Personne ne semblait se préoccuper de ce qui métait arrivé, ni de qui veillait sur mon fils, ni de ce que je ressentais vraiment.
Je naime pas replonger dans ce souvenir, mais il se déploie parfois dans mon esprit comme une vieille partition en lambeaux. Un matin brumeux, nous avions quitté Paris pour une échappée à la campagne, ensemble, pour célébrer notre anniversaire de mariage. Tout semblait dun calme étrange. Le trajet avait glissé dans le silence cotonneux des rêves. Pendant que les brochettes grésillaient sur le feu, nous errions dans les allées sinueuses dun jardin, cueillant les feuilles mortes de septembre, qui semblent éternelles dans leur chute.
Nous avons regagné la voiture, ce vaisseau perdu sur la lande. Jai voulu nourrir mon fils, pour le voyage javais préparé un petit pot de fromage blanc. Il en a avalé une cuillère puis a détourné la tête. Jai eu du mal à jeter la suite, alors jai terminé le bol moi-même. Un goût étrange, suspendu entre hier et demain. Un demi-heure plus tard, un malaise épais sest abattu sur moi comme une couette de plomb, et tout le pique-nique sest dissous dans mes attentes, étalée à larrière de la Peugeot.
De retour dans notre appartement, mon mari ma tendu des comprimés, comme des bonbons magiques. Rien ny faisait, la lourdeur persévérait. Malgré mes protestations, il appela les secours, les mains tremblantes et le cœur ailleurs. Les ambulanciers insistaient que je reste à lhôpital. Jaurais tant voulu quil maccompagne, mais il fallait quil veille sur notre fils.
Linquiétude me rongeait : comment feraient-ils ? Notre enfant devait suivre un régime très particulier. Jai composé le numéro de ma mère. « Viens me chercher à lhôpital dans une heure, je ten prie. » La réponse tomba, glaciale :
Je ne sors pas la nuit ! Débrouillez-vous.
Tout semblait flotter, rien ne me retenait, pas même les liens du sang. A lhôpital, on ma passée à léchographie. On a prélévé mon sang, on a murmuré : « Appendicite aiguë. » Jai téléphoné à mon mari, les mots tombaient comme des feuilles mortes : « Opération urgente. Je te tiens au courant. »
À peine revenue de lanesthésie, jai réclamé un téléphone, il me fallait appeler la maison. Mon mari semblait submergé. « Il pleure. Il a faim. Je dois sortir acheter à manger. Personne ne veut maider, ni pour porter les sacs ni pour surveiller le petit. »
Jai imploré mon père au téléphone, voix étranglée : « Va laider, sil te plaît, il ne sen sortira pas seul. » Il est arrivé avec des courses, a posé le sac sur la table et lâché :
Ne compte plus sur moi désormais !
Et tout au long de ces jours étranges, aucune silhouette familiale nest venue entourer mon mari. Il affrontait tout, seul avec notre fils dans cet appartement exilé du monde. Le troisième jour, Arnaud appela sa mère à Lyon elle arriva, écharpe au vent, posant valises et regards lourds. Elle fût dun secours précieux, même jusquà venir me voir à lhôpital. Mais jaurais préféré éviter sa visite. Quand elle a amené mon fils, il a tendu sa main vers moi, tel un naufragé, et elle a commenté :
Tu vois, ta maman ta abandonné, nest-ce pas ?
Mais pourquoi dire cela ? Je suis ici, à lhôpital ! me suis-je écriée, désemparée.
La réplique était comme une gifle surréaliste dans mon rêve cotonneux. Elle avait lart des piques acides, mais sans elle, mon mari ny serait pas parvenu. Jai tant envié ceux, autour de moi, liés à leurs parents par un fil solide et lumineux. Jai toujours rêvé de bâtir une relation normale avec mes beaux-parents, tissée de tendresse et de chaleur. Mais hélas…