BELLE-MAMAN — Annette, ma fille ! — s’exclama Madame Marie, les mains jointes, en regardant par la fenêtre. — Mais qu’est-ce qui t’amène si tôt ? Le soleil n’a même pas pensé à se lever ! Anne, emmitouflée dans un vieux foulard, piétinait devant la barrière. Le mois d’octobre était traître, frais et brumeux : la brume matinale s’étendait sur la terre comme une rivière laiteuse. — Je me suis dit qu’il fallait bien s’y mettre, Madame Marie. C’est le moment de sortir les pommes de terre. — Oh, ma chérie ! — La belle-mère enfila à la hâte sa vieille veste matelassée. — Attends, j’arrive. À deux, ce sera plus facile. C’était il y a trois ans, la première fois qu’Anne avait franchi le pas de la porte de Madame Marie comme jeune bru. Avant… avant, c’était une autre vie. Annette avait grandi orpheline — sa mère était morte en couches, son père disparu sur un chantier forestier avant ses cinq ans. Le village entier l’avait élevée : un voisin apportait des pommes de terre, une autre un peu de lait, et la grand-mère Stéphanie, que le bon Dieu rappelle, l’avait carrément prise chez elle. Mais la vieillesse ne l’avait pas laissée profiter longtemps de l’enfant — trois ans à peine, puis Anne s’est retrouvée toute seule. Elle a grandi de maison en maison. Elle était devenue une vraie beauté — longue natte blonde, regard bleuet, mais discrète, timide. Les yeux souvent baissés, mais quand elle souriait, on aurait dit un rayon de soleil perçant les nuages. Elle travaillait bien, mettait tout son cœur à l’ouvrage, et pour ça, le village la respectait. — Annette ! — l’appela un jour Paul, le fils de Madame Marie. — Attends une minute ! Elle se retourna, une brassée d’herbe fraîche contre la poitrine. Paul était adossé à la palissade, son large sourire franc sous ses cheveux bruns. Un gars bien bâti, des yeux rieurs. — Qu’est-ce que tu veux, Paul ? — Anne baissa la tête, sentant la rougeur lui monter aux joues. — Ben je me demandais… — Il s’approcha, sentant le tabac et le foin. — Et si on se mariait ? Faudrait pas trop tarder, avant que tu deviennes vieille fille ! Cette phrase lui tomba dessus comme une massue. Anne resta figée, incapable de répondre. Mais lui reprit, un brin moqueur : — Je suis sérieux, tu sais. Ma mère n’arrête pas de dire que tu es une perle, une vraie ménagère. Et moi, je t’aime bien aussi. Tu veux de moi ? Anne triturait les tiges d’herbe dans ses doigts, les idées se bousculaient. “C’est vrai, à quoi bon attendre ? J’ai vingt ans, il est peut-être temps de penser à fonder une famille. Puis Paul est gentil, bosseur. Sa mère, Madame Marie, est une brave femme…” — Oui, — souffla-t-elle, sans oser lever les yeux. Le mariage eût lieu à l’automne, sitôt la récolte faite. Simple, mais joyeux. Madame Marie s’était donnée du mal — tartes et pâtés maison, gelée, gnôle de derrière les fagots. Tout le village était là. — Ma fille, — dit-elle en serrant Anne dans ses bras après l’église. — Maintenant tu es la mienne. On vivra, soudées. Et, au début, ce fut vrai. Anne se démenait pour contenter son mari et sa belle-mère — debout avant l’aube, du pain sur la planche, mijotant de bons petits plats. Madame Marie ne tarissait pas d’éloges — elle se vantait auprès des voisines d’avoir une belle-fille en or. Puis… puis tout changea. Cela commença juste avant Nouvel An. Paul rentra éméché, fort de l’alcool. Anne pétrissait la pâte, pour gâter la famille avec une brioche de fête. — Tu fais quoi là, à te croire la patronne ? — gronda-t-il, vacillant. — Sans demander ? — Paul, c’est la fête demain… — balbutia-t-elle, perdue. — La fête ?! — Il fracassa le poing sur la table, soulevant un nuage de farine. — Et ton mari, t’en fais quoi ? La première gifle claqua sans prévenir. Anne n’eut pas le temps de reculer. Sa joue brûlait, et le goût métallique du sang monta. — Paul… — murmura-t-elle, la main contre la joue. — Pourquoi ? Mais il ne l’écoutait déjà plus, et tituba hors de la cuisine. Elle resta plantée là, hébétée, les larmes traçant des sillons sur la farine éparpillée au sol. Ce fut le début de la dégringolade. Paul n’était plus le même — tantôt doux comme un chaton, tantôt violent, surtout s’il avait bu. Et il buvait de plus en plus. Marie fit mine de ne rien voir ou ne voulait pas voir. Anne se taisait, espérant un miracle. Elle cachait ses bleus sous ses manches, assurant aux voisines que tout allait bien. Mais à une mère, rien n’échappe longtemps. Un soir, Marie entendit du tapage, puis des pleurs étouffés. — Sale traînée ! — hurlait la voix ivre du fils. — Je vais t’apprendre à parler à un homme ! Tout se brisa en elle. Les souvenirs refaisaient surface : elle aussi, toute jeune, recroquevillée face au poing levé de son mari défunt… Non, ça, elle ne pouvait pas l’accepter. Saisissant la baguette du coin, Marie fit irruption dans la chambre. Ce qu’elle vit fit bouillir son sang : Anne, recroquevillée, se protégeait la tête ; Paul, son propre fils, brandissait un tabouret. — ARRÊTE MAINTENANT ! — hurla Marie, sa voix résonnant comme un tonnerre. Paul recula, effrayé par le feu dans les yeux de sa mère, même