Sept jours avant
Le lundi soir, dans une petite ville de province, ils ont encore coupé leau chaude. Pas dans toute la ville, seulement dans quelques immeubles près de la halle centrale, mais on en parlait comme si la Seine avait été détournée. À la boulangerie, le ton montait, devant létal de clémentines on en débattait, dans le bus on se disputait à propos de la vétusté des canalisations. Toujours pas de neige, seulement lasphalte mouillé de reflets, et les guirlandes suspendues rue de la République semblaient bien trop en avance.
Geneviève Moreau ferma doucement la porte de sa boutique derrière un client et massa le bas de son dos. Dans son magasin de Tricotage, il faisait lourd, même si un filet dair froid glissait entre le châssis et lappui de fenêtre. Sur les portants pendaient des pulls à motifs de rennes, des grosses chaussettes, des pyjamas Joyeux Noël et dautres inscriptions anglaises dont elle ignorait le sens. Une ampoule clignotait au-dessus du comptoir, émettant un bourdonnement continu, comme un insecte tapi dans un coin.
Il restait vingt minutes avant la fermeture. Déjà, dans sa tête, elle faisait le compte de la caisse, se voyait rentrer chez elle, faire bouillir de leau pour le thé, sinstaller près de la fenêtre et téléphoner à son fils. Ils ne sétaient pas parlés depuis près de deux semaines, depuis leur dispute au sujet de largent et de son nouveau travail. Il avait dit quil ne pouvait plus laider, quil avait un prêt immobilier, quelle devait penser à lavenir. Elle avait répondu sèchement, puis plus sèchement encore. Maintenant, son nom sur le téléphone ressemblait à celui dun inconnu.
La porte grinça encore : une femme entra, emmitouflée dans une doudoune dont un bouton en forme de chien pendait, arraché.
Il me faudrait des chaussettes, dit-elle en époussetant son épaule. Pour mon mari. Il ne porte plus que la même paire.
Les hommes, soupira Geneviève Moreau en souriant par habitude. Tenez, celles-ci sont en laine, promotion du jour.
Pendant que la cliente fouillait les paquets, le portable de Geneviève vibra dans la poche de sa blouse. Elle jeta un œil à lécran et demeura figée. Numéro inconnu, mais lindicatif local.
Prenez celles-ci, suggéra-t-elle à la cliente, presque mécaniquement. Elles partent vite.
La femme hocha la tête, sortit son portefeuille. Le téléphone vibrait toujours.
Je vous demande pardon, souffla Geneviève. Un instant.
Elle sécarta, appuya sur la touche verte.
Allô ?
Bonsoir Cest cest le magasin de tricot là, au marché ?
Oui, répondit-elle, surprise. Que puis-je pour vous ?
Euh jai acheté un pull bleu à losanges chez vous, la semaine dernière. On ma dit que je pouvais léchanger si besoin. Mais il est un peu court. Jai noté le numéro du ticket, mais jai peut-être confondu un chiffre. Je me trompe dadresse ?
Geneviève balaya du regard ses piles de pulls bleus à losanges.
Nous avons bien ce modèle, annonça-t-elle doucement. Vous ne vous êtes pas trompé.
Vraiment ? Jétais persuadé. Sur mon ticket ya une tache, jarrivais pas à voir si cétait un sept ou un un
Passez demain, proposa-t-elle. Nous fermons à dix-huit heures. Nous verrons ce quon peut faire.
Merci Cest plutôt la taille, ma femme nose pas le dire mais elle sest trompée.
Elle raccrocha et retourna à la cliente, passa les chaussettes en caisse. Quand la porte claqua après le dernier client, Geneviève contempla longuement son téléphone. Elle composa le numéro de son fils, garda le doigt sur la touche verte, puis rangea quand même lappareil. Demain, pensa-t-elle. Il y aura du temps, demain.
À la même minute, le bus numéro trois progressait lentement au milieu des étals. Le chauffeur, Bertrand Lefèvre, maugréait à voix basse : à larrêt de la pharmacie, une voiture sétait garée en double file, impossible davancer. Les passagers râlaient, lun lisait lhoraire à voix haute comme si cela changerait quelque chose.
