Depuis que nous partageons la même existence, mon mari ne travaille guère, et dès quil a franchi le seuil de la retraite, il est devenu lombre qui hante la maison, un fantôme paisible parmi les couloirs du quotidien.
Jai cinquante-sept ans, une femme nommée Brigitte, mariée à mon époux Maurice depuis plus de trente années. Pendant tout ce temps, je me suis consacrée à lui : laver ses draps, lui mijoter des potages et instiller une touche de chaleur dans notre foyer silencieux.
Toujours affairée, jai enchaîné les petits boulots à Paris, me glissant à laube dans les rames du métro, pour que nos enfants Élodie et Lison fréquentent les meilleures écoles du quartier Latin. Autant que je me souvienne, mon corps na jamais lâché prise. Même lorsque mes filles piaillaient dans leurs pyjamas, jamais je nai pris le recul de flâner, et cest ainsi quelles ont grandi entre les bouquets de tout ce dont elles pouvaient rêver.
Maurice reste ancré, tranquille, à tourner dans lair frémissant de lappartement ; et moi, inlassablement, je poursuis mon chemin vers le bureau, tout en prêtant main-forte à mes filles pour garder mes petites-filles, Océane et Léa. Toutes les corvées du logis me reviennent comme une mélodie entêtante.
Combien de fois ai-je supplié Maurice de se trouver un petit travail quil devienne gardien, pourquoi pas dans la loge du vieil immeuble dà côté mais il rétorque, dun haussement dépaule, que nous nen avons pas besoin, que le monde peut avancer sans lui. Maurice a ce trait particulier, une passion dévorante pour la cuisine. Il adore dévorer tout ce qui passe. Le soir, après une longue journée, je rentre et ne découvre plus rien de bon, sauf le reste de potage tiède. Cest ainsi tous les jours, il sécoute, il soublie et il oublie tout sauf lui-même.
Un jour, conversant avec ma vieille amie Mireille, entre deux verres de pastis, elle me souffle dun air songeur : «Prépare-lui ses repas avec les restes du marché, et pour toi, cuisine-toi de la fine gastronomie.» À mon retour, je dis à Maurice que le médecin mimpose un régime, que désormais nous partagerons des plats différents. Plus question pour lui de piocher dans mes assiettes.
Jai appris à dissimuler mes douceurs dans une armoire secrète quand Maurice descend dans la cave, je savoure, en catimini, une tisane et quelques madeleines. Le fromage de chèvre et quelques tranches de saucisson, je les cache dans le frigo destiné aux confitures, loin de ses yeux ronds. Nous avons la chance davoir deux réfrigérateurs : lun pour lévidence, lautre pour les réserves. Je grignote en secret, comme une souris dans la nuit.
Les hommes ici, souvent, se préoccupent peu de la cuisine. Jen profite donc : pour moi, je cuisine des boulettes de dinde AOC cuites à la vapeur, pour lui du bœuf fatigué ramené du supermarché discount, agrémenté dherbes de Provence pour masquer la fatigue des jours. Il avale tout sans rechigner. Pour les pâtes, je choisis pour moi des tagliatelles de blé dur tandis quil a droit aux premiers prix du rayon.
Au fond, je ne me sens pas coupable. Être encore lépouse de Maurice ne me prive de rien. Sil souhaite des mets frais et sains, quil parte alors gagner ses euros ! Un divorce, à nos âges, paraîtrait absurde. Nous avons déjà déposé assez dannées sur la table du salon. Que deviendrait notre deux-pièces à Montmartre, nos souvenirs dissous pour une poignée deuros ? Aucun de nous ne le souhaite ce rêve étrange et gluant peut bien continuer, le temps que la lune glisse une nouvelle fois sur notre toit.