en plein délire d’alcool. — M’man… qu’est-ce qui t’arrive ? — Je vais te montrer, moi, ce que c’est UNE mère ! — La baguette siffla dans l’air. — Frapper une femme, hein ?! Un coup, puis un autre, encore un. — M’man, t’arrêtes ! — Paul esquivait, mais la baguette le poursuivait sans relâche. — Ça, c’est pour Anne ! — Coup. — Pour toutes les femmes battues ! — Coup. — Pour que tu saches ce que c’est, d’abuser des faibles ! Elle frappait et pleurait à chaudes larmes. Son fils, son propre fils… comment en était-on arrivé là ? — OUST ! — finit-elle par jeter, hors d’haleine. — Je ne veux plus te voir ici tant que tu ne seras pas sobre ! Et si tu touches encore à Anne, alors là, parole de mère, JE TE TUE ! Paul sortit en titubant, la porte claqua. Marie revint auprès d’Anne, restée prostrée là, les genoux contre la poitrine, sanglotant en silence. — Ma chérie… — Marie s’agenouilla près d’elle, lui passa un bras autour des épaules. — Ça dure depuis quand ? — Depuis l’hiver… — renifla Anne. — Je pensais qu’il changerait… — Oh, ma douce… — Marie l’étreignit plus fort. — Pourquoi n’as-tu rien dit ? Pourquoi j’ai rien vu, moi… Elles restèrent ainsi jusqu’à l’aube — belle-mère et bru, unies à jamais dans la peine. Anne vidait son cœur, Marie la berçait : — Ce n’est rien, ma fille… Ce n’est rien… Maintenant, ça va changer. Je ne laisserai plus personne te faire du mal. Et elle tint parole. Paul revint deux jours plus tard — défait, honteux. Sa mère l’accueillit, le regard d’acier : — Voilà, mon gars. Soit tu arrêtes la bouteille et tu files droit, soit tu prends tes affaires et tu dégages. Anne, plus jamais tu ne la touches. Un mois, Paul tint le coup — sobre, appliqué, rentrant à l’heure. Anne commença à reprendre espoir. Mais voilà qu’arriva un colporteur de gnôle. Et tout repartit comme avant. Cette fois, Marie ne laissa pas faire. Au premier cri, elle mit son fils à la porte. Il partit avec son baluchon, trouva refuge chez un camarade buveur. Une semaine plus tard, on le retrouva mort. Asphyxié dans son sommeil, intoxiqué à cause du poêle mal éteint. Quand la voisine apporta la nouvelle, Marie devint livide, s’assit, le regard fixe. Anne s’affola : — Maman ! Maman ! C’était la première fois qu’Anne l’appelait ainsi. Jusque-là, c’était “Madame Marie”. La vieille femme frissonna, dévisagea sa bru, puis éclata en sanglots : — Je n’ai pas su protéger mon fils… — Vous n’êtes pas coupable, — murmurait Anne. — Vous avez agi comme il le fallait. C’était sa destinée… On enterra Paul entouré de tout le village. Marie resta droite, digne, mais ses lèvres pâlirent. Anne ne la quitta pas d’une semelle. La vie reprit. Anne resta avec sa belle-mère — impensable de partir. — À présent, tu es ma propre fille, — répétait Marie. — Où voudrais-tu que tu ailles ? Le temps adoucit les peines. En voyant Anne, Marie songeait qu’une si belle jeune femme ne devait pas veiller seule. Il y avait Stéphane au village — homme travailleur, bon gestionnaire, veuf depuis cinq ans avec deux enfants en bas âge. Il s’en sortait bien, mais personne n’était dupe : il avait le béguin pour Anne. — Tu sais, ma fille, — lança un soir Marie, — j’ai l’impression que Stéphane t’a dans le cœur. Anne rougit : — Maman, vraiment… — Et pourquoi pas ? — Marie trempa ses lèvres dans le thé. — C’est un homme bien. Et ses petits auraient besoin d’une mère… — Non, — Anne secoua la tête. — Je ne peux pas… Et vous ? — Moi ? — Marie eut un sourire. — Je reste là, à venir cajoler mes petits-enfants… Anne garda le silence, mais la graine était semée. Un mois plus tard, Stéphane vint demander sa main. Le second mariage fut discret, sans fanfare. Mais Anne y trouva un vrai bonheur, bien plus que le premier. Stéphane en était fou, les enfants l’avaient adoptée comme maman, et un an après naquit une petite Marie, en hommage à la belle-mère. Marie devint membre à part entière de cette nouvelle famille. Anne passait la voir chaque jour : une note de gâteau, une visite, une caresse. Leur lien ne cessa de se renforcer. Quand Marie tomba malade, la vieillesse vainquant, Anne la recueillit et veilla sur elle comme une mère. — Merci, ma fille, — murmurait la vieille Marie dans ses derniers jours. — Merci pour tout… Tu es la fille que Dieu m’a offerte… Anne pleurait, embrassant ses mains fanées : — C’est moi qui vous dois tout, maman… Vous m’avez sauvée… Vous avez été une mère pour moi… On enterra Marie auprès de son fils. Chaque dimanche, Anne vient entretenir la tombe — elle apporte des fleurs, lui parle comme à une vivante. Et dit à ses enfants : — Retenez bien, mes chéris : l’âme sœur, ce n’est pas toujours le sang. Marie était pour moi la belle-mère, et elle est devenue plus chère qu’une mère. La bonté, l’amour, ça pèse plus lourd que tout le reste… Dans le village, encore aujourd’hui, on raconte leur histoire. Surtout quand belle-mère et bru ne s’entendent pas, quelqu’un finit toujours par souffler : — Ah, mais Marie et Annette… Et tous acquiescent. Parce qu’il n’y a rien de plus fort que l’amour d’une mère — on ne trompe pas le cœur, c’est lui qui choisit qui aimer.