Oui, je vois, grommela-t-il vers le fond alors quil débrayait. Cest pas le premier jour que je conduis !
À cinquante-sept ans, Bertrand connaissait chaque nid-de-poule de la ligne comme on connaît les taches de naissance de ses mains. Il savait où ça secouait, où le bitume suintait, où la glace sinstallait lhiver. Cette année, lhiver tardait, et parfois il se surprenait à attendre la neige. Pas pour les bouchons ou les galères, non, mais pour la lumière des réverbères qui se réfléchissait dans les congères, au crépuscule.
À larrêt suivant, monta une femme coiffée dun bonnet à pompon, armée dun sac Chez Sylvie. Derrière, un adolescent aux écouteurs puis un vieux monsieur à canne.
On passe le titre de transport, dit Bertrand par réflexe.
Les pièces et billets passèrent de mains en mains, quelquun tapota sa carte sur le terminal. Lodeur des clémentines mêlée à celle des vêtements mouillés emplissait le bus. La radio grésillait, tentant daccrocher une chanson de Noël.
Monsieur, vous allez jusquà la gare ? demanda quelquun.
On y va, assura-t-il. Jusquau bout.
Ses mots lui semblèrent sortis de la bouche de son collègue, disparu dune crise cardiaque deux ans plus tôt. Depuis, Bertrand sétait encore plus refermé. Sa femme lattendait à la maison, ils vivaient comme des voisins. Sa fille appelait une fois par mois dune ville lointaine, à toute vitesse, entre deux rendez-vous. Lui hochait la tête, comme si elle pouvait le voir.
Au feu devant La Poste, le téléphone sur le tableau de bord clignota. Message du régulateur : Demain, nouvelle grille dès sept heures, venez chercher limprimé. Il soupira. Ce nouveau planning voulait dire se lever encore plus tôt. Déjà que les nuits semblaient entrecoupées. Parfois, il se réveillait, persuadé que tout ça nétait que temporaire, quil allait trouver autre chose. Puis revenaient son âge, les crédits, les médicaments de Claire, et ses pensées sévanouissaient.
À larrêt Médiathèque, monta une femme, sac en bandoulière. Bertrand reconnut son visage, sans retrouver tout de suite la mémoire. Elle valida son titre, leva les yeux, et simmobilisa aussi.
Bertrand ? murmura-t-elle.
Il cligna des yeux.
Sandrine ? souffla-t-il, aussitôt embarrassé.
Ça fait longtemps, dit-elle, lui tendant un billet. Je croyais que tu roulais dans un autre secteur.
Changement, répondit-il, prenant largent. Depuis le premier. Ça devrait être temporaire.
Sandrine sinstalla plus loin, se raccrocha à la barre. Elle avait été sa première épouse. Leur séparation remontait à vingt ans, quand leur fille avait dix ans. Depuis, chacun menait sa vie, ils ne se croisaient presque plus, pas même aux fêtes. Désormais, la médiathèque, le bus et la fin décembre les réunissaient par hasard.
Accrochez-vous bien, lança Bertrand dans le micro, sadressant surtout à elle. La route glisse.
Elle nétait que mouillée, pas verglacée. Cétait plus simple que davouer autre chose.
À la bibliothèque, où Sandrine sapprêtait à descendre, linstallation du sapin avait commencé. Les stagiaires du lycée démêlaient des guirlandes dun autre temps, collaient des paillettes sur des panneaux de papier. Des flocons de papier suspendus témoignaient des bricolages dhiver précédents.
Sandrine Picard, responsable du prêt, posa son sac sur une chaise et ôta son manteau.
Ah, Sandrine, juste à temps ! lappela sa collègue. Catastrophe ! Ordinateur planté, et les retours se pressent !
Jy jette un œil, répondit-elle en rejoignant le bureau.
Lécran afficha son bleu fatal. Elle pianota, redémarra la bécane. En attendant, elle considéra la pile des retours. Une mince couverture verte attira son attention : quelque chose de blanc dépassait.
Cest quoi ? demanda-t-elle.
