Lettre à moi-même Elle écarta l’assiette de sarrasin refroidi du bord de la table et se redressa. Dans le salon, la télévision murmurait à propos d’un concert de fin d’année, des paillettes défilaient sur l’écran, les animateurs blaguaient joyeusement, mais le volume était réduit presque à zéro. Dans la cuisine, l’horloge égrenait les secondes, l’aiguille allait atteindre minuit. Anne Dubois posa devant elle une feuille à carreaux toute neuve, par-dessus – ses grosses lunettes à monture plastique. Le stylo offert par son fils pour le Nouvel An dernier reposait à côté. Elle enleva le bouchon d’un clic et sentit, comme toujours, ce léger pincement d’angoisse – comme à l’approche d’un examen. Alors, vieille dame, pensa-t-elle, écris. Tu t’es promis. L’idée lui était venue la semaine passée, en écoutant un psychologue à la télévision conseiller d’envoyer une lettre à soi-même dans le futur. Sur le moment, cela lui avait paru presque enfantin, mais la chose avait fait son chemin en elle. Maintenant, dans ce silence épais, l’idée lui semblait moins risible. Elle se pencha, aplatit la feuille du plat de la main pour l’empêcher de trembler, et écrivit en haut : « 31 décembre 2024. Lettre à moi-même pour le Nouvel An prochain. » Sa main tremblait, mais les lettres restaient droites, régulières. L’habitude, sans doute, de toute une vie passée à la comptabilité, trente ans à aligner chiffres et caractères. « Bonjour, Anne, qui a 73 ans, » écrivit-elle, puis hésita. Le chiffre « 73 » piqua. Elle en avait 72 aujourd’hui, et elle sursautait encore parfois en pensant à ce nombre. Dans sa tête vivait une autre, plus jeune, plus légère. Elle s’écouta deux secondes. L’estomac tiraillait de faim et de nervosité, son dos la lançait après le ménage du jour. Le cœur battait tranquillement, mais la vieille peur rodait : battrait-il aussi calmement dans un an ? Elle reprit le stylo. « J’espère sincèrement que tu es vivante et que tu peux lire cette lettre. Que tu marches sans canne. Que tes bras et tes jambes sont encore toniques. Que tu n’es ni à l’hôpital ni une charge pour personne… » Elle relut et grimaça. Trop sombre. Mais elle ne réécrivit pas. Il fallait être honnête. « Je souhaite que tu ne sois pas un fardeau pour tes enfants. Que tu ailles seule à la boulangerie, que tu gères tes factures, que tu comprennes tes médicaments. Que tu ne les appelles pas dix fois par jour pour des broutilles. » Elle posa son stylo, jeta un œil au smartphone posé sur le rebord de la fenêtre. Sa fille avait appelé il y a une heure depuis l’étranger, vite fait, entre deux rendez-vous, lui avait montré le sapin et la petite-fille en robe à paillettes. Son fils avait juste envoyé un message : « Maman, bonne année en avance, on est chez des amis, je t’appelle demain. » Elle avait répondu avec l’émoticône cœur, comme on lui avait appris. « Que tu ne les accables pas avec ta solitude », ajouta-t-elle en soupirant. Le mot « solitude » plana dans l’air, lourd comme une pierre. Elle balaya la cuisine du regard. Sa robe de chambre était posée sur la chaise, des chaussettes de laine séchaient sur le radiateur. Deux assiettes étaient posées sur la table : elle en dressait toujours une deuxième, par habitude, même si elle savait que plus personne ne viendrait « juste pour passer ». C’était plus facile ainsi. Elle retourna à sa lettre. « Cette année, tu dois — elle souligna ce mot — tu dois apprendre à vivre autrement. Marcher au moins une demi-heure par jour. Arrêter de grignoter le soir. Cesser de répéter à tout le monde que tu as mal aux jambes ou que tu es fatiguée. Trouver une activité. Pourquoi pas la gymnastique séniors ou un club des ainés ? Reprendre goût à la vie, sortir, rencontrer du monde plutôt que de rester enfermée. Être douce, calme, ne pas râler, ne pas donner de conseils à tes enfants. Être cette ‘petite mamie’ facile à vivre avec qui on aime passer du temps. » Elle relut et sentit quelque chose se serrer. « Petite mamie facile » sonnait comme une page de publicité. Mais c’était son idéal : une femme soignée, le sourire doux, discrète, en bonne santé, sans histoires. Elle poursuivit. « Et surtout, n’aie pas peur de l’avenir. Ne guette pas les soucis, n’imagine pas que tout va mal finir bientôt. Va chez le médecin quand il faut. Prends tes médicaments sérieusement. Ne passe pas tes journées à t’inquiéter de symptomes sur Internet. N’appelle pas ta fille au moindre bobo. Tu es adulte, tu peux te débrouiller. » Sa main était fatiguée. Elle s’adossa, ferma les yeux. Dans l’entrée, une autre pendule, offerte lors de son départ à la retraite, battait tout bas. Dans la pièce, le concert passait sans le son ; les artistes faisaient la moue sur l’écran. Elle ajouta : « J’espère que tu auras au moins une amie avec qui prendre un thé et discuter. Et que tu arrêtes de te sentir tout le temps de trop. » Elle souligna « de trop » deux fois, puis en effaça une. Elle signa : « Anne, 72 ans ». Elle plia la feuille une fois, puis deux, trouva dans un tiroir une vieille enveloppe avec un motif de Noël effacé, y glissa la lettre. Elle inscrivit dessus : « À ouvrir le 31.12.2025» et laissa ses yeux traîner sur la date, comme pour vérifier si elle y croyait elle-même. Puis elle se leva, alla cacher l’enveloppe dans le buffet du salon, entre une pile de cartes postales et quelques photos anciennes. Elle referma soigneusement la porte, tourna la clé. Quand à la télé, c’est l’heure du compte à rebours, elle se tint à la fenêtre, une flûte de champagne à la main, et observa les feux d’artifice dans la cour. Elle posa la paume sur sa poitrine, sentant le pouls du cœur, et murmura dans la nuit : — Allez, l’année. Pas trop fort, d’accord ? *** L’année suivante, elle retrouva l’enveloppe en cherchant de vieilles quittances. C’était déjà la mi-décembre, pas tout à fait Noël, mais les mandarines s’entassaient en pyramide dans les magasins, et sur la place en bas, des ouvriers installaient l’armature d’un futur sapin. Anne Dubois, assise par terre dans la chambre, à côté d’un carton de papiers, triait les dossiers marqués « Factures », « Santé », « Documents », en prévision de la venue d’une aide sociale qui devait l’aider pour l’administration. L’enveloppe glissa d’un dossier de cartes de vœux et atterrit sur ses genoux. Elle reconnut aussitôt son écriture. Son cœur rata un battement. « À ouvrir le 31.12.2025 ». — Eh bien, fit-elle tout bas. Il restait deux semaines. Elle hésita à remettre l’enveloppe à sa place jusqu’au jour dit, comme prévu. Mais la curiosité grandit. — Qu’importe, marmonna-t-elle. Deux semaines plus tôt ou plus tard… Elle se releva, s’accouda à la table. Ses ongles étaient nets, mais elle portait sur le pouce une bande de Mercurochrome : elle s’était écorchée en ouvrant un bocal de cornichons. D’un coup sec, elle ouvrit l’enveloppe, déplia la feuille jaunie aux plis. Elle reconnut la première phrase : « Bonjour Anne, qui as 73 ans. » — Soixante-treize, répéta-t-elle à voix haute, en goûtant ce chiffre. En un an, il s’était fait moins étrange. Elle le donnait sans broncher au médecin. Mais elle restait parfois surprise de voir, dans le miroir, ce visage marqué de plis doux autour de la bouche, et ces rides en filet aux coins des yeux. Elle commença la lecture. « J’espère que tu es vivante et que tu peux lire ces lignes. Que tu marches encore sans canne… » Son regard glissa vers le couloir, où une béquille attendait, noire avec poignée en caoutchouc, achetée au printemps, après qu’elle avait glissé dans l’escalier du centre médical. C’était verglacé, elle se dépêchait pour un rendez-vous chez le cardiologue, un sachet d’analyses à la main, et, en sortant, elle avait raté une marche. Gros choc sur la hanche. On l’avait gardée quelques heures en observation, radio : rien de cassé, mais le médecin avait dit sévèrement : — Il vous faudrait une canne, madame Dubois. Et évitez de monter les escaliers à toute vitesse. Ce jour-là, elle avait pleuré dans le couloir. La canne, c’était comme un aveu : « vous voilà vraiment vieille ». Mais à force d’avoir mal et de trébucher, elle en avait acheté une à la pharmacie. En relisant son vœu d’antan de « marcher encore sans canne », elle sentit la honte remonter, comme si elle avait trahi une promesse. « …que tes bras et tes jambes tiennent encore bon. Que tu ne sois pas à l’hôpital, pas à la charge de quelqu’un… » Elle revit le mois d’avril. Sa tension avait grimpé d’un coup, elle avait eu la nausée et la tête qui tournait. Sa voisine du dessous, Madame Martin, qu’elle ne connaissait que des quelques phrases échangées dans l’ascenseur, avait appelé le 15. Cinq jours à l’hôpital. Chambre à quatre, récits d’opérations et de petits-enfants. Sa fille n’avait pas pu venir, trop loin. Son fils, passé en coup de vent, lui avait apporté des fruits, un chargeur, et beaucoup d’excuses. Ce fut la première fois depuis des années où elle s’autorisa à ne rien faire, à regarder le plafond, à compter les gouttes de la perfusion. Et petit à petit, elle comprit que le monde ne s’effondrait pas, même si elle lâchait prise. « Que tu ailles seule faire tes courses, que tu règles tes factures, que tu t’y retrouves dans tes médicaments… » Elle eut un sourire en coin. Cet été-là, son fils lui avait installé l’appli bancaire sur le téléphone ; elle n’en voulait pas, puis elle s’était lancée. Elle payait maintenant avec aisance, avait même dépanné un voisin dépassé. Les médicaments, elle les alignait sur l’étagère de la cuisine, avec un carnet pour cocher les prises. Parfois, elle s’emmêlait, mais, dans l’ensemble, elle gérait. « Que tu n’appelles pas les enfants dix fois par jour pour rien… » Elle se rappela avoir écrit une note qu’elle avait accrochée sur le frigo : « Limite : un coup de fil par enfant, par jour ». Une semaine, elle avait tenu, puis réalisé qu’elle n’exagérait pas tant. Sa fille, souvent débordée, écrivait toujours un