Paradis sous les toits
Lorsque Paul tendit ses clés à Chantal, elle comprit : la Bastille venait de tomber. Aucun Leonardo DiCaprio nattendit jamais un Oscar avec autant de fièvre que Chantal attendit son Adam (même sil était Paul, mais ce nest quun détail), en prime avec cabane privée. À trente-cinq ans, un peu rincée par la vie, elle lançait de plus en plus de regards complices aux chats errants et aux vitrines de « Tout pour le tricot ». Et voilà quil débarquait, lui célibataire, ayant sacrifié sa jeunesse à une carrière brillante, aux salades bio, à la salle de sport, et autres fadaises rationnelles de type quête personnelle, et sans le moindre marmot dans les pattes. Chantal avait formulé ce vœu à vingt ans, et il semble que le vieux barbu sen soit enfin souvenu : non, ce nétait pas une blague.
Jai ma dernière mission de lannée, ensuite je suis tout à toi, lança Paul dun ton détaché, tout en lui remettant solennellement la clé de son oasis. Juste, ne teffraie pas de mon antre, hein. Je viens juste dormir ici, ajouta-t-il avant de senvoler sur un Airbus vers un nouveau fuseau horaire, pour le week-end.
Chantal prit sa brosse à dents, sa crème et quelques disques démaquillants, et partit inspecter le fameux repaire. Les ennuis commencèrent dès le pas de la porte : Paul avait bien dit que la serrure coinçait parfois, mais Chantal nimaginait pas à ce point ! Elle batailla quarante minutes : pousser, tirer, insérer la clé, parler gentiment, tenter dintimider « lanimal » comme ses copines de lycée faisaient derrière les gymnases à Créteil. Finalement, tant de remue-ménage ameuta la voisine.
Excusez-moi, pourquoi forcez-vous cette porte ? lança soudain une voix féminine suspicieuse.
Je ne force rien, jai les clés, répliqua Chantal, en essuyant la sueur de son front.
Et vous êtes qui, au juste ? On ne vous a jamais vue ici, insista la commère du palier.
Je suis sa copine ! répondit Chantal, les poings sur les hanches, affrontant fièrement le regard filtrant dun œil derrière lentrebâillement.
Ah bon, vous ? sétonna la voisine.
Oui, moi. Y a un problème ?
Pas du tout. Cest juste que il na jamais amené personne ici (Chantal aima Paul encore plus à cet instant), et maintenant, dun coup, une comme ça
Une comme quoi ? soffusqua Chantal.
Oh, rien, ça ne me regarde pas. Excusez-moi, conclut la voisine en refermant précipitamment sa porte.
Sentant que lheure était grave, Chantal enfonça la clé avec toute sa détermination accumulée depuis ses vingt ans, au risque presque de faire pivoter toute lencadrement. Miracle : la porte souvrit.
Tout lunivers intérieur de Paul soffrit alors à elle, et son cœur prit un petit coup de froid. Apparemment, pour un célibataire, la notion de confort sapprochait du monastique : cétait la cellule du moine minimaliste.
Pauvre chou, ton cœur doit avoir oublié, ou na jamais su, ce que cest quun cocon, maugréa Chantal en explorant ce logement où elle serait, désormais, souvent chez elle.
Mais quelque part, elle jubilait : la voisine navait pas menti la touche féminine navait jamais effleuré ces murs, ce lino, cette cuisine, ni ces fenêtres grisâtres. Chantal était la pionnière.
Ni une, ni deux, elle remit ses chaussures et fila au Monoprix du coin pour acheter rideau de douche, tapis moelleux, maniques et torchons. Sur le chemin, la fièvre consommatrice la prit : au panier initial vinrent sajouter des diffuseurs de parfum, du savon artisanal, et des boîtes pratiques pour son arsenal de produits de beauté.
« Mettre un peu de moi dans ce taudis, ce nest pas de leffronterie », se répéta Chantal en accrochant un deuxième panier à son chariot déjà plein.
Dès lors, la serrure ne lui opposa plus de résistance. En fait, elle nétait même plus en état de faire quoi que ce soit : elle ressemblait à un gardien de but de hockey, qui aurait oublié son casque avant la mêlée. Prise de remords, Chantal passa la soirée à extraire le vieux mécanisme avec deux couteaux de cuisine (qui finirent aussi sur sa liste de « à remplacer »), puis fila le matin chez Monsieur Bricolage en quête dun barillet tout neuf. Tant quà faire, elle y ajouta de nouveaux couteaux, fourchettes, cuillères, nappe, planches à découper et dessous de plat. Après tout, une fois quon commence, difficile de sarrêter. Même les rideaux, ça devient logique.
Ce fut en plein dimanche brumeux que Paul la prévint par téléphone quil lui faudrait prolonger encore un peu son déplacement :
Ravi si tu ajoutes une touche de chaleur à mon appartement, ça ne peut que lui faire du bien, rigola-t-il, alors que Chantal confessait avoir pris quelques « petites libertés » avec la déco.
Chaleur ? Depuis deux jours, elle en déversait par semi-remorques sur le 4e étage, selon une organisation bien huilée. Des années à réprimer sa fibre déco, puis dun coup, lexutoire : la marmite débordait joyeusement.
