Encore elle ? soupira Élodie, arrêtée en plein élan, la grande coupe de salade de pommes de terre à la main. Elle fixait son mari qui, fébrile, rejetait lappel reçu sur son portable avant de retourner lécran contre la table, aussi lustrée quun miroir des Galeries Lafayette.
Cest qui « elle » ? Enfin, Élo, ne recommence pas grogna François, lair davoir soudain une rage de dent carabinée. Il tenta de semparer dune clémentine et se mit à la peler, très appliqué à éviter le regard de sa femme. Cest le boulot. Rapport annuel, serveurs en déroute, linformaticien panique. Fin dannée, tsais ce que cest, tout le monde court dans tous les sens, prise de tête généralisée.
Élodie posa lentement la coupe sur le bord de la table. Le cristal fit un bruit mat, presque triste. Lappart sentait bon le sapin, la pintade rôtie à lail et ce parfum Chanel N°5 dans lequel elle sétait vaporisée cinq minutes plus tôt. La télé braillait des félicitations de vedettes rieuses, mais lambiance festive quÉlodie sescrimait à créer depuis le matin séchappait comme des bulles de champagne dans une flûte oubliée.
François, il est dix heures du soir. Trente-et-un décembre. Cest quoi cette histoire de serveur ? Ton écran a affiché « Sandrine ». Jai une vue de lynx, pas la peine de me prendre pour une poire.
François poussa un long soupir, déposa la clémentine pelée de moitié, osa enfin lever les yeux. Il y avait dans son regard ce mélange subtil de bougonnerie et de culpabilité, devenu le cocktail maison de leur quotidien depuis six mois.
Bon Oui, Sandrine. Et alors ? Les gens ont pas le droit davoir des problèmes ? On a passé dix ans ensemble, on a une fille en commun, même si elle est majeure. Jsuis censé faire le mort quand elle a un souci ?
Elle a une fille de vingt-trois ans qui peut laider, rétorqua Élodie, sentant monter en elle une colère froide façon grève nationale. Et moi, je suis TA femme, en activité, pas en CDD. On avait prévu de passer le réveillon tous les deux. Sans ta mère, sans mes copines, et certainement sans Sandrine.
Tu pourrais avoir un peu de cœur, sérieux ! François bondit du siège, fit les cent pas sous le lustre. Elle a une fuite deau dans la salle de bains, cest la panique, la vanne refuse de bouger. Les urgences refusent de venir, réveillon oblige, faut pas rêver. Elle risque dinonder les voisins, dégât des eaux assuré, un devis qui va la ruiner. Je fais quoi, jattends quon la saigne avant quelle vienne me réclamer trois cents euros avec sa paie de misère ?
La version « canalisation en folie » sonnait plausible. Sauf que cétait la cinquième du mois. Sandrine en panne sur lA6 et François surgissant la nuit, jerrican de SP95 à la main. Sandrine coincée sur lescabeau, à deux doigts de lévanouissement pour installer une tringle à rideaux. Sandrine malade, et François qui file déposer des médicaments parce que le SAMU, « cest trop long ».
Sandrine, lex-femme de François, avait un talent inégalé pour la catastrophe domestique et la délégation de crise uniquement à son ex-mari. Pourtant, lors du remariage avec Élodie trois ans plus tôt, Sandrine clamait ne jamais vouloir recroiser François. Curieusement, tout avait changé quand il avait eu sa promotion et acheté sa Clio hybride.
François, dit-elle dune voix calme, chuchotée mais tranchante. Si tu franchis la porte ce soir, te donne pas la peine de revenir.
Eh, ça va les drames ?! ségosilla-t-il en attrapant ses jeans restés sur une chaise. Jvais pas faire la fête, jvais réparer une vanne ! Trente minutes, une heure aller-retour ! Il est 22h15, à vingt-trois heures je suis à table pour péter le bouchon. Tu veux une visio ? Je te montre en direct live la vanne de Sandrine ! Détends-toi un peu !
Il cherchait son pull en pestant, sautillant sur un pied.
