La scène après soixante-dix ans Lorsque l’aspirateur ronfla dans le couloir et que le chariot du dîner fit du bruit derrière la porte, Madame Anne Dubois était déjà assise en peignoir sur son lit, contemplant sa robe, posée sur le dessus de la couverture. Bleu foncé, ornée de paillettes autour du col, elle avait ici l’air d’un accessoire de théâtre oublié dans une chambre d’Ehpad. Anne jeta un œil à l’horloge au-dessus de la porte. Il restait vingt minutes avant le repas, deux heures avant l’arrivée des bénévoles. Sur la table de chevet, son vieux portable clignotait. Pas d’appels. Tant mieux, pensa-t-elle. La journée était déjà assez agitée. Une infirmière en blouse bleu ciel passa la tête dans la chambre. — Madame Dubois, vous venez au concert ce soir ? Les bénévoles ont promis une ronde. — Une ronde, répéta Anne, hochant la tête. Où voulez-vous que j’aille d’autre… L’infirmière sourit et disparut, laissant flotter derrière elle un parfum de javel et une touche sucrée de la cuisine. La porte se referma, ramenant le silence. Sa voisine de lit, Madame Valentin, dormait de dos, une oreillette vissée à l’oreille ; une voix masculine de radio filtrait faiblement. Anne effleura sa robe. Le tissu était frais sous les doigts. Elle l’avait apportée quand sa fille l’avait installée ici, dans cette maison de repos, presque un an auparavant. Il lui avait semblé alors qu’elle pourrait servir : pour un anniversaire, peut-être, ou pour le Nouvel An. Finalement, elle l’avait rangée dans l’armoire et n’y pensait plus. Derrière la porte, une voix appela au repas. Anne rangea la robe, ferma la porte de l’armoire et garda un moment la main sur la poignée. Son reflet dans le miroir de la porte : visage familier, têtu, lèvres fines, yeux encore mis en valeur d’un trait sombre. Un réflexe conservé même ici. — Venez, entendit-elle du couloir. Le compote refroidit. Elle passa un gilet de laine et sortit. La salle à manger était presque pleine. À de longues tables, femmes et hommes de tous âges. Certains en jogging, d’autres en chemise et cravate. Aux murs, des flocons en papier collés au scotch, une guirlande clignotante épuisée. — Anne, par ici, fit un signe Madame Thomas, ancienne comptable et devenue ici chef des jeux de société et des ragots. Anne s’installa à côté d’elle. Les assiettes étaient déjà servies : blé noir, steak haché, pain dans la corbeille métallique, carafe de compote rose vif. — Tu as entendu ? murmura-t-elle conspiratrice. Ces enfants vont revenir. Avec leurs guitares. Comme l’an dernier. — Ils chantaient bien, intervint d’en face Monsieur Simon, grand et sec, appuyé sur sa canne. Mais toujours les mêmes chansons. « Le Temps des Cerises », « L’eau vive »… — Plus simple pour eux, haussa les épaules Anne. Ils ont leur programme. Le mot « programme » avait presque une sonorité professionnelle dans sa bouche. Elle aussi, autrefois, avait eu ses programmes : « Soirée du patrimoine », « Tubes rétro », « Chansons du cinéma français ». Elle savait sourire à point, marquer la pause, lever la main. La salle s’assombrissait, les lumières l’aveuglaient, elle entrait en scène, sûre d’elle. — Programme ! ricana Madame Thomas. Moi, je veux qu’ils chantent « L’Étoile bleue », ma préférée. Je leur ai dit, l’an dernier. Ils opinent du bonnet. — Faut leur faire une liste, conseilla Monsieur Simon. Ils sont jeunes, peu leur importe ce qu’ils jouent. — Et vous, Anne, lui lança Madame Thomas, vous chanterez ? J’ai dit à l’infirmière qu’on avait notre propre artiste ici. Anne serra un peu trop fort sa fourchette. — C’est fini tout ça, répondit-elle bas. J’ai eu mon compte. — Allons donc…, insista Madame Thomas. Je vous ai vue à la télé, dans notre salle commune, quand ils passent les vieux concerts. En robe à paillettes ! — Il y a un siècle, trancha Anne. Et la télé, ça embellit tout. Une ancienne résistance monta en elle. Ici, elle était simplement Madame Dubois, chambre six. Elle aidait à remplir une demande, apporter du linge à la buanderie, expliquer comment appeler l’accueil. Parfois, à la demande des infirmières, elle confectionnait le panneau d’affichage, alignant soignesement les annonces. C’était pratique. Sans affiches, sans attentes. Après le dîner, tout le monde fut rassemblé dans le salon. Le sapin — en plastique, sommet de travers — était déjà prêt. Boules de l’an dernier et guirlandes. La télé branchée sur les infos. — Demain, annonça l’infirmière-chef en tapant des mains, les bénévoles passeront. Concert, petites attentions. Alors ce soir, on finit la déco. Ceux qui peuvent, aidez-nous. Quelques résidentes s’approchèrent de la boîte à décorations. Anne resta assise. Elle savait que si elle se levait, on l’appellerait aussitôt : « Madame Dubois, vous saurez comment décorer joliment… » Elle ne voulait pas diriger. Elle ne voulait pas sentir la pression dans les voix. — Et si, fit soudain Monsieur Simon, on montait quelque chose nous-mêmes ? Plutôt que d’attendre qu’on vienne nous sortir guitare et cadeaux, puis s’en ailler ? L’infirmière-chef sourit, lasse. — Monsieur Simon, vous savez bien, on a peu de temps. Le personnel débordé, pas question de répéter. — On peut se débrouiller, persista-t-il. On a du talent ici. Regardez, Madame Thomas a de la mémoire pour les poèmes. Madame Dubois est chanteuse. Quelques têtes se tournèrent vers Anne, qui sentit ses joues chauffer. — Je chanterai pas, trancha-t-elle aussitôt. Ma voix est partie. — Pas du tout, coupa d’un coin Madame Zina, institutrice à la retraite. Je vous ai entendue fredonner sous la douche. Anne pinça les lèvres. Elle chantait, parfois, sous la douche. À voix basse. Vieilles mélodies, romances, un ou deux couplets de chanson douce. — Voilà ce qu’on fait, trancha l’infirmière-chef, pressée d’en finir. Ceux qui le souhaitent préparent un numéro. On fera notre spectacle demain, avant le concert des bénévoles. Sans excès, et pas de réclamations après si ça cafouille. Le salon s’anima. Les idées de chanson de Noël, de petites farces, de sketchs fusaient. Madame Thomas toucha l’avant-bras d’Anne. — Vous voyez ? C’est autorisé. On a besoin de vous. — Je monterai pas sur scène, répéta Anne. Mais j’aide volontiers : textes, ordre de passage, musiques… tout ce que je peux. — Sans vous, c’est moins drôle, soupira-t-elle, mais se lança aussitôt dans une dispute sur la chanson d’ouverture. Anne se leva et sortit discrètement. Dans le couloir assombri, deux ficus et un bonhomme de neige en plastique. Elle s’arrêta à la fenêtre. Dehors, derrière les grilles, la neige tombait. Les voitures sur le parking blanchies, au loin les guirlandes d’un immeuble clignotaient. Elle songea à la scène. Pas la grande, avec orchestre, mais la petite salle des fêtes d’un quartier de banlieue. Odeur de poussière et de maquillage. Elle entrait, chantait la jeunesse, la route, l’amour. Le public applaudissait, certains reprenaient en chœur. Elle pensait alors que ce serait toujours ainsi. Puis tout avait changé : fermetures, nouveaux formats. Elle avait donné des galas, des mariages… Puis plus rien. On n’appelait plus. — Votre époque est révolue, lui avait lancé un jeune metteur en scène, courtois. On cherche de nouveaux visages. Cette phrase était restée en elle. Depuis, elle se la répétait à elle-même. Commode : inutile d’espérer une nouvelle proposition, inutile de risquer le refus. Elle regagna la chambre au moment où l’on distribuait les pilules du soir. Madame Valentin s’éveilla, toute excitée : — Demain c’est la fête ! J’ai dit que je lirais un poème, sur l’hiver. — Très bien, acquiesça Anne. — Et vous, vous chanterez ? — Non. — Dommage. Vous aviez une voix magnifique. Pas comme les minettes d’aujourd’hui, elles ne font que crier. Anne se coiffa de dos contre le mur, éteignit la lampe. Dans l’obscurité, on devinait une quinte de toux derrière la cloison, le roulement d’un chariot dans le couloir. Les pensées s’échappaient : bouts de chansons, visages du public, regards du salon cet après-midi. Le lendemain commença comme tous les autres : lever, étirements pour ceux qui marchaient, petit-déjeuner. Sur la bouillie, chacun un minuscule carré de beurre. Un résident partageait les mandarines reçues de la famille. À la télé, des clips de Nouvel An. Après la visite médicale, l’infirmière-chef réunit de nouveau tout le monde dans le salon. — Ceux qui préparent un numéro, qu’on s’organise. Les bénévoles à 18h, notre concert à 17h. On a une heure. — Moi d’abord, leva la main Madame Zina. Un poème de Victor Hugo. — Moi, je chanterai « Les trois petits chats » ! cria de loin Madame Lyne, ex-aide-soignante. — Moi, des comptines ! proclama Madame Thomas. — Moi… commença Monsieur Simon, puis s’interrompit et se tourna vers Anne. Et puis, on a ici celle qui sait organiser un vrai spectacle. Tous les regards convergèrent à nouveau vers Anne. — Je ne chanterai pas, répéta-t-elle, sentant ses mots devenir mécaniques. Mais on fait une liste, d’accord ? Aucun cafouillage. Elle prit une feuille, un stylo, se leva en soupirant. — Alors, dans l’ordre : poème, chanson, comptines… Qui d’autre ? — Je raconterai une histoire, lança une dame en bonnet de laine, qu’on appelait tous Madame Géraldine. Sur un lapin. — C’est