Le voisin d’un autre âge Les matins de Monsieur Pierre s’ouvraient inlassablement de la même façon : la bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en débitant les embouteillages et la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage d’escalier – les gens partaient travailler. Depuis longtemps, Pierre ne se pressait plus nulle part, mais il gardait l’habitude de se lever tôt, de faire le tour de l’appartement pour vérifier si le balcon était bien fermé, le gaz coupé, les clés à leur place. Dans sa tour HLM du bout de la ville, il vivait depuis plus de trente ans, connaissait chaque sonnette, savait qui claquait le plus fort, qui abandonnait éternellement sa poussette sur le palier. Son étage était calme, juste ce qu’il aimait – le soir, il s’asseyait dans son fauteuil, regardait un vieux feuilleton, entendait la toux de la voisine du bout du couloir à travers la cloison, se disant que l’immeuble était vivant, mais sans vacarme. L’ordre régnait aussi dans l’entrée : s’il remarquait une affiche de travers, il la redressait, avait même, une fois, racheté du scotch pour corriger une note d’information mal imprimée. Il entretenait consciencieusement son vieux ficus dans une bouteille en plastique coupée, le posait sur la fenêtre de l’escalier pour égayer la cage d’escalier les mois d’été. C’est justement ce matin-là, alors qu’il arrosait le ficus, que quelque chose bascula. Une odeur de steak montait du premier étage, l’ascenseur grinça, et un jeune homme en surgit, valise à roulettes, sac à dos, écouteurs vissés aux oreilles d’où filtrait une rythmique à peine perceptible. Il s’arrêta, repéra le numéro des appartements, et héla Pierre : — Bonjour… excusez-moi, c’est bien le 237 ? — Le 237, c’est la porte d’à côté, indiqua Pierre. La numérotation est bizarre, pas dans l’ordre. Le jeune tira sa valise, débordant de bagages. Le mot « emménager » le heurta. Le 237, c’était l’appartement de Madame Lucie, veuve discrète avec son chat. On disait qu’elle comptait louer une chambre. Le voilà, le locataire. Pierre, rentré chez lui, écouta les bruits – on déplaçait des meubles, le carillon sonnait plusieurs fois, des voix jeunes, rapides, quelques rires claquants. Il repensa aux paroles de Lucie : « Ma retraite est trop basse, un étudiant ça reste discret. » Discret… À la nuit tombée, les sacs froissaient, la porte claquait, la musique démarra chez la voisine, pas fort, mais les basses frappaient les murs comme un cœur déchaîné. Pierre patienta, frappa contre la cloison : rien. Avec le temps, les basses baissèrent un peu, mais restèrent là. Dans la nuit, des portes claquèrent, on riait, on chuchotait, la clé hésitait dans la serrure. Pierre se rappelait les messages du groupe d’immeuble : « Merci de respecter le silence après 23h ». Il les avait lui-même transmis, jadis. Le matin venu, deux paires de baskets gisaient dans le couloir, une veste était suspendue à ses crochets, une boîte à pizza appuyée au mur. Il rédigea un message dans le chat : « Merci de garder le palier propre ». Réponse : des emojis, des dénégations, Lucie absente – elle ne lisait jamais les discussions virtuelles. Il la croisa à l’ascenseur, bras chargés de provisions. — Alors, ton locataire débarqué ? — Ah, Ivan, sourit-elle. Un étudiant en informatique, très poli. T’en fais pas, je lui ai demandé de rester