Changement tout en douceur : Deux semaines au sanatorium, entre routines, rencontres et redécouverte de soi

La relève paisible

Le bus sarrêta brusquement à côté de la gare routière de Dijon, et la foule se pressa vers la sortie, bousculant les barres avec des sacs cabas. Gabrielle descendit la dernière. Une douleur sourde lui traversa le genou lorsquelle mit le pied sur la neige tassée, grisâtre, du trottoir. Lair humide de février la gifla au visage, porteur deffluves de fumée de cheminée et de senteurs de pin venu du liseré sombre de forêt juste derrière le sanatorium.

Devant elle sétirait la façade interminable de létablissement thermal, les fenêtres toutes semblables, immobiles sous la lumière blafarde. Au-dessus de la porte, une enseigne passée affichait : Les Pins Silencieux, à côté du blason de la ville. Tout autour, le décor typique de ces lieux : de petits sapins alignés le long de lallée, des jardinières de béton vides, quelques silhouettes éparpillées, valise à la main.

Rendez-vous, dossier, carte didentité, dit la femme à laccueil sans relever la tête.

Gabrielle glissa silencieusement sa chemise plastique dans la fente. Une odeur mêlée de papier et de parfum bon marché flottait. Derrière elle, quelquun traîna bruyamment une valise à roulettes.

Pour quelle durée ? demanda la préposée en feuilletant les papiers à toute vitesse.

Deux semaines.

Très bien. Bâtiment C, deuxième étage, chambre deux cent six. Votre médecin, demain, salle sept. Cantine selon lhoraire, tickets dans la pochette. Suivante.

Sa chemise lui fut rendue ornée dune carte magnétique et dune pile de tickets de repas. Gabrielle séloigna pour ne pas gêner la file. Dans sa tête bourdonnait : Quatorze jours. Quatorze jours sans devoir cuisiner, ni vérifier les devoirs, ni ouvrir lordinateur la nuit

Elle traîna sa valise sur lallée verglacée vers le bâtiment C. Une roue coinçait, et à chaque mètre, la valise senfonçait dans une congère. Le hall du bâtiment empestait le chou bouilli et la javel. Un panneau daffichage abîmé listait horaires, atelier de marche nordique, publicité dun concert daccordéon. Lascenseur fonctionnait, mais ses portes grinçaient, si fort que Gabrielle recula dinstinct puis, jugeant les escaliers plus sûrs, tira sa valise jusque-là.

Au deuxième, le couloir formait un tunnel sans fin, éclairé de tubes néons bourdonnants. Sur les portes : des plaques numérotées, parfois agrémentées de dessins denfant soleil, maison, sapin stylisé.

Gabrielle frappa à la porte 206, par précaution, puis entra. Deux lits de fer, couverts de dessus-de-lits gris, une table de chevet entre les deux, sous la fenêtre une table recouverte dune toile cirée à carreaux. Sur lun des lits, un pyjama soigneusement plié, sur la chaise, un sac. Un bruit deau courante séchappait de la salle de bains.

Entrez, nhésitez pas ! lança une voix féminine. Jarrive.

Gabrielle posa sa valise près du lit libre et observa la chambre. Par la vitre, des gouttes glissaient, le paysage donnait sur la forêt. Le radiateur murmurait doucement.

Une femme dune cinquantaine dannées sortit de la salle de bains, une serviette enroulée sur la tête, visage rond, yeux vifs.

On partage la chambre ? demanda-t-elle en souriant. Moi, cest Jeanne.

Gabrielle.

Elles se serrèrent maladroitement la main, comme deux inconnues sur une banquette de train. Jeanne se mit à ranger sans gêne ses médicaments sur la tablette de larmoire.

Vous restez combien de temps ?

Deux semaines.

Parfait ! Moi, trois. Cest ma troisième fois. On shabitue, vous verrez. Au début on pense machine à vieux, ennui garanti, et puis Lair, la routine, les soins Personne qui tire sur votre jupe.

