Sept jours avant
Lundi soir, dans une petite ville du nord de la France, on a encore coupé leau chaude. Pas dans toute la ville, non, mais dans quelques immeubles près du marché, ce qui a suffi pour alimenter les conversations pendant deux jours, comme si on avait coupé la Loire. À la boulangerie, on chouinait, à la queue des mandarines, on évoquait l’âge canonique des canalisations, dans le car municipal, on débattait sérieusement pour déterminer chez qui les vieilles tuyauteries dataient de lépoque de De Gaulle. La neige, elle, brillait toujours pas le moindre flocon, lasphalte reluisait de flaques, et les guirlandes suspendues rue de la République donnaient limpression dêtre accrochées beaucoup trop tôt.
Tamara Dubois a refermé la porte de son petit rayon derrière la dernière cliente et a frotté du plat de la main le creux de ses reins. Dans le coin Tricot du grand magasin, il faisait une chaleur d’étuve, même si un courant dair froid sinfiltrait sous la fenêtre mal ajustée. Les cintres ployaient sous des pulls avec des rennes, des chaussettes épaisses, des pyjamas Joyeux Noël et dautres inscriptions anglaises dont elle navait jamais saisi le sens. La lampe du comptoir clignotait, émettant un buzz électrique qui lui filait la migraine.
Il restait vingt minutes avant fermeture. Tamara comptait déjà la recette dans sa tête et simaginait chez elle, lançant la bouilloire pour se faire un thé en appelant son fils. Ils ne sétaient pas parlé depuis bientôt quinze jours, tout ça à cause de cette fichue dispute sur largent et son nouveau boulot. Il lui avait dit quil ne pouvait plus aider, quil avait un crédit immobilier, quelle devrait réfléchir à lavenir. Elle lavait mal pris, comme dhabitude, avec une couche dacidité supplémentaire. Maintenant, son numéro sallumait dans ses contacts comme celui de n’importe qui.
Le carillon tinta, et une femme entra, manteau gonflant, un bouton en forme de caniche arraché.
Il me faudrait des chaussettes, dit-elle en secouant les gouttes de pluie sur ses épaules. Pour mon mari. Il les use jusquà la corde, les siennes.
Ah, les maris, répondit Tamara Dubois avec son sourire automatique. Regardez, celles-ci sont en promo, toutes en laine.
Pendant que la cliente examinait les paquets, le téléphone vibra dans la poche de sa blouse. Tamara le sortit, déchiffrant un numéro inconnu. Indicatif local.
Prenez celles-ci, proposa-t-elle, presque par réflexe, à la dame. Elles partent comme des petits pains.
La cliente hocha la tête, fouilla pour trouver son porte-monnaie. Le téléphone persistait à vibrer.
Excusez-moi, je vous laisse une seconde.
Tamara séloigna du comptoir pour décrocher.
Allô ?
Bonsoir cest le magasin Tricot du marché ?
Oui, répondit-elle, interloquée. Je vous écoute.
Jai acheté chez vous un pull bleu à losanges il y a une semaine On ma dit que je pouvais léchanger. Sauf quil euh il est court. Jai noté le numéro sur le ticket, mais jai dû me tromper dun chiffre. Je ne vous dérange pas ?
Tamara promena un regard circulaire. Les mêmes pulls bleus à losanges, soigneusement pliés, trônaient sur létagère.
On en a, oui, confirma-t-elle. À mon avis, vous nêtes pas trompé de numéro.
Vraiment ? Je croyais avoir confondu un sept et un un avec la tache sur le ticket Enfin, je doute.
Passez demain, on ferme à dix-huit heures. On verra si on peut arranger ça.
Merci, répondit lhomme, soulagé. Cest juste que enfin, ma femme n’osait pas dire quelle sétait trompée de taille.