discret. — Poli, répéta Pierre, dubitatif. Le soir, rebelote : musique, chanson vaguement anglaise, Pierre frappa, la lumière filtrait sous la porte. Ivan ouvrit, confus. — Pardon, je n’ai pas vu l’heure, je portais mes écouteurs, je baisse le son. — Ici, ce n’est pas une résidence universitaire, rétorqua Pierre, sec. Les gens vivent ici. La musique s’éteignit. Le lendemain, Ivan sonna à sa porte, ordinateur sous le bras. — Je voulais m’excuser, et aussi… vous demander : votre internet marche bien ? Le mien ne se connecte pas… Pierre hésita à le rembarrer, mais Ivan attendait, humble, alors il retrouva le numéro du technicien noté sur le frigo. — Prends ça, appela-t-il, et tu t’appelles comment d’ailleurs ? — Ivan. — Moi c’est Pierre. Reconnaissant, Ivan proposa son aide pour tout problème informatique, ce que Pierre repoussa fièrement… avant de s’énerver le soir même sur la disparition des icônes de son téléphone, sans oser appeler Ivan. Les semaines passèrent. Au moindre embouteillage d’ordures dans l’entrée, discussion enflammée sur le chat, photos de baskets identifiées. Pierre finit par écrire : « Parlez-vous en face, au lieu de râler dans le chat. » Il s’en étonna lui-même. Un samedi, corvée de courses : il croisa Ivan, cigarette discrète au pied de l’immeuble. — Interdit de fumer ici, lança-t-il. Ivan écrasa la cigarette en bredouillant des excuses, tint la porte pour qu’il passe avec son sac. Dans l’ascenseur, Ivan confia : « Chez mes parents, maison à la campagne, c’est différent, personne ne râle contre les baskets dans un chat… Si ça gênait, mon père balançait sa pantoufle, pas une photo sur WhatsApp ! » Pierre sourit malgré lui. À la moindre alerte technique, Pierre hésitait, puis finissait par demander l’aide d’Ivan. Celui-ci prenait soin d’enfiler ses chaussons, lisait les compteurs, rentrait les données sur l’appli, expliquait tout doucement. Progressivement, Pierre se surprend à tolérer la présence – et même le bruit – d’Ivan, bien que l’agacement ne disparaisse jamais complètement. Quand il eut un souci de santé, c’est Ivan qui lui tendit ses médicaments, resta un moment à s’assurer que tout allait bien. À son tour, Pierre donna quelques conseils – comment resserrer une chaise branlante, comment choisir un melon au marché. Pendant une fuite d’eau mémorable, ils firent équipe, traînant bassines et chiffons, partageant du thé dans la cuisine, Ivan trempé, Pierre fatigué mais pas mécontent d’être utile. Vint l’hiver, puis le printemps. Lucie annonça qu’Ivan allait bientôt déménager, ayant trouvé une chambre plus proche de son université. Le soir du départ, valise et sac à l’épaule, Ivan remercia Pierre d’un sourire sincère : « Merci pour tout. Et pardon pour le bruit. » Pierre, un peu bourru mais sans rancune : « Prends soin de toi. Et n’abandonne pas tes études pour finir à courir avec des seaux comme moi ! » — Je n’oublierai pas. L’ascenseur emporta Ivan et le silence retomba, presque irréel. Pierre aperçu ses coordonnées dans son répertoire, hésita longtemps avant d’écrire : « Bien arrivé ? » Ivan répondit vite, concluant par un clin d’œil : « Chez vous, c’est calme ? » Pierre sourit : « Trop calme, même. » La routine reprenait, mais une place demeurait vide, pas tout à fait dans l’attente mais ouverte – qui sait, à un autre voisin, d’un autre âge, ou d’un même silence partagé.