Gabrielle hocha la tête, désarçonnée, puis déballa son survêtement, des chaussettes de laine, un peignoir. Tout lui semblait étranger, comme dune autre existence où elle aurait le temps de faire la sieste, de se promener.

Et pour quel motif ? insista Jeanne.

Rhumatologie et système nerveux. Dos, genou Gabrielle fit un geste vague.

Oh, vous nêtes pas la seule. Moi, cest le cœur et les nerfs, forcément, fit Jeanne en soupirant. Mari, enfants, boulot Sur les épaules.

Gabrielle ne répondit rien. Parler du mari lui pesait. Il était parti depuis deux ans, ne restaient que la pension versée chaque mois et la voix rare au téléphone pour leur fils.

On va dîner ensemble à la cantine ? proposa Jeanne. Plus sûr, il y a du monde, mieux vaut rester groupées.

Daccord.

Le soir, la queue sétirait à la cantine : un plafond bas, des rampes de tubes, des tables à quatre. Une odeur de poisson en sauce et de compote emplissait la salle. Les femmes en blouse blanche allaient et venaient, les plateaux claquaient.

Jeanne et Gabrielle prirent place. Très vite, un homme grand à la barbe poivre et sel et une femme pulpeuse aux lèvres écarminées les rejoignirent.

On peut ? senquit lhomme. Seuls, cest triste. Moi, cest Paul. Et voici Bernadette.

Gabrielle, répondit-elle. Jeanne.

Voilà une tablée, senthousiasma Bernadette, déjà à laise. Moi, jy viens chaque année. Avant ce fut via le CE, maintenant je paie de ma poche. Chez moi, cétait pas du repos, croyez-moi. Petits-enfants, potager, voisins

Et vous, vous venez doù ? lança Paul à Gabrielle.

De Dijon.

Ah, la capitale des Ducs ! fit-il, rieur. Moi, de Limoges. On est tout un petit groupe ici, fit-il avec un signe de tête. Si ça vous tente, rejoignez-nous. On fait des parties de belote au salon.

Gabrielle sourit poliment. La belote ne lattirait pas, mais lidée de rester simplement assise dans un canapé, sans courir nulle part, lui parut étrangement réconfortante.

Le repas était frugal : blé tendre et poisson, salade de betterave, compote de fruits secs. Gabrielle remarqua quelle mangeait lentement, savourant chaque bouchée, pas comme à la maison entre le mail du chef et le message de lécole.

Après dîner, Jeanne proposa une balade.

Il faut bien profiter de lair pur, non ?

Dehors, lobscurité entourait la lisière du bois, le tapis de neige fondue crissait sous les pas. Les lampadaires traçaient des halos dorés sur la neige. Au loin, quelques éclats de rire, des portes qui claquaient.

Vous travaillez ? demanda Jeanne.

Oui Comptable dans un commerce.

Ah, sérieux siffla Jeanne. Pour ma part, jenseigne le français, au collège. Vingt-cinq ans. Je songe sérieusement à lever le pied elle sinterrompit, haussa les épaules. Ce centre, cest ma bouée de sauvetage.

Gabrielle pensa quelle non plus navait plus eu de bouée depuis longtemps. À la nage entre bilans, échéances, réunions parents-profs, listes à cocher. Ici, tout lui semblait une pause. Mais une pause gênante, un peu comme faire lécole buissonnière.

La nuit venue, le sommeil ne venait pas. Jeanne dormait paisiblement, derrière le mur quelquun ronflait, plus loin une porte claqua. Gabrielle fixait le plafond, agitée : il faudrait appeler son fils, consulter ses mails, répondre à la cheffe. Le portable brillait noir sur la table de nuit. Elle le saisit, consulta lheure, ouvrit une messagerie, la referma. Résolue, elle retourna lappareil face contre la table.

