Cher journal,
Parfois, je crois que certaines histoires nexistent que dans les romans ou sur Internet. Pourtant, jen ai moi-même vécu une, qui ma marquée pour toute la vie.
Javais six ans lorsque mon père a quitté la maison du jour au lendemain, laissant derrière lui ma mère, mes petites sœurs jumelles et moi-même. Maman a longtemps cherché à le défendre, prétextant une éternelle mission professionnelle à Paris ou à Lyon. Mais je nétais pas dupe, même à cet âge. Quand, résignée, elle sest décidée à mavouer la vérité, ses mots mont frappée : « Ton père ne fait plus partie de notre vie. »
Je narrivais pas à saisir la complexité de cette situation dadultes. Jen voulais à mon père et jimaginais naïvement son retour chaque soir, mais il nest jamais revenu. Maman a choisi de ne pas refaire sa vie, sans doute parce quelle pensait quaucun homme ne voudrait dune femme divorcée avec trois enfants à la campagne. Cétait dur pour elle. Les années ont passé, nous avons grandi entre les pommiers du verger familial en Normandie. Jai fini par me marier à mon tour, jai fondé ma famille, sans jamais quitter la terre qui ma vue grandir. Le verger, bien que jeune, commence à porter ses fruits, et nous tirons peu à peu un revenu honnête de notre labeur.
Il y a quelques mois, jai reçu un appel dun homme dont la voix métait inconnue. Il ma demandé un rendez-vous, prétextant vouloir acheter des pommes en gros. Jai accepté, curieuse. Sur place, dans le verger, un homme chauve et corpulent mattendait. Il ma souri puis ma tendu un sac. A lintérieur : des bonbons bon marché et un pot de café instantané. Jétais abasourdie. Il ma alors lancé :
Je suis ton père.
Jétais incapable de réagir, gênée, je lui ai juste demandé :
Tu as déjà fait de la prison ?
Non.
Tu veux acheter des pommes alors ?
Non.
Alors au revoir.
Au revoir
Il a laissé le sac sur le banc. Je lai rattrapé pour lui rendre ses pauvres cadeaux. À quoi sattendait-il ? Jai prévenu mes sœurs quil risquait de venir les voir, et comme je le craignais, il sest présenté devant elles, encore avec ce sac ridicule. Après vingt-quatre ans dabsence, revenir avec un pot de café instantané Comment peut-on croire renouer des liens ainsi ? Je ne parviens toujours pas à comprendre ce geste.