5 rue de la Liberté, Nanterre Diary de Philippe Deschamps

Chaque matin, jouvre les yeux avant laube, même si je nai plus à presser le pas pour attraper le RER ; les habitudes persistent. Je me lève, je mets la bouilloire en route, France Inter ronronne dans la cuisine et dans la cage descalier, jentends le claquement de deux ou trois portes : les voisins partent au travail. Moi, je nai plus dhoraires depuis longtemps. Mais le réflexe me reste de faire le tour de lappartement : balcon bien verrouillé, gaz coupé, clés sur leur crochet.

Cela fait plus de trente ans que je vis ici, dans cette barre de neuf étages à la périphérie ouest de Paris. Jai appris à reconnaître chaque son de sonnette, chaque raclement de semelle sur le lino du palier. Jaime le calme de mon étage. Le soir, je me laisse tomber dans le vieux fauteuil près de la fenêtre, je mets Louis la Brocante en fond. À travers la cloison, jentends parfois la vieille Madame Leblanc tousser : on sent que limmeuble respire, sans jamais devenir oppressant.

Dans limmeuble, jai mon petit rituel. Les affiches dinformations sur le mur de l’entrée, mal placées, je les remets droites, voire je les refais moi-même si les fautes magressent les yeux. Mon ficus, cest la touche verte du troisième : il trône dans une bouteille deau découpée, sur le rebord entre deux étages. Lété, je le sors sur la cage descalier, histoire dégayer lendroit.

C’est pendant que jarrosais mon ficus quun petit quelque chose a basculé, un matin. Lappartement embaumait le steak haché : en bas, quelquun faisait cuire des boulettes, les odeurs montaient. Lascenseur, grinçant comme dhabitude, sarrête. Les portes souvrent sur un jeune homme, valise à roulettes, sac sur le dos, AirPods dans les oreilles. De son portable, sourd un vague refrain électro. Il scrute les numéros de porte, finit par croiser mon regard.

Bonjour, monsieur, il lance, retirant une oreillette. Excusez-moi, cest ici, le 237 ?

Le 237, cest plus loin, juste après le mien, je lui réponds. La numérotation na jamais été logique ici.

Il me remercie, part avec sa valise qui gronde sur le carreau, meffleure le bras de son sac, sexcuse poliment. Il bredouille quil vient emménager.

Emménager, voilà un mot qui me pique. Au 237 vivait jusquà présent Madame Leblanc : veuve tranquille, tout le temps flanquée de sa chatte, Grisette. On ma glissé dans loreille quelle allait louer une chambre à des étudiants ; voilà donc lun deux.

Je rentre chez moi, porte 235, referme et reste là, en arrêt dans lentrée, à écouter. À travers la cloison, ça déplace des meubles, des portes de placard claquent. Bientôt, on sonne plusieurs fois : des jeunes, à en juger par les voix, des rires brefs.

Je me fais un thé, trop infusé, mais je le bois quand même. Je me remémore la phrase de Madame Leblanc : « Oui, ben, la retraite, cest pas le Pérou, il faut bien arrondir. Et puis, les étudiants, cest calme. » Calme

Le soir même, je comprends ce que «calme» veut dire aujourdhui. Vers 21h, le couloir bruisse de sacs de courses, la porte cogne sec. Puis, derrière la cloison, la musique commence : pas fort, mais ces basses On dirait que quelquun cogne dans mon sternum.

Jécoute un moment, doigts tambourinant sur la table, puis je me lève et frappe contre le mur. On baisse un peu, sans couper. Je grommelle dans ma moustache : « Calme, mon œil. »

La nuit fut hachée : vers minuit, un de ces jeunes claque la porte comme sil voulait la déloger. Des voix, des chuchotements, des clés qui tâtonnent longtemps dans la serrure. Allongé dans le noir, jentends mon propre cœur cogner. Dans ma tête, le message du groupe WhatsApp de limmeuble revient : « Merci de respecter le silence à partir de 23h. » Message dont jétais lauteur, autrefois.

Le matin, en sortant, je découvre deux paires de baskets et une parka sur le portemanteau collectif du paliersemble-t-il, les habitudes changent. Une boîte à pizza vide trône aussi, posée bien en vue.

Je ressors mon propre portable, hésite sur le message à poster au groupe de limmeuble : « Merci de ne pas laisser traîner de déchets dans le couloir, et de respecter le silence de nuit. » Jefface. « Qui est dans le 237 ? Bruit cette nuit. » Idem, effacé. En fin de compte : « Merci de ne pas laisser de déchets dans le couloir. »

Peu après : un emoji en réponse. Puis, « Cest chez qui, ces déchets ? », « Le nôtre est propre. » Madame Leblanc, fidèle à elle-même, napparaît pas dans le fil.

Je la croise plus tard à lascenseur, filet de courses dans les bras, pain et bouquet de persil dépassant du sac.

Alors, on a accueilli un nouveau locataire ! je tente, sur le ton du voisin vigilant.