Le matin démarra par la longue file devant le cabinet médical. Dans le hall principal, des curistes en peignoir ou survêtements tenaient leur carnet en main. On entendait une émission sur les jardins à la télévision. Lair mêlait lodeur du café de la machine automatique à celle des médicaments.

Vous, cest selon votre ticket ou juste en file ? demanda une dame en bonnet, à côté de Gabrielle.

Jai un ticket, répondit Gabrielle en montrant son papier.

Parfait, vous serez après moi. Ici, y en a qui essaient toujours de doubler.

Déjà, la dame sadressait à une autre pour se plaindre de sa tension. Gabrielle en capta des bribes sans y prêter attention, fixée sur la porte du médecin. Elle trouva étrange dattendre là, à écouter parler pathologies et bilans. Les bruits du bureau, les discussions dhier, sétiolaient dans sa mémoire.

Un homme sec, lunettes sur le nez, fit défiler rapidement la fiche de Gabrielle en silence, la questionna brièvement.

Vos symptômes ?

Dos, genou. Fatigue rapide. Mauvais sommeil.

Il nota, neutre.

On va prévoir : gymnastique douce, piscine, massage lombaire, physio. Et la régularité. Surtout, le rythme coucher onze heures au plus tard, promenades, moins de téléphone.

Gabrielle esquissa un sourire :

Ça, cest le plus difficile.

Ici, cest plus simple quà la maison, trancha-t-il. Profitez du séjour.

Lagenda des soins imposa très vite son rythme. Réveil et gymnastique matinale dans la salle vitrée où linstructrice montrait mouvements et bâtons. Piscine carrelée bleu pâle, la chlore piquant les yeux. Après déjeuner, massage une aide-soignante menue mais vigoureuse lui malaxait le dos pendant que Gabrielle se laissait aller, inerte, à ne rien faire.

Les files devant les dispositifs de soin devinrent des lieux de rencontres improvisées. Les habitués, Bernadette, une autre femme aux grandes boucles doreille, Paul, formaient le noyau du petit cercle dont Jeanne fit vite partie.

Paul, toujours un peu décalé, veillait à être dans les parages. Il se plaçait derrière Gabrielle à la gym, à côté delle dans le bassin, sasseyait souvent à sa table dans la salle à manger.

Vous nagez bien, remarqua-t-il alors quils sortaient tous deux de leau. Vous ne buvez jamais la tasse.

Enfant, jétais au club, répondit-elle en séchant ses cheveux. Mais après, plus le temps

Pas le temps, ce nest pas une maladie, releva-t-il. Après mon infarctus, jai compris combien cétait absurde. Jai décidé de le prendre, ce temps.

Gabrielle, touchée, croisa son regard, où elle crut deviner la cicatrice sous le peignoir.

Ça a fait peur ?

Oui. Mais on finit par shabituer à lidée quon nest pas éternel. On commence alors à choisir à quoi on consacre ses journées.

Cette phrase la marqua. Elle se remémora son épisode de grosse grippe lan passé : même alitée, elle navait pas cessé de manier ordi et calculatrice, à compter les euros des autres. Personne ne lui avait conseillé darrêter, elle non plus ny aurait pas songé.

Les soirs, au salon du bâtiment C, tout le monde convergea : certains devant la télé, dautres aux cartes. Un distributeur à eau fumante, une boîte à sachets de thé, une assiette de biscuits-maison. Odeur de café soluble et de tarte aux pommes.

Gabrielle passa souvent devant, résolue à lire tranquille dans la chambre. Un soir, pourtant, Jeanne lattrapa par la manche :

Allez, viens. Je tintroduis à nous, sinon tu vas rester seule dans ton coin.

Elles sinstallèrent près de la télévision. Paul y battait un jeu de cartes.

On lance une belote ?

Je suis nulle, sexcusa Gabrielle.

On apprend vite ici, intervint Bernadette gaiement.