Tamara raccrocha, revint à sa cliente, encaissa lachat. Quand la porte se referma derrière la dernière âme, Tamara contempla son téléphone longuement. Elle composa le numéro de son fils, laissa son doigt suspendu au-dessus du bouton vert puis rangea lappareil. Demain, pensa-t-elle, demain jaurai le temps.
Ailleurs, la ligne trois du car municipal luttait pour se faufiler dans la rue du marché. Le chauffeur, Nicolas Lefèvre, pestait à mi-voix : devant la pharmacie, une Twingo bloquait sa voie. Les passagers grognaient façon veaux à labattoir, quelquun lisait lhoraire à voix haute, croyant réécrire le destin par la force de la parole.
Oui, oui, je vois bien, grommela Nicolas tout en embrayant. Cest pas mon premier jour.
À cinquante-sept ans et vingt-cinq de conduite, Nicolas connaissait toutes les bosses du trajet comme dautres connaissent leurs grains de beauté. Il savait où le siège bondissait, où la chaussée saffaissait, où lhiver régnait verglas sournois. Cette année, la neige tardait et il se surprenait à la guetter, pas pour les chaos et les bouchons, mais pour la lumière des réverbères qui se réfléchissaient sur les congères.
À la station Mairie, monta une femme en bonnet à pompon, sac marqué Chez Sylvie. Derrière, un ado à écouteurs, puis un papy canne à la main.
On passe votre monnaie pour le ticket, informa Nicolas.
Les pièces et billets circulaient, une carte bancaire se tapota contre le terminal. Odeur de mandarines et de tissus humides dans lair. La radio peinait à capter un tube de Noël.
Monsieur, on va jusquà la gare ? lança quelquun.
Jusquau terminus, confirma Nicolas.
Il répéta la phrase comme autrefois son collègue disparu. Son ancien compère était parti dune crise cardiaque deux ans plus tôt. Depuis, Nicolas sétait retranché dans une réserve discrète. Sa femme, á la maison, lattendait plus par politesse que par envie. Leur fille lappelait une fois par mois dune autre ville, débitait ses nouvelles à la va-vite ; il hochait la tête, persuadé quelle le verrait à travers le combiné.
Au feu près de la poste, le portable du tableau de bord clignota : message du central. « Nouveau planning dès demain, viens chercher le papier. » Nicolas soupira. Nouveau planning, ça voulait dire se lever encore plus tôt. Vers trois ou quatre heures, il se réveillait parfois la nuit, persuadé que tout ça finirait bientôt, quil trouverait autre chose. Et puis il se souvenait de son âge, du prêt sur la maison, des médicaments pour sa femme, et la pensée sévanouissait.
À Bibliothèque, une femme entra, sac en bandoulière. Nicolas la reconnut, sans remettre tout de suite son nom. Elle sattarda devant le composteur, leva les yeux et sarrêta net.
Nico ? demanda-t-elle doucement.
Il cligna des yeux.
Claire ? souffla-t-il, aussitôt embarrassé par la chaleur de sa voix.
Ça faisait un bail, répondit-elle, coinçant un billet entre ses doigts. Je pensais que tu bossais de lautre côté.
On ma déplacé ici, répondit-il en prenant la monnaie. Depuis le premier. Provisoirement.
Claire sinstalla plus loin, se cramponnant à la barre. Elle avait été sa première épouse. Vingt ans auparavant, ils sétaient séparés, leur fille avait alors dix ans. Depuis, ils menaient leurs vies parallèles, ne se croisant que pour Noël, et encore, rarement. Maintenant, hasard du calendrier, voilà : la bibliothèque, le bus, fin décembre.
Tiens-toi bien, lança-t-il dans le micro, assuré, mais cétait à elle quil pensait. Ça glisse un peu.
La route nétait pas verglacée, mais prétendre lui semblait plus facile que de dire quelque chose de sincère.
À la bibliothèque municipale, où Claire se dirigeait ce soir-là, des étudiantes saffairaient à installer le sapin. Elles démêlaient la vieille guirlande, piquaient des paillettes sur un panneau en carton. Au plafond, des flocons de papier tombaient du Noël passé.
