FLEUR SANS FRUIT
Chez Claire, son mari travaillait à la maternité de la Pitié-Salpêtrière. Gynécologue, évidemment.
Le couple rêvait dun bébé. Mais voilà, la cigogne semblait avoir perdu leur adresse.
Paul, son époux, simprovisait médecin pour Claire, lemmenait se faire soigner aux thermes de Vichy comme à la cure de boue de Dax, sollicitait tous ses confrères Rien ny faisait. Le corps de Claire restait dune tranquillité obstinée. Cinq années filèrent ainsi, ponctuées de soins, de bilans, de veines tentatives.
Dernièrement, Paul traînait plus tard au bureau, arborait un sourire taquin, lançait des petites piques à Claire, et, lair de rien, la traita un soir de « fleur sans fruit ». Plus de chaleur, juste une brise froide entre eux
Il parlait souvent de la nouvelle infirmière de son service. « Ma petite infirmière », disait Paul, façon de dire ma collègue chérie Ces changements navaient rien de rassurant pour Claire. Elle supposa que Paul se construisait une piste datterrissage de secours. Cétait décidé, elle irait voir ce qui se tramait à la maternité.
Il faut avouer que Claire naimait pas du tout lambiance maternité : des mamans aux visages épanouis, des nouveaux-nés hurleurs, des papas tout ébouriffés avec des bouquets énormes, la smala bruyante Pour elle, cétait un festival de frustrations. Elle se sentait, à jamais, exclue de ce bonheur-là.
Discrète, elle frappa à la porte du bureau de Paul : on ne sait jamais, mieux vaut ne pas débarquer comme une tornade.
« Entrez ! »
Elle ouvrit doucement.
« Tiens toi ici ? » sétonna Paul.
« Javais envie de te voir », fit Claire sur un ton faussement léger.
« Il tarrive quelque chose ? »
« Moi ? Rien du tout. Et toi, mon mari ? »
Mais soudain, la porte claqua à la volée. Une jeune femme entra, robe blanche immaculée, chapeau assorti, parfum suave à lappui. Sans un regard pour Claire, elle lança à Paul, complice :
« Paul-André, notre accord tient toujours ? Cest chez moi ce soir ? »
Paul la coupa net :
« Je te présente Claire, ma femme. »
« Oh ! Désolée ! Jai cru que cétait une patiente. Enchantée ! » bredouilla-t-elle avant de séclipser comme une fusée, laissant planer un sillage Chanel N°5.
« Alors, Paul-André ? » Claire était glacée.
« On en parlera à la maison, jai du boulot », coupa Paul, un brin coupable.
« Eh bien, tu ne vas même pas tenter de te justifier ? » lança Claire avec un calme acide.
Au fond delle, elle espérait presque quil lui mente, ne serait-ce quun petit peu, pour quelle y croit encore.
Le téléphone sonna ; Paul décrocha à la première sonnerie :
« Jarrive, jarrive ! »
Claire rentra chez elle à petits pas. Non, les larmes ne venaient pas. Juste un grand vide. « Voilà la fameuse concurrente. Jolie, forcément, Paul a bon goût. Et ces parfums coûteux sûrement un cadeau de Paul, elle ne pourrait pas se lacheter. Trop chic pour elle ! »
Ailée comme une mouette mazoutée, Claire regagna lappartement.
Le soir venu, Paul ne rentra quau petit matin. Elle ne lui demanda rien. Tout était limpide.
Dedans, Claire sentit tout seffondrer. « Cest la chute libre », pensa-t-elle.
Paul, muet, commença à bourrer quelques affaires dans sa valise. Puis, venant par derrière pour éviter son regard, il la serra brièvement :
« Clairette Pardon ! Notre vie, cest du gris souris. Les années filent, mais moi je veux des enfants ! »
« Oui, bon, inutile den faire des caisses. Je sais, je suis une fleur stérile. Je vous souhaite du bonheur et une tribu dhéritiers. Adieu, Paulo ! »
La porte claqua. Claire, figée à la fenêtre, vit Paul grimper dans un taxi. À côté de lui, la sirène. Et voilà.
Elle se fit un café, alluma une clope. Elle essaya de se convaincre que Paul avait tout tenté pauvre gars, il sétait même épuisé à chercher une vraie famille. Leur mariage était sans fondations. Elle ne pourrait jamais donner denfant à son mari. Et pourtant
Le bonheur semblait lavoir définitivement ignorée. Son amour pour Paul résistait, bien vivant. Rien ni personne naurait pu len débarrasser.
Quelques mois plus tard, par des amis communs, Claire apprit que Paul était papa. Linfirmière avait eu une petite.
« Il doit être fou de joie, Paul ! Enfin un bébé. Mon Dieu, jai 27 ans ! Y aurait-il donc une terre en jachère qui mest réservée ici-bas ? » soupirait Claire.
Elle sétait faite à son infertilité Que font les parisiennes dans ces cas-là ? Elles sinvestissent à fond dans leur carrière. Sauf Claire. Elle voulait adopter. Refusé : « foyer incomplet », quils ont dit.
