelait au soleil d’hiver, le froid piquait ses joues, un projectile de neige jaillit sur le côté. – C’est papa ! – Vasilisa dénonça illico son père. – Petite traîtresse, – ricana Denis. Anastasie ramassa de la neige et la lança sur son mari. Manqué. Ils rirent, et en une minute, ils étaient tous les trois à rouler dans les congères, oubliant le froid et le bonhomme. Le soir, Vasilisa s’endormit sur le canapé, avant la fin du dessin animé. Denis la porta délicatement, la couvrit dans son lit, remit son oreiller. Anastasie observa tandis qu’il lissait les cheveux en bataille. Elle s’installa près du feu, mains sur sa tasse bouillante. Il neigeait dehors, vrai coton, doux et silencieux. Denis s’assit à ses côtés. – À quoi penses-tu ? – Au fait que, finalement, je n’ai pas eu le temps. Il ne demanda pas de quel « temps » elle parlait. Il avait compris. On n’a pas besoin de grands exploits pour faire vivre un couple – juste d’efforts quotidiens, écouter, soutenir, remarquer. Anastasie savait que le chemin serait encore semé de heurts et de disputes pour des broutilles. Mais ce soir, ses proches étaient là. Vivants, vrais, aimés. Vasilisa se réveilla, se glissa entre ses parents sur le canapé. Denis les serra toutes les deux, et Anastasie se dit que certaines choses méritent qu’on se batte pour elles…