Scène après soixante-dix ans Lorsque l’aspirateur s’est mis à ronronner dans le couloir et que le chariot du dîner a heurté la porte, Madame Anne Perrot était déjà assise sur son lit, vêtue de sa robe de chambre, contemplant sa robe bleue foncée aux paillettes, posée sur la couverture. Aussitôt déplacée dans cet environnement, la robe paraissait étrangère, comme un accessoire de théâtre oublié dans une chambre d’hôpital. Elle a jeté un coup d’œil à l’horloge au-dessus de la porte. Il restait vingt minutes avant le dîner, et deux heures jusqu’à l’arrivée des bénévoles. Le vieux portable à grands chiffres clignotait sur la table de nuit, sans appel. « Tant mieux », se dit-elle. La journée avait déjà son lot d’agitation. Une infirmière en blouse bleue passa la tête par l’entrebâillement : — Madame Perrot, vous viendrez au concert ce soir ? Les bénévoles ont promis une ronde. — Une ronde ? fit Anne Perrot, hochant la tête. Où irais-je autrement ? L’infirmière sourit et disparut, laissant derrière elle la senteur de javel et d’un dessert de la cantine. Le calme revint. Sa voisine, Valentine Stéphane, dormait, dos tourné, une oreillette calée contre l’oreille, d’où s’échappait une voix d’animateur radio. Anne Perrot effleura sa robe. Le tissu était frais sous les doigts. Elle avait emporté la robe l’année précédente, quand sa fille l’avait accompagnée pour son admission à la maison de retraite. « Au cas où », avait-on cru. Un anniversaire, peut-être ? Ou le Nouvel An ? Finalement, la robe avait été pliée dans l’armoire, peu à peu oubliée. On appela pour le dîner. Anne Perrot rangea la robe, referma la porte de l’armoire ; sa main s’attarda une seconde sur la poignée. Dans le miroir, elle vit son visage : familier, tenace, bouche fine, regard subtilement fardé. Vieux réflexe… même ici. — Venez, lança une voix du couloir, sinon la compote refroidit ! Elle enfila un gilet tricoté et sortit. La salle à manger était pleine. Femmes et hommes de tous âges installés à de longues tables ; certains en survêtement, d’autres en chemise et cravate. Des flocons de papier étaient scotchés aux murs, une guirlande clignotait péniblement, manifestement fatiguée. — Anne, par ici ! fit signe Tamara Servier, l’ex-comptable, désormais chef des jeux de société et des potins locaux. Anne Perrot s’installa près d’elle. Les assiettes de bœuf-purée et la corbeille de pain en métal étaient déjà là, avec la carafe de sirop rose. — T’as entendu ? dit Tamara à mi-voix. Les jeunes reviennent ce soir avec leurs guitares, comme l’an dernier. — Ils chantent bien, glissa le grand Sébastien Lemaire, à la voix sèche, sa canne posée contre la table. Mais toujours les mêmes chansons. Même « Nuit de Moscou », même « Les Yeux Noirs ». — Ils font avec leur programme, répondit Anne Perrot, d’un ton professionnel et posé. J’ai aussi eu des programmes, tu sais : « Soirée rétro », « Chansons du cinéma français », « Tubes des années 60 ». On apprend à sourire, à placer les temps faibles, à lever la main à l’instant juste… La salle s’assombrit, les projecteurs aveuglent et on sait : tout ira bien. — Un programme, oui… — Tamara ricana. Moi, je veux qu’ils jouent « Ma jolie Mireille » ! Je leur ai demandé l’an dernier, ils ont juste hoché la tête. — Fais-leur une liste ! suggéra Sébastien. Ils sont jeunes, peu leur importe ce qu’ils jouent. — Et toi, Anne, tu chanteras ? lança Tamara, changeant brusquement de sujet. Je l’ai dit à l’infirmière, ici on a notre propre vedette ! Anne Perrot serra sa fourchette. — J’ai assez chanté. C’est fini pour moi, murmura-t-elle. — On t’a vue à la télé, reprit Tamara. Dans le hall, l’autre jour, on passait tes anciens concerts. Avais-tu les paillettes ! — Au siècle dernier… grommela Anne Perrot. Et la télé embellit tout. Elle sentit cette résistance familière lui monter à la gorge. Ici, elle n’était que Madame Perrot, chambre six. Elle aidait pour les papiers, la blanchisserie, la permanence… On la sollicitait parfois pour faire les panneaux d’affichage. Cela lui allait. Pas d’affiches, pas d’attentes. Après le repas, on les rassembla dans le hall décoré autour d’un sapin synthétique au sommet tordu, des décorations d’un autre âge, la télé branchée sur les infos. — Demain, annonça l’infirmière-chef en frappant dans ses mains, les bénévoles arrivent pour le concert. Ce soir, terminons les décos, ceux qui peuvent, aidez-nous ! Des résidents se levèrent vers la boîte à guirlandes. Anne Perrot resta assise ; elle savait que si elle bougeait, on la mettrait aux commandes : « Madame Perrot, c’est vous qui savez rendre tout beau ! » Or, elle n’avait plus envie d’être leader, ni de sentir le regard d’attente. — Et pourquoi on ne ferait pas notre propre spectacle ? s’exclama soudain Sébastien, appuyé sur sa canne. Plutôt que d’attendre les jeunes qui chantent puis s’en vont ? L’infirmière-chef lui sourit gentiment : — Vous savez, on manque de temps, Sébastien. Le personnel court partout, on ne peut pas répéter. — On peut, nous ! Ici, il y a des talents ! Tamara récite, Anne chante… dit Sébastien. Des têtes se tournèrent vers Anne. Elle sentit un afflux de chaleur dans ses joues. — Non. Je ne chanterai pas, dit-elle d’emblée. La voix n’est plus là. — Mais si ! intervint d’une voix ferme la petite Zinaïde Ivanov, ex-institutrice. Je vous entends fredonner sous la douche. Anne Perrot ferma les lèvres. Il lui arrivait, sous la douche, de chanteouiller, en sourdine, les vieux airs, deux vers de « Douce France ». — On fait comme ça ! coupa l’infirmière. Ceux qui veulent préparer un numéro, demain à 17h avant les bénévoles, demi-heure, pas plus. Pas de querelle après ! Brouhaha dans le hall. Un voulait une chanson de Noël, d’autres des histoires. Tamara tapota la main d’Anne. — Vous voyez ? On a votre feu vert. On a besoin de vous. — Je ne monterai pas sur scène, répéta Anne. Mais j’aide : textes, ordre, musique… ce que je peux. — Ce sera beaucoup moins drôle sans toi… soupira Tamara avant de se lancer dans un débat houleux sur l’ordre des chansons. Anne Perrot quitta le hall discrètement. Dans le couloir, deux ficus et un bonhomme de neige en plastique sur le rebord de la fenêtre ; dehors, la neige sur le parking, les guirlandes de l’immeuble voisin en veilleuse. Elle repensa à la scène… pas la grande, avec orchestre, mais la salle des fêtes du quartier, où elle chantait devant ceux qui rentraient tard du boulot. On n’applaudissait pas toujours, mais on chantait, parfois. Elle croyait alors que ce serait pour toujours. Mais tout avait changé — plans sociaux, salles fermées, autres modes… Mariages, anniversaires, puis le silence. À la fin, on n’appelait même plus. — Votre époque est passée, lui avait dit un jeune metteur en scène. Il faut d’autres visages. Cette phrase lui était restée. Pratique, finalement : plus besoin d’espérer, ni de craindre l’échec. En regagnant sa chambre, la distribution des médocs du soir battait son plein. Valentine, réveillée, la harcela : — Vous avez vu ? Demain, c’est la fête. J’ai dit que je réciterai un poème sur l’hiver. — Très bien, acquiesça Anne. — Vous chanterez, vous ? — Non. — Dommage. Votre voix sort du lot. Pas comme ces jeunes filles qui hurlent ! Anne se coucha, dos tourné, éteignit la veilleuse. On entendait des quintes de toux, le roulement des chariots. Les visages de la salle, les refrains, les regards lui tournaient dans la tête. Le matin commença comme d’habitude : lever, gym, petit-déjeuner pain-beurre, clémentines offertes par la famille de passage. À la télé, des clips de Noël. Après la visite matinale, l’infirmière-chef rassembla tout le monde : — Qui veut participer aujourd’hui ? On s’organise ! Les bénévoles sont là dans une heure, le concert maison à dix-sept heures. On a une heure. — Moi d’abord ! lança Zinaïde, brandissant un poème de Prévert. — Moi une chanson ! s’écria Louba, ancienne aide-soignante, « Trois sapins blancs ». — J’ai des blagues, proclama Tamara. — Et moi… tenta Sébastien, stoppé net par le regard de tous vers Anne. Celle-ci déclara mécaniquement : — Non, je ne participerai pas. Mais faisons une liste pour ne pas se mélanger. Elle se leva, prit du papier, et s’installa en meneuse malgré elle : — Alors, Prévert, puis