Cher journal,
Encore des vacances au soleil pour elle comment faitelle pour se payer ça?
Jai pincé lécran du téléphone, agrandi la photo. Marion, chapeau de paille, le dos à la mer dazur, sable blanc, palmiers. Une image parfaite, une vie de rêve
Nous avions pourtant commencé de la même façon. En première année déconomie, on partageait une petite chambre à la résidence universitaire, on cuisait des pâtes pour deux, on rêvait de carrières brillantes. Puis Marion sest mariée, a eu Léonie, a divorcé et nos chemins se sont séparés. Jai choisi la voie «classique»: poste stable de comptable, mari fiable, prêt hypothécaire, un enfant, un congé à la mer chaque année. Tout comme les autres, comme il se doit.
Marion, après le divorce, sest libérée comme un oiseau. Des cours de design graphique, des clients en Europe et aux États-Unis. À lépoque, je riais: le freelance, cest du flan, cest instable!
Cinq ans ont passé. Marion gagne aujourdhui plus que mon mari Guillaume et moi réunis. Trois fois plus. Elle travaille où elle veut, de nimporte où dans le monde. En semaine, elle se promène avec Léonie dans un parc pendant que les «normaux» sont enfermés au bureau. Elle peut senvoler un mois en Thaïlande, juste parce que lenvie lui prend.
«Maman, quand on ira à la mer?» Arthur apparaît sans bruit, se glissant derrière mon épaule.
«En juillet, mon trésor. Comme dhabitude.»
«Encore une semaine Pourquoi seulement une semaine?Léonie raconte quils ont passé un mois au bord de la mer, quils ont escaladé des montagnes, quils ont vu les nuages en bas. Tu imagines?»
Jai imaginé, trop bien imaginé.
«Tout le monde vit à sa façon, Arthur. Allez, dors.»
«Et Léonie a appris que les Géorgiens disent «gamardjoba», cest «bonjour». Elle connaît déjà vingt mots en géorgien et apprend langlais avec une Américaine en ligne. Et moi, je vais apprendre langlais?»
Une douleur sourde sest nouée dans ma poitrine. Jai caressé la tête dArthur, essayant de masquer le tumulte intérieur.
«Tu le feras, mon garçon. À lécole.»
Arthur sest retiré, et je suis restée fixée sur ce point. Une école ordinaire, un anglais ordinaire. Pas de cours avec un natif sur Skype, pas de camp linguistique à Malte, pas dimmersion dun mois. Simple, comme tout le monde.
Pourquoi «comme tout le monde» est devenu synonyme de «pire»?
Je me suis demandé quand jai commencé à comparer. Probablement après notre rencontre il y a six mois, quand Marion est revenue à Paris entre deux voyages. Dans un café, elle parlait dun nouveau projet pour une startup californienne, de travailler trois heures par jour et de gagner plus quen plein temps. Jacquiesçais, souriais, en me demandant: pourquoi pas moi?
Depuis, ce «pourquoi pas moi» sest ancré.
Jai compté. Le nouveau portable de Marion: mille cent cinquante euros. Les cours de Léonie: au moins vingt mille euros par mois. Un vol pour deux vers la Thaïlande: deux cent euros. Le loyer dun appartement làbas: on ne sait pas, mais ce nest pas les clopinettes. Et ce nest que la partie visible de liceberg.
Je faisais tout correctement: je travaillais, jéconomisais, je planifiais, je nachetais rien dinutile. Marion, mère célibataire, sans mari, sans stabilité, parcourait le monde pendant que je choisissais entre le café au bureau et léconomie de cent euros.
Guillaume est rentré vers vingt heures.
«Salut.» Il a embrassé ma joue et a ouvert le frigo. «Questce quon mange ce soir?»
«Comme dhabitude. Pommes de terre et boulette.»
«Parfait.»
Il sest assis, a commencé à manger. Je le regardais, mon mari, fiable, prévisible. Huit ans au même poste, le même salaire quil y a trois ans, ajusté à linflation. Sans ambition, sans projet, aucune envie daller plus loin.