noté. Elle notait, proposait des enchaînements, expliquait l’usage du micro. L’excitation montait dans les yeux. On débattait pour l’ordre de passage. Finalement, Madame Zina serait maîtresse de cérémonie, plaidant qu’elle savait « parler avec expression ». — Madame Dubois, souffla Madame Thomas, seule à seule alors que les autres retournaient répéter. Au moins une chanson, pour vous… S’il vous plaît. — J’ai peur, lâcha brusquement Anne, surprise par ses propres mots. Madame Thomas fronça les sourcils. — Peur de quoi ? — Que ma voix lâche. D’oublier les paroles. De sortir… et que ça rate. — Si ça rate ? Et alors, on rira ! On est tous pareils ici. Ce n’est pas un concours. Moi aussi, j’ai peur, peut-être que j’oublierai la rime… On s’en remettra. Anne chercha à argumenter, mais aucun mot ne vint. Pour Madame Thomas, la scène était un jeu. Pour elle, c’était autre chose. Jadis, l’erreur coûtait un contrat, la réputation. Ici, personne ne la renverrait. Mais l’ancienne exigence subsistait. — Bon… Je réfléchirai, finit-elle par dire. En chambre, elle pendit la robe bleue au dossier de sa chaise. La regarda longuement, puis la rangea de nouveau. Son cœur battait comme avant l’entrée en scène. Avant le déjeuner, elle aidait les autres. Avec Madame Valentin, elle récita le poème ; avec Géraldine, elle simplifia le conte du lapin. Lyne cherchait la bonne note, Anne finit par fredonner la gamme. — Comme une cheffe d’orchestre, s’émerveilla Lyne. Et vous alors ? — On verra, éluda Anne. L’après-midi, une jeune bénévole en pull à rennes entra préparer le matériel. — Bonjour, sourit-elle. Moi c’est Camille. Ce soir on vient nombreux, chansons, petites animations. Reposez-vous, on s’occupe de tout. — Nous préparons notre propre spectacle, annonça fièrement Monsieur Simon. — Vraiment ? Mais c’est formidable. Mais faites attention quand même, à votre âge, on ne force plus ! Simple, sans malice, la phrase cliqueta dans l’esprit d’Anne comme un jugement : « À votre âge, on ne fait plus cela ». Comme un point final. — Bah, rétorqua Madame Thomas sans s’émouvoir. On n’est pas si rouillés ! Camille rit, promit les micros et disparut. Un silence étrange retomba. — Vous avez entendu ? souffla Monsieur Simon. « Plus de ça à votre âge »… — Quelle bêtise, maugréa Madame Thomas, la voix soudain tremblante. Anne visualisa la soirée. Les jeunes, guitares, cadeaux, selfie — puis leur vraie fête ailleurs. Ici, eux : sapin, télé, comprimés, cette phrase résonnant encore. Elle retrouva sa chambre, s’assit. La robe bleue était revenue sur la chaise. Sans s’en rendre compte, elle l’avait ressortie. Les doigts tremblaient en ouvrant la fermeture. — Vous allez la mettre ? demanda Madame Valentin en entrant. — Peut-être. — Il faut. Vous savez, quand je vous regarde, ça me tranquillise. Comme si tout n’était pas terminé. Ces mots la touchèrent plus qu’une critique de la bénévole. « Tout n’est pas fini… » Anne se redressa. — Vous m’aidez à fermer la robe ? Un peu lâche désormais, souligna la coupe. Dans la glace, le reflet d’une femme aux cheveux argent tressés en chignon, épaules fines, lumière des paillettes au col. Pas la vedette d’autrefois. Une autre, mais vivante. — Vous êtes splendide, s’exclama sincèrement Madame Valentin. On se croirait à la télévision. — Pas de télé ici ! taquina Anne. Aide-moi à finir le maquillage, j’ai la main qui tremble. Elles riaient dans leurs maladresses, le crayon dérivant au hasard. On les appela à la répétition. Dans le salon, le micro sur pied. Madame Zina serrait sa feuille. Madame Thomas ajustait son écharpe colorée. — Ohlala, fit cette dernière en voyant Anne. Là, c’est certain, vous chanterez ! — On verra, répondit Anne, surprise de sentir monter à la fois l’angoisse… et un nouveau soulagement. Comme si elle avait cessé de se cacher. Répétition : Madame Zina se mélangeait dans ses vers, recommençait. Pas de moquerie. Lyne perdait le fil de sa chanson, Anne l’aidait discrètement, la note suivait. — Et vous ? lança Monsieur Simon. À votre tour ! Anne s’approcha du micro. Le cœur battant. Elle agrippa le pied pour masquer la gêne. — Je ne sais plus… Peut-être un air ancien. « Ne me quitte pas ». — Oh… Bien choisi. Elle ferma les yeux, chercha l’intro. Les paroles revinrent. La voix, hésitante, rauque, croche sur une note aiguë. Elle s’interrompit : — C’est fini… Je n’y arrive plus. — Si, insista Madame Zina, ferme. On recommence. — On attend, approuva Monsieur Simon. Anne inspira. Recommença, moins haut, plus doux, « comme si elle racontait une histoire ». La voix tremblait mais le silence était total. Même la télé s’était tue. Quand elle eut fini, le silence persista une seconde. Puis Madame Thomas, la première, applaudit. Les autres suivirent. — Vous voyez, dit-on, une chanson qui vit ! Anne quitta le micro. Une boule douce à la poitrine. Ce n’était pas parfait. Mais elle avait chanté. — Alors, prêt pour le soir ? demanda l’infirmière-chef. — Prêts ! répondirent-ils en chœur. Cinq heures. Le salon transformé. Plateaux de petits gâteaux et mandarines. Sapin gorgé de guirlandes, étoile en carton découpé. On s’était installé en tenue de fête, du plus élégant au plus simple. — C’est parti ! proclama Madame Zina, debout avec son texte. Mes chers amis… Elle s’embrouilla, se reprit. Tout le monde souriait. La fête n’avait rien d’un cabaret : pas de grand scénario, pas de gags réglés. Mais une tendresse palpable. Poésie, chanson, conte du lapin recueilli sous le sapin, comptines malicieuses de Madame Thomas. Lyne et ses trois chevaux devenus deux ou même quatre. — À présent, annonça Madame Zina, place… — elle plissa la feuille — à Madame Anne Dubois ! Le calme tomba. Les paumes moites, Anne se leva. Les jambes lourdes, elle alla au micro. — Je… balbutia-t-elle. Un trac ridicule. Pas des milliers d’yeux, mais deux douzaines de visages familiers. Mais le même frisson. — Chantez ! souffla Madame Valentin. On est avec vous. Anne prit le micro. Dans sa tête fusa : « À votre âge… » Et soudain, justement — « c’est maintenant ou jamais ». Elle n’entama pas la romance prévue, mais une vieille chanson du Nouvel An connue de toute cour d’immeuble. Sa voix dérapa sur quelques notes, mais elle continua. Des voix la rejoignirent. Bientôt, la moitié du salon chantait, pas toujours juste ni ensemble, mais fort et joyeusement. Anne sentit un déblocage intérieur. Ce n’était ni le retour de la jeunesse ni des affiches. Mais ce n’était plus l’invisibilité. Les gens devant elle n’étaient plus un « public », mais des voisins de vie, de thé et de cachets, de parlotes et de silences. Et eux la voyaient non pas comme une « ancienne star », mais comme des leurs. La chanson terminée, applaudissements nourris. Sifflets, « bravo ». Elle inclina la tête, puis rit, d’un rire léger, presque jeune. — Encore ! supplia Madame Thomas. — Non, répondit Anne. Ça suffit pour aujourd’hui. Elle rejoignit sa place. Le cœur battait encore, mais ce n’était plus de la peur. Madame Valentin s’assit près d’elle et lui serra discrètement la main. — Merci, murmura-t-elle. À six heures arrivèrent les bénévoles avec leurs guitares, leur enceinte, les colis cadeaux. Camille jeta un regard attentif à la salle et s’étonna : — Mais… alors, vous fêtez déjà ? — On a répété ! lança fièrement Monsieur Simon. On a notre propre spectacle. — Eh bien bravo ! s’exclama Camille. On se joint donc à vous ! Ce qu’ils firent. Jeunes, anciens, marcheurs à canne ou roulants en fauteuil, tous entonnèrent chansons et jeux. À un moment, une bénévole demanda à Anne de chanter en duo. Elle refusa — sans aigreur, cette fois. — Une prochaine fois. J’ai déjà donné ce soir. Camille sourit et n’insista pas. À la fin, cadeaux et photos collectives. Anne quitta discrètement le salon, retrouvant le couloir silencieux. Au loin, rires et musique. Elle s’approcha de la fenêtre. La neige tombait, lampadaires éclairant le portail. La voiture des bénévoles était prête à partir. Anne effleura le rebord glacé. Dans le reflet du carreau, elle vit sa silhouette en robe bleue, lèvres légèrement estompées, paillettes au col. Pas une star, pas une « égérie ». Juste une femme qui avait osé se montrer ce soir. Une fatigue douce l’envahit. Pas celle qui rive au lit : celle qui naît du devoir accompli. Elle avait envie d’un thé, de calme. — Madame Dubois ! lança une voix derrière. On vous cherche. Sans vous, c’est le chaos pour choisir la chanson de la Saint-Sylvestre. Elle se retourna. Madame Thomas, cramoisie et écharpe de travers, l’attendait dans l’embrasure. — J’arrive, répondit Anne. Encore un regard à la fenêtre. La neige persistait. La voiture s’éloigna, phares vifs dans la nuit. Elle se remit en marche vers le salon, là où l’attendaient ceux avec qui ce soir encore on débattrait d’une ritournelle, d’un poème, d’un air. Et elle sourit à l’idée que, la prochaine fois qu’on dirait « On a besoin d’une chanteuse », elle ne se cacherait plus dans l’ombre. Elle pourrait sortir, oublier les paroles, chanter différemment. Mais elle sortirait. C’était assez pour que le Nouvel An, ici, ne soit plus qu’une date sur le calendrier — mais un moment à soi, vibrant, comme la voix qui, malgré l’âge, continue de résonner.