Un livre restitué sans carte lecteur, expliqua la collègue. La personne filait, jai noté le nom sur un bout de papier, mais il a disparu.
Sandrine ouvrit louvrage. Entre deux pages, une photo. Un garçon denviron huit ans sur une luge, à côté dun homme coiffé dun bonnet tricoté, tous deux souriants à la caméra. Derrière eux, des congères à perte de vue. La photo était ancienne, les coins usés.
Son regard accrocha les traits de lhomme, un frisson intérieur. Un sourire familier, semblable à celui de Bertrand, à lépoque où il riait sans retenue. Mais ce nétait pas lui, bien sûr. Juste une ressemblance dans le regard.
Curieux, marmonna-t-elle. Qui la oubliée
Peut-être sans sen rendre compte, supposa la collègue. Ou alors, il voulait bien la laisser.
Sandrine glissa la photo à lintérieur du livre, soigneusement, puis mit le volume à part. Le soir, elle comptait retrouver le nom sur ce fichu bout de papier. Elle ressentit une drôle dimpression : comme si la photo lui était destinée, dune façon ou dune autre. Elle repoussa cette idée. Coïncidence, rien dautre.
Dans la ville, on commentait autres choses. Sur un groupe Facebook, quelquun écrivait quun sac de cadeaux avait été oublié dans le bus numéro trois. Il y avait des jouets, des moufles toutes neuves, et une carte sans signature. Apparemment, le chauffeur avait trouvé le sac près du parc, lavait remis à un garçon, lequel sétait avéré être justement le fils de la femme qui lavait perdu. Les habitants spéculaient, paraphrasaient, ajoutaient des détails.
Bertrand lisait cela tard, allongé sur le canapé. Cétait vrai, il avait trouvé le sac laprès-midi même, sur la dernière banquette. Il avait songé à le porter à la gare, puis, au parc, un gamin en blouson trop léger lavait apostrophé.
Monsieur, vous attendez le Père Noël ? avait demandé le garçon.
Et toi ? avait répondu Bertrand.
Lenfant haussa les épaules.
Maman dit quil est très occupé. Plein de travail.
Bertrand lui tendit le sac.
Tiens. Passe-le à ta maman. Dis que tout a été retrouvé.
Lenfant le regarda, étonné, remercia puis senfuit. Cest le soir seulement que Bertrand comprit, peut-être, avoir rendu un objet au mauvais propriétaire. Mais sur le groupe, on disait quau fond, tout était bien rentré dans lordre. Que le garçon était un vrai petit bonhomme. Bertrand esquissa un sourire. Le vrai gosse, mauvais chauffeur, pensa-t-il. Il sendormit plus serein que dhabitude.
Le lendemain, un homme franchit la porte du Tricotage, un pull dans un sachet. Petit, blouson élimé, mine timide.
Cest vous qui mavez appelé hier ? demanda-t-il à Geneviève Moreau.
Oui, répondit-elle. Le pull bleu, cest ça ?
Ma femme dit quil est court. À moi, ça me va, mais bon
Elle déploya le pull, vérifia. Manches trop justes.
On va vous léchanger, promit-elle. Jen ai un plus grand.
Tandis quelle fouillait la pile, lhomme regardait la pièce.
Vous avez bien chaud ici, commenta-t-il. Vous avez encore leau chaude ?
Hier, ils lont coupée, répliqua-t-elle. Mais jai un vieux chauffe-eau au gaz.
Chance, soupira-t-il. Chez moi, cest on-off depuis quinze jours. Ma femme râle, dit quun réveillon sans eau chaude, cest pas la fête.
Geneviève trouva le pull de la bonne taille, le lui tendit. Il remercia et sortit un papier plié.
Tenez, je voulais vous laisser ça. Je travaille dans lassistance téléphonique, je sais diagnostiquer les lignes. Quand vous avez répondu hier, votre téléphone faisait un drôle décho. Jai vérifié : il est dépassé. Si besoin, je peux vous conseiller pour le changer sans vous ruiner.
Elle lut la note, repéra le numéro et une mention : Téléphone boutique, écho détecté.
Merci, sourit-elle. Je regarderai.
