— Oh là là, je peux en prendre des comme ça au supermarché, et c’est bien moins cher, dit une femme pressée en désignant ses légumes.

Cher journal,

Ce matin, avant que les coqs ne chantent, je me suis levé comme dhabitude, non pas parce que javais de grands projets, mais parce que la misère ne dort jamais. Jai doucement quitté le lit en faisant attention à ne pas réveiller Gérard, mon mari. Depuis des années, la maladie le ronge petit à petit, ne laissant quun homme frêle, les yeux remplis de la honte de limpuissance. Pour moi, il reste lhomme fort qui ma prise pour épouse, qui mappelle « ma belle » même quand nos vêtements sont usés jusquà la corde.

Chaque matin, je me lave le visage à leau froide, je glisse mon foulard noir sous le menton, je revêts mon pull épais, le même depuis des lustres. En face du petit miroir accroché au mur, je me dis :

« Allez, Anicette, un jour de plus. Un peu de patience jespère au moins avoir les euros pour les médicaments ce moisci. »

Je sors dans la cour où quelques rangées de verdure mattendent. Le sol na plus la vigueur dautrefois, et mon corps non plus. Pourtant, de quelques brins de persil et un peu de cerfeuil, je réussis à rassembler six à sept bouquets. Aujourdhui, je nai que deux. Deux petits bouquets, attachés dun fil, qui représentent pour moi un pain, peutêtre une demiboîte de comprimés.

Je les mets soigneusement dans mon sac usé, je fouille mon portefeuille en lambeaux où je garde les tickets de bus, puis je retourne à la maison.

Mon cher, je vais au marché essayer de gagner un peu dargent, murmureje en mapprochant de son lit.
Va, ma femme, prends soin de toi répondil dune voix éteinte.
Laisse, tu toccupes déjà de nous deux je tente de plaisanter.

Je redresse la couverture, je mets à portée de main son verre deau, je caresse son front, puis je sors, emportant avec moi le parfum du thé à la verveine et la dignité dun pauvre.

À larrêt du bus, le froid mord mes joues. Je serre le sac contre mon cœur, comme sil contenait non pas deux bouquets de persil, mais tout mon avenir. Le bus arrive plein à craquer : gens pressés, sacs débordants, soupirs. Personne ne me remarque vraiment. Je suis juste « une vieille dame » de plus.

Au marché de Lyon, je choisis un coin discret. Je ne paie pas de loyer pour un stand, je ne peux pas me le permettre. Je massieds sur une petite chaise, près dun étal coloré où les légumes sempilent en pyramides parfaites. La marchande, en tablier propre, crie les bonnes affaires, sourit largement, tient sa caisse enregistreuse.

Je dépose mes deux bouquets de persil sur un sac blanc posé sur la table. Le contraste est cruel : derrière moi, labondance; devant moi, deux brins fragiles, tout comme mes mains.

Les passants passent, absorbés par leurs listes et leurs préoccupations. Certains jettent un regard furtif, comme si ma misère les gênait. Dautres sarrêtent un instant, juste pour dire un mot.

Mamie, je peux prendre ça au supermarché, cest moins cher, lance une femme pressée en pointant du doigt mes bouquets.
Bon appétit, ma chère répondsje avec un sourire pâle.

Je ne réplique pas, je ne juge pas, je ne me fâche pas. Jaurais pu dire que mon persil est cultivé à la main, sans produits chimiques, avec des prières. Jaurais pu raconter les veillées blanches auprès de Gérard, nos maigres pensions, nos dettes à la pharmacie. Mais je garde le silence. Mon âme est un journal fermé que plus personne ne lit.

Parfois, quand le froid me pénètre jusquaux os, je serre les mains et observe les gens. Je me demande combien dentre eux portent des douleurs cachées, combien ont quitté la maison en se disputant avec un être cher. Et inévitablement, mes pensées voguent vers ma fille, Olympe.