On brassa, on râla, on rit. Dabord perdue, Gabrielle se laissa gagner par lambiance. Elle appréciait cette sensation que rien dessentiel ne dépendait de ses gestes ; si elle se trompait, au pire, on lui lancerait les cartes, plaisantant.

Les discussions restaient terre-à-terre : le goût du flan du midi, la soupe trop fade, la vertueuse infirmière numéro neuf qui massait comme aucune. Mais parfois, dans ces échanges, transparaissait autre chose.

Moi je croyais, dit soudain Bernadette, rêveuse, que grande, les enfants partis, je soufflerais un peu. Mais même grands, ils me réclament. Pour garder le petit, pour sponsoriser. Comment leur dire que je fatigue ?

Pourquoi pas ? interrogea doucement Gabrielle.

Bernadette la dévisagea, surprise.

Ce sont les miens, enfin. Je suis mère.

Gabrielle songea à la veille du départ : son fils lui avait demandé, Qui va me faire à manger alors ? Et fatiguée, elle était passée derrière les fourneaux au lieu de commander un kebab.

On peut être mère et épuisée, souffla-t-elle. Et oser le dire.

Qui nous la appris, ça ? renchérit Jeanne. On nous a appris à supporter.

Un silence. De lautre côté du salon, éclat de rire. À la télé, une chanteuse entonnait une ballade poignante en robe luminescente.

Les jours suivirent une boucle : lever, gymnastique, cantine, soins, marche au bois, soirée au salon. Lentement, Gabrielle se prit à guetter certains moments : la gym du matin qui la réveillait, la piscine où elle goûtait la paix du silence sous leau, le massage qui réchauffait son dos endolori.

Et elle guettait les échanges avec Paul. Il ne posait jamais de question inutile, nétait pas envahissant. Souvent, ils restaient ensemble devant une fenêtre du salon, thé à la main, en silence, à contempler la nuit sur les arbres. Ou alors ils bavardaient de tout : la fermeture de lusine dans sa ville, ses balades en mobylette dans sa jeunesse, sa peur désormais de trop séloigner.

Et vous, de quoi avez-vous peur ? demanda-t-il un soir.

Gabrielle pensa répondre des hauteurs, des souris Puis se surprit :

Que tout reste pareil. Boulot, maison, dossiers, listes jusquà la retraite. Et après

Elle sinterrompit.

après, il ne restera plus la force de changer, compléta Paul. Je comprends.

Un silence.

Et quaimeriez-vous changer ?

Je ne sais pas, admit-elle. Je ne sais même plus ce que je veux, à force que tout le monde me demande quelque chose.

Il acquiesça. Rien de plus.

Lavantage ici, dit-il, cest que tout est déjà décidé. On distingue alors ce qui vient de soi, et ce qui vient des autres.

Gabrielle sentit quil avait raison. Ici, rien nexigeait delle. Repas servis, chambre faite, planning tracé. Elle sétait surprise à rester allongée laprès-midi à regarder la neige sans se sentir coupable. Le monde continuait, elle n’était pas essentielle.

Au septième jour, son fils lappela.

Maman, cest où le chargeur de la tablette ? dit-il sans saluer.

Dans le tiroir du bureau, à droite. Ça va ?

Oui. Papa passe me prendre demain. Tu reviens quand ?

Dans une semaine.

Cest long, répondit-il, un peu boudeur.

Jai besoin de soins, tu sais.

Elle sétonna de la fermeté de sa voix. Pas dexcuse, pas de je ferai en sorte de rentrer avant.

Bon, soupira-t-il. Tu tennuies pas là-bas ?

Gabrielle resta un moment, téléphone en main, le cœur étrangement partagé entre inquiétude et soulagement. Elle sétait autorisée à être autre chose quune mère.