BELLE-MAMAN

Ma Lucette, ma fille ! sexclama Françoise Dupuis en jetant un œil par la petite fenêtre donnant sur la ruelle. Que fais-tu debout à cette heure ? Le soleil ne sest même pas encore montré !
Lucette, emmitouflée dans un vieux châle, piétinait devant la porte du jardin. Nous étions en plein octobre, la brume du matin rampait doucement sur la cour, pareille à une rivière de lait.
Je me suis dit quil fallait sy mettre tôt, Françoise, répondit Lucette du bout des lèvres. Cest le meilleur moment pour arracher les pommes de terre.
Ah, ma gentille ! Belle-maman attrapa en hâte sa veste matelassée. Attends, je sors avec toi. On sen sortira mieux à deux.

Cela faisait maintenant trois ans que Lucette avait franchi pour la première fois le seuil de la maison de Françoise, non plus comme invitée, mais comme belle-fille. Avant cela sa vie était bien différente.
Orpheline depuis la naissance sa mère morte en couches, son père disparu dans un accident sur un chantier de la SNCF alors quelle navait même pas cinq ans , Lucette fut élevée par tout le village. Tel voisin apportait un sac de pommes de terre, telle femme du lait frais, et la vieille Augustine, que Dieu ait son âme, lavait même recueillie chez elle. Mais Augustine navait pas vécu bien longtemps trois ans tout au plus, puis la petite avait dû partir vivre de maison en maison.

Lucette était devenue une belle jeune femme longue tresse blonde, yeux couleur bleuet, mais le caractère discret et réservé. Elle baissait toujours les yeux, souriait timidement, mais dès quelle riait, le soleil semblait percer entre les nuages. Au travail, elle avait des mains en or rien ne lui résistait. Le village la respectait pour cela.

