BELLE-MAMAN
Ma Lucette, ma fille ! sexclama Françoise Dupuis en jetant un œil par la petite fenêtre donnant sur la ruelle. Que fais-tu debout à cette heure ? Le soleil ne sest même pas encore montré !
Lucette, emmitouflée dans un vieux châle, piétinait devant la porte du jardin. Nous étions en plein octobre, la brume du matin rampait doucement sur la cour, pareille à une rivière de lait.
Je me suis dit quil fallait sy mettre tôt, Françoise, répondit Lucette du bout des lèvres. Cest le meilleur moment pour arracher les pommes de terre.
Ah, ma gentille ! Belle-maman attrapa en hâte sa veste matelassée. Attends, je sors avec toi. On sen sortira mieux à deux.
Cela faisait maintenant trois ans que Lucette avait franchi pour la première fois le seuil de la maison de Françoise, non plus comme invitée, mais comme belle-fille. Avant cela sa vie était bien différente.
Orpheline depuis la naissance sa mère morte en couches, son père disparu dans un accident sur un chantier de la SNCF alors quelle navait même pas cinq ans , Lucette fut élevée par tout le village. Tel voisin apportait un sac de pommes de terre, telle femme du lait frais, et la vieille Augustine, que Dieu ait son âme, lavait même recueillie chez elle. Mais Augustine navait pas vécu bien longtemps trois ans tout au plus, puis la petite avait dû partir vivre de maison en maison.
Lucette était devenue une belle jeune femme longue tresse blonde, yeux couleur bleuet, mais le caractère discret et réservé. Elle baissait toujours les yeux, souriait timidement, mais dès quelle riait, le soleil semblait percer entre les nuages. Au travail, elle avait des mains en or rien ne lui résistait. Le village la respectait pour cela.
Lucette ! lappela un jour Pierre, le fils de Françoise. Attends-moi !
Lucette se retourna, serrant contre elle un fagot dherbe fraîchement coupée. Pierre était appuyé contre la barrière, un sourire éclatant sur les lèvres. Cétait un solide gaillard, brun, lœil malicieux.
Quest-ce que tu veux, Pierrot ? demanda la jeune femme, les joues rouges.
Je me disais Il sapprocha, odeur de tabac et de foin sur lui. Est-ce quon nirait pas faire un tour à la mairie, toi et moi ? Il serait temps de penser au mariage !
Cette proposition, tombée comme un couperet, la laissa bouche bée. Pierre riait doucement, mais ses paroles étaient sincères.
Ce nest pas une blague. Maman ne tarit pas déloges sur toi. Tu es une fée du logis, elle dit. Et moi jai de laffection pour toi. Alors, Lucette, tu veux bien ?
Lucette jouait machinalement avec les brins dherbe. Les pensées tourbillonnaient : « Après tout, pourquoi attendre ? Vingt ans déjà le moment est venu de songer à une famille. Cest un brave garçon, travailleur. Et puis sa mère, Françoise, est une femme généreuse »
Oui, souffla-t-elle, baissant la tête.
On célébra le mariage à lautomne, dès la récolte finie. Ce fut simple mais joyeux. Françoise avait cassé sa tirelire tartes maison, ragoûts fumants, quelques bouteilles de marc. On a fait la fête dans tout le village.
Ma fille, la serra-t-elle fort après la cérémonie. Tu es des nôtres, à présent. On va sentraider.
Et pendant un temps, cest réellement ainsi que se déroulait la vie. Lucette se donnait sans compter : debout avant laube, maison tenue au cordeau, bons plats familiaux. Françoise était ravie, elle vantait sa belle-fille à toutes les voisines.
Mais les choses ont changé.
Pour la première fois, cela sest produit au réveillon du Nouvel An. Pierre revint à la maison en titubant, les joues rouges, chargé dalcool. Lucette saffairait à la pâte à tarte, voulant rendre la fête douce pour tous.