Le soir, le salon organisait une soirée nouvelles rencontres. Bouilloire, assiette de sablés, une enceinte diffusant du Charles Aznavour. Lanimatrice peinait à lancer ses jeux déquipe, tout le monde préférait papoter.

Gabrielle écoutait les histoires de jardin, de divorce ou darrière-petits-enfants. Elle se sentit membre éphémère dune fraternité étrange : des femmes et des hommes, tous provisoirement hors de leur vie habituelle.

À un moment, Paul sassit près delle.

Je pars demain, murmura-t-il.

Elle sursauta, bien quils suivent tous leur calendrier de départ.

Déjà ?

Dix jours. Cest passé vite, dit-il. Mais le devoir mappelle. Ma chienne, cest la voisine qui la nourrit.

Je comprends, souffla-t-elle, sans savoir que dire.

Un silence.

Ne disparaissez pas, insista-t-il en la regardant. Gardez-vous du temps. Vraiment.

Jessaierai.

Il lui jeta un long regard, comme sil voulait photographier son souvenir, puis reporta les yeux sur le téléviseur et la silhouette dAlain Delon en noir et blanc.

Le lendemain, après le repas, elle laperçut près de la porte, valise à la main et survêtement sous sa parka.

Portez-vous bien, lança-t-il.

Pareillement.

Ils se serrèrent la main. Sa paume à lui était chaude, sèche. Un instant, elle eut envie de demander son numéro, mais se retint. Il ne le fit pas non plus. Il fallait que le souvenir reste ici, dans cette parenthèse.

Voyant le car séloigner, Gabrielle resta à la fenêtre, suivant la trace des pneus sur la neige.

La dernière semaine sinstalla autrement. Les bavardages du salon se poursuivirent mais elle amenait plus souvent un roman avec elle. Elle sinstallait près dune fenêtre, relisant parfois la même page, ses pensées senvolant. Mais cela ne la gênait pas. Elle avait le temps.

Un jour, Jeanne revint bouleversée du cardiologue.

Imagine, il ma dit darrêter de men faire ! Comme si on pouvait appuyer sur un bouton.

Peut-être un peu. Par exemple, déléguer un peu plus à lécole, ou chez toi

Et qui va le faire ? Mes enfants ?

Elle se stoppa, ironique.

Je parle comme mon mari ! Toujours qui, sinon moi ?, jusquà lAVC. Et tout a tourné sans lui.

Peut-être que ça tournerait sans vous aussi, suggéra doucement Gabrielle.

Jeanne la fixa.

Ces quinze jours tont changée. Ou alors tas juste enfin soufflé.

Gabrielle haussa les épaules.

Je Jen ai marre de tout porter. Jaimerais essayer autrement.

Lentendre à voix haute rendait ça réel.

Le dernier jour, elle arpenta les couloirs connus comme un musée de sa brève parenthèse. Jeta un œil à la salle de gym, vit une autre vague de curistes. Salua la piscine à travers la vitre. Remercia la masseuse.

Revenez quand vous voulez. Votre dos réagit bien, lança-t-elle.

On verra, sourit Gabrielle.

Dans la chambre, elle rangea peignoir, survêt, maillot. Ne restaient quun chargeur et son roman sur la table de chevet. Jeanne, assise en tailleur sur son lit, triturait sa feuille de sortie.

Pas envie de repartir, avoua-t-elle. Ici, tout semble plus simple.

Parce que ça nest pas définitif. Un an ici, et on trouverait aussi de quoi râler, répondit Gabrielle.

Juste, concéda Jeanne. Si tu reviens, appelle-moi Elle tendit un papier. Je suis une habituée.

Gabrielle nota le numéro.

Je ny manquerai pas.

Le bus pour Lyon partait après déjeuner. Pour le dernier repas, des crêpes à la crème épaisse. Gabrielle mangea lentement, savourant le thé. Bernadette racontait son programme, Jeanne évoquait ses analyses. Au dehors, la neige fondait, leau gouttait des gouttières.

