Éloïse, mon dieu… Mais quest-ce qui test arrivé ? Pourquoi tu débarques en pleine nuit ? Hier encore, vous parliez daller au musée.
Le musée naura pas lieu. Ma vie normale non plus. Éloïse laissa tomber son sac au beau milieu du tapis. Je vais vivre chez vous.
Tant que votre fils ne réalise pas ses erreurs, ne me présente pas ses excuses, ou tant que nous ne divorçons pas.
Il me faut de largent pour louer un appartement, mais je nen ai pas. Quil vende sa voiture et me donne ma part.
Jean-Baptiste toussota, appuyé contre le chambranle de la porte.
La voiture ? Celle quon vous avait offerte pour le mariage ?
Exactement, coupa Éloïse. Un cadeau pour deux. La moitié est à moi.
Et tant que je nai pas les euros sonnants et trébuchants, je ne partirai pas.
Je ne retournerai jamais au village chez ma mère ! Et vous navez aucun droit de me mettre à la porte, cest compris ?
À deux heures du matin, la grille du jardin claqua, et Françoise se réveilla aussitôt. Elle se redressa sur le coude, tendue.
Après quelques minutes, un bruit sourd résonna au rez-de-chaussée quelquun frappait à la porte.
Françoise paniqua, chuchotant :
Jean, debout. Jai limpression quon essaye de sintroduire chez nous. Elle secoua lépaule de son mari.
Jean-Baptiste grogna quelque chose dincompréhensible, mais se leva à son tour, cherchant ses pantoufles à tâtons, puis alla ouvrir.
Éloïse était sur le seuil. Sa belle-fille avait un air furieux : mascara coulé sous les yeux, les lèvres pincées, un énorme sac duquel dépassait un coin de peignoir en soie rose.
Il ma mise à la porte, cracha-t-elle au lieu de bonsoir, en sengouffrant dans lentrée. Il ma dit daller voir ailleurs.
Françoise échangea un regard avec son mari. Impensable : il y a un an, ils dansaient tous ensemble le matin du mariage, joyeux que Paul ait trouvé une femme aussi vive et jolie.
Éloïse navait pas convié ses propres parents ; ils buvaient trop, et elle redoutait un scandale qui aurait gâché la cérémonie.
À lépoque, Françoise avait proposé :
On soccupe de tout, si tu veux bien ? On enverra une voiture pour les chercher, prêtera des costumes. Et pas dalcool aux tables.
Mais Éloïse avait tranché :
Hors de question de me ridiculiser !
Un an avait passé, et la voici dans leur entrée.
Viens à la cuisine, je vais mettre de leau à chauffer, murmura Françoise. Tu vas tout mexpliquer.
Pas de thé. Je veux juste dormir. Ce cirque ma épuisée, votre fils ma trop usée !
Elle ramassa ses affaires, monta lescalier sans un regard pour eux.
***
Le lendemain matin, le téléphone de Françoise ne cessait de vibrer : Paul appelait sans relâche. Elle descendit au garage pour pouvoir parler à labri du tumulte.
Maman, tu es sérieuse ? Pourquoi tu las laissée entrer ?
Paul, que voulais-tu quon fasse ? Cétait la nuit, elle pleurait, avec ses valises…
Son fils ricana amèrement.
Elle joue la comédie à la perfection. Elle a exigé que je mette la moitié de lappartement à son nom, tu sais, celui que vous maviez acheté avant le mariage.
Elle a dit quelle avait mis son énergie à le rendre accueillant et quelle avait des droits dessus.
Quand jai refusé, elle ma menacé de me faire payer.
Elle parle aussi de la voiture, Paul. Et elle dit que tu las chassée.
Je ne lai pas chassée ! Jai simplement dit quon devrait vivre séparément, vu quelle commence à parler de partager le moindre bien !
Cest elle qui a pris sa valise et hurlé que vous la soutiendriez, parce que vous êtes trop gentils.
Maman, tu me trahis en faisant ça, tu comprends ?
On ne pouvait pas la mettre dehors, mon grand.
Eh bien, vivez avec elle. Mais ne venez pas vous plaindre plus tard.
Paul raccrocha. Françoise resta un long moment lappareil serré contre la poitrine.