À lapproche du retour de Paul, tout ce qui évoquait la vétusté avait disparu, à lexception dune araignée, réfugiée près de la VMC. Chantal eut pitié de la pauvre bête, qui semblait traumatisée par tant de changements. Elle décida de la laisser, comme ultime vestige inviolé du passé.
Lappartement navait plus rien de célibataire : il avait lair dun deux-pièces habité par un couple heureux depuis huit ans, divorcé depuis trois, puis re-devenu heureux par pure obstination. Chantal navait pas seulement repeint lappart, elle avait fait savoir à tout limmeuble que « la nouvelle patronne », cétait elle. Labsence dalliance nétait quun détail administratif. Les voisins, dabord circonspects, finirent réconciliés : « Que voulez-vous, chacun ses histoires », disaient-ils en haussant les épaules.
***
Le jour du retour de Paul, Chantal prépara un dîner de reine, emballa ses formes encore fermes (merci les squats) dans une robe chic légèrement décalée, parfuma chaque coin dencens, tamisa les lumières. Ah, leur petit paradis rien quà eux !
Paul tardait. Chantal commençait à sentir que son déguisement de bonbon compressait un certain endroit pour lequel elle avait tant sué au fitness… lorsque soudain, elle entendit une clé tourner dans la serrure.
La serrure est neuve, pousse juste, ce nest pas fermé ! lança-t-elle dune voix faussement détachée et un brin suggestive. Aucune honte à avoir : avec ce quelle avait fait, tout pouvait lui être pardonné.
Pile à cet instant, elle reçut un SMS de Paul : « Tes où ? Je suis rentré. Lappart na pas changé dun poil ! Mes potes me faisaient flipper en disant que tu allais tout transformer en parfumerie ! » Bon, Chantal ne lut le message que bien plus tard…
Pour lheure, ce furent cinq inconnus qui entrèrent : deux jeunes gens, deux ados à peine sortis du collège, et un papy énergique qui, en voyant Chantal, redressa ses poils blancs avec une rapidité presque suspecte.
Eh ben, papa, belle réception ! Pourquoi tavoir envoyé en cure thermale alors quil y a un « all inclusive » à domicile ? lança le plus jeune, se prenant une tape sur la tête de la part de sa compagne pour insolence.
Chantal, bloquée dans lentrée, deux verres à la main, se figea. Elle aurait voulu hurler, impossible. Paralysie.
Dans lombre, on entendit la vieille araignée glousser.
Euh… vous êtes qui, au juste ? bégaya Chantal.
Le proprio du gourbi, et vous, cest une visite à domicile de la Sécu ? Pourtant, javais dit que je pouvais gérer mes pansements, répondit le grand-père, dévorant sa tenue de pseudo-infirmière des yeux.
Eh ben, Adam-François, on ne se refuse rien, plaisanta la bru. Cest autre chose que le caveau façon naphtaline ! Et vous, mademoiselle, comment on doit vous appeler ? Pas trop vieux notre Adam-François, pour vous ? [clin dœil appuyé]
Chantal… hasarda-t-elle.
Eh bien ! On voit que vous savez choisir, Adam-François !
À en juger par le regard pétillant du patriarche, tout cela lui convenait parfaitement. Sauf à Chantal !
Et… Paul, il est où ? réussit-elle à articuler, descendant cul sec ses deux verres.
Moi, cest Paul ! sexclama le gamin de huit ans, brandissant la main.
Minute, coco, tas pas fini de mériter ce prénom, le modéra sa mère en envoyant les enfants et son mari à la voiture.
Excusez-moi, je me suis trompée dappartement, bredouilla Chantal en commençant à émerger de sa transe. Cest bien le 18 rue des Lilas, appartement 26 ?
Non, cest le 18 rue des Cerisiers, répondit le vieux, tout content de sa drôle de soirée.
Ah… soupira-t-elle théâtralement. Je mélange toujours. Entrez, installez-vous, je dois passer un coup de fil…
Elle fila dans la salle de bain, senveloppa dans une serviette et découvrit, là, le SMS de Paul.
« Paul, jarrive, jétais juste au supermarché », écrivit-elle, sur la défensive.
« Parfait, ramène une bonne bouteille de Bordeaux, tant quà faire », répondit-il par note vocale.
Le vin, Chantal allait le ramener mais pour elle seule. Tapant la fuite, tapis et rideau de douche sous le bras, elle attendit que la tribu soit installée dans la cuisine pour séclipser en douce.
Adam, elle sen va ! Amour, reviens ! sexclamèrent des voisins goguenards, lœil collé à leurs Judas.
***
Jexpliquerai plus tard, balbutia Chantal en débarquant, décoiffée, chez Paul.
En mode zombie, elle traversa lappartement, fila installer le nouveau rideau de douche, déballa son tapis, puis sécroula sur le canapé et dormit dun trait, jusquà épuisement du vin et du stress.
En se réveillant, elle rencontra un jeune homme inconnu, posé devant elle, manifestement en attente dexplications.
Euh, excusez-moi… cest bien ici… quelle adresse déjà ?
Avenue des Jasmins, numéro 18.