Claire Moreau, responsable du prêt, déposa son sac sur une chaise, ôta son manteau.
Parfait, Claire ! linterpella une collègue. On a la cata : lordinateur sest figé avec une pile de retours.
On va voir ça, répondit-elle, franchissant le comptoir.
Le PC affichait effectivement lécran bleu du désespoir. Claire tapota quelques touches, relança le bazar. Pendant que le système reprenait ses esprits, elle jeta un œil au chariot de retour. Une mince couverture verte, à lintérieur un mystère blanc.
Cest quoi, ça ? interrogea-t-elle.
Quelquun a déposé le livre sans la carte demprunt, soupira la collègue. Il était pressé Jai noté le nom sur un post-it, disparu dans les archives.
Claire ouvrit le livre et découvrit une vieille photographie. Un garçon denviron huit ans sur une luge, accompagné dun homme en bonnet tricoté. Derrière eux, des congères comme des murs. La photo était usée, les bords blanchis par le temps.
Elle scruta le visage de lhomme. Quelque chose lui serra le ventre : un sourire familier, celui de Nicolas jadis, quand il riait sans réserve. Mais non, pas lui, simplement une allure, le même regard.
Intéressant marmonna-t-elle. Je me demande qui a oublié ça.
Peut-être exprès, supposa sa collègue. Où par mégarde.
Claire remit soigneusement la photo dans le livre, posa le tout à part. Elle comptait retrouver ce post-it le soir venu. Au fond delle, une étrange impression : cette photo, cétait, allez savoir, pour elle. Elle repoussa lidée. Hasard.
En ville, la rumeur tournait ailleurs. Sur le groupe Facebook local, un message : « Oublié un sac de cadeaux dans la ligne trois ! » Il y avait dedans, disait lauteur, des jouets, des moufles chaudes, une carte non signée. Le conducteur du car laurait récupéré près du parc pour le confier à un gamin, le fils de la propriétaire daprès la légende. On se chamaillait pour enrichir lanecdote de détails.
Nicolas Lefèvre lisait ces élucubrations tard, avachi sur son canapé. Il avait effectivement récupéré ce sac, sur la banquette arrière, découvert quil y avait des jouets. Dabord, il avait pensé le porter au dépôt, puis, au parc, un garçon en parka trop fine lavait accosté.
Hé, monsieur, vous attendez le Père Noël ? demanda lenfant, lorgnant le sac.
Et toi ? ricana Nicolas.
Lenfant haussa les épaules.
Maman dit quil est débordé, beaucoup de boulot.
Nicolas lui tendit le sac.
Tiens. Tu diras à ta maman que tout est retrouvé.
Le petit, ravi, lemporta avec un merci timide. Le soir venu, Nicolas eut une légère angoisse davoir gaffé Mais sur Facebook, on racontait que tout était rentré dans lordre et que le petit garçon était un vrai de vrai. Nicolas sourit : Un vrai gosse, un conducteur à moitié correct Il dormit mieux que dhabitude.
Le lendemain, le monsieur au pull bleu se pointa au rayon Tricot. Petit, blouson élimé, sac plastique à la main.
Cest vous qui mavez appelé hier ? demanda Tamara Dubois.
Oui, répondit-il. Voilà, le pull. Ma femme dit quil est trop court. Moi je le trouve pas mal.
Tamara déplia le vêtement manches clairement pas aux normes.
On va échanger, dit-elle. Jen ai un plus grand du même modèle.
Tandis quelle fouillait dans la pile, le client détaillait la boutique.
Vous avez du chauffage ici Et leau chaude ?
Coupée hier, répondit Tamara. Mais on a un vieux chauffe-eau.
Quelle chance, soupira-t-il. Chez nous, deux semaines que ça vient et repart. Ma femme, elle crie : Un Nouvel An sans eau chaude, cest pas une fête !
