TU NE FAIS QUE RESPIRER
Oh là là Mais où est-ce que tu las trouvée, celle-là ? Mais regarde-moi ça, elle fait au moins cent kilos ! Je te comprends pas, Paul. Franchement, un vrai tas ! Je vois pas ce que tu lui trouves. Maman, dis-lui quelque chose, sil te plaît ! sagaçait sans arrêt Camille.
Laisse donc, Camille, calme-toi. Cest le choix de ton frère. Cest à Paul de vivre avec elle, il se débrouillera avec sa fiancée, répondit calmement Madame Dubois en scrutant son fils du regard.
Vous avez fini ? Bon, voilà : jépouse Julie. Et puis, on attend un bébé pour lautomne. Voilà, mesdames, les débats sont clos, dit Paul avant de quitter la pièce.
Paul avait déjà été marié, il y a longtemps. À une vraie beauté. Il avait même eu une fille de ce premier mariage. Il était fou amoureux de sa femme, mais visiblement, il nétait pas à la hauteur des attentes. Sa belle-mère avait tout fait pour saboter leur amour. Paul avait fini par partir.
À cette époque, il avait vraiment touché le fond : il buvait sans compter, se bagarrait, enchaînait les conquêtes
Et puis, sans prévenir, Julie est arrivée dans sa vie. Ils se sont rencontrés lors dune soirée entre amis. Julie a tout de suite repéré Paul. Il était beau, grand, bavard. Et ce sens de lhumour ! Personne ne la faisait rire aussi rapidement.
Julie était prof de maths au collège.
Elle vivait encore chez ses parents près de Dijon. Elle avait vingt-quatre ans quand elle a fait la connaissance de Paul.
Parfois, on croise quelquun et on sait, au plus profond de soi, quon laimera toute sa vie. Sans raison. Juste parce quil ou elle existe. On ressent que cest lâme sœur, quon le connaît depuis toujours, et quon ne peut déjà plus imaginer sa vie sans lui. Cest exactement ce qui est arrivé à Julie.
Mais ce soir-là, Paul na même pas posé les yeux sur linconnue.
Dabord, il était complètement bourré. Ensuite, Julie, ce nétait clairement pas son style. Du tout. Enfin, Paul sétait juré de ne plus jamais remettre le pied dans le mariage. « Plus jamais. Le mariage, cest fini pour moi ! » répétait-il à ses potes.
Mais dans cette soirée, il y avait Claire. Un vrai coup de cœur, cette fille pétillante ! Paul est parti discuter avec elle, tranquille. Et il a fini par lembarquer à lécart, tous les deux dans la cuisine. Ils sont partis ensemble plus tard cette nuit-là, main dans la main.
…Avec Claire, cétait top. Paul trouvait tout à son goût chez elle, elle pétillait, pleine de vie, un vrai feu dartifice. Les mecs se retournaient sur son passage, on entendait même des petits soupirs
Paul a présenté Claire à sa sœur Camille.
Jolie fille. Mais cest pas une femme pour la vie, a tranché Camille.
Je sais, a répondu Paul.
Un jour, Claire a laissé tomber Paul pour quelquun dautre.
Il nen a pas fait une histoire, il savait très bien que cette fille nétait pas faite pour lui. Il la laissée partir, sans regrets.
Julie, elle, attendait patiemment son heure de gloire. Paul était à nouveau seul il était temps de passer à laction.
Julie a invité Paul à sortir. Il na pas dit oui tout de suite, mais il a fini par accepter.
Julie a alors présenté Paul à ses parents, un dimanche midi. Ils lont tout de suite beaucoup apprécié.
Et là, tout sest emballé
Paul sest retrouvé entouré dattention et daffection jour et nuit.
Julie le couvait comme une douce colombe prête à tout pour lui. Tous les caprices de Paul étaient exaucés en un clin dœil.
Au bout de six mois, Paul décide dannoncer à sa mère et à sa sœur la nouvelle de son mariage à venir avec Julie.
Mais, tu laimes vraiment, Paul ? demande sa mère.
Non. Jai aimé, autrefois Tu sais de qui je parle, maman. Ça, ça a fait très mal. Aujourdhui, ce qui me suffit, cest de savoir que Julie maime, à la folie, il fait une pause.
Tu vas souffrir, mon fils, à vivre sous le même toit avec une femme que tu naimes pas. Tu crois que tu ty feras ? murmure Madame Dubois, les larmes aux yeux.
On verra bien, élude Paul.
La fête du mariage a eu lieu chez les parents de la mariée, ambiance chaleureuse, tout le monde a dansé.