chanson, blagues, qui d’autre ? — Un conte du soir, proposa Galette, incontournable bonnet de laine. — Noté. Elle écrivait, organisait, prodiguait des conseils sur la posture et le micro. Les yeux des autres brillaient de ce petit feu d’impatience. Zinaïde voulait présenter, elle savait parler « avec expression » ! — Anne, murmura Tamara à la fin, même une seule chanson, pour vous… — J’ai peur, avoua Anne, surprise par ses propres mots. — Peur de quoi ? — Que la voix casse, d’oublier les paroles… De monter, et… rater. — Et alors ? répliqua Tamara. On rira. On est chez nous, pas au concours. Moi aussi, je vais sûrement perdre le fil. Quelle importance ? Anne voulut répliquer. Pour Tamara, la scène était un jeu. Pour elle, un enjeu ; avant, l’erreur coûtait l’emploi. Ici, personne ne la lourderait… mais l’habitude de la perfection restait vive. — Bon… Je réfléchirai, finit-elle par concéder. Elle regagna sa chambre, ressortit la robe bleue, l’accrocha au dossier de la chaise, la contempla, la rangea encore. Le cœur battait, comme avant une entrée en scène. Elle aida les autres toute la matinée : répétition du poème avec Valentine, tri du conte avec Galette, conseils de tonalité à Louba… Après le déjeuner, une jeune femme vêtue d’un pull à motifs de rennes — une « volontaire » — entra préparer le matériel. — Bonjour ! Je m’appelle Cathy. Ce soir, programme, chansons, concours ! Reposez-vous, on s’occupe de tout. — Nous, on prépare notre spectacle ! annonça fièrement Sébastien. — Vraiment ? C’est super ! Mais ménagez-vous… À votre âge, ce genre de choses, ce n’est plus pour vous. C’était dit sans malice. Mais Anne sentit un déclic : « Ce n’est plus pour vous. » Comme une fin de phrase. — Enfin, fit Tamara, on n’est pas bons pour la casse ! Cathy rit, promit de rapporter les micros et repartit, laissant un étrange flottement. — Vous avez entendu ? Ce n’est plus pour vous, souffla Sébastien. — N’importe quoi, répondit Tamara, voix tremblante. Anne visualisa le soir : les jeunes, les guitares, les photos, les sacs-cadeaux, puis le retour dans leur monde à eux, loin d’ici, les lampes de la voiture disparaissant. Et eux, les « vieux », là, entre télé et cachets, avec ce « ce n’est plus pour vous » qui flotte. Elle retourna à sa chambre, s’assit face à sa robe, sans percevoir le moment où elle l’avait sortie à nouveau. Les doigts tremblants, elle abaissa la fermeture. — Vous la mettez, alors ? demanda Valentine. — Je ne sais pas. — Faites-le… Quand je vous regarde, je me dis que tout n’est pas fini. Étonnamment, cette phrase remua plus qu’aucune remarque des jeunes. « Tout n’est pas fini. » Elle se leva. — Tu m’aides à fermer ? demanda-t-elle. La robe flottait un peu, mais tombait bien. Dans la porte miroir, une femme aux cheveux argent relevés et fines paillettes au col. Une autre qu’à l’époque des affiches, mais bien vivante. — Magnifique, dit Valentine. On dirait à la télé ! — Assez avec la télé… Passe-moi le rouge à lèvres, mes mains sont malhabiles. Elles plaisantèrent en cherchant la bonne nuance, riant des contours imprécis. L’appel à la répétition retentit dans le couloir. Le micro, déjà sur pied. Zinaïde serrant sa feuille. Tamara arrangeant son foulard vif. — Ah ! s’écria Tamara en apercevant Anne. Maintenant, vous êtes obligée ! — Nous verrons… admit Annne Perrot, sentant naître une étrange légèreté. La répétition commença : Zinaïde bredouilla ses vers, personne ne rit. Louba déraillait sur le refrain, Anne la soutenait à voix basse, la ramena à la note. — À vous ! lança Sébastien. Anne s’approcha du micro. Cœur au bord des lèvres. Elle agrippa le pied. — Je ne sais pas, peut-être un vieux air… « Conducteur, ne presse pas les chevaux ». — Ah, celle-là ! dit-on dans la salle. Elle ferma les yeux, cherchant l’intro. Les mots vinrent d’eux-mêmes. La voix, au début, rauque et basse, dérapa à la deuxième strophe. Elle s’arrêta. — C’est bon… je ne peux pas, murmura-t-elle. — Mais si ! fit Zinaïde, ferme. Depuis le début. — On a le temps, ajouta Sébastien. Anne inspira, reprit, en plus bas, posée, comme si elle racontait le morceau. La voix vibrait encore, mais, cette fois, la salle était silencieuse. Même la télé avait été coupée. Aucun applaudissement au début. Puis Tamara frappa dans ses mains, les autres suivirent. — Vous voyez, souffla-t-on, une vraie chanson. Elle recula, avec au cœur une sensation poignante mais pas douloureuse. Ce n’était pas la perfection. Mais elle avait chanté. — Prêts pour ce soir ? glissa l’infirmière, la tête dans l’entrebâillement. — Prêts ! lancèrent plusieurs voix. À dix-sept heures, le hall transfiguré : table garnie de biscuits et clémentines, sapin customisé, étoile de carton fixée, chaises alignées. Les habitants en belle tenue, chemise, robe, gilet propre. — On commence, annonça Zinaïde avec son papier. Chers amis… Elle s’embrouilla, se reprit. Personne n’en fit cas. Les sourires étaient là. Ce n’était pas la fête selon les anciens standards d’Anne. Pas de script, pas de blague calibrée. Mais une forme de tendresse flottait partout. Poèmes, chansons, le conte du lapin perdu, Tamara et ses blagues, Louba aux « trois chevaux », qui finissaient toujours par se multiplier ou disparaître… — Et maintenant, dit Zinaïde, c’est… — elle scruta la feuille — Anne Perrot ! Le silence. Anne sentit ses mains moites. Se leva, jambes lourdes, mais avança. — Je… commença-t-elle, mais la peur la surprit : pas mille inconnus, mais une vingtaine d’amis. La même angoisse pourtant. — Chantez, souffla Valentine. On est avec vous. Elle prit le micro. « Ce n’est plus pour vous », dit-on ? Mais peut-être que si, justement. Car sinon, quand ? Elle opta non pour un air lyrique, mais une vieille chanson de Nouvel An, toute simple, de celles qu’on chante dans la rue. La voix flanchait par moments, mais elle continua. D’autres voix rejoignirent le refrain, puis la moitié du hall, faux parfois, mais fort et joyeux. Elle sentit, soudainement, que quelque chose s’ouvrait en elle. Ce n’est pas la jeunesse retrouvée, mais la fin de ce sentiment d’invisibilité. Les regards à présent n’étaient plus ceux du public, mais ceux de voisins, de compagnons de route. Elle aussi, à nouveau, faisait partie de ce « nous ». À la fin, ce furent de vrais applaudissements, des « bravo ». Elle salua légèrement et se surprit à rire, d’un rire de gamine. — Encore ! Hurlèrent-ils. — Non. Ça suffira pour ce soir. Elle retourna s’asseoir, le cœur battant, mais sans peur. Valentine vint lui prendre la main : — Merci, chuchota-t-elle. À six heures, les bénévoles envahirent la salle, avec guitares, enceintes, paquets-cadeaux. Cathy leva les sourcils, bluffée : — Eh bien, c’est déjà la fête ici ! — On a répété ! répliqua fièrement Sébastien. On a notre programme maison. — Formidable ! s’émerveilla Cathy. Alors, on chante avec vous. Et ainsi, jeunes ou moins jeunes, debout ou en fauteuil, tous ont chanté, participé aux jeux. À un moment, Cathy invita Anne au micro pour un duo. Celle-ci refusa… mais sans la fermeté d’avant. — Une autre fois. J’ai déjà chanté ce soir. Cathy sourit, ne força pas. Après messes basses, distributions de cadeaux et photos, Anne sortit dans le couloir, regagna la fenêtre. Le calme, la neige, les phares d’une voiture de bénévoles plus loin. Sur la vitre, son reflet : robe bleue, paillettes, rouge à lèvres un peu estompé… Pas une « star », pas une « légende ». Juste une femme qui a osé revenir chanter pour les siens. Elle sentit une fatigue douce, celle du devoir accompli. Une envie de thé, de silence. — Madame Perrot, où êtes-vous ? appela Tamara dans le couloir. On discute de ce qu’on chantera à l’Épiphanie — il nous faut votre avis ! — J’arrive, lança Anne Perrot. Un dernier regard dehors ; la voiture s’éloignait dans la nuit. Elle se retourna et repartit vers le hall, là où l’attendaient ces soirées futures de débats, de répétitions, de trac et d’encouragements. Et elle sut que désormais, si on demandait une chanteuse, elle ne se cacherait pas. Elle pourrait oublier les paroles, rater une note… mais elle irait. C’était suffisant pour que le Nouvel An ne soit plus une date sur le calendrier, mais un moment à elle, vivant, comme cette voix — plus très jeune, mais toujours là.