Elle tendit le pull neuf, il la remercia, sortit un bout de papier.
Je voulais vous laisser ça Je bosse dans la téléphonie. Hier, il y avait un drôle décho quand vous avez décroché Jai regardé, cest votre combiné qui est vieux. Si vous voulez le changer à pas cher, je peux conseiller.
Elle remercia, jetant un coup dœil au numéro griffonné et à la note Problème décho combiné à remplacer.
Le soir, elle tourna longtemps la feuille entre ses doigts. Puis composa enfin le numéro de son fils. Sans saccorder le temps dhésiter, elle appuya sur appeler.
Allô, dit son fils, à peine la tonalité lancée. Maman ?
Oui souffla-t-elle. Et toi ?
Une micro-pause.
Ça va, je travaille. Et toi, maman ?
Aussi fit-elle en riant. Dis Jai un vieux téléphone, parait-il Tu ty connais, non ?
Il se mit à expliquer, conseil après conseil. Tamara profita de ce ton ordinaire, sans la pointe de rancœur, et demanda des précisions rien que pour garder sa voix. À un moment, il dit dun trait :
Maman, pour largent, jétais sec. Ten veux pas à ton fils, hein ?
Elle inspira.
Moi non plus, jétais trop directe, avoua-t-elle.
Le surlendemain, les nuages à neige déboulèrent enfin. Du matin à midi, le ciel gris vida sa cargaison : des flocons tout neufs, sur les toits, les branches, la pancarte Marché, où lampoule du O clignotait faiblement.
À larrêt devant la bibliothèque, les gens plianèrent les épaules. Le car ligne trois, fidèle à la galère, accusait dix minutes de retard. Un râleur rédigea déjà une plainte, mais soudain le véhicule jaune jaillit du virage.
Enfin ! lança un homme sous son bonnet.
Nicolas Lefèvre laissa monter tout le monde. Claire était du groupe, cette fois assise près du chauffeur.
Salut, lança-t-elle timidement, payant son billet.
Bonjour, répondit Nicolas, embarrassé de son vouvoiement.
Le car quitta larrêt. Le brouillard de neige époussetait le pare-brise.
Jai trouvé une photo, confia soudain Claire, penchée vers lui. À la bibliothèque. Un gosse sur une luge avec un homme Probablement par ici, les congères de lépoque.
Lhiver était autrefois répondit-il.
Oui. Je me disais, ça intéresserait sûrement quelquun. Un souvenir, ça ne se jette pas.
Il hocha la tête. Sourde, la mémoire dune photo de sa fille, sept ans, dévalant une côte. Une image planquée dans un tiroir à papiers quil nouvrait jamais.
Si tu veux, je peux mettre une annonce, proposa Claire. On ne sait jamais.
Mets-la, approuva Nicolas. Les gens oublient vite ce quils ont perdu.
Claire sinterrogea sur lui du regard.
Et toi, ça va ?
Je bosse, répondit-il. Et toi ?
Pareil fit-elle en souriant. La neige réjouit les enfants, et donne du fil à retordre aux grands.
Ils échangèrent un sourire complice. Dans le bus, quelquun lançait que leau chaude était encore coupée. On lui répondit quil fallait sendurcir, cest tout.
À la bibliothèque, le téléphone sonna. Claire décrocha.
Médiathèque, jécoute ?
Bonjour, souffla une voix féminine, émue. Jai rendu un livre hier, et ce matin, je me rends compte que jai perdu une photo dedans. Avec mon mari et mon fils Vous nauriez rien trouvé ?
Claire sourit.
On la retrouvée. Passez, elle est là.
Merci, cest énorme ! Jai retourné tout lappartement Cest la seule photo où ils sont ensemble. Mon mari est décédé lan dernier.
Quand la dame arriva, petite, manteau gris, écharpe rouge, elle récupéra la photo comme un bijou. Claire la rassura.
On croit que cest perdu mais parfois, ça revient.