«Marion est encore en Thaïlande,» aije lâché comme une parenthèse.
«Mm,» a répondu Guillaume sans quitter sa fourchette.
«Troisième fois cette année.»
«Quil lui arrive bien.»
«Quil lui arrive bien?» Jai laissé échapper. «Quelle gagne plus que nous deux?Quelle puisse se permettre ce que nous ne pouvons même pas rêver?»
Guillaume a levé les yeux, un brin fatigué.
«Juliette, que veuxtu de moi?Elle a un autre travail, une autre vie. Elle a osé et a gagné. Nous, on vit tranquillement.»
«Tranquillement pauvres!»
«Nous ne sommes pas pauvres. On a tout.»
«Quoi, la maison? Le travail? Une existence de salaire en salaire? Arthur ne voit même plus rien, tant que Léonie»
«Juliette, stop. Jen ai assez. On peut simplement manger?»
Mais je ne pouvais plus marrêter. Les mots débordaient, nourris par des mois damertume. Pourquoi ne cherchetil pas un meilleur emploi? Pourquoi ne se formetil pas, napprendtil pas langlais, ne suittil pas de cours, ne tentetil rien? Marion a réussi, seule, avec un petit bout de fille. Et lui?
Guillaume écoutait, mâchait, restait muet. Puis il a posé sa fourchette.
«Je ne suis pas Marion. Je ne le deviendrai jamais. Souvienstoi bien.»
Il sest levé, est allé dans la chambre. Je suis restée seule, lanxiété brûlante au creux du ventre.
Ça a duré une semaine, deux, un mois. Les disputes samoncelaient comme une avalanche. Je piquais sur le moindre détail: la vaisselle mal lavée, les clés mal rangées, le retour tardif, le lever trop tôt. Tout devenait la preuve de son incapacité à offrir une vie décente.
Guillaume se justifia dabord, puis se tut. Il a commencé à rester tard au travail, à sortir le weekend, à rentrer quand je dormais déjà. Il séloignait physiquement et émotionnellement, érigeant un mur invisible.
Je continuais à comparer. Chaque post de Marion était un coup au cœur. Chaque photo, le rappel de ce qui méchappait. Lenvie me rongeait comme de lacide, transformant les objets du quotidien en symboles déchec.
Lapogée est survenue en avril.
«Tu es un raté!Je me suis trompée en tépousant!Pendant que les gens normaux construisent leur futur, tu restes planté dans ton bureau pour des miettes!»
Guillaume est resté muet, puis sest levé, a pris son sac.
«Questce que tu fais?»
«Je pars.»
«Où?»
«Chez ma mère. Jai besoin de réfléchir. À nous. À ce «nous» qui existetil vraiment.»
Il a rangé calmement ses affaires: teeshirts, jean, rasoir, chargeur. Je suis restée à la porte, incrédule.
«Tu ne peux pas partir comme ça!»
«Je le peux.» Il a bouclé son sac. «Je suis fatigué dêtre le responsable du fait que nous ne sommes pas millionnaires. Fatigué dentendre parler de Marion tous les jours. Fatigué de ne pas être celui que tu veux à mes côtés.»
«Et Arthur?»
«Je resterai son père, quoi quil advienne.»
Je suis restée seule, avec un fils de six ans, le prêt hypothécaire, les factures, les ruines dune famille qui, il y a peu, sappelait «famille».
Puis la prise de conscience: tout était la faute de Marion. Ses photos, ses récits, son orgueil. Elle ma fait voir la vérité de ma vie. Elle a brisé le mariage. Pas intentionnellement, certes, mais cela change quelque chose?
Et puis jai compris que je ne tiendrais pas le coup. Mon salaire de comptable: quarantesept mille euros nets. Le prêt: vingthuit mille. Les charges: huit mille. La crèche: cinq mille. Il ne restait plus que six mille euros pour la nourriture, les vêtements, une vie à peine supportable. Mes parents aidaient, mais à contrecœur, comme sils reprochaient que cest moi qui avais détruit le mariage.