Le soir, elle fit tourner la feuille entre les doigts. Puis, respirant bien fort, elle appela son fils.
Allô, répondit-il, presque aussitôt. Maman ?
Oui, dit-elle. Comment tu vas ?
Le silence fut bref mais sensible.
Ça va, répondit-il. Je travaille. Et toi ?
Pareil, répondit-elle, amusée. Dis, mon téléphone rame. On ma conseillé den changer. Tu ty connais ?
Il se mit à expliquer, plus enjoué. Quels forfaits privilégier, quels modèles choisir. Elle se contentait découter, parfois posait une question, ou laissait juste durer sa voix, désormais calme, affairée, non plus blessée. Soudain, il glissa :
Maman, jai été un peu dur lautre fois Pour largent. Faut pas men vouloir, daccord ?
Elle inspira.
Moi aussi, avoua-t-elle. Vraiment.
Le troisième jour, les nuages de neige arrivèrent enfin. Dès le matin, ciel bas et uniforme ; à midi, les premiers flocons sabattirent, couvrant toits, branches et le panneau Marché, où le e ne sallumait plus.
À larrêt Médiathèque, les gens se recroquevillaient, enfouissaient le visage dans les écharpes. Le bus numéro trois avait dix minutes de retard. On sapprêtait déjà à râler sur internet mais le minibus jaune apparut enfin.
Enfin, grommela un homme au bonnet gris.
Bertrand ouvrit les portes pour laisser monter tout le monde. Sandrine était là cette fois, sasseyant près de la cabine.
Bonjour, souffla-t-elle en lui tendant la monnaie.
Bonjour, répondit-il, rougissant un peu de son vouvoiement.
Ils roulaient doucement. La neige crissait sur le pare-brise, les essuie-glaces écartant paresseusement les flocons.
Jai trouvé une photo, lança Sandrine. À la bibliothèque. Un garçon sur une luge, un homme avec lui. Sans doute du coin, vu la hauteur de la neige.
Les hivers étaient plus froids, répondit-il.
Oui. Je me dis que quelquun la réclamera. Ce doit être un souvenir cher.
Il acquiesça, ne sachant trop quoi dire. Limage de leur fille lui revint, sept ans, dans la neige, chez ses parents. La photo devait être quelque part, oubliée depuis longtemps.
Si tu veux, proposa Sandrine, je peux mettre une annonce au cas où quelquun se manifeste.
Oui, fit-il. Les gens aiment quon leur rappelle ce quils ont eu.
Elle le regarda plus intensément.
Et toi, ça va ? demanda-t-elle doucement.
Je bosse, répondit-il, laconique. Et toi ?
Aussi, sourit-elle. Tu vois, la neige tombe. Joie pour les enfants, tracas pour les grands.
Ils échangèrent un sourire. On entendit à larrière quelquun râler sur la coupure deau chaude. Dautres suggérèrent que cétait il fallait bien sendurcir.
À la bibliothèque, le téléphone sonna. Sandrine décrocha.
Médiathèque municipale, bonjour ?
Bonjour, dit une voix féminine anxieuse. Jai rapporté un livre hier, mais je crois avoir perdu une photo. Mon mari et mon fils y sont. Vous nauriez rien trouvé ?
Sandrine sourit, même si la femme ne le voyait pas.
Nous lavons, rassura-t-elle. Venez, elle vous attend.
Oh merci ! souffla la femme, bouleversée. Je lai cherchée partout. Cest la seule photo deux deux. Mon mari est décédé lan passé.
Quand la femme vint récupérer le cliché, elle était menue, manteau sombre, écharpe rouge. Elle prit la photo comme on manipule du cristal.
Jai cru lavoir perdue vraiment, dit-elle. Comme si je les perdais à nouveau.
Il arrive que certaines choses reviennent, répondit Sandrine. Même quand on ny croit plus.
La femme hocha la tête, sessuya les yeux. Avant de partir, elle posa une petite boîte de chocolats sur le comptoir.
Joyeuses fêtes Vous mavez sauvée.