petit mot ou envoyait une photo de la petite. Son fils, moins bavard, mais présent, lui téléphonait longtemps. Elle reprit sa lecture. « Que tu ne leur imposes pas ta solitude. » Elle sentit la culpabilité poindre. Elle se revit, un soir de mars, appeler sa fille et fondre en larmes, avouant combien le poids de la solitude était lourd. Silence à l’autre bout, puis : — Tu sais maman, moi non plus c’est pas facile. Mais je ne t’appelle pas chaque fois que ça va mal. Après ça, elles restèrent trois jours sans s’appeler. Anne Dubois évitait de regarder son téléphone. Dans sa tête tournaient les mots : « Ne pas s’imposer. » La fille écrivit enfin : « Excuse-moi, j’ai réagi trop vite. Dis-moi quand ça ne va pas, mais ne me mets pas tout sur le dos, d’accord ? » Elles en reparlèrent. Pas parfaitement, mais franchement. Depuis, Anne Dubois changeait ses formulations : pas « Tu m’abandonnes », mais « Je me sens seule aujourd’hui, tu as cinq minutes ? » Elle continua. « Cette année, tu dois apprendre à vivre autrement. Marcher au moins une demi-heure. Ne plus manger le soir… » Elle eut un petit rire. En mai, après l’hôpital, le médecin lui avait conseillé les promenades quotidiennes. Elle s’y était mise. D’abord dans la cour de la résidence, à tourner autour du pâté de maisons, en se cramponnant à la canne. Elle comptait ses tours, puis avait fait connaissance avec une autre promeneuse, Madame Renault, promeneuse de chien. Elles étaient vite passées au tutoiement. Bientôt, elles marchaient ensemble. Parlaient des courses, des médicaments, des enfants. Elles ont parfois ri ensemble à en avoir les larmes aux yeux. Un jour, Madame Renault avait apporté un thermos à partager sur un banc, tandis qu’elles regardaient les ados jouer au foot. Sur le grignotage du soir, elle esquissa une moue : elle essayait de dîner plus tôt, mais parfois la solitude chassée avec un morceau de fromage, un peu de saucisson, valait tous les régimes. « Arrêter de te plaindre de tes douleurs à tout le monde… » Elle revit la salle d’attente du centre médical : tout le monde y racontait ses petites misères, difficile d’y couper. Elle aussi, parfois, s’exprimait, mais moins que par le passé. Elle préférait écouter. « Trouver une activité. Pourquoi pas rejoindre la gymnastique séniors ou un club du quartier. Sortir, rencontrer du monde… » Elle s’arrêta en lisant ces mots et sourit. En août, elle avait lu une annonce à la polyclinique : « Marche nordique, yoga sur chaise, ateliers santé gratuits au centre social ». Elle l’avait longtemps regardée, hésitant à noter le numéro, puis s’était décidée. La première séance de yoga la laissa tremblante – de timidité et d’arthrose –, mais l’encadrante, une jeune femme sans condescendance, les guida sans stresser. Des étirements, de la respiration, une redécouverte du corps hors de la douleur. Après, elles buvaient le thé, Anne fit la connaissance de Ghislaine, voisine, et de Madame Lefèvre, ancienne institutrice. Bientôt, elles s’appelaient, abordaient ensemble les séances, parfois l’épicerie. « Être douce, calme, ne plus râler, ne pas donner de conseils. Être la ‘petite mamie’ agréable dont tout le monde raffole. » Elle relut, un nœud dans la gorge. En juin, son fils était venu avec sa famille un week-end. Le petit-fils, plongé dans son téléphone, et elle, exaspérée : — Tu ferais mieux de lire un livre, tu vas t’abîmer les yeux ! — Maman, arrête, avait cinglé son fils. Il a travaillé toute l’année, laisse-le souffler ! Elle était partie vexée, avait fait claquer la porte de la cuisine. Plus tard, elle repensait, honteuse, à ses mots. Quelques jours après, il l’appela : — Maman, parfois, tu as l’air de tout juger négativement. On n’est pas tes adversaires. Long silence, puis : — J’ai peur pour vous. Et pour moi aussi. Cet aveu, dur à sortir, apaisa un peu les échanges après. « Et surtout, n’aie pas peur de l’avenir. N’attends pas la catastrophe, n’anticipe pas le pire. Va chez le médecin à temps. Prends tes médicaments. N’enquille pas les articles anxiogènes sur internet. N’appelle pas ta fille pour chaque douleur. » En novembre, après une semaine avec une douleur au côté, elle s’était retenue de prévenir sa fille, avait pris rendez-vous seule. Rien de grave : un muscle froissé au yoga. Le médecin lui avait dit : « Continuez à bouger, c’est très bien ! » Elle en avait ri avec sa fille ensuite, rassurée. « Que tu aies au moins une amie pour partager un thé… » Elle leva les yeux vers la cuisine. Hier, Madame Renault avait partagé une tarte aux pommes, et elles avaient parlé escaliers et rhumatismes. Quand la voisine était repartie, il était resté dans l’appartement une chaleur inédite, différente du vide habituel. « Et que tu ne te sentes plus sans cesse de trop. » Elle relut ce mot, encore et encore. « De trop ». Il y a un an, il semblait une condamnation. Elle essaya de se remémorer combien de fois elle s’était sentie ainsi. Oui, il y avait eu des soirs à regarder les lumières s’allumer chez les voisins, des journées sans appels, à se demander si l’on s’inquiéterait si elle disparaissait. Mais il y en avait eu d’autres : quand sa petite-fille envoyait un message vocal de poème, quand Ghislaine appelait pour une promenade, quand Madame Martin toquait pour « réparer » un ordinateur. Elle posa la lettre, s’adossa. Étrange mélange de honte pour ce qui n’avait pas été fait, et de gratitude tranquille pour ce qui s’était réalisé. Elle regarda sa main. Les veines paraissaient plus marquées, la peau tachetée. Cette main avait tenu une canne, lavé la vaisselle, ouvert des portes, caressé la chevelure de sa petite-fille en juillet. Je voulais devenir facile à supporter, pensa-t-elle. Au final… c’est venu comme c’est venu. Elle reprit la lettre, relut : « Ne pas être un fardeau ». Elle se revit l’été, sa fille l’aidant à rentrer après une course trop longue, insistant pour le taxi, la soutenant dans l’escalier. — Je suis un poids pour toi, avait-elle laissé échapper. — Tu n’es pas une valise, maman, avait répondu sa fille. Tu es une personne. Parfois, il faut aider. Rien d’anormal. Cette phrase l’avait frappée. Quelque chose avait bougé en elle ce jour-là. Tout doucement, mais vraiment. En lisant sa lettre de l’année passée, elle mesura combien elle s’était parlé comme un chef d’équipe : « Tu dois », « Tu ne dois pas », « Arrête », « Sois ». Commandements à soi-même. Elle se leva, prit dans la bibliothèque un carnet à couverture rigide offert par Ghislaine pour son anniversaire : — Pour noter des recettes, ou des pensées. Garde pas tout dans la tête ! Anne Dubois retourna à la cuisine, ouvrit le carnet. Regarda sa lettre vieille d’un an, hésita. L’ancienne habitude voulait faire une nouvelle liste de tâches. Mais quelque chose murmurait qu’on pouvait faire autrement. Elle pencha la tête et écrivit : « 31 décembre 2025. Lettre à moi-même pour l’année prochaine ». Finalement, raya la date. Écrivit : « Décembre 2025. Petite note à moi-même ». « Bonjour Anne. Aujourd’hui, tu as 73 ans. Tu es assise à la table, devant ta lettre de l’an dernier. Tu l’as relue, et tu as compris que tu n’as pas tout accompli. Tu manges encore tard le soir. Tu te plains parfois de douleurs. Tu as acheté une canne. Tu as pleuré au téléphone avec ta fille. Tu t’es disputée avec ton fils. Tu n’es pas devenue la mamie cool de la publicité. Mais cette année, tu as appris à appeler le médecin seule. Tu as été hospitalisée et tu n’en es pas morte de trouille. Tu t’es liée d’amitié avec Nadine et Ghislaine. Tu vas aux ateliers, même si tu traînes parfois les pieds. Tu ris encore. Tu t’es levée une fois dans le bus pour un jeune qui semblait plus mal que toi. Parfois tu te sens de trop… Mais parfois tu te sens importante. C’est déjà beaucoup. Je ne vais pas t’écrire ce que tu dois faire. J’aimerais juste que l’an prochain tu sois plus douce avec toi-même. Si tu marches plus, tant mieux. Si tu es fatiguée, assieds-toi. Si tu as peur, appelle quelqu’un. Ce n’est pas un crime. Je veux que tu continues à avoir des gens avec qui prendre le thé. Que tu n’aies plus honte de ta canne. Que tu arrêtes de croire que tu n’es qu’un problème. Tu n’es pas une liste de tâches. Tu es toi. » Elle s’arrêta, relut, sentit monter des larmes. Pas de la pitié, mais un soulagement doux. Dehors, des ouvriers faisaient résonner des planches sur la place pour préparer la fête. À la télé, on annonçait la neige avant Noël. Anne Dubois referma le carnet, posa dessus la vieille lettre. Resta un moment, la paume sur les deux, comme pour relier les deux versions d’elle-même. Puis elle se leva, se dirigea vers la fenêtre. Sur le banc en bas, Nadine, emmitouflée, lançait un regard complice à son chien. Anne enfila son manteau, saisit sa canne. Sur le pas de la porte, elle revint à la table, ouvrit le carnet et ajouta : « Aujourd’hui, je vais me promener avec Nadine. Simplement parce que j’en ai envie. Et ce soir, j’appellerai ma fille non pour me plaindre, mais pour prendre de ses nouvelles. » Elle posa le carnet, non pas au fond du buffet, mais dans le tiroir, avec ses stylos et carnets. Sans date, sans consigne. Elle le lirait quand elle voudrait. Elle tourna la clé, descendit l’escalier, la canne posée doucement à chaque marche. Sa jambe tirait un peu, tenable. Dehors, l’air frais piquait les joues. Nadine leva la main en la voyant. — Anne, on fait un tour ? lança-t-elle. — Allons-y, répondit Anne Dubois, et sentit quelque chose se détendre au fond d’elle. Elles firent le tour du square, lentement, à leur rythme. Le chien ouvrait la marche, laissant sur le trottoir une ribambelle de petites traces. Anne Dubois écoutait Nadine raconter sa petite-fille, et pensait au Nouvel An qui allait revenir. Sans grandes résolutions, sans courtes listes. Juste une nouvelle année à vivre du mieux qu’elle pourrait, avec respect pour ses forces comme pour ses faiblesses. Et ça, c’était déjà beaucoup.