Elle a une fille, reprit Élodie. Laura na quà sen charger.
Laura est au ski, à Val dIsère, timagines. Y a pas de réseau ! Élo, arrête de faire ta tête de pioche. Cest un cas de force majeure. Je fais vite. Promis juré. Tu veux un selfie avec la fuite ?
Il lembrassa machinalement, vite fait sur la joue, parfumé au gel douche petit budget et à la promesse dune vie tranquille quÉlodie entretenait depuis trois ans. Elle resta de marbre, figée au centre du salon brillamment décoré.
Je tai dit : ne reviens pas, articula-t-elle.
Oh lala, arrête avec tes menaces. Jreviens dans une heure, on rira de ta jalousie ! Touche pas au foie gras sans moi !
Vlam, la porte claque. Verrou. Silencieux, seul le présentateur à la télé ségosille sur « la chanson de lannée ! »
Élodie ne bougea pas. Puis, elle sapprocha de la fenêtre du troisième étage pour observer la cour. François manqua de sétaler sur la glace en courant vers sa voiture, balaya le pare-brise à la va-vite, démarra en trombe. Il ne roulait pas comme un homme pressé par un robinet fou. Il roulait comme un prisonnier en cavale.
Elle revint vers la salle à manger salade piémontaise, saumon Bellevue, tartelettes à la crème de Saint-Jacques, plateau de charcuteries, aspic maison, tout ce qui avait coûté deux jours de boulot et la moitié de son treizième mois. Dans le four reposait un canard aux pommes. Sous le sapin traînait un moulinet de pêche high-tech, le rêve de François emballé dans du papier étoilé.
Elle sassit devant la table. Et vit le portable de François, abandonné là dans sa précipitation.
Là, son cœur manqua un battement. Voilà un homme qui ne lâche jamais son téléphone, même pour aller sous la douche, et ce soir, il loubliait ? La panique de Sandrine devait être radioactive.
Lécran sillumina : un message. Expéditeur affiché en grand : « Sandrine ».
Élodie savait le code année de naissance de Laura. François, lhomme dont les idées fixes tombaient aussi souvent quune pluie bretonne. Dordinaire, elle se serait sentie déclassée à fouiller un téléphone, mais ce soir tout explosait. Et elle avait le droit de comprendre.
Quatre chiffres, et voici le fameux échange.
Dernier message, arrivé maintenant :
« Chéri, ten es où ? Les invités arrivent, Laura et son copain sont déjà là, on attend le papa ! Jai fait ton mille-feuille préféré. Le champagne nattend que toi ! »
« Laura et son copain »… Cette Laura censée skier dans les Alpes, sans réseau. « Les invités arrivent ». « Mille-feuille ».
Élodie remonta la conversation :
14h30. Sandrine : « Tes sûr que tu peux te faire la malle ? Invente un vrai truc, genre crise dhypertension. »
14h35. François : « Je trouverai bien. Élodie prépare tout, cest la gêne Mais jen peux plus delle. Toujours à râler, lambiance cimetière. »
15h00. Sandrine : « Arrête. Tavais promis. La famille cest sacré pour le réveillon. Nous cest ta vraie famille. Elle elle fait juste déco dans lappart. 23 heures, je tattends. »
Élodie posa le téléphone. Pas une larme. Elle se sentait soudain tellement lucide que cen était indécent, comme si enfin le brouillard se levait sur un champ de ruines parfaitement éclairé.
« Juste déco dans lappart. »
Lappartement, cétait le sien. Hérité de ses parents, payé en francs à lépoque. François était arrivé avec une valise et un crédit pour une pauvre Clio dont ils avaient fini de soccuper. Aucune rénovation de sa part, mais inlassable pour aider « lautre famille » qui « était dans la mouise ».
22h45. Il restait un peu plus dune heure avant la nouvelle année.
Élodie alla dans leur chambre, sortit la grande valise à roulettes, celle du voyage de noces à La Rochelle. Elle la posa sur le lit.