À larrêt du sanatorium, une dizaine de personnes : photos devant la façade, discussions, nervosité. Gabrielle attendait, valise à la main, observant le ciel laiteux. En elle, un calme étrange ni joie, ni tristesse, mais l’acceptation paisible.

Dans le bus, côté fenêtre. Létablissement séloigna : les bâtiments, le bois, les allées. Peut-être reviendrait-elle un jour. Mais même si non, ces deux semaines resteraient en elle comme un jardin secret où elle navait été ni comptable, ni mère, juste elle.

Le retour à Dijon prit trois heures. Le car sarrêta dans une ville en proie à la flaque, au brouhaha, à la routine. Des voitures, des cris au téléphone, des basses séchappant dun rez-de-chaussée.

Gabrielle monta chez elle, ouvrit la porte de son appartement. Odeur de poussière et de sucre fondu son fils avait dû réchauffer des brioches. Dans lentrée, baskets jetées, veste suspendue.

Maman, tes là ! lança son fils, apparaissant, écouteurs aux oreilles.

Il la serra brièvement, à la façon dun adolescent.

Cétait comment ?

Très bien. Jai vraiment soufflé.

Tu mas ramené un aimant ?

Dans ma valise, sourit-elle.

Elle se dirigea vers la cuisine, posa la bouilloire. Quelques assiettes salissaient lévier, des miettes couvraient la table. Dhabitude, elle aurait grondé, nettoyé. Cette fois, elle nota simplement quelle rangerait plus tard.

Son téléphone vibra. Un message de la direction : Alors, de retour demain ? Il y a du retard

Gabrielle lut, puis posa lappareil face contre la table. Elle le reprit, ouvrit la conversation, écrivit : Bonjour. Je reprends bien demain comme prévu. Mais il faudra discuter de la répartition du travail. Dorénavant, je ne pourrai ni rester tard, ni emporter de dossier chez moi.

Avant, elle aurait gommé la moitié. Cette fois, elle envoya.

Son fils passa la tête par la porte.

Demain, tu rentres tard ? Je pensais aller chez Léo, on devait

Je serai là à lheure, répondit-elle. Et ce soir, on dînera ensemble. Mais tu apprendras à faire ta part je ne suis pas un robot.

Il leva les yeux au ciel, sans protester. Repartit, la porte claqua. Gabrielle soupira mais, chose rare, elle ne ressentit pas de culpabilité. Plutôt le sentiment davoir posé une frontière.

La bouilloire siffla. Elle se versa une tasse de thé. Dehors, les lampadaires illuminaient les flaques, un chien filait sous la pluie. Elle songea à Paul et à ses mots sur lemploi de ses journées.

Gabrielle but une gorgée chaude : point dillumination soudaine son dos la lançait toujours, le boulot navait pas disparu, les soucis non plus. Mais une chose, légère, avait bougé. Elle sentait mieux son corps, sa fatigue et son droit au repos.

Elle extirpa de son sac la brochure du sanatorium, la posa près du carnet. Demain, sur la pause de midi, elle passerait aux ressources humaines, se renseigner sur les vacances dété. Non pas pour aider ses proches, mais juste pour elle.

Son fils repassa la tête.

Demain, on fait des raviolis ? demanda-t-il.

Si tu veux, répondit-elle. Tu apprendras à les cuire. Je te montre.

Il grimaça, mais dans ses yeux brillait une curiosité nouvelle.

Gabrielle sourit. La vie nétait pas changée, mais elle avait conquis un espace minuscule et cet espace était à elle. Tout commençait par des choses simples : dire non au travail en trop, réclamer de laide, marcher le soir, juste pour soi.

Elle termina son thé, éteignit la lumière de la cuisine, et partit sallonger. Demain serait un jour ordinaire, mais dans cette journée, il y aurait enfin une place pour elle. Rien que pour elle.