Lettre à moi-même

Je poussai lassiette de lentilles froides vers le bord de la table et me redressai. Sur lécran de la télévision, des paillettes tournoyaient pendant un gala de fin dannée, mais le son était à peine audible. Dans la cuisine, la vieille horloge battait paisiblement, et laiguille approchait minuit.

Madeleine Garnier posa une feuille à carreaux devant elle, ses épaisses lunettes en plastique venant se poser dessus. Le stylo, cadeau de son fils lan passé pour le Nouvel An, attendait, paisible. Elle en retira le capuchon, un léger frisson dappréhension la traversa elle se revoyait, jeune, à lheure des examens.

Alors, vieille, tu tes promis décrire, songea-t-elle. Vas-y.

Lidée de cette lettre lui était venue en écoutant un psychologue à la télé, qui recommandait de sadresser un courrier pour lavenir. Sur le moment, elle avait trouvé la suggestion puérile, voire risible, mais la notion ne lavait pas quittée. Aujourdhui ce silence était devenu propice à lintimité et la chose avait perdu tout ridicule.

Elle se pencha, le plat de la main calant la feuille pour atténuer son petit tremblement, puis traça dune belle écriture soignée, héritée de ses trente années comme comptable : « 31 décembre 2024. Lettre à moi-même pour le prochain Nouvel An ».

Les doigts frémissaient, mais les lettres étaient claires, ordonnées.

« Bonjour Madeleine, qui a 73 ans, » écrivit-elle, puis sarrêta. Le « 73 » piqua comme une épine. Elle avait 72 ans aujourdhui, et ce chiffre létonnait toujours. Depuis longtemps, une autre, plus petite, résonnait encore dans sa tête.

Elle se concentra sur elle-même. Un creux dangoisse et de faim se mêlait dans son ventre, le dos la lançait après le ménage minutieux du jour, mais son cœur battait paisiblement. Cependant, une crainte familière montait de lintérieur : battra-t-il toujours ainsi dans un an ?

Elle reprit son stylo.

« Jespère sincèrement que tu es en vie pour lire ces mots. Que tu marches encore, sans béquille. Que tes mains nont pas faibli, que tes jambes te portent encore. Que tu nes pas à lhôpital, dépendante des autres »

Madeleine relut ce passage et fronça les sourcils. Cétait sombre, mais cétait honnête : elle ne recommença pas.

« Je souhaite que tu ne sois pas un fardeau pour les enfants. Que tu fasses tes courses seule, que tu payes lEDF sans aide, que tu gères tes médicaments avec confiance. Que tu ne les appelles pas dix fois par jour, juste par ennui. »

Elle posa le stylo et jeta un œil au téléphone sur lappui de fenêtre. Sa fille avait appelé une heure plus tôt depuis la Suisse, en coup de vent, entre deux réunions, lui montra la sapin et la petite-fille, Laurette, qui virevoltait en robe à paillettes. Son fils, Paul, avait envoyé un message : « Maman, bonne année davance, on est chez des amis, jappelle demain. » Elle lui avait répondu dun cœur, comme il lui avait appris.

« Que tu ne leur imposes pas ta solitude, » ajouta-t-elle en expirant doucement.