Elle voulut entrer au couvent. Y passa un mois. Jusquau jour où une nonne senior lapprocha :
« Ma petite, tu nes pas à ta place ici. La vie tattend dehors. Ton bonheur nest pas loin »
Étonnamment, Claire y crut. Son cœur retrouva des couleurs. Ô temps qui guérit tout !
Sa vie sentimentale changea. Au théâtre du Châtelet (merci, la copine pour linvitation !), elle rencontra un homme.
Il sappelait Alexandre. Tout de suite, il inspira confiance. Elle voulait tout lui raconter, petit bout par petit bout. Il comprendrait, cest sûr un tel allié se fait rare.
Alexandre tomba raide amoureux. Ils ne multiplièrent pas les rendez-vous, à quoi bon ? Claire et Alexandre étaient mûrs depuis longtemps. Forte de son expérience morose, Claire avoua franchement son « défaut » à la veille de la noce. Rien de rédhibitoire pour Alexandre.
Le jour du mariage, il lui murmura :
« On y arrivera, je te le promets. Je crois en nous, ma Clairement tienne, dans la joie comme dans ladversité. »
Sept ans plus tard, Claire et Alexandre avaient trois enfants. Deux filles, un garçon.
Claire riait :
« Alex, on arrête là, non ? »
Il la regardait, amoureux :
« On verra bien, ma douce. »
Chez eux, le bonheur avait trouvé résidence pour de bon !
Un jour, alors quelle se promenait au jardin du Luxembourg avec ses enfants, Claire aperçut Paul. Dix ans sans sêtre vus. Elle lappela. Paul mit quelques secondes à la reconnaître, puis il sillumina :
« Cest bien toi, Claire ? Quelle allure ! Ravi de cette rencontre On parle beaucoup de ta jolie famille ! Ton fils a ta tête. Tes filles sont sûrement à leur papa, non ? » bredouilla Paul, gêné.
« Ah, mon mari est formidable ! Il maime et je ladore, le cœur tout entier ! » répondit Claire, fière.
« Et toi, Paul ? Ta fille doit être grande, jimagine ? »
« Non, Clairette, pas de fille » Son sourire disparut.
« Comment ça ? » sétonna Claire.
« Je tai menti, Claire. Tu sais, dans la vie, il y a des mirages et des mensonges. Ma seconde épouse, celle-là même linfirmière a eu une petite qui nest pas de moi. Nous deux, on est tous les deux aux yeux bleus, et la gamine les a bruns Même pas besoin dêtre gynéco pour piger. Tous les nouveaux-nés ont les yeux bleus, mais au fil des mois Tout séclaircit. La vérité éclata, ma femme la reconnu ; elle voulait un père pour sa fille, lautre sest défilé, et moi, jétais là, facile à attraper On sest séparés. On ne construit rien sur un mensonge.
Je suis retourné chez ma mère. Elle a tout deviné, et ma parlé de cette fichue oreillon que jai eu gamin : impossible davoir des enfants. Complètement stérile, le fils à sa maman. Tant dannées à te faire porter le chapeau alors que le fleur sans fruit cétait moi ! »
« Paul, ne ten fais pas. En tant que médecin, tu aides les femmes à devenir mamans, tu fais naître des bébés tous les jours ! Ce nest pas rien ! » le consola Claire.
« Merci, Claire ! Tu sais, jai finalement rencontré quelquun. Dans mon service, une jeune femme a accouché dun petit garçon. Aucun papa à lhorizon. Ce bout de chou ma bouleversé. Je ne saurais te dire pourquoi, mais jai tout de suite eu envie de men occuper. On a fait connaissance, elle sappelle Aline Figure-toi, cest dabord son fils que jai aimé, et puis Aline, tout naturellement. Je lui ai raconté ma stérilité, elle la accepté. On sest mariés, et nous voilà une famille de trois. Tu comprends ? »
« Je comprends, Paul. Plus que tu ne crois »Paul sourit, un peu ému, puis, dune voix douce, reprit :
« On fait des familles avec ce quon reçoit, nest-ce pas ? Parfois pas comme on voulait et pourtant, justement à cause de ça, ils deviennent à nos yeux les plus beaux cadeaux du monde. »
Un léger silence sinstalla, traversé par les rires des enfants. Claire sentit la paix grandir en elle, comme si toutes les blessures dhier nétaient plus que de tendres cicatrices, dorées par le soleil du Luxembourg.
Elle lança à Paul un dernier regard complice celui de deux vieux amis qui se sont tout pardonné. Puis, prise dune soudaine impulsion, elle alla rejoindre ses enfants qui jouaient à cache-cache dans les allées ; elle se retourna une ultime fois, salua Paul dun sourire radieux, puis sélança vers sa tribu.
La vie, songea-t-elle, finissait toujours par fleurir, même là où lon croyait la terre stérile. Au loin, le carrousel tournait, la lumière dorée filtrait à travers les marronniers et, portée par la joie de ses enfants, Claire se sentit pleinement vivante, infiniment riche.
Sous les arbres en fête, dans le cœur battant de Paris, la fleur sans fruit exultait : elle avait, envers et contre tout, fait éclore un jardin.