Scène daprès soixante-dix ans

Lorsque laspirateur vibra dans le couloir et que la desserte du dîner heurta la porte, Anne Dubois était déjà assise sur son lit, en robe de chambre, le regard posé sur sa robe étendue sur la couverture. Bleu nuit, parsemée de paillettes autour de lencolure, elle jurait ici, tel un accessoire tombé dune loge dopéra oublié dans une chambre de lEHPAD.

Anne leva les yeux vers lhorloge au-dessus de la porte. Encore vingt minutes avant le dîner, deux heures avant larrivée des bénévoles. Sur la table de chevet, son vieux téléphone à gros boutons clignotait. Pas dappels à quoi bon, pensa-t-elle. Aujourdhui, lagitation était déjà suffisante.

Dans lentrebâillement, la silhouette dune infirmière en blouse bleu clair apparut.

Madame Dubois, vous venez ce soir au concert ? Les jeunes ont promis une farandole.

Une farandole Anne laissa retomber ses mains sur ses genoux, un mince sourire aux lèvres. Où pourrais-je donc aller ?

Linfirmière acquiesça dun air bienveillant et disparut, laissant derrière elle une senteur de désinfectant mêlée à celle du flan caramel de la cantine. La porte refermée, la chambre retrouva son calme. Sa voisine de lit, Valentine Lefèvre, dormait tournée vers le mur, une oreillette diffusant en sourdine la voix grave dun animateur radiophonique.

Anne effleura la robe. Sous ses doigts, le tissu était froid. Cette robe, elle lavait prise lannée dernière, quand sa fille la installée dans cette maison de retraite près de Tours. À lépoque, cela semblait indispensable pour un anniversaire, ou pour le Nouvel An. Et puis, elle lavait repliée, rangée dans larmoire, et oubliée.

Un appel retentit pour le dîner. Anne remit la robe à sa place, referma la porte de larmoire, la main immobile une dernière seconde, captant dans la glace son visage vieilli mais digne, aux lèvres minces et au regard souligné dun trait bleu. Lhabitude ne lavait pas quittée, même ici.

Venez vite, lança une voix dans le couloir. Le jus de fruit va refroidir.

Elle enfila un gilet tricoté, replaça une mèche argentée, et sortit.

La salle à manger était presque pleine. Alignés sous les guirlandes de papier, des résidents de tous âges patientaient. Certains en survêtement, dautres en chemise cravatée, le tout sur des nappes en papier et lumières vacillantes, une atmosphère de fête étrange et familière.

Anne, par ici ! fit un signe Thérèse Bernard, ancienne comptable, désormais chef dorchestre des jeux de société et des potins du couloir.