Sandrine la suivit des yeux, pensant à cet enchaînement étrange. Si elle navait pas traîné la veille, si elle navait pas déplacé le livre, la photo aurait pu être égarée. Mais elle était là.
En fin de quatrième journée, la ville avait changé de visage. La neige habillait les courées, les escaliers étaient glissants, sur le marché les clémentines sempilaient dans la neige fraîche. Au-dessus, les guirlandes clignotaient irrégulièrement mais insufflaient un air de fête.
Geneviève Moreau rentrait, serrant un sac de provisions contre elle. Dans le filet, la boîte de petits pois tinta. Elle sarrêta, acheta un chausson aux choux à un kiosque, croqua à même la rue. La chaleur de la pâte la réconforta instantanément.
Son téléphone vibra de nouveau. Numéro inconnu, mais même indicatif que celui du pull.
Allô ? lança-t-elle.
Bonsoir, hésita une voix féminine. Je je me suis sans doute trompée de numéro. On ma donné votre contact comme celui du fils dun artisan qui pose des fenêtres. Mais vous
Je suis vendeuse, interrompit Geneviève, surprise. Au magasin de prêt-à-porter.
Oh désolée, sexcusa la femme en riant. Jai dû me tromper dun chiffre. On ma vanté ses délais, et chez nous, tout fuit.
Cest comme partout, commenta Geneviève. Lhiver sest enfin installé.
La femme soupira.
Oui. Ma mère vit seule, ce nest pas facile. Je narrive pas à lui dire que je ne viendrai pas à Noël. Le travail Jessaie de compenser en lui offrant ces fenêtres, pour quelle ne men veuille pas trop.
Geneviève se tut, attentive à la voix. Il y avait une fatigue quelle reconnaissait : la tristesse, la culpabilité, lenvie de réparer par un cadeau.
Vous savez, risqua-t-elle, autant être honnête. Les cadeaux cest bien, mais entendre une voix, cest plus précieux.
Vous croyez ? hésita la femme. Jai peur quelle soit déçue.
Elle le sera. Mais si vous ne dites rien, ce sera pire. Elle attendra pour rien.
Silence.
Merci, finit par dire la femme. Cest fou, je me suis trompée de numéro, mais votre parole Daccord. Je lappelle ce soir. Et je trouverai un artisan pour les fenêtres.
Elles se saluèrent. Geneviève rangea le téléphone, éprouvant un poids en moins. Elle repensa à son fils, ses rares visites. Peut-être lui aussi craignait-il de dire lessentiel. Ce coup de fil étrange était peut-être un signe : elle nétait pas la seule à trouver tout cela difficile.
Le soir, à la bibliothèque, la connexion internet sauta. Les lecteurs maugréaient, demeuraient pourtant plongés dans leurs livres papier. Sandrine allait de salle en salle, aidant les uns et les autres.
Près de lentrée, elle vit laffiche épinglée le matin même : Photo retrouvée Garçon sur luge et monsieur, à réclamer ici. Juste en-dessous, quelquun avait agrafé une autre annonce : Dans le bus n°3, sac de cadeaux retrouvé. Merci au chauffeur, tout est rendu !
Elle sourit ; la signature : Administrateur du groupe Notre ville.
Nous avons un tableau des miracles, plaisanta sa collègue. Bientôt, on verra Amour retrouvé récompense offerte.
Ou Espoir perdu, aide demandée, renchérit Sandrine.
Elles rirent, franchement, sans arrière-pensée.
Le cinquième jour, le 30 décembre, la ville vivait au rythme frénétique des fêtes. Sur la halle, la foule bousculait, on se plaignait pour la dinde, on comparait le prix de la mayonnaise. Devant la mairie, on installait la scène pour le concert, Un, deux, trois crachotaient les micros pendant les balances.
Bertrand arriva au dépôt, fit descendre ses passagers et passa chez le régulateur récupérer le nouveau planning. Dans le couloir, lodeur de café se mêlait à celle du tabac. Une vieille horloge, toujours dix minutes de retard.
Bertrand, héla le jeune régulateur. Il y a une dame qui te cherchait, de la bibliothèque je crois. Elle ta laissé ça.