Scène après soixante-dix ans

Lorsque laspirateur sest mis à bourdonner dans le couloir et quun chariot chargé des plateaux du dîner a secoué la porte, Madeleine Dubois était déjà assise sur son lit, le peignoir sur les épaules, contemplant sa robe posée sur la couverture. Bleu nuit, tachée de petites paillettes argentées autour du col, elle avait là, dans cette chambre à lair désinfecté, lair mal à sa place, comme un accessoire oublié sur la scène dun théâtre de province.

Madeleine leva les yeux vers la pendule au-dessus de la porte. Encore vingt minutes avant le dîner, deux heures avant larrivée des bénévoles. Son vieux téléphone à gros boutons clignotait sur la table de chevet, mais personne nappelait. Tant mieux, se dit-elle. La journée était déjà assez pleine danimation.

Une infirmière en tunique bleue ouvrit la porte, un soupçon de sourire sur les lèvres.

Madame Dubois, vous venez au concert ce soir ? Les bénévoles promettent des rondes !

Des rondes, répéta Madeleine, puis hocha la tête. Où irais-je sinon ?

Linfirmière disparut, laissant derrière elle une trace dodeur de javel mêlée à celle du pain sorti du four de la cuisine. Le silence reprit possession de la chambre. Gisèle Morel, sa voisine, dormait tournée vers le mur, un écouteur dans loreille doù séchappait un murmure de voix masculine, comme celle dun animateur radiophonique.

Madeleine effleura la robe du bout des doigts. Le tissu semblait froid. Elle lavait apportée avec elle, lorsque sa fille avait entrepris les démarches pour l’installer dans cette résidence seniors, presque un an plus tôt. À lépoque, elle pensait quelle servirait pour un anniversaire, ou peut-être le réveillon. Puis elle lavait pliée soigneusement et rangée, ny pensant plus.

On appela au dîner dans le couloir. Madeleine rangea la robe, referma larmoire et retint un instant sa main sur la poignée. Dans le miroir, elle aperçut son visage : familier mais têtu, aux lèvres serrées, les yeux légèrement soulignés. Vieille habitude, même ici.

On y va, fit une voix depuis le couloir, sinon le jus de fruits va refroidir.

Elle enfila son gilet tricoté et sortit.

La salle à manger était animée. Autour de longues tables, des femmes et des hommes de tous âges : lun en jogging, un autre en chemise à carreaux. Aux murs, des flocons en papier collés avec du scotch et une guirlande électrique qui peinait à luire régulièrement.

Madeleine, par ici ! appela Marie-Claire Lenoir, autrefois comptable, maintenant experte en jeux de société et commérages.

Madeleine sassit à côté delle. Sur la table attendaient des assiettes de blé noir et boulettes de viande, du pain dans des corbeilles inox et une carafe de sirop couleur grenadine.

Tas entendu ? souffla Marie-Claire. Ils reviennent, les jeunes, avec leurs guitares. Comme lan passé.

Ils chantaient bien, intervint monsieur Henri Lambert, longiligne et appuyé sur sa canne, depuis lautre côté de la table. Mais toujours les mêmes chansons. « La Mer », « Les Champs-Élysées ».