Le mot « solitude » simposa, lourd comme un galet. Elle parcourut la cuisine des yeux. Sur une chaise, son peignoir ; sur le radiateur, ses chaussettes en laine séchaient. Deux assiettes sur la table celle den face, posée par habitude, bien quelle sache quaucune visite impromptue ne viendrait. Cétait plus rassurant ainsi.

Elle reporta l’attention sur sa lettre.

« Cette année tu dois, elle souligna ce mot, apprendre à vivre mieux. Marcher au moins une demi-heure chaque jour. Arrêter de grignoter le soir. Cesser de ressasser ton hypertension à tout le monde. Trouver une activité peut-être la gymnastique de quartier pour seniors, ou bien le club lecture à la médiathèque. Voir plus de gens, ne pas tenfermer entre quatre murs. Être paisible, gentille, ne pas rouspéter. Ne pas assommer les enfants de conseils. Devenir une vieille dame légère, agréable à vivre. »

Après lavoir relu, un serrement démotion la saisit. « Vieille dame légère », cela sonnait faux, comme une réclame de magazine, mais cétait tout lidéal quelle nourrissait : soignée, souriante, discrète, en bonne santé, sans jamais gêner personne.

Encore un ajout :

« Et surtout, ne crains pas lavenir. Ne reste pas à attendre le pire. Va chez le médecin sans tarder, prends bien tes traitements. Mais ne te jette plus sur Internet pour tout lire sur les maladies. Nappelle pas tout de suite ta fille au moindre pincement. Tu as lâge de te débrouiller. »

Ses doigts se fatiguaient. Elle bascula sur le dossier de la chaise, ferma les yeux. Dans lentrée, lhorloge offerte pour son départ à la retraite battait doucement. Dans le salon, les artistes chantaient une chanson silencieuse à la télévision.

Elle ajouta en bas : « Jespère quen 2025, tu auras au moins une amie avec qui prendre le thé et discuter. Que tu ne te sentiras plus de trop à chaque instant. » Elle souligna ce de trop deux fois, puis en effaça un trait par pudeur.

Elle signa : « Madeleine, 72 ans. »

Elle plia la lettre, la glissa dans une vieille enveloppe décorée de sapins, inapercue dans un tiroir depuis des années. Sur le rabat, elle nota : « À ouvrir le 31.12.2025, » et la tint un instant devant elle, pour sassurer quelle pourrait, oui, atteindre ce jour.

Puis, se leva, gagna le salon et plaça la lettre dans le buffet, entre une pile de cartes anciennes et un sachet de vieilles photographies. Clé tournée.

Au moment où la télévision entama le compte à rebours, elle se tenait à la fenêtre, une flûte de champagne à la main, regardant les feux dartifice illuminer la cour de limmeuble. La main contre la poitrine, sentant battre son cœur, elle murmura à la nuit noire :

Vas-y, année, mais tout doucement, tu veux bien ?

***

Un an après, le hasard lui remit lenveloppe sous la main alors quelle cherchait danciens relevés. On était à la mi-décembre, lambiance de fêtes pointait déjà le bout de son nez dans les vitrines, et sur la place, on installait la structure du sapin communal.

Madeleine sassit sur le vieux tapis, une boîte de papiers ouverte à côté delle. Elle tria des dossiers marqués « Factures », « Santé », « Documents », en prévision du passage de lassistante sociale pour la demande de remboursement des médicaments.

Lenveloppe séchappa dun classeur et atterrit sur ses genoux. Son écriture, inimitable, la frappa au cœur.

« À ouvrir le 31.12.2025. »

Eh bien, glissa-t-elle à voix basse.

Il restait quinze jours avant la date. Lenvie de respecter son propre serment la traversa, mais la curiosité fut plus forte.

Après tout, deux semaines

Elle se releva, appuyée sur le canapé, et sinstalla à table. Ses ongles étaient courts, entretenus, même si une petite trace jaune subsistait sur le pouce souvenir récent dune coupure au couteau à cornichons.

Elle ouvrit lenveloppe, en tira la feuille jaunie, et découvrit la salutation : « Bonjour Madeleine, qui a 73 ans. »

Soixante-treize, répéta-t-elle, pesant ce nombre.

Depuis lan dernier, il était devenu familier. Elle le prononçait au médecin sans hésitation, même si parfois, dans le miroir, son visage la surprenait toujours par ses plis doux et le fin quadrillage de rides autour des yeux.

Elle commença à lire.

« Jespère sincèrement que tu es en vie pour lire cela. Que tu marches sans béquille »

Elle jeta un œil vers le couloir, où une canne noire, poignée de caoutchouc, sadossait au mur achetée au printemps, après une chute dans lescalier du centre médical.

Le sol était mouillé ce matin-là, elle se pressait pour son rendez-vous chez la cardiologue, le sac danalyses à la main, et elle avait raté une marche. Coccyx endolori, hanche meurtrie. Aux urgences, on lavait gardée quelques heures, radios à la clé rien de cassé, mais le médecin avait été clair :

Il vous faudrait une canne, Madame Garnier. Ne courez plus sur les escaliers.

Elle avait pleuré dans le couloir. Prendre une canne, cétait rendre les armes. Mais la douleur persistante et la jambe qui fléchissait lavaient convaincue : elle entra à la pharmacie et choisit la moins voyante.

Lire aujourdhui « sans béquille » fit refluer un embarras décolière prise en faute comme si elle navait pas réussi sa mission.

« que tes mains nont pas faibli, que tes jambes te portent encore. Que tu nes pas à lhôpital, dépendante des autres »

Elle se rappela ce mois davril où, prise de vertiges et de nausées dues à une tension folle, la voisine du dessous, Odile Lefèvre, croisée dordinaire à la cage descalier, appela le SAMU. Elle passa cinq jours à lhôpital public. Quatre femmes dans la chambre, à échanger anecdotes et souvenirs denfants. Sa fille ne put venir, par manque de temps et dargent, mais appelait chaque jour. Son fils passa, la mine contrite, fruits frais et chargeur de portable à la main.

Pour la première fois, Madeleine sautorisa à ne rien faire, à simplement contempler le plafond, compter les gouttes du goutte-à-goutte. Et pour la première fois, elle constata que lunivers ne seffondrait pas si elle ne tenait pas tout sous contrôle.

« Que tu fasses tes courses seule, payes lélectricité, gères tes médicaments »

Elle esquissa un sourire en repensant à cet été où Paul lui installa une appli sur le smartphone pour payer les factures. Elle grogna dabord contre la technologie, puis prît goût au nouvel outil. Jusquà rendre un voisin service, lui aussi perdu devant son écran.

Les boîtes de médicaments étaient rangées à la file sur létagère de la cuisine ; elle cochait scrupuleusement les prises dans un carnet. Elle sy perdait parfois, mais sentait la rigueur sinstaller, doucement.

« Que tu ne les appelles pas dix fois par jour »

Elle se souvint avoir collé un post-it sur le frigo : « Nappeler les enfants quune fois par jour. » Une discipline suivie une semaine, puis elle se rendit compte quelle était loin dêtre envahissante : Laurette était tout le temps occupée, mais envoyait beaucoup de photos et de messages vocaux. Paul répondait moins souvent, mais appelait plus longtemps.

Elle reprit la lecture.

« Que tu ne leur imposes pas ton sentiment de solitude. »

Un pincement la traversa. En mars, elle avait craqué au téléphone avec Laurette, se plaignant de son isolement. Pause glacée, puis la voix lasse de sa fille :

Maman, ce nest pas évident non plus pour moi. Je ne pleure pas tous les jours sur ton épaule, tu sais.

Trois jours sans contact après cet appel. Madeleine erra dans lappartement, évitant le téléphone comme une bête blessée. Toujours cette injonction : « ne pas imposer ». Quand Laurette lui écrivit enfin : « Désolée, jétais à cran. Dis-moi quand ça ne va pas, mais ne me mets pas la pression, daccord ? »

Elles en reparlèrent. Pas parfait, mais honnête. Madeleine sefforça dexprimer différemment : « Ce soir, jai besoin quon discute, si tu es disponible. »

Elle se concentrait sur la suite.