Ah, Hugo, oui, un étudiant en informatique. Très poli, tu sais, je lui ai demandé dêtre discret. Naie crainte !

Poli, hein je marmonne.

Le soir, sur le coup du JT, la musique reprend de plus belle, cette fois avec des paroles anglaises traînantes. Jéteins la télé, enfile mes chaussons, traverse le palier et sonne chez Madame Leblanc. Derrière la porte, la musique pulse. Hugo ouvre, tee-shirt large, pantalon de survêt.

Bonjour, vous pourriez baisser un peu ? Il est tard, là

Hugo retire ses écouteurs, confus.

Excusez-moi, vraiment ! Javais mis mes AirPods, je nai pas vu que les haut-parleurs étaient restés branchés Je coupe, promis.

Ici, tout le monde travaille ou se lève tôt. On nest pas un foyer étudiant, je souligne, sec.

Compris. Ce sera la dernière fois.

Effectivement, la musique sarrête. Je retrouve mon fauteuil, pas mon calme. Comment peut-on « ne pas remarquer » que la sono vibre comme ça ?

Le lendemain, alors que je consulte la Bourse sur mon téléphone, on sonne. Cest Hugo, ordinateur sous le bras.

Excusez-moi de vous déranger Je voulais vous présenter mes excuses pour hier soir. Et vous demander si votre connexion fonctionne bien ? Chez moi ça rame à mort. Madame Leblanc ma dit que vous connaissez les techniciens locaux.

Je prends sur moi pour ne pas balayer la question. Il attend, lordi serré contre son torse comme un cahier décolier.

Jai la fibre, par câble. Quest-ce qui coince ?

Le wifi de la box de Madame Leblanc ne se connecte pas, le mot de passe ne marche pas

Cest le mien que tu as essayé ?

Non, non, rassurez-vous Jai essayé le sien. Mais comme elle ma dit que vous aviez déjà fait appel à un pro

Ah, voilà. Oui, javais gardé le numéro scotché sur la porte du frigo.

Attends, je te le cherche Tu tappelles bien Hugo ?

Oui, monsieur.

Philippe Deschamps, pour toi. Voilà, essaye dappeler ce gars-là, il avait tout remis daplomb lan dernier.

Merci beaucoup, monsieur ! Jen ai besoin pour mes cours en distanciel

Il sattarde, propose son aide si jamais jai un souci avec le numérique.

Je me débrouille, merci, je tranche un peu sèchement.

Le soir venu, mon téléphone maffiche des icônes inconnues depuis la dernière mise à jour je peste, bidouille, ne fais quempirer les choses. Licône de lhorloge a disparu.

Plus tard, le fil WhatsApp de la copropriété repart à propos des chaussures dans le couloir, dune photo de baskets les siennes, cest clair. Message : « Les nouveaux du 237, vraisemblablement ? » Puis : « Respectons les parties communes. »

Je relis, finis par poster : « Il vaut mieux en parler de vive voix que par écran interposé. » Moi-même surpris par ce trait de diplomatie.

Quelques jours passent, je rentre du marché, bras lourd de pommes de terre, quand je croise Hugo assis sur une marche devant le hall, vapotant silencieusement, casque sur les oreilles, le cabas du Franprix posé à ses pieds.

On ne fume pas sous le porche, vous savez, je lance par réflexe.

Il sursaute, range sa vapoteuse, sexcuse.

Je méclipse, promis.

Mais déjà, il ouvre la porte et me la tient tandis que je lutte avec mon sac.

Merci, je murmure, un peu rebuté par lidée dêtre redevable.

Dans lascenseur, nous restons côte à côte, un peu raides. Il regarde les chiffres lumineux, finit par demander :

Vous habitez là depuis longtemps ?

Très longtemps, dis-je, laconique.

Il gratte larrière de son crâne.

Jessaie de my faire Chez moi, à Chartres, cest une maison au fond dune impasse. On ne met pas de photos de baskets dans les groupes, on cogne à la porte pour demander de ranger.

Chacun ses méthodes, je commente, un brin piqué.