Il fallait agir vite et sans état dâme. Les chemises volèrent dabord, entassées avec cintres et tout. Jeans, pulls, t-shirts suivirent dans le même mépris du pliage. Sous-vêtements, tout balancé dans la même pagaïe.
Valise archi pleine. Doom !, elle la ferma sur ses genoux.
Pas assez. Il avait encore des trucs.
Du cagibi elle sorti des sacs-poubelle 120 litres, édition spéciale déménagement. Un pour les chaussures. Boots, baskets, chaussons. Un autre pour vestes, bonnets, écharpes. Le troisième, réservé salle de bains : rasoir, brosse à dents, déo, flacon de shampoing antipelliculaire déjà entamé.
Machine robotisée, Élodie expédiait les affaires dehors comme un agent dentretien du Louvre après la Nuit blanche.
Sous le sapin, elle avisa la boîte du moulinet. Papier déchiré, matériel de pêche de compète. Hop, dans le sac avec les manteaux et la boîte dappâts trouvée sur le balcon.
23h15.
Elle traîna valise et sacs géants dans lentrée. Enfila manteau, chaussures. Cétait lourd, mais la rage donne des biceps. Elle transporta tout ça jusquà lascenseur.
Il y avait un sas partagé avec la voisine, mais Élodie voyait grand. Les affaires, direction devant lascenseur. Valise bien calée, sacs empilés. Et cerise sur le gâteau : le portable de François posé tout en haut.
Elle hésita, puis retourna dans lappart chercher une feuille blanche. Dun marqueur épais, elle écrivit : « BONNE ANNÉE ! BONNE CHANCE POUR TA VIE DE FAMILLE ! ». Et la fixa sur la valise au gros scotch.
Verrouillage foi de lyonnaise : porte claquée, double verrou, et jusquau barreau de nuit, celui qui résiste à toute effraction.
23h30.
Élodie retourna à la cuisine. Elle coupa le four, extirpa la canette, préleva la meilleure cuisse la sienne ! , se versa une flûte de champagne frappé.
Le calme envahit la pièce, comme une brise de printemps. Plus de tensions flottant dans lair. Plus dangoisse, juste elle, la lumière des guirlandes en mode arc-en-ciel.
À la télé, le président entamait déjà son discours de circonstances. Élodie observait les bulles, indifférente.
« Cette année fut difficile… » entonnait le Président.
Ça, pour être difficile ironisa-t-elle à mi-voix. Mais la prochaine, je la sens bien.
Les douze coups de minuit.
Un. Deux. Trois
Son souhait : ne plus jamais servir de paillasson à personne.
Douze. Hymne national. Feux dartifice dehors.
Élodie vida sa coupe, croqua dans la cuisse de canard. Délicieux comme jamais !
Une demi-heure passa, elle savourait déjà un thé accompagné dun Paris-Brest quelle avait acheté « juste pour elle », lorsque la sonnerie de la porte retentit.
Abrégée, insistante. François revenait, fidèle à sa promesse de « faire vite ». Soit Sandrine avait déraillé, soit il voulait seulement récupérer son précieux portable.
Élodie ne broncha pas, lovée dans son fauteuil, lampe de lecture allumée.
Deuxième sonnerie, plus lourde, plus énervée.
Puis le bruit du trousseau dans la serrure. Un tournant, deux, puis rien. Le verrou résistait, évidemment. Grincement de clés, doigts sur le bois.
Éloooo ! sa voix étouffée franchit à peine la porte capitonnée. Eh, cest moi ! Tu dors ou quoi ? Ouvre, la barre de nuit est mise !
Élodie tourna la page de son roman.
Élodie ! Sérieux, cest pas drôle ! Il gèle, je vais attraper la crève !
Coup de poing dans la porte. Puis un deuxième.
Quoi, tu fais la gueule ? Mais jsuis revenu ! On peut encore trinquer !
Silence soudain. Peut-être venait-il dapercevoir sa valise et ses sacs sous la lumière du palier, à moins quun voisin, pris dune envie de cigarette, ait rallumé le couloir.
Dix secondes figées.