Cest plus simple comme ça, haussa les épaules Madeleine. Ils ont un programme.

« Programme », elle le disait presque professionnellement. Elle aussi, autrefois, avait ses programmes : « Soirée chanson française », « Vieilles mélodies », « Les succès du cinéma ». Sourire, sarrêter, lever le bras. Pleins feux, rideau tiré, et elle savait : ce soir, ça allait marcher.

Programme fit Marie-Claire, mi-moqueuse. Moi, je veux quils chantent « LÉté Indien ». Je leur ai demandé lan dernier, ils sourient juste.

Fais-leur une liste, conseilla Henri. Ce sont des jeunes, ils joueront ce quon veut.

Et vous, Madeleine, senquit alors Marie-Claire, vous chanterez pour nous ? Jai dit à linfirmière que notre artiste maison était prête !

Madeleine serra un peu trop fort sa fourchette.

Cest fini, souffla-t-elle, jai déjà assez chanté.

Oh, allons Jai vu à la télé ! Dans notre salon, quand ils repassaient de vieux concerts. Vous brilliez !

Il y a bien longtemps, coupa Madeleine. Et puis, la télé embellit tout.

En elle, la vieille résistance montait. Ici, elle était juste Madeleine Dubois, chambre 6. Elle aidait à écrire les lettres, à porter le linge à la laverie, à téléphoner à laccueil. Parfois, à la demande, elle décorait le grand panneau daffichage. Cétait plus simple. Pas daffiches, pas dattentes.

Après le repas, tout le monde fut réuni dans le salon commun. Le sapin trônait déjà : en plastique, la cime légèrement courbée. Des boules de lan dernier et des guirlandes passées y pendaient. La télévision accrochée au mur débitait les informations.

Demain, annonça linfirmière-chef en frappant dans ses mains, les bénévoles viendront : concert et petits cadeaux. Alors, aujourdhui, finissons les décorations. Ceux qui peuvent, venez aider.

Quelques résidents se levèrent, fouillant dans un carton de décorations. Madeleine resta assise. Elle savait que si elle se levait, ce serait aussitôt « Madeleine, cest vous la pro des guirlandes ! » Elle ne voulait plus diriger. Ne plus sentir les attentes.

Dis donc, lança alors Henri, appuyé sur sa canne, on va juste rester là à attendre quils fassent leur spectacle pour repartir aussi vite ?

Linfirmière rit, fatiguée.

Vous savez bien, Henri, le personnel est pris, on na pas le temps de répéter vraiment.

Alors nous-mêmes. Marie-Claire sait des poèmes, Madeleine chante. On a du talent.

Des têtes se tournèrent vers Madeleine. Elle sentit le rouge lui monter aux joues.

Non. Je ne chanterai pas. Ma voix nest plus là.

Mais si, répliqua du coin Zénaïde Perrin, ancienne institutrice. Je vous ai entendue fredonner sous la douche.

Madeleine serra les lèvres. Elle chantait parfois en effet, à voix basse, pour elle seule. Airs anciens, chansons tendres, quelques couplets dAznavour, dYves Montand.

Bon, conclut linfirmière, faite. Si vous voulez préparer quelque chose, ce sera avant les bénévoles, pendant une demi-heure. Mais pas de jalousies, hein ?

Les discussions partirent. Chanson sur le sapin, souvenirs de la fête. Marie-Claire tapa amicalement la main de Madeleine.

Tu vois ? On a notre feu vert. On a besoin de toi !

Je ne monterai pas sur scène, insista Madeleine. Mais jaide. Textes, ordre, musique. Ce que je peux.

Sans toi, cest triste, soupira Marie-Claire, avant de débattre avec Zénaïde sur lordre des chansons.

Madeleine se leva discrètement et sortit. Dans le couloir à demi dans lombre, deux ficus et un bonhomme de neige en plastique veillaient sur le rebord. Elle sarrêta devant la fenêtre. La neige mouchetait la cour. Les voitures du parking en bas étaient immobiles sous leur manteau blanc. Sur limmeuble den face, des guirlandes clignotaient.

Elle se souvint de la scène. Pas la grande avec orchestre, mais la petite salle municipale dun faubourg de Lyon. Le parfum de poussière, le maquillage, les gens venus après leur journée, à qui elle chantait lamour, les voyages, la jeunesse. On lapplaudissait, parfois on chantait avec elle. Elle pensait que cela durerait toujours. Puis, le temps des mutations, des salles fermées, des réceptions et mariages. Un jour plus personne nappela.

Votre époque est passée, lui avait lancé un jeune metteur en scène, souriant. On cherche dautres visages.

La phrase sétait coincée. Depuis, elle se la répétait intérieurement : Cest plus pratique. Plus aucune espérance à nourrir, plus de crainte du refus.

Elle revint dans sa chambre alors que les piluliers du soir circulaient. Gisèle se réveilla :

Demain la fête, Madeleine. Jai dis que je lirai un poème sur lhiver.

Très bien, répondit Madeleine.

Vous chanterez, vous ?

Non.

Dommage. Vous avez si belle voix. Rien à voir avec les petites jeunes venues lautre fois, elles crient

Madeleine se coucha, tourna le dos à la chambre et éteignit sa lampe de chevet. On percevait les quintes de toux derrière les murs et le chariot qui passait dans le couloir. Elle sefforçait de penser ailleurs, mais dans sa tête passaient des bribes de chansons, les visages dautrefois, et, plus fort, le souvenir des regards échangés aujourdhui.

Le matin se leva sur la routine. Réveil, gym pour ceux qui pouvaient, petit déjeuner. Une noisette de beurre sur la bouillie. Un résident, ayant reçu un colis, partageait ses clémentines avec les voisins. Sur la télé défilaient des clips de Noël.

Après la visite médicale, linfirmière-chef reconvoqua tout le monde :

Alors, qui se lance pour le spectacle ? Les bénévoles arrivent à dix-huit heures, le nôtre cest à dix-sept, on a une heure.

Moi la première, sannonça Zénaïde. Un poème de Baudelaire.

Et moi, une chanson ! lança de sa chaise Lucie, ancienne infirmière. « Trois petits sapins » !

Moi, cest les couplets, trancha Marie-Claire.

Et moi tenta Henri, mais il se tourna vers Madeleine. Elle saura organiser tout ça.

Tous les regards se braquèrent sur elle.

Je ne chanterai pas, répéta-t-elle, les mots mécaniques. Faisons la liste.

Elle prit un bloc et un stylo, se résigna.

On commence par le poème, puis la chanson, puis les couplets comiques qui dautre ?

Moi, un conte, fit Simone, discrète sous sa laine. Sur un petit lapin.

Bien, noté.

Madeline consignait, distribuait, conseillait sur la façon de tenir le micro, où se placer. Lenthousiasme grandissait. Chacun débattait qui présenterait les numéros. On finit par choisir Zénaïde, pour sa diction « expressive ».

Un peu plus tard, Marie-Claire lui glissa, alors que les autres regagnaient leurs chambres pour répéter :

Madeleine, une chanson pour toi. Fais-le.