Ici, je comprends quil faut faire les deux : enlever les chaussures et éviter le smartphone

Voilà, apprenez vite, jeune homme.

Un matin, souci : le syndic réclame le relevé du compteur deau sur le portail en ligne, sinon tarification majorée. Sous lévier, je peine à décrypter les chiffres, le dos cassé en deux.

Je grogne, sors, et sonne chez Hugo.

Monsieur Deschamps ? il sétonne en ouvrant.

Tu ty connais dans ces machins numériques ? Il faudrait saisir le relevé du compteur sur leur site Je vois rien, le dos me coince.

Laissez-moi faire, propose-t-il aussitôt.

Il entre, retire ses baskets, les place soigneusement. Ça, je le remarque. À la cuisine, il sagenouille, éclaire le compteur, dicte tous les chiffres et soumet le relevé sur le site de la régie. Simple, efficace.

Voilà, cest fait. Vous recevrez un SMS de confirmation

Merci Ils parlent tous comme si tout le monde était ingénieur chez eux !

Ah, ça, le service client, plaisante-t-il, si vous voulez, je peux vous installer leur appli

Non, merci, leurs applis me font peur !

Il me montre quand même, gestes précis, pédagogues. Je retiens un tiers de ce quil fait.

Depuis cet épisode, mon irritation envers lui se tempère, même si ses soirées entre amis et les odeurs de kebab me hérissent toujours. Mais à lagacement se mêle une curiosité nouvelle : cest comme si, sans le vouloir, jétais propulsé dans un monde plus rapide.

Une nuit, bruyante encore, je vois défiler sur le groupe WhatsApp toutes les plaintes contre le bruit du 237, menaces de police. Excédé, jenfile ma robe de chambre, vais moi-même sonner.

Hugo ouvre, entouré de camarades.

Tu sais lheure quil est ? Ici, les gens dorment, certains sont malades, demain cest lundi Tu te rends compte ?

Il baisse les yeux, mortifié.

Désolé, vraiment On na pas vu le temps passer. On va partir, je coupe tout.

Il serait temps dy penser, souffle la fille derrière lui.

Je rebrousse chemin. Un poids me serre la poitrine : ai-je trop grondé, trop sévèrement ?

Le lendemain, en descendant mes poubelles, je le rencontre, deux sacs dans les mains, regardant laffiche de tri sélectif.

Bonjour, je voulais encore mexcuser pour lautre soir. On nimaginait pas que le bruit passait autant.

Ici, tout passe à travers, les murs sont en papier.

Moment de silence. Puis il ose :

Vous êtes seul, ici ?

Le ton est sincère, pas moqueur, mais je me ferme aussitôt.

Quest-ce que ça peut te faire ?

Rien, rien, se dérobe-t-il. Madame Leblanc ma juste raconté que vous êtes le doyen détage. Je me disais

Tu ferais mieux de penser à tes études.

Dans lascenseur, je maperçois de mon visage fermé je me surprends à me demander ce qui ma si agacé.

Deux semaines plus tard, fuite deau dans la colonne principale ; au réveil, jai les pieds dans la flaque. Hugo vient de lui-même sonner pour aider. On déménage meubles, on place des bassines. Il simpose, déplace les choses avec aise, sans se plaindre.

Arrive la pause, quand on boit le thé, lessivés, les bras mouillés.

Chez nous, quand le toit sest mis à fuir, mon père a gueulé trois jours, puis il est monté lui-même sur le toit, raconte Hugo. Moi, jétais déjà parti. Cest par téléphone quil ma raconté.

Pourquoi es-tu parti ?

Université à Paris ! Pas le choix pour les études. Mes parents my poussaient Mais tout paraît tellement impersonnel ici. Avant, jétais en résidence étudiante : lasile. Ici je croyais, plus calme

Trouvé, le calme ? je raille et il sourit.

Jessaie dassurer, mais parfois, le silence, cest comme une bibliothèque ; on peut devenir fou à force de penser.

Rien à redire à ça.

Tu codes beaucoup ?