Lucette ! lappela un jour Pierre, le fils de Françoise. Attends-moi !
Lucette se retourna, serrant contre elle un fagot dherbe fraîchement coupée. Pierre était appuyé contre la barrière, un sourire éclatant sur les lèvres. Cétait un solide gaillard, brun, lœil malicieux.
Quest-ce que tu veux, Pierrot ? demanda la jeune femme, les joues rouges.
Je me disais Il sapprocha, odeur de tabac et de foin sur lui. Est-ce quon nirait pas faire un tour à la mairie, toi et moi ? Il serait temps de penser au mariage !
Cette proposition, tombée comme un couperet, la laissa bouche bée. Pierre riait doucement, mais ses paroles étaient sincères.
Ce nest pas une blague. Maman ne tarit pas déloges sur toi. Tu es une fée du logis, elle dit. Et moi jai de laffection pour toi. Alors, Lucette, tu veux bien ?
Lucette jouait machinalement avec les brins dherbe. Les pensées tourbillonnaient : « Après tout, pourquoi attendre ? Vingt ans déjà le moment est venu de songer à une famille. Cest un brave garçon, travailleur. Et puis sa mère, Françoise, est une femme généreuse »
Oui, souffla-t-elle, baissant la tête.

On célébra le mariage à lautomne, dès la récolte finie. Ce fut simple mais joyeux. Françoise avait cassé sa tirelire tartes maison, ragoûts fumants, quelques bouteilles de marc. On a fait la fête dans tout le village.
Ma fille, la serra-t-elle fort après la cérémonie. Tu es des nôtres, à présent. On va sentraider.

Et pendant un temps, cest réellement ainsi que se déroulait la vie. Lucette se donnait sans compter : debout avant laube, maison tenue au cordeau, bons plats familiaux. Françoise était ravie, elle vantait sa belle-fille à toutes les voisines.

Mais les choses ont changé.
Pour la première fois, cela sest produit au réveillon du Nouvel An. Pierre revint à la maison en titubant, les joues rouges, chargé dalcool. Lucette saffairait à la pâte à tarte, voulant rendre la fête douce pour tous.
Tu te prends déjà pour la patronne ? lança-t-il dune voix mêlant rancune et ivresse. Sans même me demander ?
Cest pour demain, la fête murmura-t-elle, surprise.
La fête ? Il frappa brusquement la table du poing, la farine senvola dans un nuage blanc. Et mon avis, ten fais quoi ?
La première gifle la cueillit à limproviste. Lucette neut pas le temps déviter : une chaleur cuisante sur la joue, goût de sang dans la bouche.
Pierre, susurra-t-elle en se protégeant le visage. Pourquoi ?
Mais il sortit aussitôt de la cuisine, vacillant, laissant Lucette figée au milieu de la farine, en larmes, tirant des traces humides sur la poussière blanche.

Dès ce jour, tout seffrita. Pierre devint lunatique un jour doux comme un agneau, le lendemain cruel, surtout sil avait trop bu. Et lalcool sinvitait de plus en plus souvent à la table familiale.
Dabord, Françoise ne voulait rien voir. Lucette, elle, se taisait, espérant le changement. Elle cachait ses ecchymoses sous des manches longues, et répondait aux voisins inquiets : « Non, tout va bien chez nous… »

Mais les mères sentent tout. Un soir, Françoise entendit un vacarme dans la chambre, suivi de sanglots étouffés.
Espèce de traînée ! beuglait la voix ivre de son fils. Je vais tapprendre à répondre à un homme !
Quelque chose sest brisé dans le cœur de la vieille dame. Des images de son propre passé lui revinrent elle, jeune, terrifiée, face à son défunt mari et son poing levé Non, elle ne supporterait pas.
Attrapant la baguette qui servait à guider la vache, Françoise fit irruption dans la pièce. Elle découvrit Lucette recroquevillée dans un coin, bras sur la tête, et Pierre, prêt à abattre sur elle un tabouret.
ÇA SUFFIT !
Pierre se retourna, effaré. Il navait jamais vu sa mère ainsi, les yeux pleins d’une colère froide.
Quest-ce qui te prend, maman ? murmura-t-il, baissant le tabouret.
Je vais tapprendre, moi ! La baguette fendit lair, sifflante. Oses lever la main sur une femme !
Frappe. Encore, et encore.
Arrête, maman ! Pierre se protégeait, mais la fureur maternelle était implacable.
Ça, cest pour Lucette ! un coup. Et ça pour toutes les femmes battues ! un autre. Et que ça te serve de leçon !