Cest quoi ce délire ? la voix de François, soudain frêle. Mes affaires ? Élo, tes cinglée ou quoi ?
Tapage furieux contre la porte.
Non mais tes malade ?! MES affaires ? Tu fais quoi ? Ouvre ! Jsuis chez moi aussi !
Élodie se leva, sapprocha de la porte et, sans louvrir, déclara, posée :
Tu nes pas chez toi, François. Tavais juste une domiciliation temporaire, qui sest achevée mercredi. On a oublié de renouveler. Lappart est à moi.
Élo, viens, on discute ! Pour une visite à Sandrine, tu méjectes ?!
Jai lu les messages, François. Ton portable est sur la valise. Tauras tout le loisir de relire ce que tu déclares à « la famille » à propos de la « déco de lappart ».
Silence de mort dehors. Elle percevait la respiration lourde de son mari.
Tu tu les as lus ?
Le code de ton téléphone, cest lannée de ta fille. Tes aussi prévisible quun gilet jaune à la Bastille. Dommage.
Oh cest rien que du baratin ! Je voulais lui remonter le moral ! Tu sais bien que je taime !
Bon vent, François. Ta famille tattend. Mille-feuille, Laura, Sandrine. Que la fête commence. Moi, je vais dormir.
Je vais où, à une heure du mat ?! Jai bu une coupe chez Sandrine, je prends pas le volant ! Taxis inabordables !
Pas mon souci. Tas une famille, fais-toi héberger ou appelle Laura. Ou Sandrine.
Je vais défoncer la porte !
Essaie. Jappelle la police. Mon cousin est de service ce soir, il rêve de revenir me rendre visite… Tu sais à quel point il tadore !
François savait. Le cousin dÉlodie, commandant de police, avait toujours affirmé que ce « parasite » finirait mal.
Tes vraiment une garce ! Trois ans de ma vie envolés pour ça !
Récupère tes sacs et du vent, François. Sinon je balance tout à la benne.
Elle entendit le bruit mat du coup de pied sur la valise. Les sacs froissés, jurons à la clé.
Tu regretteras ! Tu finiras toute seule ! À quarante-deux ans, tes déjà une vieille !
Bonne année, François, répondit-elle en rentrant dans la chambre.
Lascenseur sébranla, puis plus rien.
Élodie sallongea sous la couette doie. Elle imaginait quelle pleurerait, quelle aurait mal. Mais non. Juste la sensation libératoire davoir finalement descendu à la benne léquivalent dun sac de déchets toxiques stockés plusieurs années.
Elle sendormit sur les derniers échos des feux dartifice.
Au matin, le téléphone la réveilla. Lappel venait de la mère de François.
Élodie ! Cest quoi ce cirque ?! François ma appelée cette nuit ! Il a dormi chez Sandrine, sur la banquette dangle, et tout ça par ta faute ! Comment as-tu pu ?
Bonjour, madame Lefèvre, dit Élodie, étirant ses doigts sur les draps. Bonne année.
Bonne année ?! Tu détruis la famille pour une crise de jalousie ? Il voulait juste dépanner Sandrine !
Madame Lefèvre, coupa-t-elle. Votre fils me trompait avec son ex et me traitait de « déco dappart » dans ses messages. Je lai rendu à son heureuse famille. Ne me remerciez pas.
Pardon ? Quels messages ? François jure que tu imagines tout !
Attendez, je vous envoie les copies sur WhatsApp. Lisez comment votre François cause de vous aussi Il y a une histoire de « vieille gâteuse jamais contente ».
Blanc définitif. Élodie raccrocha et bloqua le numéro. Elle sélectionna quelques messages cinglants de la conversation et les envoya à sa belle-mère.
Cinq minutes passent. François appelle, du portable de Sandrine. Blocage numéro. Le voilà bien.
Élodie éteint son téléphone. Elle avait des plans : une balade place Bellecour, un vin chaud sur le marché de Noël, lachat de ce nouveau parfum dont elle rêvait. Et demain, changement de serrure.
La vie continuait. Et elle promettait dêtre sacrément agréable.
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