Anne sinstalla à ses côtés. Sur la table déjà sétalaient assiettes de blé noir et boulettes de dinde, pain dans une corbeille en fer, et une carafe emplie dun sirop grenadine éclatant.

Tu sais quoi ? Thérèse se pencha, œil pétillant. Les jeunes reviennent, ceux avec les guitares. Comme lan dernier.

Ils chantaient bien, intervint à travers la table un homme sec à la canne, Henri Morel. Mais toujours les mêmes chansons «La Vie en Rose», «Sous le ciel de Paris»…

Ils font avec leur programme, répondit Anne, accentuant le mot comme une professionnelle. Autrefois, elle aussi avait ses «programmes» préparés : «Soirée chanson française», «Hits dantan», «Standards du cinéma». Savoir où placer le sourire, ménager la pause, lever la main au bon moment. La salle séteignait, les spots laveuglaient, mais elle devinait déjà le succès.

Un programme, tu parles, renifla Thérèse. Moi, je voudrais quon reprenne «Les yeux dÉlise», je leur ai demandé lan passé mais ils ont fait la sourde oreille.

Écris-leur la liste de tes titres, suggéra Henri. Ces jeunes, quimporte pour eux.

Et toi, Anne tu vas bien nous chanter quelque chose ? Je lai dit à linfirmière, quon a ici notre propre vedette.

Les doigts dAnne serrèrent sa fourchette si fort que ses phalanges blanchirent.

Jai déjà assez donné, souffla-t-elle, la voix en retrait.

Je tai reconnue à la télé ! insista Thérèse, rien narrêtant la nostalgie. Sur les vieux concerts quon passait dans le hall. Toi, toute scintillante.

De lautre siècle, coupa Anne. Et la caméra embellit tout, ce nétait pas la vraie vie.

La chaleur familière de lentêtement la gagna. Ici, elle nétait quAnne Dubois, chambre six, celle qui aidait à rédiger les courriers ou à coller les annonces bien droites au panneau dinformation. Pas de projecteurs, pas de pressions. La quiétude, enfin.

Après le repas, tout le monde gagna le salon collectif. Le sapin, faussement majestueux, se dressait bancal près de la fenêtre. Branches fatiguées, guirlandes dun autre âge. À la télé, les infos défilaient dans un fond dindifférence.

Demain, annonça linfirmière-chef en frappant dans ses mains, les bénévoles reviennent. Concert, surprises, alors terminons les décorations ce soir ! Ceux qui peuvent, venez aider.

Quelques résidents se levèrent et saffairèrent à déballer les boîtes dornements. Anne resta assise. Elle savait : si elle bougeait, tous la solliciteraient. «Anne, on sait que vous savez tout mettre en valeur.» Ordonner, guider, sentir sur elle lattente dans les voix Non, plus maintenant.

Et si, lança Henri en sappuyant sur sa canne, on ne se contentait pas dêtre spectateurs? Il doit bien nous rester quelques talents, non ? Thérèse a ses poèmes, Anne est chanteuse…

Une onde de regards convergea vers Anne. La chaleur lui monta aux joues.

Non, je ne chanterai pas, décréta-t-elle aussitôt. Ma voix nest plus ce quelle était.

Mais tu es parfaite, sexclama du coin une voix fluette, celle de madame Zina Martel, ancienne institutrice. Je tai entendue fredonner sous la douche.

Anne pinça les lèvres. Il lui arrivait souvent de chantonner, très bas, des airs dopéra ou quelques vers de «Douce France».

Voilà ce quon va faire, trancha linfirmière-chef pour clore le débat. Si ça en tente, vous préparez chacun un numéro. Avant larrivée des bénévoles, un mini-spectacle de chez nous. Trente minutes, ajustez-vous gentiment.

Le salon vibra aussitôt. On suggéra spontanément des chansons de Noël, des histoires de crèche, des sketchs cocasses. Thérèse tapa la main dAnne, enthousiaste.

Tu vois ? Cest eux qui demandent. On a besoin de toi !

Je ne monterai pas sur scène, répéta Anne, tête haute. Mais je peux aider pour les textes, lordre du passage, la musique. Ce que je pourrai.

Sans toi, ça na pas de goût, soupira Thérèse, happée déjà dans une dispute sur le choix des morceaux.

Anne séclipsa discrètement du salon. Dans le couloir tiède, deux ficus faisaient de la résistance sur le rebord de fenêtre, un bonhomme de neige en plastique veillait, écharpe fanée. Anne sarrêta près de la vitre. Dehors, derrière le portail, la neige commençait à blanchir les voitures du parking. Au loin, des lumières clignotaient depuis la façade du grand immeuble.

Elle se revit sur une scène. Pas celles gigantesques de ses jeunes années, mais la petite salle de quartier à Tours-Sud, goutte de poussière, odeur de laque. Les voix douvriers, la fatigue des fins de journée, et pourtant, elle chantait leur amour, la route, la jeunesse. Ils applaudissaient, chantaient parfois avec elle. Cela devrait durer toujours, croyait-elle. Puis étaient venus la crise, les salles fermées, la fin des galas Le téléphone a cessé de sonner. «Votre temps est passé, lui glissa un jeune metteur en scène poli un soir, il faut de nouveaux visages.»

Cette phrase sétait fossilisée en elle. Depuis, cétait plus simple de se la répéter elle-même. Plus despoir, plus de crainte déchouer.

Elle regagna sa chambre alors que les aides-soignantes distribuaient les médicaments du soir. Valentine se réveilla et dit tout de go :

Vous avez entendu ? Demain, cest la fête. Jai dit que je réciterai un poème sur la neige.

Très bien, fit Anne.

Vous chanterez ?

Non.

Cest dommage, votre voix Rien à voir avec celles des jeunettes qui viennent. Elles, elles braillent.

Anne se coucha, le visage tourné vers le mur, éteignit sa veilleuse. Dans le silence bruissait la toux dun voisin, le passage dune chariote dans le couloir. Impossible de penser à autre chose : les refrains, les visages du passé, les regards croisés ce soir.

Le matin recommença son ballet routinier. Réveil, gymnastique douce pour les plus valides, petit déjeuner. Une noisette de beurre dans la bouillie. Certains partageaient des clémentines reçues de la famille. À la télévision, des clips de Noël animaient lair.

Lors du tour médical, linfirmière rappela la préparation de laprès-midi :

La liste des artistes, sil vous plaît ! Les bénévoles arrivent à six heures, notre spectacle commence à cinq une heure pour tout donner.

Je commence ! lança Zina, bras levé, poème de Verlaine.

Moi, une chanson ! fit Louise, lex-infirmière, du fond du fauteuil : «Trois sapins blancs» !

Mes couplets aussi ! simposa Thérèse.

Et moi hésita Henri, regard vers Anne. Mais cest Anne qui saura tout organiser, comme dhabitude.

De nouveau, tous les yeux sur Anne.

Je ne monterai pas sur scène, insista-t-elle, mécanique. Mais on va tout noter, daccord ? Pour que ce soit net.

Debout, elle prit un bloc, un crayon.

Alors, un poème, une chanson, les couplets Qui dautre ?

Je raconterai une histoire lança une jeune femme au bonnet tricoté, quon appelait tous simplement Maëva. Une histoire de petit lapin.

Noté.

Anne écrivait, répartissait, plaçait, conseillait pour la tenue du micro, la place sur la scène improvisée. Lanticipation gagnait les visages, déjà prompts à disputer le rôle de présentateur. Finalement, ce fut Zina qui assura : elle seule, disait-elle, savait parler «avec panache».

Après la dispersion dans les chambres pour répéter, Thérèse saisit la main dAnne :

Rien quune chanson, Anne. Pour toi.