Arthur ne comprenait pas.
«Maman, quand papa reviendra?»
«Je ne sais pas, mon soleil.»
«Pourquoi estil parti? Il nous en veut?»
«Non. Cest simplement comme ça chez les adultes.»
«Léonie dit que son papa vit ailleurs, mais elle va le voir pendant les vacances. Je pourrai faire pareil?»
À lévocation de Léonie, une obscurité ma traversé le cœur.
«Va faire tes devoirs!»
Arthur sest enfui, effrayé. Plus tard, je pleurais dans la salle de bain, couvrant ma bouche avec la paume pour que mon fils nentende pas.
En mai, jai appelé Marion. La colère ma submergée.
«Juliette? Salut! Ça fait longtemps»
«Tu as détruit ma famille.»
Un silence lourd.
«Quoi?»
«Cest ta vie parfaite. Tu las montrée exprès pour me faire sentir ma grisaille!»
«Juliette, attends, je ne comprends pas»
«Tu comprends tout! Guillaume est parti à cause de toi. Parce que jai fini par voir quil nest quun employé de bureau. Tout ça à cause de nos comparaisons!»
«Juliette, sil te plaît, rencontronsnous, parlons calmement»
«Calme? Après ce que tu as fait!»
Jai hurlé au téléphone pendant quinze minutes, déversant jalousie, rancœur, colère. Marion a tenté dexpliquer, de dire quelle navait jamais voulu me blesser, que notre amitié était sincère, mais je nécoutais plus. Finalement, jai raccroché, lai bloquée partout: téléphone, réseaux, messageries.
Marion a cherché à me joindre via des connaissances communes, envoyé des emails, demandé à transmettre que je lui suis chère, que je veux parler. Jai répondu toujours la même chose: je ne veux rien de cette personne. Jai raconté à tous comment elle avait ruiné ma vie par son ostentation. Les amis ont hoché la tête, se sont éloignés, ne voulant plus sen mêler.
Mais je narrivais pas à lâcher prise. Jai créé un compte fictif, une page vide sous un faux nom, et je scrutais chaque jour les publications de Marion. Chaque soir, je faisais défiler ses photos, lisais ses posts, mesurais les commentaires. Cétait devenu un rituel, une dépendance, le seul moyen de me sentir reliée à cette existence qui ne sera jamais la mienne.
Puis je commentais sous ses images: «Nestil pas honteux de se vanter quand dautres peinent à joindre les deux bouts?» Des messages venimeux en privé: «Des gens comme toi détruisent des couples.»
La vie de Marion continuait. De nouvelles photos dEspagne: elle a emmené Léonie un mois, la inscrite à une école dimmersion linguistique. Des posts joyeux sur un gros projet, la gratitude envers la vie, la liberté, le bonheur. Tout était sincère, authentiqueMarion na jamais su faire semblant.
Et cétait ce qui faisait le plus mal.
Jai rafraîchi son profil. Encore. Encore.
Je cherchais le moindre signe de problème, la moindre fatigue, la moindre ombre de malheur, le moindre indice montrant que le tableau parfait était une façade. Rien.
Je me suis affalée sur le dossier de ma chaise, le regard perdu dans le plafond. Guillaume nétait jamais revenu. Il a fini par déposer le divorce un mois après son départ. Les amis ont disparu, fatigués de mes plaintes, ne voulant plus prendre parti. Le travail est devenu une torture: huit heures de chiffres et de bilans, puis le retour à un appartement vide, à un enfant endormi et à lécran du téléphone.
Mais tout cela navait plus dimportance. La seule chose qui me poussait était de dénicher un défaut dans la vie de Marion.
Lécran du téléphone brillait dans lobscurité, reflétant mes yeux secs et enflammés.
Actualiser.
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