Sa voix ne résonne plus depuis des années. Au début, je comptais les jours, puis les mois, puis les années depuis notre dernier échange. Lorgueil dOlympe, ma propre obstination, nourries de silence. Je me demande souvent sil me reste encore une raison despérer. Mais chaque fois que je vois une femme dune trentaine dannées, les cheveux tirés en arrière, mon cœur saccélère : « Peutêtre ? »

Ce matin-là, le vent était plus mordant que dhabitude. Je serrais mon pull contre mon torse, je frottais mes paumes pour les réchauffer. La marchande derrière moi criait :

Deux bouquets à un euro! Fraîcheur du jour!

Je souriais amèrement. « Les miens viennent dhier davanthier dune vie entière », pensaisje.

Puis je lai vue.

Une femme élégante, manteau chic, sac à main imposant, marche pressée. Ses cheveux châtains sont relevés, ses joues légèrement rosées par le froid. Elle sarrête à létal derrière moi, demande des tomates, des concombres, sort son portefeuille et, soudain, tourne la tête.

Nos regards se croisent. Le marché semble retenir son souffle. Le bruit, les voix, le marchandage seffacent. Deux yeux se rencontrent : lun chargé de désir, lautre de culpabilité.

Maman murmuretelle, à peine audible.

Le mot frappe mon cœur comme une cloche. Je ne lavais pas entendu depuis longtemps. Cest à la fois une caresse et un étreinte.

Olympe je chuchote, sentant mes forces sévanouir.

Elle fait un pas, puis un autre. Son portefeuille tremble, tombe sur le pavé, mais elle ny prête pas attention. Elle sapproche, prend mon visage entre ses mains.

Maman, pardonnemoi Je ne savais pas je nimaginais pas que tu devais vendre

Les larmes jaillissent. Pour la première fois depuis longtemps, je ressens une chaleur qui ne vient ni du soleil ni du vent, mais dun cœur qui revient à la maison.

Laissetoi, maman ne pleure pas je nai jamais été fâchée contre toi. Jai juste eu tellement envie de te revoir.

Olympe me serre contre son torse, comme un enfant. Les passants curieux jettent des regards, mais je ne les vois plus. Je pose ma tête sur son épaule et je pleure enfin, sans me cacher.

Je pleure les années perdues, les appels que je nai pas faits, lorgueil qui ma retenue. Je pleure les soirées où jaurais aimé partager un thé, discuter, simplement être ensemble.

Maman, je rentre avec toi, dit Olympe en soupirant. Je veux voir Gérard. Je veux moccuper de vous. Jai été aveugle.

Nous navons jamais eu besoin de beaucoup dargent, ma fille seulement de toi, répondsje.

Les deux bouquets de persil restent posés sur le sac, désormais inutilisés. Ils ne sont plus de la marchandise, mais le témoin dun petit miracle : le retour dune fille à sa mère.

Plus tard, dans le bus, je tiens mon sac vide sur mes genoux. Le sac nest plus quun plastique, mais mon cœur est plus plein que jamais. Olympe me tient la main comme elle le faisait quand jétais enfant, terrifiée par le noir.

Tu sais, maman jai traversé ce marché tant de fois. Je tai vue, mais je ne tai pas reconnue. Jétais trop pressée, trop absorbée par mes propres affaires

Ce nest rien, ma fille limportant, cest que tu as levé les yeux aujourdhui.

Ce jourlà, ni le supermarché, ni les promos nont eu dimportance. Ce qui compte, cest que deux simples bouquets de persil ont créé un pont entre une mère et sa fille.

Peutêtre que les gens continueront à passer en trombe devant les aînés des marchés, continueront à dire « au supermarché cest moins cher ». Mais dans ce petit coin du marché de Lyon, Grandmère Anicette a compris que Dieu nenvoie pas toujours de grands miracles, parfois seulement une rencontre simple, un matin ordinaire, quand on sy attend le moins.

Et mon âme, épuisée et éprouvée, a enfin compris que le désir ne meurt jamais. Il attend patiemment le jour où quelquun dira, enfin :

« Maman, je suis de retour. »

Leçon du jour: ne sousestime jamais le pouvoir dune petite main tendue, même dans la plus grande misère. Cest elle qui ouvre la porte du pardon et du renouveau.

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