« Cette année, tu dois apprendre à vivre autrement. Marcher chaque jour. Ne plus manger devant la télé tard le soir »

Elle pensa au mois de mai, sur prescription médicale, où elle circula tous les jours autour de limmeuble, la canne heurtant le trottoir. Jusquà faire la connaissance de Simone, une dame de son âge, qui promenait son cocker, Biscotte. Elles firent route ensemble, discutant des prix, racontant leurs familles, riant parfois à sen fatiguer les joues. Un soir, Simone apporta un thermos de thé ; elles sinstallèrent sur un banc, bavardant tout en regardant les adolescents jouer au foot sur le terrain de lécole.

Pour le dîner, elle fit de vrais efforts sarrêtant plus tôt, même si des soirs, un morceau de fromage ou de pâté la réconfortait assise dans le silence de la cuisine. Il fallait bien trouver un peu de douceur.

« Cesser de parler de tension tout le temps »

Inévitable, ces discussions revenaient toujours au pouls ou aux traitements dans la file du cabinet médical, mais Madeleine écoutait désormais plus que ce quelle ne parlait.

« Trouver une activité : la gymnastique pour retraités, le club de lecture à la médiathèque. Voir plus de monde… »

Un sourire fleurit. En août, une affiche vue à la mairie proposait des ateliers gratuits pour seniors : marche nordique, yoga sur chaise, conférences santé. Elle hésita, griffonna le numéro à larrière dun ticket.

La première fois, elle entra tremblante dans la salle. Un groupe de femmes, quelques hommes, une animatrice énergique mais douce. Des mouvements simples, une respiration différente, et la sensation de ne plus être quun corps douloureux, mais vivant. Ensuite, elles partageaient un thé, et Madeleine fit la connaissance dYvette, une ancienne institutrice, et de Simone, qui devint vite son amie. Elles allèrent ensuite ensemble chez le pharmacien ou boire un café.

« Être douce, ne pas râler, ne pas conseiller sans cesse les enfants. Être la mamie sympa, facile à vivre. »

Ce passage là serra la gorge de Madeleine. Elle repensa à juin, lors de la visite de Paul, avec sa famille. Le petit-fils rivé sur la tablette, et Madeleine, piquée :

Tu pourrais lire un livre, tu vas tabîmer les yeux !

Paul piqua au vif :

Maman, arrête. Il a bien travaillé toute lannée, laisse-le un peu tranquille.

Elle se vexa, fuit dans la cuisine, bruit des portes comme exutoire. Plus tard, en semi-pleurs, récapitulant chaque mot, elle tenta de cerner linstant du malentendu.

Quelques jours plus tard, Paul téléphona.

Maman, parfois tu parles comme si on faisait tout mal. On nest pas tes adversaires.

Madeleine garda le silence, puis finit par dire :

Je men fais pour vous. Et pour moi aussi.

Lintimité de cet aveu apaisa un peu latmosphère. Depuis, ses interventions saccompagnèrent dun effort de retenue. La tentation du conseil permanait, elle fit attention à ne plus franchir la ligne.

« Sil te plaît, ne redoute pas lavenir. Nattends pas que le malheur sinstalle »

En novembre, une douleur persistante au flanc faillit la faire céder à la panique. Prête à appeler Laurette, elle sarrêta, prit rendez-vous médecin elle-même. Diagnostic benin : muscle froissé au yoga, le docteur lui fit un compliment « Cest bien, den faire ! » et Madeleine se sentit plus légère. Elle raconta la scène à sa fille plus tard, sur le ton de la plaisanterie.

« Ne te perds pas dans les forums de santé sur Internet »

En été, elle limita son usage du smartphone. Alarme réglée, consultation des articles de santé limitée à 30 minutes, sans extrapoler.

« Quen lan prochain, tu aies au moins une amie avec qui prendre un thé et discuter. »

Elle leva la tête et regarda la cuisine. La veille, Simone était venue avec un gâteau au chou-fleur. Elles avaient parlé des escaliers et du temps quil fallait pour les monter. Le rire de Simone résonnait encore dans lappartement, plus chaleureux que le silence habituel.

« Et que tu ne te sentes plus à charge. »

Madeleine relut cette phrase, plusieurs fois. « De trop ». Un verdict, il y a un an.

Elle se demanda combien de fois encore ce sentiment avait pesé sur elle. Oui, il y avait eu des soirs de solitude à la fenêtre, la lumière sallumant dans les appartements voisins. Des jours sans appel, où elle songeait quon mettrait du temps à sapercevoir si elle disparaissait.

Mais il y avait aussi ces messages de Laurette, petit poème récité par téléphone ; lappel dYvette pour une course en duo ; Odile qui venait frapper pour relancer la box internet. De ces moments-là, on se sent moins seule.

Elle posa la lettre sur la table, sappuya sur le dossier de la chaise. Un mélange de remords et de gratitude sinvita dans sa poitrine.

Elle observa sa main : peau fine, veinée, souple. Une main qui saccroche à la canne, ouvre les portes, nettoie les casseroles, caresse la tête de la petite-fille revenue pour deux semaines lors des vacances.

« Je voulais être commode Et cest venu autrement. »

Elle reprit la lettre, relut lintroduction là où elle senjoignait à ne « pas être un fardeau ». Elle repensa à lété, où Laurette était venue une semaine. Balades, bancs publics, moments dépuisement inattendus pour Madeleine. Sa fille avait pris un taxi sans discuter, réglé la note, porté les courses dans les escaliers.

Je tembarrasse, souffla Madeleine.

Laurette sarrêta, tranquille :

Tu nes pas une valise. Tu es ma maman. Cest normal, parfois, daider.

Cette phrase marqua Madeleine. Quelque chose, en elle, sassouplit, peu à peu, au fil des mois.

Aujourdhui, relisant sa lettre, elle remarqua la cascade de « tu dois », « naie pas peur », « cesse de », « sois ». Comme un supérieur hiérarchique exigeant.

Elle se leva, alla chercher un nouveau cahier, offert par Yvette pour son anniversaire.

Tiens, note tes recettes, ou tes pensées. Tout garder en tête, ce nest pas une bonne idée.

Madeleine se rassit en cuisine. Ouvrit la première page, posa la vieille lettre à côté, saisit son stylo.

Longtemps, elle hésita. Une partie delle voulait encore lister des injonctions : marcher plus, moins parler, ne pas être une gêne. Mais une lueur nouvelle lui murmurait dessayer autre chose.

Finalement, elle se pencha, écrivit : « 31 décembre 2025. Message à la Madeleine de lan prochain ».

Elle raya la date. Écrivit simplement : « Décembre 2025. Pensées à moi-même. »

« Madeleine, bonsoir. Tu as 73 ans. Tu es assise dans la cuisine, ta lettre de lan dernier devant toi. Tu vois ce que tu nas pas réussi. Tu manges encore parfois tard, tu parles encore de tension, tu utilises une canne, tu as pleuré au téléphone avec ta fille, tu tes fâchée avec ton fils. Tu nes pas la vieille dame idéale des publicités.

Mais tu prends rendez-vous seule maintenant. Tu es allée à lhôpital, sans paniquer. Tu as rencontré Simone et Yvette. Tu participes aux ateliers, même si parfois tu as la flemme. Tu ris. Un jour, tu as laissé une place dans le bus à un jeune homme plus mal en point que toi. Tu te sens parfois seule, mais parfois utile. Et cest déjà beaucoup.

Je ne vais pas te lister des devoirs cette fois. Lessentiel, cest dêtre indulgente envers toi-même pour lannée à venir. Si tu as lénergie, marche. Si tu es fatiguée, assieds-toi. Si la peur monte, appelle quelquun. Ce nest pas un échec.

Je te souhaite davoir toujours des gens pour le thé ou le café. Daccepter ta canne sans honte. De ne plus te voir comme un fardeau ou une note de bas de page. Tu nes pas une somme de cases à cocher. Tu es toi. »

Elle relut, les larmes piquèrent, mais cétait différent : un soulagement.

Dehors, les ouvriers portaient des planches pour la future fête. Aux actus, on annonçait de la neige pour la Saint-Sylvestre.

Madeleine referma le cahier, posa dessus sa vieille lettre. Un moment, elle posa sa main dessus, comme pour réunir les deux Madeleine celle davant, et celle de maintenant.