Jai peur, avoua Madeleine, elle-même surprise de ses mots.

De quoi ?

Que ma voix lâche, doublier les paroles, de elle ne termina pas. De rater.

On sen fiche ! sourit Marie-Claire. On est tous du même côté. Moi aussi jai peur de perdre le fil. Et puis ? On en rit !

Madeleine voulut répliquer, puis se tut. Pour Marie-Claire, la scène était un jeu. Pour elle, cétait tout autre. Là-bas, une faute, cétait un contrat perdu, lestime envolée. Ici, certes, il ny aurait pas de sanction. Mais la barre, cétait elle-même qui la posait.

On verra, céda-t-elle.

Elle gagna sa chambre, posa la robe bleue sur le dossier de la chaise, la contempla, puis la rangea nerveusement. Son cœur tambourinait, comme avant une première.

Elle aida ses voisines toute la matinée : Gisèle à son poème, Simone à éliminer les mots trop longs de son conte, Lucie à ajuster la note. Et Madeleine, sans résister, lui donna une indication.

Comme ça doux, pas trop haut.

Mais vous êtes chef dorchestre ! sébahit Lucie.

Moi plus tard, éluda Madeleine.

Après le déjeuner, une jeune femme en pull rouge, Louise, entra. Bénévole du foyer, elle venait préparer les micros.

Bonjour ! sourit-elle. Ce soir, cest concert, concours, friandises. Reposez-vous, on soccupe de tout.

Nous, on prépare notre propre spectacle, lança Henri, très fier.

Vraiment ? Cest formidable ! Mais ne vous fatiguez pas. À votre âge, on ne devrait plus

Le ton de Louise était innocent, presque tendre. Mais Madeleine tressaillit. « À votre âge, on ne devrait plus » Comme si tout était dit.

On tient la route ! protesta gaiement Marie-Claire, bien que sa voix vacille.

Louise sourit et séloigna, laissant un flottement dans lair.

Tu entends ? murmura Henri. Plus la peine

Balivernes, balaya Marie-Claire, la voix un peu fêlée.

Madeleine imagina soudain ce que serait la soirée : ces jeunes, souriants, guitares en bandoulière, qui chanteraient, offriraient des paniers gourmands, prendraient la photo souvenir et repartiraient vers leur vrai réveillon. Eux, ils resteraient là, le sapin, la télé, les pilules, et cette phrase « plus la peine » dans les oreilles.

De retour en chambre, la robe était revenue sur la chaise. Machinalement, elle lavait ressortie. Les doigts tremblants, elle descendit la fermeture.

Vous lenfilez, finalement ? demanda Gisèle, sur le pas de la porte.

Je ne sais pas, murmura Madeleine.

Faites-le. Quand je vous vois, jy crois encore que tout nest pas fini.

Cette phrase la toucha bien plus que celle de la bénévole. Tout nétait pas fini. Madeleine soupira, se redressa.

Aidez-moi à fermer, voulez-vous ?

La robe, un peu plus ample quautrefois, tombait bien. Dans le miroir de larmoire, elle vit une femme aux cheveux dargent, tirés en chignon, mince, le cou parsemé de paillettes. Pas la star dautrefois, mais debout.

Magnifique, sincère, dit Gisèle. On dirait la télé.

Assez avec la télé, rit Madeleine. Aide-moi pour le rouge à lèvres, jai la main qui tremble.

Elles sactivèrent, maladroites et rieuses. On appelait dans le couloir : répétition.

Dans le salon, le micro trônait. Zénaïde lisait nerveusement son papier, Marie-Claire ajustait une écharpe vive.

Oh ! Regardez Madeleine ! sexclama Marie-Claire. On a gagné tu dois chanter !

On verra, répondit Madeleine, sentant la grande peur mais aussi, brusquement, un allègement : elle cessait de se cacher.

La répétition commença. Zénaïde trébucha à la troisième ligne, reprit, personne ne se moqua. Lucie, hésitante sur le refrain, fut soutenue discrètement par Madeleine.

Et vous ? fit Henri, lorsquils eurent tous tenté leur chance. Votre tour.

Madeleine sapprocha du micro. Le cœur cognait. Elle sagrippa au pied du micro.

Je ne sais pas Peut-être un vieil air, « Ne me quitte pas ».

Super ! sencouragea-t-on.

Elle ferma les yeux. Les paroles revinrent. Sa voix, tremblante, rauque dabord, dérailla sur la deuxième strophe. Elle sarrêta.

Cest bon, je ny arrive pas.

Mais si ! sexclama Zénaïde, ferme. Reprenez au début.

On a tout notre temps, assura Henri.

Madeleine inspira. Elle recommença. Cette fois, plus bas, plus calme, comme une confidence. La voix tremblait encore mais on éteignit la télé, le silence sinstalla.

Quand elle termina, personne napplaudit tout de suite. Puis Marie-Claire rompit le silence, puis tous.

Une vraie chanson, chuchota-t-on.

Madeleine sécarta. Son cœur, étrangement, nétait pas lourd. Elle navait pas chanté « parfaitement ». Mais elle avait chanté.

Alors, fit linfirmière, tout est prêt pour ce soir ?

On y est, répondit la salle en chœur.

À dix-sept heures, tout changea. Sur la table : assiettes de biscuits, clémentines. Le sapin paré dune étoile découpée dans du carton. Chacun sétait mis beau : robes du dimanche, vestes, chemises blanches.

On commence, annonça Zénaïde, debout. Chers amis

Elle semmêla dès la deuxième phrase, sy reprit. On sourit. Cétait autre chose que les grands shows : désordonné, tendre.

Poèmes, chansons, histoire de lapin perdu sous le sapin. Les couplets de Marie-Claire firent rire même les grognons. Lucie, avec « Trois petits sapins », se fourvoyait dans le compte, mais on samusait.

Puis Zénaïde, relisant sa fiche : Maintenant, Madeleine Dubois.

Le salon se tut. Madeleine sentit ses mains moites. Elle se leva. Jambes lourdes. Sapprocha du micro.

Je sarrêta-t-elle. Un rire nerveux la secoua. Devant elle, pas des centaines de visages, mais des compagnons de table, descapades au marché, de paroles échangées.

Chantez, sencouragea Gisèle au premier rang. On est là.

Madeleine prit le micro. Dans sa tête, « À votre âge, on ne devrait plus », puis, soudain, la conviction que cétait le moment précisément. Parce quil ny a pas daprès, parfois.

Elle nentama pas de grand air. Mais, à sa propre surprise, une vieille chanson du Nouvel An, simple, celle des veillées dhiver, jaillit. Sa voix flancha par instants, elle se laissa porter. Bientôt, dautres reprenaient le refrain, puis tout le monde. De travers parfois, faux, mais fort et joyeux.

Madeleine sentit en elle seffacer une vieille attente. Non, la jeunesse ne revient pas, les affiches non plus. Mais sévapore lobligation de se faire petite. Elle voyait non un public, mais des amis. Et eux la voyaient non plus comme « lex-chanteuse », mais lune des leurs.