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Changement tout en douceur : Deux semaines au sanatorium, entre routines, rencontres et redécouverte de soi
MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu boire ? Je suis épuisé de te sauver. Que dois-je faire pour que tu dis adieu à la bouteille, une bonne fois pour toutes ? Regarde-toi : tu ressembles à un arbre desséché, — je suppliais, une fois de plus, ma femme de retrouver la raison. Mais est-ce que cela a déjà arrêté quelqu’un ? Je savais que mes paroles ne servaient à rien. Anne va jurer, une fois de plus, qu’elle ne touchera plus une goutte d’alcool. Et la semaine d’après, tout recommencera… — Éric ! Ne t’inquiète pas pour moi. Ce n’est rien. Mon amie m’a appelée, on a bavardé. On s’est vues… — bredouillait ma femme. — Tu tiens à peine debout, Anne ! Va dormir. Anne a failli m’embrasser, a raté sa cible. Je me suis écarté, gêné par son haleine. Résignée, elle est allée se coucher sans même se changer. …Parfois, je portais ma femme jusqu’au lit comme une sirène inerte, ramassée à même le sol. Quel tableau… Je passais la journée suivante à errer seul dans notre appartement. Quand Anne se réveillait, elle venait vers moi d’un pas hésitant, les yeux baissés : — Pardonne-moi, Éric. Je n’ai pas tenu le coup. C’est la faute de mon amie, elle inventait des toasts absurdes et m’obligeait à boire cul sec. Je restais silencieux et agacé. Anne se mettait alors à faire le ménage frénétiquement, à nettoyer la vaisselle, à lessiver le linge… — Éric, qu’est-ce que tu veux pour déjeuner ? Dis-moi, je ferai tout ! — Anne retrouvait des accents charmants, presque enfantins. Le déjeuner se déroulait dans une ambiance pleine d’humour, la cuisine était délicieuse, généreuse. Ensuite, nous allions nous promener, acheter des douceurs. On essayait de savourer la vie. La nuit était à nous : passionnée, douce, brûlante. J’avais le temps de me languir de ses caresses, de ses mots tendres… L’idylle durait une à deux semaines, puis Anne redevenait irritable, imprévisible, rancunière. Je savais que le moment approchait où elle allait replonger et boire comme un trou. Les crises reprenaient, les accusations, les larmes. Ce scénario familial se répétait depuis des années. …Anne et moi, nous nous sommes rencontrés à l’âge de sept ans. Nous étions à l’école ensemble. En première, je lui ai avoué mon amour fou. Elle m’a répondu avec la même intensité. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a préféré poursuivre ses études. Et moi, à vrai dire, je n’étais pas pressé de devenir papa. J’ai même été soulagé quand Anne m’a annoncé en revenant de la clinique : — C’est fini. Je ne veux pas m’encombrer, ni t’encombrer, avec des couches et des biberons. On a la vie devant nous ! Nos chemins se sont alors séparés pendant dix ans. Anne s’est mariée, j’ai pris femme aussi. Cinq ans plus tard, nous nous sommes retrouvés à une réunion d’anciens élèves. J’ai littéralement perdu la tête pour Anne. Elle était exquise. Une déferlante de souvenirs sucrés m’a envahi. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, ne jamais la lâcher. Mais la soirée s’est vite terminée. Nous avons échangé nos numéros, puis nous nous sommes à nouveau séparés pour cinq ans. Je n’ai jamais cessé de penser à Anne, de la jalouser en secret. Mais j’avais une femme, une fille. La vie suivait son cours. Un jour, Anne m’appelle, bouleversée : — Éric, il faut qu’on se voie. J’ai foncé la rejoindre, sans poser de questions. Anne était déjà assise sur un banc du parc, elle regardait nerveusement autour d’elle. Je suis arrivé par derrière, lui couvrant