Vivez, aimez-vous, réconciliez-vous dès que vous vous disputez, les jeunes mariés, a glissé la belle-mère de Paul, souriante.
Bon, ils se disputaient sans toujours se réconcilier. Paul sest mis à boire, puis il est retourné vivre chez ses parents.
Madame Dubois sest contentée de secouer la tête, mais na rien dit.
Le même jour, Julie a débarqué chez Paul :
Alors ça, Paul, tu nas pas intérêt ! Tu reviens tout de suite, je ne te laisserai jamais à personne !
Et il est revenu.
Un petit garçon est arrivé dans leur vie.
Les tracas La routine installée
Paul sattachait de plus en plus à cette famille pleine de chaleur et de tendresse.
Le beau-père et la belle-mère ont ouvert leur cœur à Paul, lont adopté sans réserve.
La meilleure part pour Paul.
Quand il rentrait du boulot, tout le monde chuchotait à la maison pour quil puisse se reposer.
On le couvrait de petites attentions
Paul ne sest jamais permis la moindre impolitesse envers les parents de Julie. Beaucoup de respect, toujours.
Il a pris en main tout lélectroménager, les bricoles, les travaux à la maison.
Il appelait Julie par des petits noms tendres, toujours.
Il adorait son fils.
Vingt-cinq ans de mariage sont passés à toute allure Comme un souffle.
Les parents ont vieilli, sont souvent tombés malades. Ils passaient leur temps à la clinique.
Mon Paul, tu pourrais peut-être, pour une fois, passer un check-up à lhôpital, histoire de vérifier ta santé, glissait Julie à son mari.
Comme tu voudras, ma Juliette répondait tendrement Paul.
Il était toujours pressé de terminer la haie, refaire la peinture, organiser le jardin. Toujours si pressé
Puis un jour, le SAMU est arrivé.
Il ny a plus rien à faire. Décès brutal
Le sol sest dérobé. Julie sest effondrée, inconsciente.
Les médecins lont ranimée.
Mais ce nest pas possible ! Paul a eu un bilan complet il ny a pas si longtemps, tout était nickel. Et là, il glisse, comme ça Tout ça, cest absurde ! Je veux pas y croire ! Julie hurlait, rongée par la douleur.
Les parents âgés étaient perdus, assis dans leur coin.
Ça devrait être nous les premiers à partir ! Nous !
Pourquoi cette injustice ? sa maman pleurait à chaudes larmes.
Paul ! Tes toute ma vie ! Toi, tu dois simplement respirer Julie sest jetée sur son mari inanimé.
On la enterré.
Deux mois plus tard, le père de Julie est décédé à son tour.
Avant de partir, il murmurait :
Paul ! Viens me chercher !
Le mois suivant, la maman de Julie sest éteinte aussi.
Six mois après, Julie a vendu la maison.
Impossible de rester. Elle sest achetée un petit appartement. Elle a marié son fils.
Révélant à Camille, la sœur de Paul, après sept ans de veuvage :
Camille, un homme comme Paul, cest introuvable Jai vécu lenfer en le perdant. Je nai pas su le protéger
Elle a demandé à son fils dêtre enterrée auprès de son père, le jour venu.
Comme la vie peut être amère sans lamour de sa vie
Et le temps ne guérit rien, ma petite Camille, crois-moiDans son nouvel appartement, Julie allumait parfois une veilleuse le soir, juste pour entendre encore un peu la respiration distante de la maison dautrefois, imaginer la voix chaude de Paul dans le couloir, lappel tendre dun enfant derrière la porte. Parfois, elle sasseyait au pied du lit, les yeux fermés, et murmurait son prénom, comme pour le tirer du sommeil.
Un jour dautomne, elle reçut un appel inattendu. Son fils, essoufflé démotion, lui annonça la naissance de sa petite fille : «Mamie, elle sappelle Pauline. Cest pour toi, pour lui, pour tout ce quon a vécu.» Julie sentit un sourire remonter malgré la pluie de souvenirs et le froid dans son cœur. Elle comprit alors que rien ne sefface vraiment, que la chaleur circule, change de forme, se ramifie.
Cette nuit-là, une brise légère caressa son visage. Derrière les larmes, dans le silence, Julie sut quelle navait rien perdu. Paul, ses parents, leur amour, tout ce souffle passé palpitait encore, autrement. Elle serra dans ses bras la couverture brodée du prénom de sa petite-fille, et dans un doux soupir, ferma les yeux, apaisée pour la première fois depuis très longtemps.
Tout nétait que respiration.