Quand la chanson sacheva, les applaudissements éclatèrent. Quelquun lança un « Bravo ! ». Elle salua, comme autrefois, et soudain son rire senvola, clair comme au temps du lycée.

Encore une ! demanda Marie-Claire.

Non, sourit Madeleine, cest suffisant.

Elle regagna sa place. Le cœur battre fort, mais de joie. Gisèle vint lui serrer la main, discrètement.

Merci, murmura-t-elle.

À dix-huit heures précises, les bénévoles arrivèrent : guitares, enceinte, paniers de friandises. Ils envahirent la salle, les bonnets de père Noël de travers, les sacs à dos pleins.

Louise balaya la salle du regard, surprise.

Eh bien ! Vous avez déjà fait la fête !

On a répété, lança Henri, fier. Notre propre programme.

Génial ! senthousiasma Louise. On se joint à vous, alors.

On chanta, on fit des jeux faciles. Jeunes et moins jeunes, cannes et fauteuils, tout le monde. Une bénévole demanda à Madeleine un duo. Elle refusa, mais sans la brusquerie dhier.

Une prochaine fois, sourit-elle. Jai déjà chanté, ce soir.

Louise lui offrit un sourire compréhensif, sans insister.

Quand tout fût fini, alors que les bénévoles distribuaient les paquets, prenaient des photos, Madeleine retourna au couloir. Calme. Le rire et la musique, filtrés par la porte.

Elle sapprocha de la fenêtre. La neige persistait, la cour éclairée par les réverbères, la voiture des bénévoles prête à partir.

Madeleine effleura le rebord glacé. Son reflet lui montra une femme en robe bleue, lèvres pâles, paillettes au cou. Ni vedette, ni « ancienne gloire ». Simplement une femme qui avait trouvé le courage doser.

Une fatigue douce lenvahit, celle du devoir accompli. Elle rêvait dun thé chaud, de silence.

Madeleine ! lança une voix derrière. On vous cherche. On débat déjà des chansons à chanter pour la Saint-Sylvestre !

Elle se retourna. Marie-Claire, écharpe de travers, sagitait dans lentrebâillement.

Jarrive, dit Madeleine.

Elle jeta un dernier regard dehors. La neige tombait, la voiture des jeunes séloignait dans la nuit. Elle fit demi-tour et rejoignit le salon, là où lattendaient ceux avec qui elle continuerait de se disputer sur lordre des chansons, de répéter poèmes et refrains, de sagacer pour un mot ou un ton.

Elle sut alors, dune façon tranquille, que désormais, si on disait encore « on a besoin dune chanteuse », elle ne se déroberait plus. Quelle pourrait oublier une parole, mal placer une note, mais toujours se présenter.

Cétait suffisant. Parce que depuis ce soir-là, le Nouvel An dans cette maison ne fut plus seulement une date, mais quelque chose de vivant, de partagé. Comme une voix fatiguée mais qui sait encore vibrer.

Aujourdhui, en refermant ce journal, un sourire persiste : Il nest jamais trop tard pour se retrouver soi-même, même sous la neige, même après soixante-dix ans.