Jai peur, laissa-t-elle échapper dans un souffle, surprise par sa propre confession.

Peur ? sétonna Thérèse.

Que ma voix parte, doublier de me retrouver là, à ne plus savoir.

Et alors ? Si tu rates, on en rira. Ce nest pas un concours ici ! Moi aussi jangoisse, si joublie mes rimes ? Alors ?

Anne voulu répliquer, puis renonça. Pour Thérèse, tout nétait quamusement. Mais la scène, pour Anne, avait représenté tant plus : une erreur, cétait risquer la réputation, lavenir. Ici, aucune sanction, certes mais lexigence navait pas déserté son cœur.

Jy penserai, conclut-elle.

Clap de porte sur la chambre. Elle décrocha la robe bleu nuit, laccrocha au dossier dune chaise, lobserva longuement, puis la repliant avec soin. Son cœur battait la chamade comme aux grandes heures.

Le reste de la matinée, elle aide les autres : Valentine révise le poème, Maëva peaufine lhistoire de lapin, Louise cherche sa tonalité. Anne, finalement, se penche et conseille doucement une note.

Comme ça plus bas.

On dirait que tu es chef dorchestre ! sexclame Louise.

Peut-être un jour, répond Anne en éludant.

Après le déjeuner, une jeune bénévole entre en salle en pull à motif de rennes.

Bonjour, moi cest Camille. Nous viendrons en fin de journée, chants, concours, cadeaux. Reposez-vous, on soccupe de tout.

Mais nous avons notre spectacle ! annonce fièrement Henri.

Vraiment ? Cest super ! Mais ne forcez pas trop, vous savez, avec votre âge, on ne peut plus trop

La phrase venait sans méchanceté, mais Anne sentit son estomac se nouer. «Votre âge on ne peut plus.» Comme si on la rayait davance.

Mais enfin ! sinsurgea Thérèse, sourire bravache. On nest pas has been !

Camille samusa de la répartie et fila organiser les micros. Un silence pesant retomba dans la pièce.

Vous avez entendu ? soupira Henri. «On ne peut plus.»

Quelle bêtise, murmura Thérèse, mais la voix tremblait.

Anne visualisa la soirée. Les bénévoles, jeunes et pleins délan, chanteraient, offriraient des papillotes, immortaliseraient la scène puis partiraient retrouver familles, amis, et fêtes réelles. Eux resteraient, sapin, télé, pilules sur la table et ce «on ne peut plus».

De retour dans sa chambre, elle retrouva la robe elle lavait reposée machinalement sur le dossier du fauteuil. Les mains tremblaient en la faisant glisser sur ses épaules.

Vous allez la porter finalement ? demanda Valentine, debout dans lentrebâillement.

Peut-être je ne sais pas.

Faites-le. Ça me fait chaud au cœur de vous voir comme ça. On croit alors que tout nest pas fini.

Ces mots, plus que la phrase de la bénévole, bouleversèrent Anne. «Tout nest pas fini.» Elle inspira, se tourna.

Tu veux maider à la fermer ?

La robe, un peu plus large quà lépoque, tombait impeccablement. Dans la glace, une femme aux cheveux blancs tirés en chignon, épaules frêles, paillettes à lencolure. Plus celle des affiches. Mais vivante.

Splendide, souffla sincèrement Valentine. On dirait une star.

Oh, arrête avec la télé, Anne eut un rire. File-moi le rouge à lèvres, jai la main qui tremble.

Tandis quelles ajustaient le maquillage, riant de la maladresse du trait, des rires fusaient dans le couloir : lheure des répétitions.

Dans le salon, le micro était prêt. Zina crispait ses feuillets de poème, Thérèse rajustait son foulard bariolé.

Ah ! sexclama Thérèse à la vue dAnne en robe. Cette fois, tu ne peux plus te défiler !

On verra, répondit-elle, percevant un étrange soulagement à ne plus se cacher.

Les répétitions commencèrent. Zina buta sur la troisième ligne, recommença, personne ne se moqua. Louise perdit le fil du refrain ; Anne reprenait doucement en écho, lui tenant la main. Quand ce fut le tour dAnne, Henri insista :

À votre tour, Anne.

Elle avança, cœur battant dans la gorge, agrippa la tige du micro pour dissimuler sa nervosité.

Peut-être un air, alors «Étoile des neiges», murmura-t-elle.

Un léger «ah» dapprobation.

Elle ferma les yeux, chercha lintro. Les paroles vinrent delles-mêmes. Sa voix, dabord voilée, se brisa sur une note haute du second couplet. Elle sarrêta.

Non, je ne peux pas

Mais si, insista Zina, ferme. Dès le début.

On attend, acquiesça Henri.

Anne prit une grande inspiration. Cette fois, elle nessaya pas de retrouver la puissance dantan. Elle chanta plus bas, plus simplement, racontant une histoire plus quinterprétant un tube. Sa voix tremblait, mais plus personne nosait même allumer la télé.

Quand elle eut terminé, il régna un silence. Puis Thérèse applaudit la première, bientôt imitée.

Voilà, fit quelquun. Une chanson bien vivante.

Anne sécarta du micro. En elle, quelque chose se desserra. Ce nétait pas parfait, non, mais cétait chanté.

Alors ? linfirmière-chef passa la tête dans la salle. Prêts pour ce soir ?

Oui ! répondirent plusieurs voix en chœur.

Cinq heures. Le salon avait changé de visage. Des assiettes de sablés et de mandarines sur la table, le sapin paré dune étoile découpée dans du carton ondulé, les résidents habillés de leur mieux, robes repassées ou chemises blanches.

On commence ! proclama Zina, debout, feuille en main. Chers amis

Au deuxième mot, elle se trompa, rectifia. Personne ny prêta attention, tous souriaient. La soirée navait rien des galas réglés quAnne avait connus ; il subsistait ici un on-ne-sait-quoi de fragile mais dunique.

Poèmes, chants, histoire du petit lapin retrouvé sous le sapin, la farandole, les couplets de Thérèse suscitant des fous rires même chez les bougons, Louise qui inversait sans cesse le nombre de chevaux blancs de sa chanson

Et maintenant, souffla Zina, cest au tour de elle plissa les yeux, Anne Dubois.

Les bavardages séteignirent. Anne sentit la moiteur de ses paumes, se leva, jambes lourdes, et avança.

Je sa voix faiblit. Drôle de peur, face à trente résidents connus et non plus des milliers danonymes. Et pourtant, le trac, intact.

Chantez, glissa doucement Valentine en première rangée. Nous sommes là.

Anne attrapa le micro. Rejaillit, comme une gifle, cette phrase : «À votre âge, on ne peut plus». Mais ce soir, précisément, cétait le moment. Car parfois, il nen vient pas dautre.

Spontanément, elle choisit une vieille chanson des quartiers, pas une romance, un air de fête, simple, entonné dans les ruelles de Tours. Sa voix, incertaine sur quelques notes, ne sarrêta pas. Puis une, deux personnes entamèrent le refrain. Très vite, la moitié du salon chantait, décalé mais heureux, à pleine voix.

Anne sentit en elle une paix nouvelle. Aucune illusion de retour en arrière, pas de renaissance magique, pas dancienne gloire recouvrée. Mais lenvie de ne plus se cacher, de ne plus croire quil fallait devenir invisible. Elle regarda ces gens, non des spectateurs mais ses voisins : compagnons de repas, de médications, de silences et de confidences. Leurs regards ne cherchaient plus «la star», mais une des leurs.

Aux dernières notes, les applaudissements fusèrent, quelquun lança un «bravo !». Elle salua, comme tant de fois, et se surprit à rire, dun rire clair, presque enfantin.