Puis, elle se leva, approcha de la fenêtre. Sur le banc du jardin, Simone, emmitouflée, jouait avec Biscotte. Madeleine enfila son manteau, saisit sa canne.

Sur le pas de la porte, elle revint sur ses pas, ouvrit le cahier et ajouta : « Aujourdhui je vais marcher avec Simone. Juste parce que ça me fait plaisir. Ce soir, jappelle Laurette, non pour me plaindre, mais pour savoir comment elle va. »

Le cahier retourna non pas dans le buffet, mais dans le tiroir du bureau, à portée de main. Sans date. À relire quand lenvie reviendra.

Elle ferma la porte, descendit prudemment lescalier, appuyant bien la canne. Sa jambe grimaçait parfois, mais rien dinsurmontable. Lair mordant fouettait ses joues. Simone agita le bras.

Madeleine, on fait le tour du pavillon ?

Allons-y, répondit-elle, sentant quelque chose se détendre en elle.

Elles déambulèrent, tranquillement, entre les arbres. Biscotte ouvrait la marche, laissant derrière elle des traces sur le trottoir. Madeleine écoutait Simone lui raconter les facéties de sa petite-fille, en pensant que, bientôt, ce serait à nouveau le Nouvel An.

Pas de vœux tonitruants, pas de plans impératifs. Juste une année de plus, quelle vivrait du mieux possible, avec respect pour ses forces et ses faiblesses.

Et pour moi, cest la leçon la plus précieuse que la vie mait donnée.