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Scène après soixante-dix ans Lorsque l’aspirateur s’est mis à ronronner dans le couloir et que le chariot du dîner a heurté la porte, Madame Anne Perrot était déjà assise sur son lit, vêtue de sa robe de chambre, contemplant sa robe bleue foncée aux paillettes, posée sur la couverture. Aussitôt déplacée dans cet environnement, la robe paraissait étrangère, comme un accessoire de théâtre oublié dans une chambre d’hôpital. Elle a jeté un coup d’œil à l’horloge au-dessus de la porte. Il restait vingt minutes avant le dîner, et deux heures jusqu’à l’arrivée des bénévoles. Le vieux portable à grands chiffres clignotait sur la table de nuit, sans appel. « Tant mieux », se dit-elle. La journée avait déjà son lot d’agitation. Une infirmière en blouse bleue passa la tête par l’entrebâillement : — Madame Perrot, vous viendrez au concert ce soir ? Les bénévoles ont promis une ronde. — Une ronde ? fit Anne Perrot, hochant la tête. Où irais-je autrement ? L’infirmière sourit et disparut, laissant derrière elle la senteur de javel et d’un dessert de la cantine. Le calme revint. Sa voisine, Valentine Stéphane, dormait, dos tourné, une oreillette calée contre l’oreille, d’où s’échappait une voix d’animateur radio. Anne Perrot effleura sa robe. Le tissu était frais sous les doigts. Elle avait emporté la robe l’année précédente, quand sa fille l’avait accompagnée pour son admission à la maison de retraite. « Au cas où », avait-on cru. Un anniversaire, peut-être ? Ou le Nouvel An ? Finalement, la robe avait été pliée dans l’armoire, peu à peu oubliée. On appela pour le dîner. Anne Perrot rangea la robe, referma la porte de l’armoire ; sa main s’attarda une seconde sur la poignée. Dans le miroir, elle vit son visage : familier, tenace, bouche fine, regard subtilement fardé. Vieux réflexe… même ici. — Venez, lança une voix du couloir, sinon la compote refroidit ! Elle enfila un gilet tricoté et sortit. La salle à manger était pleine. Femmes et hommes de tous âges installés à de longues tables ; certains en survêtement, d’autres en chemise et cravate. Des flocons de papier étaient scotchés aux murs, une guirlande clignotait péniblement, manifestement fatiguée. — Anne, par ici ! fit signe Tamara Servier, l’ex-comptable, désormais chef des jeux de société et des potins locaux. Anne Perrot s’installa près d’elle. Les assiettes de bœuf-purée et la corbeille de pain en métal étaient déjà là, avec la carafe de sirop rose. — T’as entendu ? dit Tamara à mi-voix. Les jeunes reviennent ce soir avec leurs guitares, comme l’an dernier. — Ils chantent bien, glissa le grand Sébastien Lemaire, à la voix sèche, sa canne posée contre la table. Mais toujours les mêmes chansons. Même « Nuit de Moscou », même « Les Yeux Noirs ». — Ils font avec leur programme, répondit Anne Perrot, d’un ton professionnel et posé. J’ai aussi eu des programmes, tu sais : « Soirée rétro », « Chansons du cinéma français », « Tubes des années 60 ». On apprend à sourire, à placer les temps faibles, à lever la main à l’instant juste… La salle s’assombrit, les projecteurs aveuglent et on sait : tout ira bien. — Un programme, oui… — Tamara ricana. Moi, je veux qu’ils jouent « Ma jolie Mireille » ! Je leur ai demandé l’an dernier, ils ont juste hoché la tête. — Fais-leur une liste ! suggéra Sébastien. Ils sont jeunes, peu leur importe ce qu’ils jouent. — Et toi, Anne, tu chanteras ? lança Tamara, changeant brusquement de sujet. Je l’ai dit à l’infirmière, ici on a notre propre vedette ! Anne Perrot serra sa fourchette. — J’ai assez chanté. C’est fini pour moi, murmura-t-elle. — On t’a vue à la télé, reprit Tamara. Dans le hall, l’autre jour, on passait tes anciens concerts. Avais-tu les paillettes ! — Au siècle dernier… grommela Anne Perrot. Et la télé embellit tout. Elle sentit cette résistance familière lui monter à la gorge. Ici, elle n’était que Madame Perrot, chambre six. Elle aidait pour les papiers, la blanchisserie, la permanence… On la sollicitait parfois pour faire les panneaux d’affichage. Cela lui allait. Pas d’affiches, pas d’attentes. Après le repas, on les rassembla dans le hall décoré autour d’un sapin synthétique au sommet tordu, des décorations d’un autre âge, la télé branchée sur les infos. — Demain, annonça l’infirmière-chef en frappant dans ses mains, les bénévoles arrivent pour le concert. Ce soir, terminons les décos, ceux qui peuvent, aidez-nous ! Des résidents se levèrent vers la boîte à guirlandes. Anne Perrot resta assise ; elle savait que si elle bougeait, on la mettrait aux commandes : « Madame Perrot, c’est vous qui savez rendre tout beau ! » Or, elle n’avait plus envie d’être leader, ni de sentir le regard d’attente. — Et pourquoi on ne ferait pas notre propre spectacle ? s’exclama soudain Sébastien, appuyé sur sa canne. Plutôt que d’attendre les jeunes qui chantent puis s’en vont ? L’infirmière-chef lui sourit gentiment : — Vous savez, on manque de temps, Sébastien. Le personnel court partout, on ne peut pas répéter. — On peut, nous ! Ici, il y a des talents ! Tamara récite, Anne chante… dit Sébastien. Des têtes se tournèrent vers Anne. Elle sentit un afflux de chaleur dans ses joues. — Non. Je ne chanterai pas, dit-elle d’emblée. La voix n’est plus là. — Mais si ! intervint d’une voix ferme la petite Zinaïde Ivanov, ex-institutrice. Je vous entends fredonner sous la douche. Anne Perrot ferma les lèvres. Il lui arrivait, sous la douche, de chanteouiller, en sourdine, les vieux airs, deux vers de « Douce France ». — On fait comme ça ! coupa l’infirmière. Ceux qui veulent préparer un numéro, demain à 17h avant les bénévoles, demi-heure, pas plus. Pas de querelle après ! Brouhaha dans le hall. Un voulait une chanson de Noël, d’autres des histoires. Tamara tapota la main d’Anne. — Vous voyez ? On a votre feu vert. On a besoin de vous. — Je ne monterai pas sur scène, répéta Anne. Mais j’aide : textes, ordre, musique… ce que je peux. — Ce sera beaucoup moins drôle sans toi… soupira Tamara avant de se lancer dans un débat houleux sur l’ordre des chansons. Anne Perrot quitta le hall discrètement. Dans le couloir, deux ficus et un bonhomme de neige en plastique sur le rebord de la fenêtre ; dehors, la neige sur le parking, les guirlandes de l’immeuble voisin en veilleuse. Elle repensa à la scène… pas la grande, avec orchestre, mais la salle des fêtes du quartier, où elle chantait devant ceux qui rentraient tard du boulot. On n’applaudissait pas toujours, mais on chantait, parfois. Elle croyait alors que ce serait pour toujours. Mais tout avait changé — plans sociaux, salles fermées, autres modes… Mariages, anniversaires, puis le silence. À la fin, on n’appelait même plus. — Votre époque est passée, lui avait dit un jeune metteur en scène. Il faut d’autres visages. Cette phrase lui était restée. Pratique, finalement : plus besoin d’espérer, ni de craindre l’échec. En regagnant sa chambre, la distribution des médocs du soir battait son plein. Valentine, réveillée, la harcela : — Vous avez vu ? Demain, c’est la fête. J’ai dit que je réciterai un poème sur l’hiver. — Très bien, acquiesça Anne. — Vous chanterez, vous ? — Non. — Dommage. Votre voix sort du lot. Pas comme ces jeunes filles qui hurlent ! Anne se coucha, dos tourné, éteignit la veilleuse. On entendait des quintes de toux, le roulement des chariots. Les visages de la salle, les refrains, les regards lui tournaient dans la tête. Le matin commença comme d’habitude : lever, gym, petit-déjeuner pain-beurre, clémentines offertes par la famille de passage. À la télé, des clips de Noël. Après la visite matinale, l’infirmière-chef rassembla tout le monde : — Qui veut participer aujourd’hui ? On s’organise ! Les bénévoles sont là dans une heure, le concert maison à dix-sept heures. On a une heure. — Moi d’abord ! lança Zinaïde, brandissant un poème de Prévert. — Moi une chanson ! s’écria Louba, ancienne aide-soignante, « Trois sapins blancs ». — J’ai des blagues, proclama Tamara. — Et moi… tenta Sébastien, stoppé net par le regard de tous vers Anne. Celle-ci déclara mécaniquement : — Non, je ne participerai pas. Mais faisons une liste pour ne pas se mélanger. Elle se leva, prit du papier, et s’installa en meneuse malgré elle : — Alors, Prévert, puis chanson, blagues, qui