***
Une semaine sécoula. Éloïse ne quittait pratiquement pas sa chambre. Elle descendait seulement pour déjeuner, sasseyait en silence, servait son assiette, puis remontait.
Aux tentatives de Françoise dengager la conversation, elle répondait par des phrases laconiques.
Éloïse, on pourrait peut-être en parler ? Tu ne vas pas continuer à vivre éternellement séparée de lui…
Pourquoi pas ? Éloïse releva les yeux de son assiette. Jai un toit. Vous me nourrissez bien.
Quant à Paul, il na pas lancé la procédure de divorce. Il doit avoir peur
Personnellement, cela me convient.
Mais peur de quoi ? intervint Jean-Baptiste. Lappartement est à son nom. La voiture peut-être faudra-t-il partager, vu la tournure des choses.
Mais enfin, tu es jeune, tu ne trouves pas ça étrange de vivre chez des gens que tu ignores ?
Éloïse reposa son assiette.
Vous maviez promis cet hébergement. Souvenez-vous ? Vous avez porté des toasts à notre mariage : « Notre maison cest ta maison ». Eh bien voilà, jy suis, chez moi.
Que Paul se montre radin, ce nest pas ma faute. Il narrête pas de me parler de la Grèce bon marché depuis, comme si ça avait été un cadeau.
Que reprochais-tu à la Grèce ? sétonna Françoise. Cétait cinq étoiles, en bord de mer. On avait fait de notre mieux.
Douze nuits ? Sérieusement ? Les gens normaux partent deux semaines, dans des hôtels où les animateurs ne baragouinent pas à peine le français. Je nai rien pu poster sur Instagram, javais honte.
Jean-Baptiste devint cramoisi.
Honte ? Ce mariage nous a coûté un bras ! On a payé la moitié, alors quon nétait pas obligés
Vous pouviez ne rien payer, le coupa sa belle-fille. Mais vous avez préféré jouer les bienfaiteurs. Il faut assumer jusquau bout.
Soit Paul me donne vingt mille euros pour la voiture et le préjudice moral, soit je reste ici avec mon nom sur la boîte aux lettres.
Jen ai le droit, je suis lépouse. Jai même ma domiciliation ici, rappelez-vous comme vous vous étiez démenés à la mairie ?
Elle partit sans débarrasser son assiette.
***
Le soir, Françoise réfléchissait sur la terrasse. Jean-Baptiste la rejoignit à voix basse.
Tu sais ce que je crois ? Elle fait exprès. Elle attend. Elle a compris que tu nauras jamais le cœur de la pousser dehors.
Paul est blessé, il pense quon le trahit, soupira Françoise.
Paul est idiot de ne pas nous avoir tout dit plus tôt. Aujourdhui, en ville, il ma tout raconté.
Tu sais pourquoi elle est partie de lappart ? Ce nest pas pour avoir « créé une atmosphère chaleureuse ». Elle a pris un crédit énorme en cachette pour acheter des formations bidons, des fringues de luxe. Quand les huissiers ont commencé à appeler, elle sest tournée vers lui : « Paie, on est une famille, non ? » Il a refusé. Elle sest donc réfugiée ici sachant que les huissiers nentreront pas à cause du digicode.
Françoise écarquilla les yeux.
Un crédit ? Mais pour quoi faire ? Elle avait tout ici.
Lambition, Françoise. Elle veut vivre comme dans les films, mais ne veut pas travailler. En un an, elle na rien cherché. Toujours « en quête delle-même ».
Longtemps, les époux cherchèrent une issue à cette impasse étrange. Mais aucune solution némergea.
Jean-Baptiste avait raison impossible pour Françoise dévincer la belle-fille.
Le lendemain matin, les choses dégénérèrent : Paul débarqua à la maison.
Salut, lança-t-il en traversant le salon. Où est-elle ?
Dans sa chambre, tenta de tempérer Françoise. Paul, calme-toi…
Plus question de calme.
Il monta à létage ; bientôt, les cris éclatèrent. Françoise et Jean-Baptiste, figés, attendaient au bas de lescalier.
Tu croyais que je ne saurais rien sur les dettes ? hurlait Paul. Tu pensais vivre à nos crochets ?
Ce sont nos dettes à tous les deux ! hurla Éloïse à son tour. Cétait pour ton image ! Pour que ta femme nait pas lair dune pauvre campagnarde !