Sur le papier : Bertrand. Si tu as un moment, passe à la médiathèque. Sandrine. Un numéro noté au bas.
Il contempla longuement la note, comme si chaque lettre dissimulait des explications. Puis il la glissa dans sa poche et sortit. Dehors, la neige crissait, lair piquait le visage.
Au lieu de retourner à son bus, il prit la direction de la bibliothèque. Dix minutes à marcher, dix minutes à songer à ce quil dirait. Rien de bien original ne lui venait.
La médiathèque était chaude, silencieuse. Un sapin décoré de bric et de broc trônait près de lentrée. Un des globes était écaillé, laissait percer le verre vieilli.
Bonjour demanda lemployée daccueil. Vous cherchez ?
Sandrine Picard, répondit-il. Elle mattend.
On le guida vers le fond du prêt. Sandrine classait des fiches. Elle se leva quand il entra.
Tu es venu, dit-elle, presque étonnée. Je pensais que tu ne viendrais pas.
On ma donné le planning Cest serré.
Alors on ne va pas perdre de temps, fit-elle, souriante. Jai retrouvé quelque chose, pas seulement la photo.
Elle tendit une vieille enveloppe. Il y avait son nom, ladresse de leur ancienne vie.
Jai découvert ça entre deux ouvrages, dit-elle. Une lettre jamais envoyée. Jai senti quil fallait te la remettre. Pas pour la lire ensemble, pas pour en reparler. Juste pour te la donner.
Bertrand la prit ; ses doigts tremblaient.
Tu es sûre ?
Oui. Ce que je ne tavais pas dit alors y est. Aujourdhui cest trop tard pour revenir, mais pas pour lâcher prise.
Ils se turent un moment ; au loin, seulement le bruissement dune page tournée.
Jai moi aussi tu beaucoup de choses, murmura-t-il. Je nai jamais su écrire.
Passe de temps en temps. Le bus, de toute façon, passe devant.
Il hocha la tête. Il éprouva une sorte de légèreté, comme si la chambre où il vivait avait été, soudain, déplacée pour laisser plus de place.
Au marché, Geneviève guettait la foule, liste à la main, préparant les achats du réveillon. Son fils avait promis de venir le 31 à midi. Ils sen étaient assurés au téléphone, encore la veille, lors dun échange sur les téléphones et forfaits.
Je ne resterai pas longtemps, avait-il averti. Je travaille le premier janvier. Mais je passerai.
Viens, promit-elle. Je ferai la salade comme tu laimes.
À ce moment-là, voir la foule, elle songeait quautrefois ce genre de promesse allait de soi. À présent, cétait presque un miracle.
Une femme en écharpe rouge sapprocha celle qui avait retrouvé la photo. Mais Geneviève ne la reconnaissait pas.
Vous auriez des chaussettes bien chaudes, demande-t-elle ?
Oui, pour qui donc ?
Pour mon fils. Il célèbre Noël loin de chez nous, pour la première fois cette année, il travaille à lusine. Je veux quil ait au moins les pieds au chaud.
Quelques mots échangés, on choisit les chaussettes. Elle paya, remercia, repartit. Dans son sac, elle glissa le même sachet que lors de son achat du fameux pull à losanges.
Le soir du 30 décembre, la ville senlisait dans les embouteillages. Les voitures avançaient au pas, les phares se reflétant dans la neige. Sur la place, marché de nuit, thé chaud, crêpes et saucisses. Les techniciens réglaient les projecteurs, les micros sifflaient.
À larrêt du marché, ils furent trois à se retrouver ensemble. Bertrand arriva avec son bus, ouvrit la porte. Sandrine monta, munitions de clémentines à la main. Derrière, Geneviève, dont le sac cliquetait par la boîte de petits pois.
Votre titre, fit Bertrand, lassé.
Sandrine tendit sa monnaie en souriant doucement. Geneviève, sans regarder, déposa les sous et leva alors les yeux.
Cest vous le chauffeur qui avez retrouvé le sac de cadeaux ? lança-t-elle soudain. Ça a circulé en ligne.