Encore ! demanda Thérèse.

Non, il me suffit pour aujourdhui, répondit Anne, sourire aux lèvres.

Elle regagna sa place, le cœur encore fébrile, mais la peur envolée. Valentine lui pressa discrètement la main.

Merci, murmura-t-elle.

Bientôt, les bénévoles firent irruption. Guitares, enceintes, cartons débordants de papillotes. Camille, jetant un œil à la salle, sétonna :

Mais vous avez une fête en plein essor ici !

On est rodés, lança fièrement Henri. On a notre propre programme !

Génial, sexclama Camille. On va se joindre à vous !

Et tous chantèrent ensemble, rivalisant de chansons et de jeux simples. Jeunes, moins jeunes, trépieds et fauteuils mêlés. Une bénévole demanda à Anne de chanter en duo, elle refusa doucement, sans lagacement dautrefois.

Une prochaine fois. Ce soir, cest déjà fait.

Camille sourit, ninsista pas.

La soirée sacheva. Les bénévoles distribuèrent les colis, enchaînèrent les photos souvenirs. Anne séclipsa dans le couloir baigné du reste de rires et de musique.

Près de la fenêtre, elle sarrêta. Dehors, la neige tombait lentement. Les réverbères sallumaient, découpant la route vers les grilles. On distinguait la voiture des bénévoles prête à reprendre la route.

Anne posa la main sur la pierre froide du rebord de fenêtre. Son reflet lui rendait une image nouvelle : robe bleu nuit, traces de rouge aux lèvres, paillettes au col. Pas une star. Pas une «légende». Une femme, aujourdhui capable de revenir parmi les autres.

Une fatigue sabattit sur elle, mais douce, celle du devoir accompli. Elle naspirait alors quau thé et au silence.

Anne Dubois ! appela une voix derrière elle. On te cherche ! Ils veulent choisir les chansons pour le Réveillon.

Anne se retourna. Thérèse, essoufflée, le foulard travers de travers, la guettait dans lencadrement.

Jarrive !

Elle jeta un dernier regard à la neige, à la voiture déjà loin. Puis elle avança dans le couloir, vers le salon où lattendaient les discussions sur lordre des morceaux, les répétitions, les chamailleries amicales.

Et soudain, elle fut apaisée en réalisant que désormais, si on demandait une chanteuse, elle ne se cacherait plus. Elle viendrait. Peut-être oublierait-elle les paroles, peut-être chanterait-elle faux, mais elle irait.

Cela suffisait pour donner au Nouvel An une couleur qui nappartenait quà eux, vibrante, vivante comme la voix quelle navait pas perdue, pas tout à fait.