d’autre ? — Un conte du soir, proposa Galette, incontournable bonnet de laine. — Noté. Elle écrivait, organisait, prodiguait des conseils sur la posture et le micro. Les yeux des autres brillaient de ce petit feu d’impatience. Zinaïde voulait présenter, elle savait parler « avec expression » ! — Anne, murmura Tamara à la fin, même une seule chanson, pour vous… — J’ai peur, avoua Anne, surprise par ses propres mots. — Peur de quoi ? — Que la voix casse, d’oublier les paroles… De monter, et… rater. — Et alors ? répliqua Tamara. On rira. On est chez nous, pas au concours. Moi aussi, je vais sûrement perdre le fil. Quelle importance ? Anne voulut répliquer. Pour Tamara, la scène était un jeu. Pour elle, un enjeu ; avant, l’erreur coûtait l’emploi. Ici, personne ne la lourderait… mais l’habitude de la perfection restait vive. — Bon… Je réfléchirai, finit-elle par concéder. Elle regagna sa chambre, ressortit la robe bleue, l’accrocha au dossier de la chaise, la contempla, la rangea encore. Le cœur battait, comme avant une entrée en scène. Elle aida les autres toute la matinée : répétition du poème avec Valentine, tri du conte avec Galette, conseils de tonalité à Louba… Après le déjeuner, une jeune femme vêtue d’un pull à motifs de rennes — une « volontaire » — entra préparer le matériel. — Bonjour ! Je m’appelle Cathy. Ce soir, programme, chansons, concours ! Reposez-vous, on s’occupe de tout. — Nous, on prépare notre spectacle ! annonça fièrement Sébastien. — Vraiment ? C’est super ! Mais ménagez-vous… À votre âge, ce genre de choses, ce n’est plus pour vous. C’était dit sans malice. Mais Anne sentit un déclic : « Ce n’est plus pour vous. » Comme une fin de phrase. — Enfin, fit Tamara, on n’est pas bons pour la casse ! Cathy rit, promit de rapporter les micros et repartit, laissant un étrange flottement. — Vous avez entendu ? Ce n’est plus pour vous, souffla Sébastien. — N’importe quoi, répondit Tamara, voix tremblante. Anne visualisa le soir : les jeunes, les guitares, les photos, les sacs-cadeaux, puis le retour dans leur monde à eux, loin d’ici, les lampes de la voiture disparaissant. Et eux, les « vieux », là, entre télé et cachets, avec ce « ce n’est plus pour vous » qui flotte. Elle retourna à sa chambre, s’assit face à sa robe, sans percevoir le moment où elle l’avait sortie à nouveau. Les doigts tremblants, elle abaissa la fermeture. — Vous la mettez, alors ? demanda Valentine. — Je ne sais pas. — Faites-le… Quand je vous regarde, je me dis que tout n’est pas fini. Étonnamment, cette phrase remua plus qu’aucune remarque des jeunes. « Tout n’est pas fini. » Elle se leva. — Tu m’aides à fermer ? demanda-t-elle. La robe flottait un peu, mais tombait bien. Dans la porte miroir, une femme aux cheveux argent relevés et fines paillettes au col. Une autre qu’à l’époque des affiches, mais bien vivante. — Magnifique, dit Valentine. On dirait à la télé ! — Assez avec la télé… Passe-moi le rouge à lèvres, mes mains sont malhabiles. Elles plaisantèrent en cherchant la bonne nuance, riant des contours imprécis. L’appel à la répétition retentit dans le couloir. Le micro, déjà sur pied. Zinaïde serrant sa feuille. Tamara arrangeant son foulard vif. — Ah ! s’écria Tamara en apercevant Anne. Maintenant, vous êtes obligée ! — Nous verrons… admit Annne Perrot, sentant naître une étrange légèreté. La répétition commença : Zinaïde bredouilla ses vers, personne ne rit. Louba déraillait sur le refrain, Anne la soutenait à voix basse, la ramena à la note. — À vous ! lança Sébastien. Anne s’approcha du micro. Cœur au bord des lèvres. Elle agrippa le pied. — Je ne sais pas, peut-être un vieux air… « Conducteur, ne presse pas les chevaux ». — Ah, celle-là ! dit-on dans la salle. Elle ferma les yeux, cherchant l’intro. Les mots vinrent d’eux-mêmes. La voix, au début, rauque et basse, dérapa à la deuxième strophe. Elle s’arrêta. — C’est bon… je ne peux pas, murmura-t-elle. — Mais si ! fit Zinaïde, ferme. Depuis le début. — On a le temps, ajouta Sébastien. Anne inspira, reprit, en plus bas, posée, comme si elle racontait le morceau. La voix vibrait encore, mais, cette fois, la salle était silencieuse. Même la télé avait été coupée. Aucun applaudissement au début. Puis Tamara frappa dans ses mains, les autres suivirent. — Vous voyez, souffla-t-on, une vraie chanson. Elle recula, avec au cœur une sensation poignante mais pas douloureuse. Ce n’était pas la perfection. Mais elle avait chanté. — Prêts pour ce soir ? glissa l’infirmière, la tête dans l’entrebâillement. — Prêts ! lancèrent plusieurs voix. À dix-sept heures, le hall transfiguré : table garnie de biscuits et clémentines, sapin customisé, étoile de carton fixée, chaises alignées. Les habitants en belle tenue, chemise, robe, gilet propre. — On commence, annonça Zinaïde avec son papier. Chers amis… Elle s’embrouilla, se reprit. Personne n’en fit cas. Les sourires étaient là. Ce n’était pas la fête selon les anciens standards d’Anne. Pas de script, pas de blague calibrée. Mais une forme de tendresse flottait partout. Poèmes, chansons, le conte du lapin perdu, Tamara et ses blagues, Louba aux « trois chevaux », qui finissaient toujours par se multiplier ou disparaître… — Et maintenant, dit Zinaïde, c’est… — elle scruta la feuille — Anne Perrot ! Le silence. Anne sentit ses mains moites. Se leva, jambes lourdes, mais avança. — Je… commença-t-elle, mais la peur la surprit : pas mille inconnus, mais une vingtaine d’amis. La même angoisse pourtant. — Chantez, souffla Valentine. On est avec vous. Elle prit le micro. « Ce n’est plus pour vous », dit-on ? Mais peut-être que si, justement. Car sinon, quand ? Elle opta non pour un air lyrique, mais une vieille chanson de Nouvel An, toute simple, de celles qu’on chante dans la rue. La voix flanchait par moments, mais elle continua. D’autres voix rejoignirent le refrain, puis la moitié du hall, faux parfois, mais fort et joyeux. Elle sentit, soudainement, que quelque chose s’ouvrait en elle. Ce n’est pas la jeunesse retrouvée, mais la fin de ce sentiment d’invisibilité. Les regards à présent n’étaient plus ceux du public, mais ceux de voisins, de compagnons de route. Elle aussi, à nouveau, faisait partie de ce « nous ». À la fin, ce furent de vrais applaudissements, des « bravo ». Elle salua légèrement et se surprit à rire, d’un rire de gamine. — Encore ! Hurlèrent-ils. — Non. Ça suffira pour ce soir. Elle retourna s’asseoir, le cœur battant, mais sans peur. Valentine vint lui prendre la main : — Merci, chuchota-t-elle. À six heures, les bénévoles envahirent la salle, avec guitares, enceintes, paquets-cadeaux. Cathy leva les sourcils, bluffée : — Eh bien, c’est déjà la fête ici ! — On a répété ! répliqua fièrement Sébastien. On a notre programme maison. — Formidable ! s’émerveilla Cathy. Alors, on chante avec vous. Et ainsi, jeunes ou moins jeunes, debout ou en fauteuil, tous ont chanté, participé aux jeux. À un moment, Cathy invita Anne au micro pour un duo. Celle-ci refusa… mais sans la fermeté d’avant. — Une autre fois. J’ai déjà chanté ce soir. Cathy sourit, ne força pas. Après messes basses, distributions de cadeaux et photos, Anne sortit dans le couloir, regagna la fenêtre. Le calme, la neige, les phares d’une voiture de bénévoles plus loin. Sur la vitre, son reflet : robe bleue, paillettes, rouge à lèvres un peu estompé… Pas une « star », pas une « légende ». Juste une femme qui a osé revenir chanter pour les siens. Elle sentit une fatigue douce, celle du devoir accompli. Une envie de thé, de silence. — Madame Perrot, où êtes-vous ? appela Tamara dans le couloir. On discute de ce qu’on chantera à l’Épiphanie — il nous faut votre avis ! — J’arrive, lança Anne Perrot. Un dernier regard dehors ; la voiture s’éloignait dans la nuit. Elle se retourna et repartit vers le hall, là où l’attendaient ces soirées futures de débats, de répétitions, de trac et d’encouragements. Et elle sut que désormais, si on demandait une chanteuse, elle ne se cacherait pas. Elle pourrait oublier les paroles, rater une note… mais elle irait. C’était suffisant pour que le Nouvel An ne soit plus une date sur le calendrier, mais un moment à elle, vivant, comme cette voix — plus très jeune, mais toujours là.
Cultiver la Gratitude : Art et Savoir-Vivre à la Française