La dame acquiesça, retenant un sanglot. Avant de partir, elle posa une boîte de chocolats sur le comptoir.
Bonne fête, dit-elle. Vous venez de sauver mon Noël.
Claire la regarda partir, méditant sur ces coïncidences. Si elle navait pas changé une pile de livres, si elle n’avait pas été là ce soir-là, la photo se serait égarée. Mais elle ne sétait pas égarée.
Le soir du quatrième jour, la ville ressemblait à une carte postale. La neige couvrait les cours dimmeubles, les escaliers verglacés, sur le marché les marchands alignaient des caisses de clémentines sur la neige. Les guirlandes maladroites clignotaient de guingois, mais distillaient un semblant de fête.
Tamara Dubois rentrait chez elle, cabas au bras. Une boîte de petits pois cognait contre une bouteille de lait, elle sarrêta à la baraque à quiches, en prit une au poireau, mordit dedans sur le trottoir. La pâte tiède la réchauffa.
Son téléphone vibra. Numéro inconnu, mais semblable à celui du client du pull.
Allô ?
Bonjour, désolée mais je crois que je me suis trompée de numéro. On ma donné celui du fils dun menuisier pour des fenêtres Mais vous, vous
Moi je vends des vêtements, répondit Tamara, interloquée.
Oh, pardon, ricana la femme. Jai dû me mélanger On ma dit que ce monsieur travaillait vite, et chez ma mère les volets prennent lair. Ça souffle, ici, hein ?
Ça souffle partout, soupira Tamara. Lhiver est arrivé.
La voix au combiné avait ce je-ne-sais-quoi de fatigue, de regret, denvie de réparer avec un cadeau.
Dites-lui la vérité, finit-elle par conseiller. Les cadeaux, cest bien mais entendre la voix, cest mieux.
Vous croyez ? hésita la femme. Jai peur de la peiner.
Elle sera déçue, cest sûr. Mais attendre sans rien dire, cest pire.
Long silence.
Merci balbutia la femme. Cest curieux Je vous ai appelée pour rien, mais finalement Je vais lappeler, et trouver quelquun pour les fenêtres.
Elles se dirent au revoir. Tamara rangea son téléphone, le cœur un peu moins lourd. Elle pensa à son fils, aux mots non-dits. Peut-être quil avait, lui aussi, peur dêtre franc ? Peut-être que ce coup de fil inattendu était le signal que dautres aussi rament.
Le soir-même, la bibliothèque perdit internet. Les abonnés râlaient, mais beaucoup restaient tout de même feuilleter des livres. Claire se baladait entre les rayons.
Près de la salle de lecture, elle remarqua son annonce : Photo trouvée. Garçon sur luge et homme adulte. Adressez-vous à la médiathèque. Quelquun y avait ajouté une note : Sac de cadeaux oublié dans la ligne trois Restitué au propriétaire. Merci, chauffeur !
Claire sourit. Signé : Modérateur du groupe Notre Ville.
On a une vraie colonne des miracles, constata la collègue de Claire. Bientôt, ils écriront : Trouvé lamour, récompense offerte.
Ou Perdu espoir, à qui le retrouvera, ironisa Claire.
Elles rirent franchement, pour une rare fois.
Le cinquième jour, 30 décembre, la ville vibrait sous la fièvre davant-réveillon. Le marché bourdonnait de mains qui sagitaient sur les poulets, de spéculations sur le prix du mayo pour la salade russe. Devant la mairie, on montait la scène, en testant les micros : Un, deux, trois.
Nicolas Lefèvre amena son bus au dépôt, vida les derniers passagers, fila chercher son nouveau planning dans le bureau du chef. Lodeur de café et de tabac empesait le couloir, lhorloge de la paroi retardait de dix minutes.
Nico ! interpella le jeune chef. Une dame ta demandé tout à lheure, de la part de la médiathèque. Elle a laissé un mot.