Оцените статью
La scène après soixante-dix ans Lorsque l’aspirateur ronfla dans le couloir et que le chariot du dîner fit du bruit derrière la porte, Madame Anne Dubois était déjà assise en peignoir sur son lit, contemplant sa robe, posée sur le dessus de la couverture. Bleu foncé, ornée de paillettes autour du col, elle avait ici l’air d’un accessoire de théâtre oublié dans une chambre d’Ehpad. Anne jeta un œil à l’horloge au-dessus de la porte. Il restait vingt minutes avant le repas, deux heures avant l’arrivée des bénévoles. Sur la table de chevet, son vieux portable clignotait. Pas d’appels. Tant mieux, pensa-t-elle. La journée était déjà assez agitée. Une infirmière en blouse bleu ciel passa la tête dans la chambre. — Madame Dubois, vous venez au concert ce soir ? Les bénévoles ont promis une ronde. — Une ronde, répéta Anne, hochant la tête. Où voulez-vous que j’aille d’autre… L’infirmière sourit et disparut, laissant flotter derrière elle un parfum de javel et une touche sucrée de la cuisine. La porte se referma, ramenant le silence. Sa voisine de lit, Madame Valentin, dormait de dos, une oreillette vissée à l’oreille ; une voix masculine de radio filtrait faiblement. Anne effleura sa robe. Le tissu était frais sous les doigts. Elle l’avait apportée quand sa fille l’avait installée ici, dans cette maison de repos, presque un an auparavant. Il lui avait semblé alors qu’elle pourrait servir : pour un anniversaire, peut-être, ou pour le Nouvel An. Finalement, elle l’avait rangée dans l’armoire et n’y pensait plus. Derrière la porte, une voix appela au repas. Anne rangea la robe, ferma la porte de l’armoire et garda un moment la main sur la poignée. Son reflet dans le miroir de la porte : visage familier, têtu, lèvres fines, yeux encore mis en valeur d’un trait sombre. Un réflexe conservé même ici. — Venez, entendit-elle du couloir. Le compote refroidit. Elle passa un gilet de laine et sortit. La salle à manger était presque pleine. À de longues tables, femmes et hommes de tous âges. Certains en jogging, d’autres en chemise et cravate. Aux murs, des flocons en papier collés au scotch, une guirlande clignotante épuisée. — Anne, par ici, fit un signe Madame Thomas, ancienne comptable et devenue ici chef des jeux de société et des ragots. Anne s’installa à côté d’elle. Les assiettes étaient déjà servies : blé noir, steak haché, pain dans la corbeille métallique, carafe de compote rose vif. — Tu as entendu ? murmura-t-elle conspiratrice. Ces enfants vont revenir. Avec leurs guitares. Comme l’an dernier. — Ils chantaient bien, intervint d’en face Monsieur Simon, grand et sec, appuyé sur sa canne. Mais toujours les mêmes chansons. « Le Temps des Cerises », « L’eau vive »… — Plus simple pour eux, haussa les épaules Anne. Ils ont leur programme. Le mot « programme » avait presque une sonorité professionnelle dans sa bouche. Elle aussi, autrefois, avait eu ses programmes : « Soirée du patrimoine », « Tubes rétro », « Chansons du cinéma français ». Elle savait sourire à point, marquer la pause, lever la main. La salle s’assombrissait, les lumières l’aveuglaient, elle entrait en scène, sûre d’elle. — Programme ! ricana Madame Thomas. Moi, je veux qu’ils chantent « L’Étoile bleue », ma préférée. Je leur ai dit, l’an dernier. Ils opinent du bonnet. — Faut leur faire une liste, conseilla Monsieur Simon. Ils sont jeunes, peu leur importe ce qu’ils jouent. — Et vous, Anne, lui lança Madame Thomas, vous chanterez ? J’ai dit à l’infirmière qu’on avait notre propre artiste ici. Anne serra un peu trop fort sa fourchette. — C’est fini tout ça, répondit-elle bas. J’ai eu mon compte. — Allons donc…, insista Madame Thomas. Je vous ai vue à la télé, dans notre salle commune, quand ils passent les vieux concerts. En robe à paillettes ! — Il y a un siècle, trancha Anne. Et la télé, ça embellit tout. Une ancienne résistance monta en elle. Ici, elle était simplement Madame Dubois, chambre six. Elle aidait à remplir une demande, apporter du linge à la buanderie, expliquer comment appeler l’accueil. Parfois, à la demande des infirmières, elle confectionnait le panneau d’affichage, alignant soignesement les annonces. C’était pratique. Sans affiches, sans attentes. Après le dîner, tout le monde fut rassemblé dans le salon. Le sapin — en plastique, sommet de travers — était déjà prêt. Boules de l’an dernier et guirlandes. La télé branchée sur les infos. — Demain, annonça l’infirmière-chef en tapant des mains, les bénévoles passeront. Concert, petites attentions. Alors ce soir, on finit la déco. Ceux qui peuvent, aidez-nous. Quelques résidentes s’approchèrent de la boîte à décorations. Anne resta assise. Elle savait que si elle se levait, on l’appellerait aussitôt : « Madame Dubois, vous saurez comment décorer joliment… » Elle ne voulait pas diriger. Elle ne voulait pas sentir la pression dans les voix. — Et si, fit soudain Monsieur Simon, on montait quelque chose nous-mêmes ? Plutôt que d’attendre qu’on vienne nous sortir guitare et cadeaux, puis s’en ailler ? L’infirmière-chef sourit, lasse. — Monsieur Simon, vous savez bien, on a peu de temps. Le personnel débordé, pas question de répéter. — On peut se débrouiller, persista-t-il. On a du talent ici. Regardez, Madame Thomas a de la mémoire pour les poèmes. Madame Dubois est chanteuse. Quelques têtes se tournèrent vers Anne, qui sentit ses joues chauffer. — Je chanterai pas, trancha-t-elle aussitôt. Ma voix est partie. — Pas du tout, coupa d’un coin Madame Zina, institutrice à la retraite. Je vous ai entendue fredonner sous la douche. Anne pinça les lèvres. Elle chantait, parfois, sous la douche. À voix basse. Vieilles mélodies, romances, un ou deux couplets de chanson douce. — Voilà ce qu’on fait, trancha l’infirmière-chef, pressée d’en finir. Ceux qui le souhaitent préparent un numéro. On fera notre spectacle demain, avant le concert des bénévoles. Sans excès, et pas de réclamations après si ça cafouille. Le salon s’anima. Les idées de chanson de Noël, de petites farces, de sketchs fusaient. Madame Thomas toucha l’avant-bras d’Anne. — Vous voyez ? C’est autorisé. On a besoin de vous. — Je monterai pas sur scène, répéta Anne. Mais j’aide volontiers : textes, ordre de passage, musiques… tout ce que je peux. — Sans vous, c’est moins drôle, soupira-t-elle, mais se lança aussitôt dans une dispute sur la chanson d’ouverture. Anne se leva et sortit discrètement. Dans le couloir assombri, deux ficus et un bonhomme de neige en plastique. Elle s’arrêta à la fenêtre. Dehors, derrière les grilles, la neige tombait. Les voitures sur le parking blanchies, au loin les guirlandes d’un immeuble clignotaient. Elle songea à la scène. Pas la grande, avec orchestre, mais la petite salle des fêtes d’un quartier de banlieue. Odeur de poussière et de maquillage. Elle entrait, chantait la jeunesse, la route, l’amour. Le public applaudissait, certains reprenaient en chœur. Elle pensait alors que ce serait toujours ainsi. Puis tout avait changé : fermetures, nouveaux formats. Elle avait donné des galas, des mariages… Puis plus rien. On n’appelait plus. — Votre époque est révolue, lui avait lancé un jeune metteur en scène, courtois. On cherche de nouveaux visages. Cette phrase était restée en elle. Depuis, elle se la répétait à elle-même. Commode : inutile d’espérer une nouvelle proposition, inutile de risquer le refus. Elle regagna la chambre au moment où l’on distribuait les pilules du soir. Madame Valentin s’éveilla, toute excitée : — Demain c’est la fête ! J’ai dit que je lirais un poème, sur l’hiver. — Très bien, acquiesça Anne. — Et vous, vous chanterez ? — Non. — Dommage. Vous aviez une voix magnifique. Pas comme les minettes d’aujourd’hui, elles ne font que crier. Anne se coiffa de dos contre le mur, éteignit la lampe. Dans l’obscurité, on devinait une quinte de toux derrière la cloison, le roulement d’un chariot dans le couloir. Les pensées s’échappaient : bouts de chansons, visages du public, regards du salon cet après-midi. Le lendemain commença comme tous les autres : lever, étirements pour ceux qui marchaient, petit-déjeuner. Sur la bouillie, chacun un minuscule carré de beurre. Un résident partageait les mandarines reçues de la famille. À la télé, des clips de Nouvel An. Après la visite médicale, l’infirmière-chef réunit de nouveau tout le monde dans le salon. — Ceux qui préparent un numéro, qu’on s’organise. Les bénévoles à 18h, notre concert à 17h. On a une heure. — Moi d’abord, leva la main Madame Zina. Un poème de Victor Hugo. — Moi, je chanterai « Les trois petits chats » ! cria de loin Madame Lyne, ex-aide-soignante. — Moi, des comptines ! proclama Madame Thomas. — Moi… commença Monsieur Simon, puis s’interrompit et se tourna vers Anne. Et puis, on a ici celle qui sait organiser un vrai spectacle. Tous les regards convergèrent à nouveau vers Anne. — Je ne chanterai pas, répéta-t-elle, sentant ses mots devenir mécaniques. Mais on fait une liste, d’accord ? Aucun cafouillage. Elle prit une feuille, un stylo, se leva en soupirant. — Alors, dans l’ordre : poème, chanson, comptines… Qui d’autre ? — Je raconterai une histoire, lança une dame en bonnet de laine, qu’on appelait tous Madame Géraldine. Sur un lapin. — C’est noté. Elle