Cest possible, admit-il. Il y avait un gamin, alors
Cest mon petit-fils, interrompit Sandrine. Enfin, le fils de ma voisine, mais je le considère comme tel. Sa mère disait quil nen revenait pas, il parlait de miracle.
Bertrand haussa les épaules.
Cétait juste un sac qui est revenu.
Pas toujours, objecta Geneviève. Parfois, quand quelque chose part, ça ne revient pas.
Le silence sinstalla. Dans le bus, on discuta bruyamment des prix des feux dartifice. À la radio, une mélodie familière de nouvel an.
Et vous, demanda Sandrine à Geneviève, nêtes-vous pas celle qui, au téléphone, a conseillé à une fille de ne pas mentir à sa mère pour le réveillon ?
Je ne vois pas, balbutia Geneviève.
Une amie ma raconté hier. Elle a pris le mauvais numéro : une dame du magasin lui a dit quil valait mieux la vérité. Jai reconnu le timbre de votre voix.
Geneviève éclata de rire, secouant la tête.
Le monde est petit, dit-elle. Je ne savais pas quon mécoutait.
Un mot peut tout changer, fit remarquer Bertrand.
Ils arrivèrent presque en silence sur la place, chacun absorbé par ses pensées. Tous sentaient pourtant comme une toile délicate se tisser autour deux, reliant gens et évènements. Pas la magie, non. Juste une suite daccidents minuscules, où chacun a fait un choix.
Le soir du 31 décembre, la ville silluminait. La neige miroitait sous les lampadaires, les fenêtres brillaient. Sur la place, les enfants couraient autour du sapin géant, les adultes les prenaient en photo.
Geneviève dressait la table dans sa cuisine. Lodeur de salade Olivier et de poulet rôti emplissait la pièce. Sur le rebord de fenêtre, des clémentines. Lhorloge affichait onze heures moins dix. Son fils avait promis darriver pour vingt-deux heures, il se faisait attendre.
Elle consulta son portable, composa son numéro.
Maman, répondit-il en couvrant le bruit alentours. Je nsuis plus très loin, jarrive ! Cest bouché. Tinquiète pas.
Je ne minquiète pas, mentit-elle, le cœur battant. Je Je tattends, cest tout.
Je viens, promit-il.
Elle sourit, alla mettre leau à chauffer. Dans lentrée, elle avait glissé les chaussons de son fils, sortis dès le matin.
Bertrand, lui, contemplait la rue par la fenêtre. Claire, sa femme, rangeait ses piluliers pour la semaine. À la télé, un élu local souhaitait la bonne année.
Tu bosses pas ce soir ? demanda-t-elle.
Non, jy retourne demain matin.
Il sortit de sa poche la lettre donnée par Sandrine. Il déchira soigneusement lenveloppe, lut la première page. Des mots attendus, puis oubliés. Des aveux, du regret, la fatigue, lincertitude dhier. Une fois terminé, il replia la feuille, la glissa dans son tiroir.
Cétait quoi ? demanda Claire.
Une vieille lettre, répondit-il. Arrivée juste à point.
Il se versa du thé, prit une part de tarte. Son portable clignota. Un SMS de sa fille : Papa, bonne année ! Mets la télé à minuit, je ferai coucou en direct !
Il sourit, répondit : Bien sûr. Je tattends.
Sandrine passait la soirée seule, dans son appartement du troisième, face à lécole. Sur la table, une assiette de clémentines, salade, morceau de saucisson. La télé ronronnait en fond. Sur le rebord, la photo du petit en luge et de son père, que la femme avait voulu numériser. Loriginal était reparti, la copie restée au cas où.
Sandrine considéra les visages, plaça la photo entre deux livres. À côté, celle de sa fille petite, bonnet de laine sur la tête. Dans les deux, la neige montait aux genoux.
Cinq minutes avant minuit, son téléphone sonna.
Maman, sexclama la voix de sa fille. Jai juste le temps. On court partout, mais jai volé une pause. Bonne année à toi !
Toi aussi, répondit Sandrine. Tu nas pas froid ?
Non, rigola-t-elle. Ici, tout est lumière, tout le monde sagite. Je tenverrai une vidéo. Ne dors pas avant minuit, promets-le-moi !