Enfin épuisée, Françoise baissa la baguette. Hors dici ! Va dégriser ailleurs, et je tavertis : si jamais tu touches encore Lucette, je tétrangle de mes propres mains !
Pierre sortit chancelant, la porte claqua.

Françoise sapprocha de Lucette, toujours secouée de sanglots dans son coin. Elle sagenouilla, la serra fort :
Depuis quand ça dure ?
Depuis lhiver Je pensais quil changerait
Allons ma fille, ne pleure plus Je nai rien vu, quelle idiote Mais cest fini, promets-le-moi : je ne te laisserai pas tomber !
Elles sassirent ainsi, côte à côte, jusquà laube deux femmes réunies par la souffrance, unies comme jamais. Lucette avouait tout ce quelle avait tu jusque-là, et Françoise lui caressait les cheveux en soufflant :
Ça va aller, tu verras. Je te protègerai.

Et elle tint sa promesse.
Pierre revint deux jours plus tard, honteux, mal en point. Ce fut sa mère, et non Lucette, qui laccueillit, le regard dur :
Voilà ce que jai à te dire : ou tu cesses de boire et tu vis comme un homme, ou tu prends tes affaires et tu dégages. Je ne vais plus jamais laisser Lucette souffrir à cause de toi !

Pendant un mois, Pierre fit des efforts il ne but plus, bossait, rentrait à lheure. Lucette, doucement, croyait au miracle. Mais le malheur rôde : un colporteur passa vendre de leau-de-vie, et la spirale reprit.
Cette fois, Françoise nattendit rien. Au premier cri, elle mit Pierre dehors. Il prit un baluchon et partit chez un copain, aussi ivrogne.
Une semaine plus tard, on le retrouva mort intoxiqué par le monoxyde de carbone, à cause dun poêle mal fermé.

Quand la voisine vint annoncer la nouvelle, Françoise pâlit, sassit sans un mot. Lucette accourut :
Maman ! Maman ! (Ce « maman », elle ne lavait jamais prononcé avant.)
Françoise la regarda longuement, et tout à coup éclata en sanglots :
Je nai pas su sauver mon fils
Ce nest pas votre faute, chuchota Lucette en la serrant dans ses bras. Vous avez fait ce quil fallait Ce nétait pas votre destin.

On enterra Pierre avec tout le village. Françoise, digne, ne versa pas une larme mais ses lèvres étaient livides, et ses rides plus creusées. Lucette ne la quitta pas dune semelle.
Après les obsèques, la vie reprit. Lucette resta vivre chez Françoise. Celle-ci len empêcha même catégoriquement :
Maintenant, tu es devenue ma vraie fille. Tu ne partiras pas, cest hors de question.

Les saisons passaient, peu à peu la blessure de Françoise se refermait. Voyant Lucette, elle pensait : ce nest pas juste quune si belle femme reste veuve à vie.
Il y avait dans le village un certain Étienne : courageux, bon gestionnaire. Sa femme morte de maladie il y a cinq ans, deux petits à élever seul. Il tenait la maison, le potager et éduquait ses enfants avec rigueur. Françoise voyait bien comment il regardait Lucette les yeux pleins despoir.
Tu sais, Lucette, glissa-t-elle un soir en servant le thé, Étienne, il tapprécie beaucoup
Lucette rougit :
Voyons, maman, ce nest pas possible
Pourquoi pas ? Françoise sirota sa tasse. Il est honnête, sobre. Ses enfants ont besoin dune maman
Non, dit Lucette en secouant la tête. Je ne pourrais pas Et vous alors ?
Et moi, rit Françoise, je rendrais visite et je moccuperais des petits-enfants !
Lucette ne répondit rien, mais la graine était semée. Un mois après, Étienne vint demander sa main.

Le second mariage fut modeste, sans festivité. Mais le bonheur y trouva pleinement sa place : Étienne était attentionné, les enfants sattachèrent à Lucette, lappelant « maman ». Un an plus tard, une petite fille naquit, baptisée Françoise, en lhonneur de la grand-mère.