Oui enfin, jessaie. Jai peur de tout rater en vrai. Je me dis parfois que je ferais mieux de rentrer. Mais mon père ne me le pardonnerait pas.

Je repense à mon propre départ du village, jadis. Jentends dans ses mots les mêmes doutes que javais.

Après cela, on se croise plus, on échange une blague sur un coin de palier, il baisse la musique de lui-même maintenant. Les habitudes germent.

Début décembre, mon genou me trahit. Impossible de me lever, les médicaments sont dans la chambre. Appeler SOS Médecins pour ça ? Non. Jhésite, puis jappelle Hugo.

Philippe Deschamps au téléphone, tu peux passer ?

Il débarque aussitôt, trouve les cachets, maide à minstaller au salon, tout naturellement.

Si vous avez besoin, appelez. Les nuits, souvent, je révise ici.

Reste concentré sur tes études. À ton âge, nous, on portait des parpaings, pas des ordis.

Il sourit, je souris à mon tour.

Lhiver sinvite dans les escaliers, courant dair et radiateurs poussifs. Les voisins rentrent vite chez eux. Début janvier, Madame Leblanc part chez sa fille ; elle écrit dans le groupe que Hugo reste sur place pour la semaine, quon peut sadresser à lui.

Un soir, alors quil neige, il toque chez moi : il a fait trop de soupe aux oignons, men propose. Je refuse par principe puis cède, sa soupe est délicieuse.

Quelques jours plus tard, cest lui qui sollicite mon salon : il na plus accès au match de Ligue 1 sur son ordi, sa box a sauté. « Chez vous, il paraît quil reste le câble Je peux juste regarder, sans bruit »

Je laccueille, on commente le match. Il prépare le thé à la mi-temps, repère mon écharpe du PSG au porte-manteau.

Vous êtes supporter depuis quand ?

Avant ta naissance, je crois.

On rit, on râle sentiment dune soirée partagée, chose oubliée.

À la fin du match, il traîne dans lentrée.

Merci, vraiment. Javais limpression dêtre à la maison. Avec mon père, cétait pareil, sauf quil gueulait encore plus que vous.

Je sais faire, je rétorque. Je me retiens devant les invités.

Je commence à être plus vraiment un invité, murmure-t-il.

Je ne trouve rien à répondre, mais cela me fait quelque chose.

Le printemps arrive. Les ouvriers repeignent enfin la cage descalier, le ficus profite du soleil retrouvé. Un matin, Madame Leblanc mapprend quHugo va déménager, plus près de son université, courant juin.

Je me demande, je continue de louer ou pas ? me demande-t-elle, pensive. Ce nest pas facile les jeunes, mais

Je hausse les épaules, mais un vide sinstalle en moi.

Le soir, jattrape Hugo devant lascenseur.

On ma dit que tu pars.

Oui quinze minutes à vélo du nouveau logement, au lieu de traverser la banlieue en RER. Ce sera mieux pour moi.

Tu as raison. Il faut bouger, à ton âge.

Il propose de laisser le mot de passe wifi ou même le routeur sil peut servir à la prochaine locataire.

Je décline, trop dhabitudes.

Durant deux semaines, on boit encore quelques thés, on discute cinéma, on fait un peu chacun pour lautre. Il part le samedi matin, valise à la main, avec son sac à dos.

Je le regarde fermer la porte, garder la main un peu en lair.

Bon courage alors, dis-je.

Merci pour tout. Ne négligez pas la technique Et nhésitez pas à mappeler si besoin, je réponds même à distance.

Le hall me paraît gigantesque après son départ, la cage descalier retombe dans un silence feutré, pesant.

Le soir, je prends mon téléphone, fais défiler les contacts. « Hugo » saffiche quelque part au milieu. Je tape : « Bien arrivé ? » et attends.

Il répond vite : « Oui, nickel. Merci davoir demandé. » Puis : « Chez vous, tout va bien ? » avec un smiley.

Je souris. Je réponds : « Silence parfait. Trop, même. » Et jajoute, pour la forme : « Noublie pas, ici, on nest pas en foyer universitaire. » Je mets aussi son smiley.