Je promets.
Elles échangèrent encore quelques riens. Sandrine saccouda à la fenêtre. Sur la place, on entendait déjà les voix, des rires, quelques feux follets de pétards.
À cet instant, sur la place affluaient aussi dautres. Geneviève et son fils, qui avait tenu parole. Bertrand, au bras de Claire, sortie exceptionnellement pour prendre lair. La femme au foulard rouge et son enfant serrant une peluche retrouvée dans le fameux sac. Le régulateur des bus et la vendeuse de la boulangerie. Celle qui, sétant trompée de numéro, avait fini par avouer la vérité à sa mère et commandé des fenêtres neuves.
Ils étaient là, tous mêlés, sans se connaître, mais liés par des fils invisibles. Sur scène, lanimateur parlait dans le micro, mais personne nécoutait vraiment. Les regards convergeaient vers lhorloge de lhôtel de ville.
Une minute avant minuit, un homme en blouson sombre et bonnet tricoté traversa la place. Il marchait lentement, scrutant la foule, cherchant comme quelquun quil aurait reconnu. Un péquenaud courut près de lui, celui-là même avec la peluche. Lhomme lui sourit, hocha la tête. Lenfant sourit en retour et sélança rejoindre sa mère.
Lhomme sarrêta un instant sous le sapin, leva les yeux vers létoile au sommet. Puis il se fondit dans la foule. Personne, hormis lenfant peut-être, ne remarqua son passage. Peut-être fut-il pris pour un passant, un invité, un habitant du quartier. Peut-être que personne ne retint ses traits.
Les cloches sonnèrent minuit. Tout le monde cria, senlaça, déboucha les bouteilles. La neige tombait, couvrait épaules, cheveux, gants.
Geneviève, près de son fils, tenant son gobelet de limonade.
Bonne année, maman, dit-il en la serrant contre lui.
Bonne année, chuchota-t-elle, la gorge nouée.
Bertrand fixait les lumières de la scène, Claire déjà appuyée un peu plus fort à son bras.
Ça fait du bien de sortir, glissa-t-elle. Il y avait longtemps
Oui, approuva-t-il doucement.
Sandrine, dans son salon, percevait le lointain tumulte de la place, les tintements de verres chez les voisins, les rires dans la cour. Elle leva son verre deau gazeuse, murmura :
Bonne année.
Sur létagère, deux photos côte à côte. Les guirlandes du rideau se reflétaient dans leurs vitres. Dehors, la neige tenait bon.
Dans la petite ville, il y a sept jours encore, il ny avait ni neige, ni eau chaude, ni beaucoup de place pour les miracles. Ce soir-là, les gens sendormirent dune fatigue douce, un étrange apaisement au ventre. Rien de sensationnel, personne navait gagné au loto, nétait guéri par magie, ni rencontré un génie.
Mais quelquun avait retrouvé une photo, un autre avait rapporté un sac, un troisième avait composé le mauvais numéro pour dire lessentiel. Lun avait rendu une vieille lettre, un autre avait promis de venir et était venu. Des petits pas, si ténus quà distance ils semblent invisibles, mais, assemblés, composaient un fragile dessin, impossible à embrasser dun regard, mais palpable.
La neige tomba toute la nuit. Au matin du 1er janvier, les balayeurs sortirent avec leurs pelles, les enfants, leurs luges, les grands, leurs sacs-poubelles et leur mal de crâne. Le bus numéro trois démarra dès sept heures. Dans le Tricotage, cétait encore calme, mais les guirlandes éclairaient la vitrine. À la médiathèque, de nouveaux livres sentaient lencre fraîche.
La ville reprenait son souffle. Et, peut-être, entre maisons, bus, appels et photos, quelquun, sans bruit, continuait de déplacer des fils invisibles pour que les gens y retrouvent ce quils pensaient perdu. Ou alors, cétait eux-mêmes, sans toujours savoir comment.
Quoi quil en soit, cette année-là, la petite ville avait limpression que le monde, enfin, sintéressait un peu à elle. Et, au fond, cétait suffisant.