Nicolas découvrit le message : Nicolas. Si tu as le temps, passe à la bibliothèque. Claire. Avec un numéro.
Il regarda le papier longtemps, comme si chaque lettre était pressentie dune intention cachée. Puis glissa la feuille dans sa veste et sortit. Le craquement du givre sous ses semelles lui parut sonore.
Au lieu daller vers le bus, il bifurqua vers la médiathèque. Le chemin lui parut long, le tête pleine de choses à dire qui sévaporèrent en chemin.
À la bibliothèque, la chaleur et le calme régnaient. Le sapin en carton ondulé veillait à lentrée, décoré de vieux sujets en verre dont la peinture sécaillait.
Bonjour, fit lemployée à laccueil. Je peux vous aider ?
Je viens pour Claire Moreau Elle mattend.
On laccompagna au bureau du prêt. Claire, plongée dans ses fiches, leva la tête en le voyant.
Tu es venu soupira-t-elle. Je pensais que non.
Jai récupéré mon planning Plus le temps passe, moins jen ai.
Alors, nen perdons pas, sourit-elle. Je tai retrouvé quelque chose. Pas seulement la photo.
Elle lui tendit une vieille enveloppe. Son nom, ladresse dil y a vingt ans.
Cétait caché dans un bouquin, raconta-t-elle. Une lettre que je nai pas envoyée. Jai pensé que tu devais la lire. Pas à voix haute, pas la discuter. Simplement la lire.
Il accepta, les doigts tremblants.
Tu es sûre ?
Ce qui na pas été dit à lépoque il est peut-être trop tard pour en parler, mais pas pour laisser partir.
Un silence, ponctué plus loin par un feuillet quon tournait.
Moi aussi jai gardé des choses tues, avoua-t-il. Mais écrire, je sais pas.
Tu peux toujours passer nous voir, proposa-t-elle. La ligne trois passe bien devant.
Il hocha la tête. Une drôle de sensation, comme si on avait déplacé un meuble dans son appartement et que soudain, il y avait plus dair.
Au marché, Tamara Dubois réactualisait la liste des commissions. Son fils avait promis de venir pour déjeuner le 31. Ils avaient arrangé la visite la veille, en parlant téléphones et forfaits.
Je ne reste pas, je suis de service dès le premier, lavait-il prévenu. Mais je passe, promis.
Viens Salade russe au programme, comme tu aimes.
Regardant la foule, Tamara songea que naguère ces rendez-vous allaient de soi. Aujourdhui, ça ressemblait presque à une aubaine.
Une femme à lécharpe rouge sapprocha du magasin la même qui avait récupéré la photo à la médiathèque, mais Tamara lignorait.
Vous auriez des chaussettes pour homme, bien chaudes ? demanda la dame.
Bien sûr. Cest pour qui ?
Mon fils. Cette année il fête le Nouvel An loin dici, en déplacement. Je veux quil ait chaud, au moins.
Elles partagèrent quelques mots, choisirent la paire. La cliente remercia, sen alla, sac marqué du logo du magasin où un jour, elle avait acheté un pull bleu à losanges.
Le soir du 30, la ville ne bougeait plus, engluée dans les bouchons. Les phares piquetaient la neige, sur la place du marché, on grignotait crêpes et merguez, les techniciens testaient lumières et micros.
À larrêt du marché, trois destins se rejoignirent. Nicolas Lefèvre ouvrait la porte du car, Claire montait, filet de clémentines à la main. Derrière elle, Tamara, sac de courses au poignet, la fameuse boîte de petits pois cognant au fond.
Ticket, sil vous plaît, rappela Nicolas.
Claire tendit un billet, un sourire discret. Tamara, occupée, donna la monnaie sans lever les yeux puis regarda le chauffeur.
Vous nêtes pas celui qui a retrouvé le sac de cadeaux ? Jai vu passer ça sur le groupe de la ville
Possible Un gamin près du parc
Cest mon petit-fils, intervint Claire. Enfin, pas vraiment, voisin mais je lappelle comme ça. Sa maman ma raconté. Il a dit toute la journée quun miracle sétait produit.