Tu te prends déjà pour la patronne ? lança-t-il dune voix mêlant rancune et ivresse. Sans même me demander ?
Cest pour demain, la fête murmura-t-elle, surprise.
La fête ? Il frappa brusquement la table du poing, la farine senvola dans un nuage blanc. Et mon avis, ten fais quoi ?
La première gifle la cueillit à limproviste. Lucette neut pas le temps déviter : une chaleur cuisante sur la joue, goût de sang dans la bouche.
Pierre, susurra-t-elle en se protégeant le visage. Pourquoi ?
Mais il sortit aussitôt de la cuisine, vacillant, laissant Lucette figée au milieu de la farine, en larmes, tirant des traces humides sur la poussière blanche.
Dès ce jour, tout seffrita. Pierre devint lunatique un jour doux comme un agneau, le lendemain cruel, surtout sil avait trop bu. Et lalcool sinvitait de plus en plus souvent à la table familiale.
Dabord, Françoise ne voulait rien voir. Lucette, elle, se taisait, espérant le changement. Elle cachait ses ecchymoses sous des manches longues, et répondait aux voisins inquiets : « Non, tout va bien chez nous… »
Mais les mères sentent tout. Un soir, Françoise entendit un vacarme dans la chambre, suivi de sanglots étouffés.
Espèce de traînée ! beuglait la voix ivre de son fils. Je vais tapprendre à répondre à un homme !
Quelque chose sest brisé dans le cœur de la vieille dame. Des images de son propre passé lui revinrent elle, jeune, terrifiée, face à son défunt mari et son poing levé Non, elle ne supporterait pas.
Attrapant la baguette qui servait à guider la vache, Françoise fit irruption dans la pièce. Elle découvrit Lucette recroquevillée dans un coin, bras sur la tête, et Pierre, prêt à abattre sur elle un tabouret.
ÇA SUFFIT !
Pierre se retourna, effaré. Il navait jamais vu sa mère ainsi, les yeux pleins d’une colère froide.
Quest-ce qui te prend, maman ? murmura-t-il, baissant le tabouret.
Je vais tapprendre, moi ! La baguette fendit lair, sifflante. Oses lever la main sur une femme !
Frappe. Encore, et encore.
Arrête, maman ! Pierre se protégeait, mais la fureur maternelle était implacable.
Ça, cest pour Lucette ! un coup. Et ça pour toutes les femmes battues ! un autre. Et que ça te serve de leçon !
Enfin épuisée, Françoise baissa la baguette. Hors dici ! Va dégriser ailleurs, et je tavertis : si jamais tu touches encore Lucette, je tétrangle de mes propres mains !
Pierre sortit chancelant, la porte claqua.
Françoise sapprocha de Lucette, toujours secouée de sanglots dans son coin. Elle sagenouilla, la serra fort :
Depuis quand ça dure ?
Depuis lhiver Je pensais quil changerait
Allons ma fille, ne pleure plus Je nai rien vu, quelle idiote Mais cest fini, promets-le-moi : je ne te laisserai pas tomber !
Elles sassirent ainsi, côte à côte, jusquà laube deux femmes réunies par la souffrance, unies comme jamais. Lucette avouait tout ce quelle avait tu jusque-là, et Françoise lui caressait les cheveux en soufflant :
Ça va aller, tu verras. Je te protègerai.
Et elle tint sa promesse.
Pierre revint deux jours plus tard, honteux, mal en point. Ce fut sa mère, et non Lucette, qui laccueillit, le regard dur :
Voilà ce que jai à te dire : ou tu cesses de boire et tu vis comme un homme, ou tu prends tes affaires et tu dégages. Je ne vais plus jamais laisser Lucette souffrir à cause de toi !
Pendant un mois, Pierre fit des efforts il ne but plus, bossait, rentrait à lheure. Lucette, doucement, croyait au miracle. Mais le malheur rôde : un colporteur passa vendre de leau-de-vie, et la spirale reprit.