Françoise devint partie intégrante de cette nouvelle famille. Lucette venait chaque jour un gâteau, un mot tendre, juste pour passer. Leur lien se renforçait au fil des années.
Quand Françoise tomba malade avec lâge, Lucette la prit chez elle. Elle veilla sur elle comme sur une mère, passant des nuits à son chevet.
Merci pour tout, ma Lucette, murmurait la vieille femme à la fin. Tu es la fille que je nai jamais eue Un véritable cadeau tombé du ciel
Merci à vous, maman Vous mavez sauvée, vous avez été ma mère de cœur
On enterra Françoise près de son fils. Lucette vient chaque dimanche au cimetière des fleurs à la main, elle parle à sa belle-maman comme on parle à une vivante. Et à ses enfants, elle répète :
Vous comprenez, mes petits, lâme sœur, ce nest pas toujours le sang. Françoise fut ma belle-mère, mais elle a été plus proche que ma propre mère. Car la bonté et lamour, ça vaut bien toutes les parentés du monde
Dans le village, on se souvient encore de cette histoire. Sil y a discorde entre une belle-mère et sa bru, quelquun finit toujours par dire :
Et pourtant, Françoise et Lucette
Alors, tout le monde comprend. Car rien ne demeure plus fort que lamour maternel. On ne trompe jamais le cœur cest lui seul qui nous montre qui chérir.