« Je men rappellerai », écrit-il.

Je repose le téléphone, prépare le thé deux tasses par réflexe, puis je range la seconde tasse. Je regarde par la fenêtre. Les enfants tapent dans un ballon en bas, une dame promène son chien, la porte du bâtiment den face claque.

Assis seul à la table, le ficus cherche la lumière. Je regarde la chaise vide. Un jour, sans doute, quelquun sassoira en face de moi pas forcément un jeune comme Hugo, mais quelquun avec qui se disputer sur le bruit, demander de laide pour le smartphone, partager un match.

Cette idée, bizarrement, ne me fait plus peur.

Je savoure une gorgée. Lappartement est paisible, mais plus si vide. Plutôt une parenthèse, comme si la vie se mettait en pause, jusquà la prochaine toquade amicale sur la porte.

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Le voisin d’un autre âge Les matins de Monsieur Pierre s’ouvraient inlassablement de la même façon : la bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en débitant les embouteillages et la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage d’escalier – les gens partaient travailler. Depuis longtemps, Pierre ne se pressait plus nulle part, mais il gardait l’habitude de se lever tôt, de faire le tour de l’appartement pour vérifier si le balcon était bien fermé, le gaz coupé, les clés à leur place. Dans sa tour HLM du bout de la ville, il vivait depuis plus de trente ans, connaissait chaque sonnette, savait qui claquait le plus fort, qui abandonnait éternellement sa poussette sur le palier. Son étage était calme, juste ce qu’il aimait – le soir, il s’asseyait dans son fauteuil, regardait un vieux feuilleton, entendait la toux de la voisine du bout du couloir à travers la cloison, se disant que l’immeuble était vivant, mais sans vacarme. L’ordre régnait aussi dans l’entrée : s’il remarquait une affiche de travers, il la redressait, avait même, une fois, racheté du scotch pour corriger une note d’information mal imprimée. Il entretenait consciencieusement son vieux ficus dans une bouteille en plastique coupée, le posait sur la fenêtre de l’escalier pour égayer la cage d’escalier les mois d’été. C’est justement ce matin-là, alors qu’il arrosait le ficus, que quelque chose bascula. Une odeur de steak montait du premier étage, l’ascenseur grinça, et un jeune homme en surgit, valise à roulettes, sac à dos, écouteurs vissés aux oreilles d’où filtrait une rythmique à peine perceptible. Il s’arrêta, repéra le numéro des appartements, et héla Pierre : — Bonjour… excusez-moi, c’est bien le 237 ? — Le 237, c’est la porte d’à côté, indiqua Pierre. La numérotation est bizarre, pas dans l’ordre. Le jeune tira sa valise, débordant de bagages. Le mot « emménager » le heurta. Le 237, c’était l’appartement de Madame Lucie, veuve discrète avec son chat. On disait qu’elle comptait louer une chambre. Le voilà, le locataire. Pierre, rentré chez lui, écouta les bruits – on déplaçait des meubles, le carillon sonnait plusieurs fois, des voix jeunes, rapides, quelques rires claquants. Il repensa aux paroles de Lucie : « Ma retraite est trop basse, un étudiant ça reste discret. » Discret… À la nuit tombée, les sacs froissaient, la porte claquait, la musique démarra chez la voisine, pas fort, mais les basses frappaient les murs comme un cœur déchaîné. Pierre patienta, frappa contre la cloison : rien. Avec le temps, les basses baissèrent un peu, mais restèrent là. Dans la nuit, des portes claquèrent, on riait, on chuchotait, la clé hésitait dans la serrure. Pierre se rappelait les messages du groupe d’immeuble : « Merci de respecter le silence après 23h ». Il les avait lui-même transmis, jadis. Le matin venu, deux paires de baskets gisaient dans le couloir, une veste était suspendue à ses crochets, une boîte à pizza