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Lettre à moi-même Elle écarta l’assiette de sarrasin refroidi du bord de la table et se redressa. Dans le salon, la télévision murmurait à propos d’un concert de fin d’année, des paillettes défilaient sur l’écran, les animateurs blaguaient joyeusement, mais le volume était réduit presque à zéro. Dans la cuisine, l’horloge égrenait les secondes, l’aiguille allait atteindre minuit. Anne Dubois posa devant elle une feuille à carreaux toute neuve, par-dessus – ses grosses lunettes à monture plastique. Le stylo offert par son fils pour le Nouvel An dernier reposait à côté. Elle enleva le bouchon d’un clic et sentit, comme toujours, ce léger pincement d’angoisse – comme à l’approche d’un examen. Alors, vieille dame, pensa-t-elle, écris. Tu t’es promis. L’idée lui était venue la semaine passée, en écoutant un psychologue à la télévision conseiller d’envoyer une lettre à soi-même dans le futur. Sur le moment, cela lui avait paru presque enfantin, mais la chose avait fait son chemin en elle. Maintenant, dans ce silence épais, l’idée lui semblait moins risible. Elle se pencha, aplatit la feuille du plat de la main pour l’empêcher de trembler, et écrivit en haut : « 31 décembre 2024. Lettre à moi-même pour le Nouvel An prochain. » Sa main tremblait, mais les lettres restaient droites, régulières. L’habitude, sans doute, de toute une vie passée à la comptabilité, trente ans à aligner chiffres et caractères. « Bonjour, Anne, qui a 73 ans, » écrivit-elle, puis hésita. Le chiffre « 73 » piqua. Elle en avait 72 aujourd’hui, et elle sursautait encore parfois en pensant à ce nombre. Dans sa tête vivait une autre, plus jeune, plus légère. Elle s’écouta deux secondes. L’estomac tiraillait de faim et de nervosité, son dos la lançait après le ménage du jour. Le cœur battait tranquillement, mais la vieille peur rodait : battrait-il aussi calmement dans un an ? Elle reprit le stylo. « J’espère sincèrement que tu es vivante et que tu peux lire cette lettre. Que tu marches sans canne. Que tes bras et tes jambes sont encore toniques. Que tu n’es ni à l’hôpital ni une charge pour personne… » Elle relut et grimaça. Trop sombre. Mais elle ne réécrivit pas. Il fallait être honnête. « Je souhaite que tu ne sois pas un fardeau pour tes enfants. Que tu ailles seule à la boulangerie, que tu gères tes factures, que tu comprennes tes médicaments. Que tu ne les appelles pas dix fois par jour pour des broutilles. » Elle posa son stylo, jeta un œil au smartphone posé sur le rebord de la fenêtre. Sa fille avait appelé il y a une heure depuis l’étranger, vite fait, entre deux rendez-vous, lui avait montré le sapin et la petite-fille en robe à paillettes. Son fils avait juste envoyé un message : « Maman, bonne année en avance, on est chez des amis, je t’appelle demain. » Elle avait répondu avec l’émoticône cœur, comme on lui avait appris. « Que tu ne les accables pas avec ta solitude », ajouta-t-elle en soupirant. Le mot « solitude » plana dans l’air, lourd comme une pierre. Elle balaya la cuisine du regard. Sa robe de chambre était posée sur la chaise, des chaussettes de laine séchaient sur le radiateur. Deux assiettes étaient posées sur la table : elle en dressait toujours une deuxième, par habitude, même si elle savait que plus personne ne viendrait « juste pour passer ». C’était plus facile ainsi. Elle retourna à sa lettre. « Cette année, tu dois — elle souligna ce mot — tu dois apprendre à vivre autrement. Marcher au moins une demi-heure par jour. Arrêter de grignoter le soir. Cesser de répéter à tout le monde que tu as mal aux jambes ou que tu es fatiguée. Trouver une activité. Pourquoi pas la gymnastique séniors ou un club des ainés ? Reprendre goût à la vie, sortir, rencontrer du monde plutôt que de rester enfermée. Être douce, calme, ne pas râler, ne pas donner de conseils à tes enfants. Être cette ‘petite mamie’ facile à vivre avec qui on aime passer du temps. » Elle relut et sentit quelque chose se serrer. « Petite mamie facile » sonnait comme une page de publicité. Mais c’était son idéal : une femme soignée, le sourire doux, discrète, en bonne santé, sans histoires. Elle poursuivit. « Et surtout, n’aie pas peur de l’avenir. Ne guette pas les soucis, n’imagine pas que tout va mal finir bientôt. Va chez le médecin quand il faut. Prends tes médicaments sérieusement. Ne passe pas tes journées à t’inquiéter de symptomes sur Internet. N’appelle pas ta fille au moindre bobo. Tu es adulte, tu peux te débrouiller. » Sa main était fatiguée. Elle s’adossa, ferma les yeux. Dans l’entrée, une autre pendule, offerte lors de son départ à la retraite, battait tout bas. Dans la pièce, le concert passait sans le son ; les artistes faisaient la moue sur l’écran. Elle ajouta : « J’espère que tu auras au moins une amie avec qui prendre un thé et discuter. Et que tu arrêtes de te sentir tout le temps de trop. » Elle souligna « de trop » deux fois, puis en effaça une. Elle signa : « Anne, 72 ans ». Elle plia la feuille une fois, puis deux, trouva dans un tiroir une vieille enveloppe avec un motif de Noël effacé, y glissa la lettre. Elle inscrivit dessus : « À ouvrir le 31.12.2025» et laissa ses yeux traîner sur la date, comme pour vérifier si elle y croyait elle-même. Puis elle se leva, alla cacher l’enveloppe dans le buffet du salon, entre une pile de cartes postales et quelques photos anciennes. Elle referma soigneusement la porte, tourna la clé. Quand à la télé, c’est l’heure du compte à rebours, elle se tint à la fenêtre, une flûte de champagne à la main, et observa les feux d’artifice dans la cour. Elle posa la paume sur sa poitrine, sentant le pouls du cœur, et murmura dans la nuit : — Allez, l’année. Pas trop fort, d’accord ? *** L’année suivante, elle retrouva l’enveloppe en cherchant de vieilles quittances. C’était déjà la mi-décembre, pas tout à fait Noël, mais les mandarines s’entassaient en pyramide dans les magasins, et sur la place en bas, des ouvriers installaient l’armature d’un futur sapin. Anne Dubois, assise par terre dans la chambre, à côté d’un carton de papiers, triait les dossiers marqués « Factures », « Santé », « Documents », en prévision de la venue d’une aide sociale qui devait l’aider pour l’administration. L’enveloppe glissa d’un dossier de cartes de vœux et atterrit sur ses genoux. Elle reconnut aussitôt son écriture. Son cœur rata un battement. « À ouvrir le 31.12.2025 ». — Eh bien, fit-elle tout bas. Il restait deux semaines. Elle hésita à remettre l’enveloppe à sa place jusqu’au jour dit, comme prévu. Mais la curiosité grandit. — Qu’importe, marmonna-t-elle. Deux semaines plus tôt ou plus tard… Elle se releva, s’accouda à la table. Ses ongles étaient nets, mais elle portait sur le pouce une bande de Mercurochrome : elle s’était écorchée en ouvrant un bocal de cornichons. D’un coup sec, elle ouvrit l’enveloppe, déplia la feuille jaunie aux plis. Elle reconnut la première phrase : « Bonjour Anne, qui as 73 ans. » — Soixante-treize, répéta-t-elle à voix haute, en goûtant ce chiffre. En un an, il s’était fait moins étrange. Elle le donnait sans broncher au médecin. Mais elle restait parfois surprise de voir, dans le miroir, ce visage marqué de plis doux autour de la bouche, et ces rides en filet aux coins des yeux. Elle commença la lecture. « J’espère que tu es vivante et que tu peux lire ces lignes. Que tu marches encore sans canne… » Son regard glissa vers le couloir, où une béquille attendait, noire avec poignée en caoutchouc, achetée au printemps, après qu’elle avait glissé dans l’escalier du centre médical. C’était verglacé, elle se dépêchait pour un rendez-vous chez le cardiologue, un sachet d’analyses à la main, et, en sortant, elle avait raté une marche. Gros choc sur la hanche. On l’avait gardée quelques heures en observation, radio : rien de cassé, mais le médecin avait dit sévèrement : — Il vous faudrait une canne, madame Dubois. Et évitez de monter les escaliers à toute vitesse. Ce jour-là, elle avait pleuré dans le couloir. La canne, c’était comme un aveu : « vous voilà vraiment vieille ». Mais à force d’avoir mal et de trébucher, elle en avait acheté une à la pharmacie. En relisant son vœu d’antan de « marcher encore sans canne », elle sentit la honte remonter, comme si elle avait trahi une promesse. « …que tes bras et tes jambes tiennent encore bon. Que tu ne sois pas à l’hôpital, pas à la charge de quelqu’un… » Elle revit le mois d’avril. Sa tension avait grimpé d’un coup, elle avait eu la nausée et la tête qui tournait. Sa voisine du dessous, Madame Martin, qu’elle ne connaissait que des quelques phrases échangées dans l’ascenseur, avait appelé le 15. Cinq jours à l’hôpital. Chambre à quatre, récits d’opérations et de petits-enfants. Sa fille n’avait pas pu venir, trop loin. Son fils, passé en coup de vent, lui avait apporté des fruits, un chargeur, et beaucoup d’excuses. Ce fut la première fois depuis des années où elle s’autorisa à ne rien faire, à regarder le plafond, à compter les gouttes de la perfusion. Et petit à petit, elle comprit que le monde ne s’effondrait pas, même si elle lâchait prise. « Que tu ailles seule faire tes courses, que tu règles tes factures, que tu t’y retrouves dans tes médicaments… » Elle eut un sourire en coin. Cet été-là, son fils lui avait installé l’appli bancaire sur le téléphone ; elle n’en voulait pas, puis elle s’était lancée. Elle payait maintenant avec aisance, avait même dépanné un voisin dépassé. Les médicaments, elle les alignait sur l’étagère de la cuisine, avec un carnet pour cocher les prises. Parfois, elle s’emmêlait, mais, dans l’ensemble, elle gérait. « Que tu n’appelles pas les enfants dix fois par jour pour rien… » Elle se rappela avoir écrit une note qu’elle avait accrochée sur le frigo : « Limite : un coup de fil par enfant, par jour ». Une semaine, elle avait tenu, puis réalisé qu’elle n’exagérait pas tant. Sa fille, souvent débordée, écrivait toujours un petit mot ou envoyait une photo de la petite. Son fils, moins bavard, mais présent, lui téléphonait longtemps. Elle reprit sa lecture. « Que tu ne leur imposes pas ta solitude. » Elle sentit la culpabilité poindre. Elle se revit, un soir de mars, appeler sa fille et fondre en larmes, avouant combien le poids de la solitude était lourd. Silence à l’autre bout, puis : — Tu sais maman, moi non plus c’est pas facile. Mais je ne t’appelle pas chaque fois que ça va mal. Après ça, elles restèrent trois jours sans s’appeler. Anne Dubois évitait de regarder son téléphone. Dans sa tête tournaient les mots : « Ne pas s’imposer. » La fille écrivit enfin : « Excuse-moi, j’ai réagi trop vite. Dis-moi quand ça ne va pas, mais ne me mets pas tout sur le dos, d’accord ? » Elles en reparlèrent. Pas