les yeux. — Éric ? — Anne a deviné, plaçant ses mains sur les miennes. — Bravo — je lui ai offert un bouquet — Anne, que se passe-t-il ? — Elle semblait sur le point de pleurer. — J’ai divorcé. Mon mari me reprochait de ne pas avoir d’enfants. Il disait que j’étais stérile, comme un désert. Il voulait des héritiers… — et Anne s’est effondrée en larmes. Je l’ai rassurée tant bien que mal. D’une certaine façon, c’était aussi mon histoire si elle était « un désert ». …Bref, peu après, nous nous sommes mariés, Anne et moi. J’ai quitté ma famille. Ce n’était pas parfait de toute façon. Mon riche beau-père ne cessait de me rabaisser et de rappeler que j’étais un bon à rien. Il disait : — Mon garçon, il te faut une autre compagne. Je ne tolérerai pas que ma petite-fille mange des glaces bas de gamme ou porte des vêtements d’occasion ! Prends femme à ta mesure. Il râlait, comme une mouche insupportable. On dit souvent en France : il faut se méfier d’un beau-père trop riche, pire qu’un démon. Ma première femme s’est rangée du côté de son père. Elle n’était jamais satisfaite. …J’ai réuni mes quelques affaires et suis parti vivre dans un studio meublé de peu. Il y avait une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça me suffisait. Quand Anne est entrée dans ma vie, j’ai voulu l’habiller, la gâter comme une reine. J’ai eu la chance de trouver un emploi bien rémunéré. Peu à peu, nous avons acheté un appartement, choisi avec soin chaque meuble, acquis une belle voiture étrangère. Je rendais souvent visite à ma fille de mon premier mariage, lui apportant des vêtements exclusifs, des jouets haut de gamme venus de l’étranger. Mon ex-beau-père ricana : — Le pauvre devenu prince… Ma première femme ne s’est jamais remariée. Il faut croire que la crème des prétendants était partie… Je n’ai pas laissé Anne travailler. À elle la maison, à moi le reste. Anne cuisinait divinement, présentait ses plats avec goût. Elle se consacrait beaucoup à elle-même : coiffeur, manucure, esthéticienne. J’encourageais toujours ces attentions. J’adorais quand les hommes se retournaient sur notre passage. Je me sentais fier de ma femme élégante. Je lui déroulais le tapis rouge. Mais ce bonheur n’a pas duré. Anne a commencé à boire. Elle était souvent joyeuse, mais je sentais qu’il y avait un malaise. Pour la distraire, je lui ai trouvé un emploi. Au bout d’un mois, Anne a dû partir — personne ne voulait d’une collègue ivre. Anne n’avait pas besoin de compagnons de beuverie. Elle buvait seule, jusqu’à perdre la raison. Son jeune frère est même décédé devant chez lui — overdose. Après le travail, je traînais pour ne pas rentrer. Je n’avais pas envie de retrouver ma femme saoule. Mes supplications n’avaient aucun effet. Anne refusait toute aide médicale : — Ne fais pas de moi une alcoolique ! Tu ne comprends pas, Éric ! Je suis en prison psychiatrique, sans enfant ! Toi au moins, tu as une fille… Ce jeu dangereux commençait à me lasser. J’ai fini par me réfugier dans les bras d’une jeune femme. 25 ans, fraîche, belle, éperdument amoureuse de moi. J’ai quitté Anne pour elle. Pendant deux ans, j’ai observé la descente aux enfers d’Anne. Elle touchait le fond. Personne pour l’arrêter. Personne, sauf moi. Comme on dit chez nous, quand on se noie, personne n’est là pour prendre la main. Mon chemin est lié à celui d’Anne, qu’il soit droit ou tortueux, nul ne le sait. Séparé d’elle, je me suis morfondu, rongé par la culpabilité. Car je l’aime toujours, cette femme tourmentée. Après un dernier baiser à ma belle compagne, je suis revenu auprès de mon Anne perdue. Elle est mon malheur, mon bonheur…