appuyée au mur. Il rédigea un message dans le chat : « Merci de garder le palier propre ». Réponse : des emojis, des dénégations, Lucie absente – elle ne lisait jamais les discussions virtuelles. Il la croisa à l’ascenseur, bras chargés de provisions. — Alors, ton locataire débarqué ? — Ah, Ivan, sourit-elle. Un étudiant en informatique, très poli. T’en fais pas, je lui ai demandé de rester discret. — Poli, répéta Pierre, dubitatif. Le soir, rebelote : musique, chanson vaguement anglaise, Pierre frappa, la lumière filtrait sous la porte. Ivan ouvrit, confus. — Pardon, je n’ai pas vu l’heure, je portais mes écouteurs, je baisse le son. — Ici, ce n’est pas une résidence universitaire, rétorqua Pierre, sec. Les gens vivent ici. La musique s’éteignit. Le lendemain, Ivan sonna à sa porte, ordinateur sous le bras. — Je voulais m’excuser, et aussi… vous demander : votre internet marche bien ? Le mien ne se connecte pas… Pierre hésita à le rembarrer, mais Ivan attendait, humble, alors il retrouva le numéro du technicien noté sur le frigo. — Prends ça, appela-t-il, et tu t’appelles comment d’ailleurs ? — Ivan. — Moi c’est Pierre. Reconnaissant, Ivan proposa son aide pour tout problème informatique, ce que Pierre repoussa fièrement… avant de s’énerver le soir même sur la disparition des icônes de son téléphone, sans oser appeler Ivan. Les semaines passèrent. Au moindre embouteillage d’ordures dans l’entrée, discussion enflammée sur le chat, photos de baskets identifiées. Pierre finit par écrire : « Parlez-vous en face, au lieu de râler dans le chat. » Il s’en étonna lui-même. Un samedi, corvée de courses : il croisa Ivan, cigarette discrète au pied de l’immeuble. — Interdit de fumer ici, lança-t-il. Ivan écrasa la cigarette en bredouillant des excuses, tint la porte pour qu’il passe avec son sac. Dans l’ascenseur, Ivan confia : « Chez mes parents, maison à la campagne, c’est différent, personne ne râle contre les baskets dans un chat… Si ça gênait, mon père balançait sa pantoufle, pas une photo sur WhatsApp ! » Pierre sourit malgré lui. À la moindre alerte technique, Pierre hésitait, puis finissait par demander l’aide d’Ivan. Celui-ci prenait soin d’enfiler ses chaussons, lisait les compteurs, rentrait les données sur l’appli, expliquait tout doucement. Progressivement, Pierre se surprend à tolérer la présence – et même le bruit – d’Ivan, bien que l’agacement ne disparaisse jamais complètement. Quand il eut un souci de santé, c’est Ivan qui lui tendit ses médicaments, resta un moment à s’assurer que tout allait bien. À son tour, Pierre donna quelques conseils – comment resserrer une chaise branlante, comment choisir un melon au marché. Pendant une fuite d’eau mémorable, ils firent équipe, traînant bassines et chiffons, partageant du thé dans la cuisine, Ivan trempé, Pierre fatigué mais pas mécontent d’être utile. Vint l’hiver, puis le printemps. Lucie annonça qu’Ivan allait bientôt déménager, ayant trouvé une chambre plus proche de son université. Le soir du départ, valise et sac à l’épaule, Ivan remercia Pierre d’un sourire sincère : « Merci pour tout. Et pardon pour le bruit. » Pierre, un peu bourru mais sans rancune : « Prends soin de toi. Et n’abandonne pas tes études pour finir à courir avec des seaux comme moi ! » — Je n’oublierai pas. L’ascenseur emporta Ivan et le silence retomba, presque irréel. Pierre aperçu ses coordonnées dans son répertoire, hésita longtemps avant d’écrire : « Bien arrivé ? » Ivan répondit vite, concluant par un clin d’œil : « Chez vous, c’est calme ? » Pierre sourit : « Trop calme, même. » La routine reprenait, mais une place demeurait vide, pas tout à fait dans l’attente mais ouverte – qui sait, à un autre voisin, d’un autre âge, ou d’un même silence partagé.
Un Pas Vers l’Avenir