Оцените статью
BELLE-MAMAN — Annette, ma fille ! — s’exclama Madame Marie, les mains jointes, en regardant par la fenêtre. — Mais qu’est-ce qui t’amène si tôt ? Le soleil n’a même pas pensé à se lever ! Anne, emmitouflée dans un vieux foulard, piétinait devant la barrière. Le mois d’octobre était traître, frais et brumeux : la brume matinale s’étendait sur la terre comme une rivière laiteuse. — Je me suis dit qu’il fallait bien s’y mettre, Madame Marie. C’est le moment de sortir les pommes de terre. — Oh, ma chérie ! — La belle-mère enfila à la hâte sa vieille veste matelassée. — Attends, j’arrive. À deux, ce sera plus facile. C’était il y a trois ans, la première fois qu’Anne avait franchi le pas de la porte de Madame Marie comme jeune bru. Avant… avant, c’était une autre vie. Annette avait grandi orpheline — sa mère était morte en couches, son père disparu sur un chantier forestier avant ses cinq ans. Le village entier l’avait élevée : un voisin apportait des pommes de terre, une autre un peu de lait, et la grand-mère Stéphanie, que le bon Dieu rappelle, l’avait carrément prise chez elle. Mais la vieillesse ne l’avait pas laissée profiter longtemps de l’enfant — trois ans à peine, puis Anne s’est retrouvée toute seule. Elle a grandi de maison en maison. Elle était devenue une vraie beauté — longue natte blonde, regard bleuet, mais discrète, timide. Les yeux souvent baissés, mais quand elle souriait, on aurait dit un rayon de soleil perçant les nuages. Elle travaillait bien, mettait tout son cœur à l’ouvrage, et pour ça, le village la respectait. — Annette ! — l’appela un jour Paul, le fils de Madame Marie. — Attends une minute ! Elle se retourna, une brassée d’herbe fraîche contre la poitrine. Paul était adossé à la palissade, son large sourire franc sous ses cheveux bruns. Un gars bien bâti, des yeux rieurs. — Qu’est-ce que tu veux, Paul ? — Anne baissa la tête, sentant la rougeur lui monter aux joues. — Ben je me demandais… — Il s’approcha, sentant le tabac et le foin. — Et si on se mariait ? Faudrait pas trop tarder, avant que tu deviennes vieille fille ! Cette phrase lui tomba dessus comme une massue. Anne resta figée, incapable de répondre. Mais lui reprit, un brin moqueur : — Je suis sérieux, tu sais. Ma mère n’arrête pas de dire que tu es une perle, une vraie ménagère. Et moi, je t’aime bien aussi. Tu veux de moi ? Anne triturait les tiges d’herbe dans ses doigts, les idées se bousculaient. “C’est vrai, à quoi bon attendre ? J’ai vingt ans, il est peut-être temps de penser à fonder une famille. Puis Paul est gentil, bosseur. Sa mère, Madame Marie, est une brave femme…” — Oui, — souffla-t-elle, sans oser lever les yeux. Le mariage eût lieu à l’automne, sitôt la récolte faite. Simple, mais joyeux. Madame Marie s’était donnée du mal — tartes et pâtés maison, gelée, gnôle de derrière les fagots. Tout le village était là. — Ma fille, — dit-elle en serrant Anne dans ses bras après l’église. — Maintenant tu es la mienne. On vivra, soudées. Et, au début, ce fut vrai. Anne se démenait pour contenter son mari et sa belle-mère — debout avant l’aube, du pain sur la planche, mijotant de bons petits plats. Madame Marie ne tarissait pas d’éloges — elle se vantait auprès des voisines d’avoir une belle-fille en or. Puis… puis tout changea. Cela commença juste avant Nouvel An. Paul rentra éméché, fort de l’alcool. Anne pétrissait la pâte, pour gâter la famille avec une brioche de fête. — Tu fais quoi là, à te croire la patronne ? — gronda-t-il, vacillant. — Sans demander ? — Paul, c’est la fête demain… — balbutia-t-elle, perdue. — La fête ?! — Il fracassa le poing sur la table, soulevant un nuage de farine. — Et ton mari, t’en fais quoi ? La première gifle claqua sans prévenir. Anne n’eut pas le temps de reculer. Sa joue brûlait, et le goût métallique du sang monta. — Paul… — murmura-t-elle, la main contre la joue. — Pourquoi ? Mais il ne l’écoutait déjà plus, et tituba hors de la cuisine. Elle resta plantée là, hébétée, les larmes traçant des sillons sur la farine éparpillée au sol. Ce fut le début de la dégringolade. Paul n’était plus le même — tantôt doux comme un chaton, tantôt violent, surtout s’il avait bu. Et il buvait de plus en plus. Marie fit mine de ne rien voir ou ne voulait pas voir. Anne se taisait, espérant un miracle. Elle cachait ses bleus sous ses manches, assurant aux voisines que tout allait bien. Mais à une mère, rien n’échappe longtemps. Un soir, Marie entendit du tapage, puis des pleurs étouffés. — Sale traînée ! — hurlait la voix ivre du fils. — Je vais t’apprendre à parler à un homme ! Tout se brisa en elle. Les souvenirs refaisaient surface : elle aussi, toute jeune, recroquevillée face au poing levé de son mari défunt… Non, ça, elle ne pouvait pas l’accepter. Saisissant la baguette du coin, Marie fit irruption dans la chambre. Ce qu’elle vit fit bouillir son sang : Anne, recroquevillée, se protégeait la tête ; Paul, son propre fils, brandissait un tabouret. — ARRÊTE MAINTENANT ! — hurla Marie, sa voix résonnant comme un tonnerre. Paul recula, effrayé par le feu dans les yeux de sa mère, même en plein délire d’alcool. — M’man… qu’est-ce qui t’arrive ? — Je vais te montrer, moi, ce que c’est UNE mère ! — La baguette siffla dans l’air. — Frapper une femme, hein ?! Un coup, puis un autre, encore un. — M’man, t’arrêtes ! — Paul esquivait, mais la baguette le poursuivait sans relâche. — Ça, c’est pour Anne ! — Coup. — Pour toutes les femmes battues ! — Coup. — Pour que tu saches ce que c’est, d’abuser des faibles ! Elle frappait et pleurait à chaudes larmes. Son