Ces sacs à mille euros, cest pour mon image ? Prends tes affaires. Maintenant.
Tu nen as pas le droit ! Cest aussi ma maison !
Tu es invitée ici, Éloïse ! gronda Jean-Baptiste, montant quatre à quatre les marches. Cette domiciliation, cétait juste un service de ma part, temporaire.
Et tu sais quoi ? Je la fais annuler dès aujourdhui. Jai encore des amis à la mairie qui peuvent sen occuper.
Éloïse jaillit dans le couloir.
Ah, cest comme ça ? Toute la famille contre moi ? Et vos « ma chérie », vos « petite Éloïse » ?
Hypocrites ! Vous mavez broyée !
Si ce nétait pas pour vos vacances foireuses en Grèce et cette épave que vous appelez voiture, je…
Tais-toi, coupa froidement Françoise, toujours si mesurée. On ta donné tout ce quon pouvait. Plus que tu ne méritais.
On a payé tous tes caprices, pendant que tes parents sombraient, et sans un reproche.
Mais la méchanceté et le mensonge, ça suffit. Fais tes valises, tu nes plus la bienvenue.
Allez au diable ! hurla Éloïse en jetant vêtements et chaussures dans sa valise. Paul, tu vas le regretter !
Je vais demander la moitié de tout ! Je prouverai que lappartement a été acheté quand on était ensemble ! Je te laisserai à la rue !
Bonne chance, dit Paul, bras croisés. Lappart est à mon nom avant le mariage acte notarié.
Et la voiture… Figure-toi que je suis allé fouiller dans la boîte à gants hier. Jy ai trouvé les papiers que tu avais cachés.
Tu voulais déjà la mettre en gage, pas vrai ? Tu as imité ma signature ?
Éloïse sarrêta, une basket à la main.
Ce nest pas ce que tu crois, balbutia-t-elle.
Mais si. Cest exactement ça. Escroquerie, Éloïse, cest un délit. Voici le deal : tu prends ta valise, tu signes un papier de renonciation à tout droit sur les biens, et je nirai pas déposer plainte.
La belle-fille demeura immobile quelques secondes.
Je nai nulle part où aller, murmura-t-elle. Je nai même pas de quoi prendre le bus.
On te paie un mois de loyer, annonça Jean-Baptiste. Un petit studio en ville. Et un peu dargent pour démarrer.
Mais cest tout. Pas de voiture, pas de « parts ».
Cest juste, ajouta Françoise. Tu voulais ton indépendance et de largent : il faut maintenant savoir ten sortir seule.
Éloïse termina ses bagages en silence, et Paul la conduisit à la grille. Un taxi lemmena à lhôtel payé avec largent de sa belle-mère.
Une fois la grille refermée, Paul rentra. Il sassit sur le canapé, la tête dans les mains. Françoise vint poser une main sur son épaule.
Pardonne-nous, Paul. On pensait bien faire, on voulait juste être humains.
Ce nest pas votre faute, maman, répondit-il dune voix rauque. Jy croyais. Je me disais que si on couvrait quelquun daffection, de cadeaux, la magie opérerait.
Mais on ne change pas la nature profonde. Elle avait honte de ses parents mais elle est pareille
Jean-Baptiste prit place en face.
Et la voiture, tu en fais quoi ?
Je vais la vendre. Rembourser sa dette, que ces soucis ne me poursuivent plus, et oublier cette année comme un cauchemar.
Je vais sûrement changer dappartement aussi Je nai plus envie dy vivre.
Reviens chez nous, le temps quil faudra, sourit Françoise. La chambre tattend.
Paul releva la tête, esquissa un vrai sourire pour la première fois depuis longtemps.
Merci, maman. Oui, cest ce que je vais faire.
***
Éloïse changea encore davis plusieurs fois : tantôt elle suppliait son mari de la reprendre, tantôt elle menaçait de poursuivre Paul et ses parents devant les tribunaux.
Le divorce fut long, ponctué de querelles, mais Paul sen tira sans trop de dégâts.
Il régla la moitié des dettes de son ex-femme à la banque.
Si Éloïse avait accepté de divorcer à lamiable, il aurait payé le tout, comme il le souhaitait au départ.
Après la séparation, lentreprenante Éloïse disparut des radars. Ce qui, au fond, réjouit Paul.