Nicolas haussa les épaules :
Juste un sac, cest revenu, voilà.
Ça narrive pas toujours, intervint Tamara. Parfois, quand ça part, ça ne revient jamais.
Tout le monde se tut. À larrière, des voix débattaient du meilleur endroit où acheter des feux dartifice. La radio lâcha enfin un air de fête bien connu.
Et vous donc, lança Claire à Tamara, ce nest pas vous qui avez conseillé par téléphone à une cliente de dire la vérité à sa mère pour le Nouvel An ?
Je ah, on ma parlé de ça, hésita Tamara.
Une amie ma raconté hier Elle sest trompée de numéro, est tombée sur une vendeuse dans une boutique, qui lui a dit parlez-lui franchement. Jai reconnu la voix
Tamara éclata de rire, secoua la tête.
Le monde est petit ! Jignorais quon mécoutait
Parfois, un mot peut changer beaucoup, nota Nicolas.
Ils parcoururent le reste du trajet presque sans un bruit, chacun embarqué dans ses pensées mais tous avaient limpression dêtre pris dans une vaste toile invisible. Pas de magie, juste une suite d’accidents où chaque choix, minuscule, avait son poids.
Le 31 décembre au soir, la ville brillait. La neige sépaississait sous les lampadaires, les maisons irradiaient par leurs fenêtres. Sur la place, la foule se rassemblait, les gosses tournaient autour du sapin, les adultes dégainaient les smartphones.
Tamara dressait la table, quelque part avenue Gounod. La cuisine embaumait la salade de pommes de terre et le poulet rôti. Des clémentines sur la fenêtre, lhorloge marquait onze heures moins dix. Son fils avait promis darriver pour dix heures, mais il était encore sur la route.
Elle regarda son téléphone, composa son numéro.
Maman, lança-t-il, couverts par le vacarme alentour. Japproche ! Cest la circulation Tinquiète pas.
Je ne suis pas inquiète, sourit-elle mais son cœur cognait. Jattends. Cest tout.
Je serais là. Promis.
Satisfaite, elle mit la bouilloire à chauffer, disposa les chaussons de son fils dans lentrée. On nest jamais trop prévoyante.
Nicolas, de son côté, était assis à la table de la cuisine, contemplant la rue. Sa femme ordonnait les piluliers de la semaine. À la télé, un maire local débitait son discours du réveillon.
Tu ne travailles pas ce soir ? demanda-t-elle.
Non, demain matin à laube.
Il sortit de sa poche la lettre de Claire. Il déchira lenveloppe, lut les premières lignes : des regrets, des explications, la fatigue, avouer quon ne savait mieux faire. Il replia le papier et le rangea dans un tiroir.
Tu lis quoi ? sétonna son épouse.
Une vieille lettre arrivée pile à lheure.
Il se servit un thé, goûta le gâteau. Son téléphone salluma : un SMS de sa fille. « Papa, bonne année ! Allume la télé, je serai dans la salle, je te ferai coucou. »
Il répondit : « Bien reçu. Je te regarde. »
Claire, elle, réveillonnait seule, troisième étage face à lécole. Une assiette de clémentines, de la salade, un bout de pâté. La télé en bruit de fond. Sur lappui de fenêtre, la photo du garçon à la luge, que la dame bouleversée lui avait demandé de photocopier. Loriginal retourné, une copie pour le souvenir.
Claire regarda les deux visages. Elle glissa la photo dans une étagère, près dun autre cliché: sa fille petite, bonnet tricot rose. Sur les deux, la neige montait jusquaux genoux.
À minuit moins cinq, le téléphone sonna.
Maman, lança la voix de sa fille. Jai réussi à sortir du boulot. Bonne année !
Bonne année, ma chérie. Tu nas pas froid là-bas ?
