LA VENGEANCE D’UN MARI

Je me souviens, comme on se souvient des vieilles légendes du village de SaintÉloi, dune époque où chaque maison sentait le pain frais et la charrue était lunique monnaie déchange. Ma mère, Capucine, vivait sous le toit de sa fille, la jeune Clémence, qui laccueillait avec une chambre rangée, des fenêtres qui laissaient entrer la lumière du matin et un foyer impeccable. Mais, même entourée de tout le confort, lâme de Capucine fredonnait le refrain « chez moi » chaque fois quelle jetait un œil à la ruelle qui menait à la ferme familiale.

Chaque matin, Clémence me demandait: « Maman, quel mets veuxtu? Une soupe au lait, un potage de viande ou une bisque de poisson? » Et je ne pouvais que répondre, dans le creux de mon cœur, « une étoile filante pour me ramener plus vite au pays natal». Je lui disais de ne rien préparer de spécial, de ne pas me cajoler comme une enfant malade; jallais bientôt semer le potager au printemps, les racines des vivaces attendaient dans la cave, et jallais replanter les fleurs que jaimais tant, ces petites baies qui faisaient rire les enfants du village.

Clémence éclatait de rire, mais la mienne était mélancolique. Le printemps approchait, et mon esprit se tournait inlassablement vers le petit foyer de mon enfance, vers les champs dorge et les sentiers bordés de chênes. Un matin, avant même que laube ne cache les étoiles, je descendis sur le perron, où les cheminées des maisons crachaient fièrement leurs colonnes de fumée. Les moineaux chantaient leur salut matinal, comme sils bénissaient le jour nouveau. Au loin, Yves, le voisin, conduisait sa vache au pâturage; Lucienne se plaignait que la bête rentrait toujours trempée jusquaux oreilles, tandis que Maurice, le menuisier, tapait le marteau, reconstruit la grange jusquà ce que le soleil brûle les tuiles. Manon était déjà en train dabreuver les bêtes, essuyait les sols et devait, à la moindre occasion, rendre compte de mon état de santé à Henriette, ma bellemère.

Je regardais ma fille, et dans mon esprit défilait la rue de mon enfance, les visages familiers des habitants du village. Aucun souper ne pouvait rivaliser avec une bonne soupe mijotée dans le poêle à bois, ni avec le thé sucré que les voisines partageaient autour dun samovar de fortune, les biscuits croustillants et les briochettes qui saccrochaient aux lèvres comme du sucre dorge. Les convives arrivaient toujours avec leurs friandises, leurs gâteaux et leurs pains dorés, et je leur lançais, en riant: « Vous vous vantez de vos douceurs, mais le vrai réconfort, cest celui qui vient du cœur, celui qui restera avec nous jusquà la fin. »

Je me remémorais la première nuit dans notre nouvelle maison, avec mon époux Baptiste. Au lieu dune table, nous avions renversé un grand tonneau ; les chaises étaient remplacées par des tabourets improvisés, il ny avait ni rideaux, ni planchers bien finis. Jétais orpheline, ne connaissant pas mes parents ; cétait ma grandmère qui mavait élevée. Lorsque Baptiste sétait présenté à la recherche dune épouse, elle, malgré son âge, me poussa rapidement dans ce mariage prospère.

Baptiste devint pour moi une présence à la fois mystérieuse et rassurante. Ma bellemère, Henriette, hurlait, menaçait de chasser Baptiste du foyer, mais lhomme tenait bon comme un bœuf. Mon père, qui boitillait encore, était fier de son fils, jusquà ce que, excédé, il renverse la table de chêne et sécrie: « Il ne faut pas préparer la guerre de nos enfants, mais leur vie de famille. » Il retira sa ceinture, la brandit devant la femme et ordonna dallumer le feu du sauna, car le lendemain devait se conclure lentente avec les beauxparents.

Baptiste avait deux frères et devait, selon la coutume, se séparer du patrimoine paternel. Après quelques années à travailler pour dautres, il reçut un héritage et construisit une maison solide, forte comme le fer. Il était robuste, aimait le travail, et ma chère Annelise, sa femme, était si aimée quil était prêt à déplacer des montagnes pour elle. Les temps daprèsguerre étaient durs, et la femme ne pouvait se reposer ; elle aidait son mari sur les chantiers, et lorsquelle était enceinte, elle partait faucher le foin dans la prairie.

La prairie était couverte dune haute canne à sucre qui poussait dans les mares. Cétait une herbe coupante, dont les tiges pointaient comme des lames. Il fallait être habile pour la manier, et les villageois lappelaient « les fesses » à cause de leurs formes. Pensant que Capucine ny arriverait pas, Henriette lui donna une faux. Nu-pied, penchée dans leau, Capucine manœuvra la faux avec agilité, transporta la canne sur son dos pour la faire sécher, et ainsi prépara le foin pour la vache. Chaque jour, elle y allait, les mains entaillées, les pieds meurtris, le dos douloureux.