Cette fois, Françoise nattendit rien. Au premier cri, elle mit Pierre dehors. Il prit un baluchon et partit chez un copain, aussi ivrogne.
Une semaine plus tard, on le retrouva mort intoxiqué par le monoxyde de carbone, à cause dun poêle mal fermé.
Quand la voisine vint annoncer la nouvelle, Françoise pâlit, sassit sans un mot. Lucette accourut :
Maman ! Maman ! (Ce « maman », elle ne lavait jamais prononcé avant.)
Françoise la regarda longuement, et tout à coup éclata en sanglots :
Je nai pas su sauver mon fils
Ce nest pas votre faute, chuchota Lucette en la serrant dans ses bras. Vous avez fait ce quil fallait Ce nétait pas votre destin.
On enterra Pierre avec tout le village. Françoise, digne, ne versa pas une larme mais ses lèvres étaient livides, et ses rides plus creusées. Lucette ne la quitta pas dune semelle.
Après les obsèques, la vie reprit. Lucette resta vivre chez Françoise. Celle-ci len empêcha même catégoriquement :
Maintenant, tu es devenue ma vraie fille. Tu ne partiras pas, cest hors de question.
Les saisons passaient, peu à peu la blessure de Françoise se refermait. Voyant Lucette, elle pensait : ce nest pas juste quune si belle femme reste veuve à vie.
Il y avait dans le village un certain Étienne : courageux, bon gestionnaire. Sa femme morte de maladie il y a cinq ans, deux petits à élever seul. Il tenait la maison, le potager et éduquait ses enfants avec rigueur. Françoise voyait bien comment il regardait Lucette les yeux pleins despoir.
Tu sais, Lucette, glissa-t-elle un soir en servant le thé, Étienne, il tapprécie beaucoup
Lucette rougit :
Voyons, maman, ce nest pas possible
Pourquoi pas ? Françoise sirota sa tasse. Il est honnête, sobre. Ses enfants ont besoin dune maman
Non, dit Lucette en secouant la tête. Je ne pourrais pas Et vous alors ?
Et moi, rit Françoise, je rendrais visite et je moccuperais des petits-enfants !
Lucette ne répondit rien, mais la graine était semée. Un mois après, Étienne vint demander sa main.
Le second mariage fut modeste, sans festivité. Mais le bonheur y trouva pleinement sa place : Étienne était attentionné, les enfants sattachèrent à Lucette, lappelant « maman ». Un an plus tard, une petite fille naquit, baptisée Françoise, en lhonneur de la grand-mère.
Françoise devint partie intégrante de cette nouvelle famille. Lucette venait chaque jour un gâteau, un mot tendre, juste pour passer. Leur lien se renforçait au fil des années.
Quand Françoise tomba malade avec lâge, Lucette la prit chez elle. Elle veilla sur elle comme sur une mère, passant des nuits à son chevet.
Merci pour tout, ma Lucette, murmurait la vieille femme à la fin. Tu es la fille que je nai jamais eue Un véritable cadeau tombé du ciel
Merci à vous, maman Vous mavez sauvée, vous avez été ma mère de cœur
On enterra Françoise près de son fils. Lucette vient chaque dimanche au cimetière des fleurs à la main, elle parle à sa belle-maman comme on parle à une vivante. Et à ses enfants, elle répète :
Vous comprenez, mes petits, lâme sœur, ce nest pas toujours le sang. Françoise fut ma belle-mère, mais elle a été plus proche que ma propre mère. Car la bonté et lamour, ça vaut bien toutes les parentés du monde
Dans le village, on se souvient encore de cette histoire. Sil y a discorde entre une belle-mère et sa bru, quelquun finit toujours par dire :
Et pourtant, Françoise et Lucette
Alors, tout le monde comprend. Car rien ne demeure plus fort que lamour maternel. On ne trompe jamais le cœur cest lui seul qui nous montre qui chérir.