Non, cest la fête, tout le monde sagite. Je tenverrai une vidéo. Toi, ne tendors pas avant les douze coups !
Je veillerai, promis.
Elles discutèrent encore un peu. Claire se posta à la fenêtre : au loin, sur la place, on entendait les rumeurs, des rires, quelques pétards.
Au même moment, sur la place, arrivaient dautres âmes. Tamara avec son fils, débarqué in extremis ; Nicolas et sa femme, sortis pour prendre un bol dair ; la dame au foulard rouge et son garçon, qui brandissait une peluche du fameux sac retrouvé ; le chef du dépôt avec la vendeuse de la boulangerie ; la dame du faux numéro qui, après tout, avait dit la vérité et commandé de nouvelles fenêtres à sa mère.
Tous debout, éparpillés, inconnus les uns des autres, reliés par des fils invisibles. Sur scène, lanimateur sagitait au micro, mais tout le monde avait les yeux sur lhorloge de la mairie.
À une minute des douze coups, un homme passa lentement en doudoune sombre, bonnet tiré jusque sur les yeux. Il guettait la foule comme à la recherche de quelquun. Un enfant courut vers lui, la peluche sous le bras. Lhomme lui sourit, hocha la tête. Le garçon lui rendit son sourire avant de filer rejoindre sa mère.
Linconnu sarrêta au pied du sapin, leva les yeux vers létoile, puis doucement disparut dans la foule. Personne ne sembla le reconnaître. Peut-être un simple passant, peut-être un voisin.
Les cloches sonnèrent minuit. Les gens crièrent, sembrassèrent, débouchèrent le champagne. Les flocons tombaient dru, sur les capuches, les oreilles, les moufles.
Tamara serra son fils, qui tenait un gobelet de limonade.
Bonne année, maman, dit-il en létreignant.
Bonne année, répondit-elle, la gorge serrée.
Nicolas regardait la scène, lumières en mouvement. Son épouse sappuyait contre son bras, plus fort qu’à laccoutumée.
On est bien dehors, tas raison, murmura-t-elle. On ne sortait plus assez.
Oui, cest bien, admit-il.
Claire, à son étage, percevait le souffle de la fête, les rires dans la cour, le choc des verres chez ses voisins. Elle leva son verre de Perrier :
Bonne année.
Sur létagère, les photos brillaient, reflets croisés des guirlandes. Dehors, la neige redoublait.
Dans cette petite ville où, il y a une semaine, il ny avait ni neige, ni eau chaude, ni foi en la magie, tout le monde se couchait épuisé mais apaisé. Rien dincroyable nétait arrivé. Personne navait raflé lEuroMillions, ni rencontré de magicien.
Mais une photo avait été retrouvée, un sac avait retrouvé son propriétaire, quelquun avait décroché un mauvais numéro, mais dit ce quil fallait. Une lettre ancienne avait été remise à temps, une promesse de visite tenue. Des petits remous, presque invisibles, composaient une fresque incomplète, quon ne pouvait voir dans son ensemble, mais quon sentait.
La neige tomba toute la nuit. Le matin du 1er janvier, les éboueurs brandissaient leur pelle, les enfants sortaient les luges, les parents leurs sacs-poubelle et leur mal de tête. La ligne trois reprenait du service à sept heures. Au Tricot, cétait calme, mais les guirlandes brillaient. À la médiathèque, de nouveaux livres, encore odorants dencre, attendaient sur la table.
La ville poursuivait sa route. Et quelque part, entre les maisons, les cars, les appels et les photos, peut-être quelquun, ou simplement la ville elle-même, continuait, patiemment, à tirer les fils invisibles pour que chacun retrouve, un jour, ce quil croyait perdu. Ou peut-être faisaient-ils ça, tous, sans sen rendre compte.
Quoi quil en soit, cette année, la petite ville avait comme un parfum de bienveillance. Et cétait déjà beaucoup.