Un matin, la fièvre la frappa: les tempêtes dans les tempes, la sueur, le frisson, la faiblesse paralysa ses membres, son ventre semblait se replier sur ses genoux. Henriette grogna: « Pas besoin de faucher, reposetoi. » Baptiste, la main sur son front brûlant, cria: « Je vais chercher le médecin. »

Plus tard, à la porte, Baptiste pleurait des larmes brûlantes, se reprochant de navoir pu protéger leur première fille. Henriette, dune voix plus tranchante que la canne, lui dit: « La prochaine fois tu accoucheras dun garçon, même sil sera frêle, mais nabandonne pas. Le foin doit être transporté, les plans changent, et Capucine guérira. »

Je me rappelais que la vraie peine nétait pas seulement physique, mais que plus personne ne pouvait faucher le pré. Le bébé ne vint pas, et le lait brûlait comme un fer rouge sur la poitrine. Henriette banda la poitrine de Capucine de tissus serrés, lui ordonnant dattendre. Capucine voulut sisoler, pleurer la perte de son enfant, se sentir impuissante face aux exigences de sa bellemère. Baptiste courait du chantier au pré, laissant sa femme seule. Elle ne mangeait plus, ne buvait plus. Le lait finit par cesser, la fièvre baissa, mais lamertume de la perte resta gravée à jamais.

Henriette, toujours dans le pré, rappelait que «pour manger, il faut dabord travailler». Baptiste, après avoir posé le toit, les fenêtres, le poêle, emmena sa famille dans une nouvelle bâtisse. Plus tard, la grandmère offrit sa vache, une douzaine de poules, un porcelet, tandis que le père apporta du grain, de la farine et, dune voix grave, conseilla: «Ne garde pas rancune contre ta mère, elle a toujours mis le travail avant tout.»

Capucine donna naissance, deux ans plus tard, à un garçon, Louis, puis, chaque année, à trois filles: Camille, Sophie et Claire. Tous vivaient en harmonie avec Baptiste, surmontant les difficultés en silence. Aucun invité ne venait, mais le beaupère apportait parfois des friandises, et les petitsenfants couraient vers le grandpère.

Les meubles somptueux des appartements de leurs enfants rappelaient à Capulcinе leurs débuts modestes: un lit de bois, les premières rideaux, les premiers carreaux, les premières broderies de fleurs qui semblaient vivantes. Le premier téléviseur, le buffet, le canapé, larmoire, le guéridon Tous ces objets incarnaient le progrès de leurs vies.

Dans la famille régnait une règle simple: respecter les aînés, ne pas offenser les plus jeunes, honorer père et mère dès le premier mot. LÉducation était sacrée, et après le lycée, chacun suivait la voie qui lui convenait.

Chaque soir, après les travaux, Baptiste et Capucine sasseyaient sur un banc du jardin, sous les pommiers que lon avait nommés daprès leurs enfants: Irène, douce comme une pomme tendre; Nadège, ferme comme le cidre; Serge, acidulée au premier goût puis sucrée; Anastasie, qui ne mord jamais. Les souvenir des enfants les ramenait à leur jeunesse, et Capucine se souvenait de sa première fille, se demandant ce quelle serait aujourdhui. Baptiste sexcusait, rappelant les temps durs, la naïveté des hommes qui pensaient que la femme pouvait tout supporter, jusquà perdre un enfant, ce qui les avait rendus plus humbles.

Les enfants, maintenant mariés, revenaient moins souvent. Baptiste, vieilli, se penchait, malade, et évoqua la perspective de son départ: «Quand je partirai, ne te précipite pas chez tes enfants. Les murs, le jardin, la terre portent votre âme. Quand tu franchiras la porte du jardin, les pommiers taccueilleront comme ils ont vu ton enfance, ton âge mûr, ta vieillesse. Leur présence restera ton réconfort, même si les branches se fanent. Tu resteras maîtresse de ta maison, la reine de tes couloirs.»

En entendant ces paroles, Capucine sentit la flamme se rallumer: «Ramenezmoi chez moi, sinon jirai à pied. Je ne veux pas rester, je veux ton lit chaud, même sil me semble froid, je veux manger, même si une boule se forme dans ma gorge, je veux que lon ne me reproche rien.»

La nouvelle se répandit rapidement: Capucine était de retour, les amies apportèrent des biscuits et des bonbons pour le goûter. Le jardin laccueillit avec les premières feuilles éclatantes, le foyer séchauffa, la vieille cuisinière, dabord grinçante, sembrasa de joie et répandit sa chaleur.

Les enfants appelaient chaque jour, et on entendait toujours en réponse: «Merci pour votre soin, nous voulons à notre tour prendre soin de la maison et du jardin. Un salut de notre part et un profond respect.»

Ainsi se clôturent les souvenirs dune vie tissée de labeur, damour et de résilience, ancrée dans le cœur de SaintÉloi.

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