fils, son propre fils… comment en était-on arrivé là ? — OUST ! — finit-elle par jeter, hors d’haleine. — Je ne veux plus te voir ici tant que tu ne seras pas sobre ! Et si tu touches encore à Anne, alors là, parole de mère, JE TE TUE ! Paul sortit en titubant, la porte claqua. Marie revint auprès d’Anne, restée prostrée là, les genoux contre la poitrine, sanglotant en silence. — Ma chérie… — Marie s’agenouilla près d’elle, lui passa un bras autour des épaules. — Ça dure depuis quand ? — Depuis l’hiver… — renifla Anne. — Je pensais qu’il changerait… — Oh, ma douce… — Marie l’étreignit plus fort. — Pourquoi n’as-tu rien dit ? Pourquoi j’ai rien vu, moi… Elles restèrent ainsi jusqu’à l’aube — belle-mère et bru, unies à jamais dans la peine. Anne vidait son cœur, Marie la berçait : — Ce n’est rien, ma fille… Ce n’est rien… Maintenant, ça va changer. Je ne laisserai plus personne te faire du mal. Et elle tint parole. Paul revint deux jours plus tard — défait, honteux. Sa mère l’accueillit, le regard d’acier : — Voilà, mon gars. Soit tu arrêtes la bouteille et tu files droit, soit tu prends tes affaires et tu dégages. Anne, plus jamais tu ne la touches. Un mois, Paul tint le coup — sobre, appliqué, rentrant à l’heure. Anne commença à reprendre espoir. Mais voilà qu’arriva un colporteur de gnôle. Et tout repartit comme avant. Cette fois, Marie ne laissa pas faire. Au premier cri, elle mit son fils à la porte. Il partit avec son baluchon, trouva refuge chez un camarade buveur. Une semaine plus tard, on le retrouva mort. Asphyxié dans son sommeil, intoxiqué à cause du poêle mal éteint. Quand la voisine apporta la nouvelle, Marie devint livide, s’assit, le regard fixe. Anne s’affola : — Maman ! Maman ! C’était la première fois qu’Anne l’appelait ainsi. Jusque-là, c’était “Madame Marie”. La vieille femme frissonna, dévisagea sa bru, puis éclata en sanglots : — Je n’ai pas su protéger mon fils… — Vous n’êtes pas coupable, — murmurait Anne. — Vous avez agi comme il le fallait. C’était sa destinée… On enterra Paul entouré de tout le village. Marie resta droite, digne, mais ses lèvres pâlirent. Anne ne la quitta pas d’une semelle. La vie reprit. Anne resta avec sa belle-mère — impensable de partir. — À présent, tu es ma propre fille, — répétait Marie. — Où voudrais-tu que tu ailles ? Le temps adoucit les peines. En voyant Anne, Marie songeait qu’une si belle jeune femme ne devait pas veiller seule. Il y avait Stéphane au village — homme travailleur, bon gestionnaire, veuf depuis cinq ans avec deux enfants en bas âge. Il s’en sortait bien, mais personne n’était dupe : il avait le béguin pour Anne. — Tu sais, ma fille, — lança un soir Marie, — j’ai l’impression que Stéphane t’a dans le cœur. Anne rougit : — Maman, vraiment… — Et pourquoi pas ? — Marie trempa ses lèvres dans le thé. — C’est un homme bien. Et ses petits auraient besoin d’une mère… — Non, — Anne secoua la tête. — Je ne peux pas… Et vous ? — Moi ? — Marie eut un sourire. — Je reste là, à venir cajoler mes petits-enfants… Anne garda le silence, mais la graine était semée. Un mois plus tard, Stéphane vint demander sa main. Le second mariage fut discret, sans fanfare. Mais Anne y trouva un vrai bonheur, bien plus que le premier. Stéphane en était fou, les enfants l’avaient adoptée comme maman, et un an après naquit une petite Marie, en hommage à la belle-mère. Marie devint membre à part entière de cette nouvelle famille. Anne passait la voir chaque jour : une note de gâteau, une visite, une caresse. Leur lien ne cessa de se renforcer. Quand Marie tomba malade, la vieillesse vainquant, Anne la recueillit et veilla sur elle comme une mère. — Merci, ma fille, — murmurait la vieille Marie dans ses derniers jours. — Merci pour tout… Tu es la fille que Dieu m’a offerte… Anne pleurait, embrassant ses mains fanées : — C’est moi qui vous dois tout, maman… Vous m’avez sauvée… Vous avez été une mère pour moi… On enterra Marie auprès de son fils. Chaque dimanche, Anne vient entretenir la tombe — elle apporte des fleurs, lui parle comme à une vivante. Et dit à ses enfants : — Retenez bien, mes chéris : l’âme sœur, ce n’est pas toujours le sang. Marie était pour moi la belle-mère, et elle est devenue plus chère qu’une mère. La bonté, l’amour, ça pèse plus lourd que tout le reste… Dans le village, encore aujourd’hui, on raconte leur histoire. Surtout quand belle-mère et bru ne s’entendent pas, quelqu’un finit toujours par souffler : — Ah, mais Marie et Annette… Et tous acquiescent. Parce qu’il n’y a rien de plus fort que l’amour d’une mère — on ne trompe pas le cœur, c’est lui qui choisit qui aimer.
Не лезь в чужую семью, Вероника! — Девочка, у Максима таких, как ты, пруд пруди, — бросила в лицо Веронике незнакомка. Дай угадаю: уже представляешь себя в белом платье? А вот зря — свадьбы не будет! Отпусти Максима и держись от нас подальше, иначе пожалеешь, обещаю! *** Московская история о самостоятельной Веронике, карьеристке и надежде семьи, которая не спешит замуж и привыкла рассчитывать только на себя. Но когда мужчина её мечты — обаятельный и успешный адвокат Максим — оказывается совсем не тем, за кого себя выдаёт, Веронике предстоит сделать непростой выбор: слушать голос рассудка или пытаться держаться за любовь. Запутанная жизнь между заботливой мамой с советским закалённым опытом, сестрой-домохозяйкой, собственными принципами, московскими квартирами и испытанием на прочность — когда неожиданно на пороге появляется жена Максима, решительная и красивая. Сумеет ли Вероника вернуться к себе и вновь поверить в отношения после предательства?