parfaitement, mais franchement. Depuis, Anne Dubois changeait ses formulations : pas « Tu m’abandonnes », mais « Je me sens seule aujourd’hui, tu as cinq minutes ? » Elle continua. « Cette année, tu dois apprendre à vivre autrement. Marcher au moins une demi-heure. Ne plus manger le soir… » Elle eut un petit rire. En mai, après l’hôpital, le médecin lui avait conseillé les promenades quotidiennes. Elle s’y était mise. D’abord dans la cour de la résidence, à tourner autour du pâté de maisons, en se cramponnant à la canne. Elle comptait ses tours, puis avait fait connaissance avec une autre promeneuse, Madame Renault, promeneuse de chien. Elles étaient vite passées au tutoiement. Bientôt, elles marchaient ensemble. Parlaient des courses, des médicaments, des enfants. Elles ont parfois ri ensemble à en avoir les larmes aux yeux. Un jour, Madame Renault avait apporté un thermos à partager sur un banc, tandis qu’elles regardaient les ados jouer au foot. Sur le grignotage du soir, elle esquissa une moue : elle essayait de dîner plus tôt, mais parfois la solitude chassée avec un morceau de fromage, un peu de saucisson, valait tous les régimes. « Arrêter de te plaindre de tes douleurs à tout le monde… » Elle revit la salle d’attente du centre médical : tout le monde y racontait ses petites misères, difficile d’y couper. Elle aussi, parfois, s’exprimait, mais moins que par le passé. Elle préférait écouter. « Trouver une activité. Pourquoi pas rejoindre la gymnastique séniors ou un club du quartier. Sortir, rencontrer du monde… » Elle s’arrêta en lisant ces mots et sourit. En août, elle avait lu une annonce à la polyclinique : « Marche nordique, yoga sur chaise, ateliers santé gratuits au centre social ». Elle l’avait longtemps regardée, hésitant à noter le numéro, puis s’était décidée. La première séance de yoga la laissa tremblante – de timidité et d’arthrose –, mais l’encadrante, une jeune femme sans condescendance, les guida sans stresser. Des étirements, de la respiration, une redécouverte du corps hors de la douleur. Après, elles buvaient le thé, Anne fit la connaissance de Ghislaine, voisine, et de Madame Lefèvre, ancienne institutrice. Bientôt, elles s’appelaient, abordaient ensemble les séances, parfois l’épicerie. « Être douce, calme, ne plus râler, ne pas donner de conseils. Être la ‘petite mamie’ agréable dont tout le monde raffole. » Elle relut, un nœud dans la gorge. En juin, son fils était venu avec sa famille un week-end. Le petit-fils, plongé dans son téléphone, et elle, exaspérée : — Tu ferais mieux de lire un livre, tu vas t’abîmer les yeux ! — Maman, arrête, avait cinglé son fils. Il a travaillé toute l’année, laisse-le souffler ! Elle était partie vexée, avait fait claquer la porte de la cuisine. Plus tard, elle repensait, honteuse, à ses mots. Quelques jours après, il l’appela : — Maman, parfois, tu as l’air de tout juger négativement. On n’est pas tes adversaires. Long silence, puis : — J’ai peur pour vous. Et pour moi aussi. Cet aveu, dur à sortir, apaisa un peu les échanges après. « Et surtout, n’aie pas peur de l’avenir. N’attends pas la catastrophe, n’anticipe pas le pire. Va chez le médecin à temps. Prends tes médicaments. N’enquille pas les articles anxiogènes sur internet. N’appelle pas ta fille pour chaque douleur. » En novembre, après une semaine avec une douleur au côté, elle s’était retenue de prévenir sa fille, avait pris rendez-vous seule. Rien de grave : un muscle froissé au yoga. Le médecin lui avait dit : « Continuez à bouger, c’est très bien ! » Elle en avait ri avec sa fille ensuite, rassurée. « Que tu aies au moins une amie pour partager un thé… » Elle leva les yeux vers la cuisine. Hier, Madame Renault avait partagé une tarte aux pommes, et elles avaient parlé escaliers et rhumatismes. Quand la voisine était repartie, il était resté dans l’appartement une chaleur inédite, différente du vide habituel. « Et que tu ne te sentes plus sans cesse de trop. » Elle relut ce mot, encore et encore. « De trop ». Il y a un an, il semblait une condamnation. Elle essaya de se remémorer combien de fois elle s’était sentie ainsi. Oui, il y avait eu des soirs à regarder les lumières s’allumer chez les voisins, des journées sans appels, à se demander si l’on s’inquiéterait si elle disparaissait. Mais il y en avait eu d’autres : quand sa petite-fille envoyait un message vocal de poème, quand Ghislaine appelait pour une promenade, quand Madame Martin toquait pour « réparer » un ordinateur. Elle posa la lettre, s’adossa. Étrange mélange de honte pour ce qui n’avait pas été fait, et de gratitude tranquille pour ce qui s’était réalisé. Elle regarda sa main. Les veines paraissaient plus marquées, la peau tachetée. Cette main avait tenu une canne, lavé la vaisselle, ouvert des portes, caressé la chevelure de sa petite-fille en juillet. Je voulais devenir facile à supporter, pensa-t-elle. Au final… c’est venu comme c’est venu. Elle reprit la lettre, relut : « Ne pas être un fardeau ». Elle se revit l’été, sa fille l’aidant à rentrer après une course trop longue, insistant pour le taxi, la soutenant dans l’escalier. — Je suis un poids pour toi, avait-elle laissé échapper. — Tu n’es pas une valise, maman, avait répondu sa fille. Tu es une personne. Parfois, il faut aider. Rien d’anormal. Cette phrase l’avait frappée. Quelque chose avait bougé en elle ce jour-là. Tout doucement, mais vraiment. En lisant sa lettre de l’année passée, elle mesura combien elle s’était parlé comme un chef d’équipe : « Tu dois », « Tu ne dois pas », « Arrête », « Sois ». Commandements à soi-même. Elle se leva, prit dans la bibliothèque un carnet à couverture rigide offert par Ghislaine pour son anniversaire : — Pour noter des recettes, ou des pensées. Garde pas tout dans la tête ! Anne Dubois retourna à la cuisine, ouvrit le carnet. Regarda sa lettre vieille d’un an, hésita. L’ancienne habitude voulait faire une nouvelle liste de tâches. Mais quelque chose murmurait qu’on pouvait faire autrement. Elle pencha la tête et écrivit : « 31 décembre 2025. Lettre à moi-même pour l’année prochaine ». Finalement, raya la date. Écrivit : « Décembre 2025. Petite note à moi-même ». « Bonjour Anne. Aujourd’hui, tu as 73 ans. Tu es assise à la table, devant ta lettre de l’an dernier. Tu l’as relue, et tu as compris que tu n’as pas tout accompli. Tu manges encore tard le soir. Tu te plains parfois de douleurs. Tu as acheté une canne. Tu as pleuré au téléphone avec ta fille. Tu t’es disputée avec ton fils. Tu n’es pas devenue la mamie cool de la publicité. Mais cette année, tu as appris à appeler le médecin seule. Tu as été hospitalisée et tu n’en es pas morte de trouille. Tu t’es liée d’amitié avec Nadine et Ghislaine. Tu vas aux ateliers, même si tu traînes parfois les pieds. Tu ris encore. Tu t’es levée une fois dans le bus pour un jeune qui semblait plus mal que toi. Parfois tu te sens de trop… Mais parfois tu te sens importante. C’est déjà beaucoup. Je ne vais pas t’écrire ce que tu dois faire. J’aimerais juste que l’an prochain tu sois plus douce avec toi-même. Si tu marches plus, tant mieux. Si tu es fatiguée, assieds-toi. Si tu as peur, appelle quelqu’un. Ce n’est pas un crime. Je veux que tu continues à avoir des gens avec qui prendre le thé. Que tu n’aies plus honte de ta canne. Que tu arrêtes de croire que tu n’es qu’un problème. Tu n’es pas une liste de tâches. Tu es toi. » Elle s’arrêta, relut, sentit monter des larmes. Pas de la pitié, mais un soulagement doux. Dehors, des ouvriers faisaient résonner des planches sur la place pour préparer la fête. À la télé, on annonçait la neige avant Noël. Anne Dubois referma le carnet, posa dessus la vieille lettre. Resta un moment, la paume sur les deux, comme pour relier les deux versions d’elle-même. Puis elle se leva, se dirigea vers la fenêtre. Sur le banc en bas, Nadine, emmitouflée, lançait un regard complice à son chien. Anne enfila son manteau, saisit sa canne. Sur le pas de la porte, elle revint à la table, ouvrit le carnet et ajouta : « Aujourd’hui, je vais me promener avec Nadine. Simplement parce que j’en ai envie. Et ce soir, j’appellerai ma fille non pour me plaindre, mais pour prendre de ses nouvelles. » Elle posa le carnet, non pas au fond du buffet, mais dans le tiroir, avec ses stylos et carnets. Sans date, sans consigne. Elle le lirait quand elle voudrait. Elle tourna la clé, descendit l’escalier, la canne posée doucement à chaque marche. Sa jambe tirait un peu, tenable. Dehors, l’air frais piquait les joues. Nadine leva la main en la voyant. — Anne, on fait un tour ? lança-t-elle. — Allons-y, répondit Anne Dubois, et sentit quelque chose se détendre au fond d’elle. Elles firent le tour du square, lentement, à leur rythme. Le chien ouvrait la marche, laissant sur le trottoir une ribambelle de petites traces. Anne Dubois écoutait Nadine raconter sa petite-fille, et pensait au Nouvel An qui allait revenir. Sans grandes résolutions, sans courtes listes. Juste une nouvelle année à vivre du mieux qu’elle pourrait, avec respect pour ses forces comme pour ses faiblesses. Et ça, c’était déjà beaucoup.
Моя бабушка не была готова стать прабабушкой, и её слова очень задели меня Моя бабушка никогда не тратила на меня ни времени, ни денег, ни любви. Я была не единственной её внучкой, но единственной, кто жил рядом — в одном городе, в соседних районах, — поэтому мы часто виделись и общались. Бабушка была мне прекрасной подругой и советчицей. Она очень радовалась, когда я рассказывала о своих увлечениях, хобби и друзьях. Она даже поддерживала мои первые отношения с молодым человеком больше, чем моя мама. Когда мне исполнилось двадцать четыре, я вышла замуж и узнала, что жду ребёнка, а бабушке было уже семьдесят два. Несмотря на то что она порой говорила пессимистичные вещи о возрасте и о том, что ей осталось недолго, я была уверена, что она проживёт ещё много лет. Бабушка активна и чувствует себя хорошо. Мне казалось, она будет рада появлению правнука — это был бы шанс вновь понянчиться с малышом, как когда-то давно. Но бабушка не обрадовалась. Она спросила, зачем мне ребёнок в таком возрасте. – Думаешь, я буду с ним нянчиться? Мне уже одной ногой в могиле, я нянечкой не нанималась! А твоя мама ещё работает. Как ты всё это представляешь? Кто будет ребёнка растить? Я не просила бабушку о помощи, надеялась только на немного внимания и заботы. Муж считает, что для бабушки моя беременность стала неожиданностью, поэтому она растерялась, — но её слова сильно ранили меня. Я будто сообщила ей такую новость в шестнадцать лет или попросила о чём-то невозможном. Сейчас я взрослая, самостоятельная, замужем и абсолютно готова к появлению малыша. Почему же для неё это проблема? Ей тяжело принять мысль о том, что она станет прабабушкой?