notait, proposait des enchaînements, expliquait l’usage du micro. L’excitation montait dans les yeux. On débattait pour l’ordre de passage. Finalement, Madame Zina serait maîtresse de cérémonie, plaidant qu’elle savait « parler avec expression ». — Madame Dubois, souffla Madame Thomas, seule à seule alors que les autres retournaient répéter. Au moins une chanson, pour vous… S’il vous plaît. — J’ai peur, lâcha brusquement Anne, surprise par ses propres mots. Madame Thomas fronça les sourcils. — Peur de quoi ? — Que ma voix lâche. D’oublier les paroles. De sortir… et que ça rate. — Si ça rate ? Et alors, on rira ! On est tous pareils ici. Ce n’est pas un concours. Moi aussi, j’ai peur, peut-être que j’oublierai la rime… On s’en remettra. Anne chercha à argumenter, mais aucun mot ne vint. Pour Madame Thomas, la scène était un jeu. Pour elle, c’était autre chose. Jadis, l’erreur coûtait un contrat, la réputation. Ici, personne ne la renverrait. Mais l’ancienne exigence subsistait. — Bon… Je réfléchirai, finit-elle par dire. En chambre, elle pendit la robe bleue au dossier de sa chaise. La regarda longuement, puis la rangea de nouveau. Son cœur battait comme avant l’entrée en scène. Avant le déjeuner, elle aidait les autres. Avec Madame Valentin, elle récita le poème ; avec Géraldine, elle simplifia le conte du lapin. Lyne cherchait la bonne note, Anne finit par fredonner la gamme. — Comme une cheffe d’orchestre, s’émerveilla Lyne. Et vous alors ? — On verra, éluda Anne. L’après-midi, une jeune bénévole en pull à rennes entra préparer le matériel. — Bonjour, sourit-elle. Moi c’est Camille. Ce soir on vient nombreux, chansons, petites animations. Reposez-vous, on s’occupe de tout. — Nous préparons notre propre spectacle, annonça fièrement Monsieur Simon. — Vraiment ? Mais c’est formidable. Mais faites attention quand même, à votre âge, on ne force plus ! Simple, sans malice, la phrase cliqueta dans l’esprit d’Anne comme un jugement : « À votre âge, on ne fait plus cela ». Comme un point final. — Bah, rétorqua Madame Thomas sans s’émouvoir. On n’est pas si rouillés ! Camille rit, promit les micros et disparut. Un silence étrange retomba. — Vous avez entendu ? souffla Monsieur Simon. « Plus de ça à votre âge »… — Quelle bêtise, maugréa Madame Thomas, la voix soudain tremblante. Anne visualisa la soirée. Les jeunes, guitares, cadeaux, selfie — puis leur vraie fête ailleurs. Ici, eux : sapin, télé, comprimés, cette phrase résonnant encore. Elle retrouva sa chambre, s’assit. La robe bleue était revenue sur la chaise. Sans s’en rendre compte, elle l’avait ressortie. Les doigts tremblaient en ouvrant la fermeture. — Vous allez la mettre ? demanda Madame Valentin en entrant. — Peut-être. — Il faut. Vous savez, quand je vous regarde, ça me tranquillise. Comme si tout n’était pas terminé. Ces mots la touchèrent plus qu’une critique de la bénévole. « Tout n’est pas fini… » Anne se redressa. — Vous m’aidez à fermer la robe ? Un peu lâche désormais, souligna la coupe. Dans la glace, le reflet d’une femme aux cheveux argent tressés en chignon, épaules fines, lumière des paillettes au col. Pas la vedette d’autrefois. Une autre, mais vivante. — Vous êtes splendide, s’exclama sincèrement Madame Valentin. On se croirait à la télévision. — Pas de télé ici ! taquina Anne. Aide-moi à finir le maquillage, j’ai la main qui tremble. Elles riaient dans leurs maladresses, le crayon dérivant au hasard. On les appela à la répétition. Dans le salon, le micro sur pied. Madame Zina serrait sa feuille. Madame Thomas ajustait son écharpe colorée. — Ohlala, fit cette dernière en voyant Anne. Là, c’est certain, vous chanterez ! — On verra, répondit Anne, surprise de sentir monter à la fois l’angoisse… et un nouveau soulagement. Comme si elle avait cessé de se cacher. Répétition : Madame Zina se mélangeait dans ses vers, recommençait. Pas de moquerie. Lyne perdait le fil de sa chanson, Anne l’aidait discrètement, la note suivait. — Et vous ? lança Monsieur Simon. À votre tour ! Anne s’approcha du micro. Le cœur battant. Elle agrippa le pied pour masquer la gêne. — Je ne sais plus… Peut-être un air ancien. « Ne me quitte pas ». — Oh… Bien choisi. Elle ferma les yeux, chercha l’intro. Les paroles revinrent. La voix, hésitante, rauque, croche sur une note aiguë. Elle s’interrompit : — C’est fini… Je n’y arrive plus. — Si, insista Madame Zina, ferme. On recommence. — On attend, approuva Monsieur Simon. Anne inspira. Recommença, moins haut, plus doux, « comme si elle racontait une histoire ». La voix tremblait mais le silence était total. Même la télé s’était tue. Quand elle eut fini, le silence persista une seconde. Puis Madame Thomas, la première, applaudit. Les autres suivirent. — Vous voyez, dit-on, une chanson qui vit ! Anne quitta le micro. Une boule douce à la poitrine. Ce n’était pas parfait. Mais elle avait chanté. — Alors, prêt pour le soir ? demanda l’infirmière-chef. — Prêts ! répondirent-ils en chœur. Cinq heures. Le salon transformé. Plateaux de petits gâteaux et mandarines. Sapin gorgé de guirlandes, étoile en carton découpé. On s’était installé en tenue de fête, du plus élégant au plus simple. — C’est parti ! proclama Madame Zina, debout avec son texte. Mes chers amis… Elle s’embrouilla, se reprit. Tout le monde souriait. La fête n’avait rien d’un cabaret : pas de grand scénario, pas de gags réglés. Mais une tendresse palpable. Poésie, chanson, conte du lapin recueilli sous le sapin, comptines malicieuses de Madame Thomas. Lyne et ses trois chevaux devenus deux ou même quatre. — À présent, annonça Madame Zina, place… — elle plissa la feuille — à Madame Anne Dubois ! Le calme tomba. Les paumes moites, Anne se leva. Les jambes lourdes, elle alla au micro. — Je… balbutia-t-elle. Un trac ridicule. Pas des milliers d’yeux, mais deux douzaines de visages familiers. Mais le même frisson. — Chantez ! souffla Madame Valentin. On est avec vous. Anne prit le micro. Dans sa tête fusa : « À votre âge… » Et soudain, justement — « c’est maintenant ou jamais ». Elle n’entama pas la romance prévue, mais une vieille chanson du Nouvel An connue de toute cour d’immeuble. Sa voix dérapa sur quelques notes, mais elle continua. Des voix la rejoignirent. Bientôt, la moitié du salon chantait, pas toujours juste ni ensemble, mais fort et joyeusement. Anne sentit un déblocage intérieur. Ce n’était ni le retour de la jeunesse ni des affiches. Mais ce n’était plus l’invisibilité. Les gens devant elle n’étaient plus un « public », mais des voisins de vie, de thé et de cachets, de parlotes et de silences. Et eux la voyaient non pas comme une « ancienne star », mais comme des leurs. La chanson terminée, applaudissements nourris. Sifflets, « bravo ». Elle inclina la tête, puis rit, d’un rire léger, presque jeune. — Encore ! supplia Madame Thomas. — Non, répondit Anne. Ça suffit pour aujourd’hui. Elle rejoignit sa place. Le cœur battait encore, mais ce n’était plus de la peur. Madame Valentin s’assit près d’elle et lui serra discrètement la main. — Merci, murmura-t-elle. À six heures arrivèrent les bénévoles avec leurs guitares, leur enceinte, les colis cadeaux. Camille jeta un regard attentif à la salle et s’étonna : — Mais… alors, vous fêtez déjà ? — On a répété ! lança fièrement Monsieur Simon. On a notre propre spectacle. — Eh bien bravo ! s’exclama Camille. On se joint donc à vous ! Ce qu’ils firent. Jeunes, anciens, marcheurs à canne ou roulants en fauteuil, tous entonnèrent chansons et jeux. À un moment, une bénévole demanda à Anne de chanter en duo. Elle refusa — sans aigreur, cette fois. — Une prochaine fois. J’ai déjà donné ce soir. Camille sourit et n’insista pas. À la fin, cadeaux et photos collectives. Anne quitta discrètement le salon, retrouvant le couloir silencieux. Au loin, rires et musique. Elle s’approcha de la fenêtre. La neige tombait, lampadaires éclairant le portail. La voiture des bénévoles était prête à partir. Anne effleura le rebord glacé. Dans le reflet du carreau, elle vit sa silhouette en robe bleue, lèvres légèrement estompées, paillettes au col. Pas une star, pas une « égérie ». Juste une femme qui avait osé se montrer ce soir. Une fatigue douce l’envahit. Pas celle qui rive au lit : celle qui naît du devoir accompli. Elle avait envie d’un thé, de calme. — Madame Dubois ! lança une voix derrière. On vous cherche. Sans vous, c’est le chaos pour choisir la chanson de la Saint-Sylvestre. Elle se retourna. Madame Thomas, cramoisie et écharpe de travers, l’attendait dans l’embrasure. — J’arrive, répondit Anne. Encore un regard à la fenêtre. La neige persistait. La voiture s’éloigna, phares vifs dans la nuit. Elle se remit en marche vers le salon, là où l’attendaient ceux avec qui ce soir encore on débattrait d’une ritournelle, d’un poème, d’un air. Et elle sourit à l’idée que, la prochaine fois qu’on dirait « On a besoin d’une chanteuse », elle ne se cacherait plus dans l’ombre. Elle pourrait sortir, oublier les paroles, chanter différemment. Mais elle sortirait. C’était assez pour que le Nouvel An, ici, ne soit plus qu’une date sur le calendrier — mais un moment à soi, vibrant, comme la voix qui, malgré l’âge, continue de résonner.
La Vie en Ordre : L’Art de l’Organisation au Quotidien