Le «bonheur» familial

Je me souviens, comme on se souvient dun vieux tableau qui sefface doucement, de cette nuit où il la jeta dune traite hors du seuil et claqua la porte. Marjolaine fut projetée par linertie, puis trébucha et sécrasa sur le plancher de bois du jardin. Elle se secoua les mains, sassit sur les lattes humides et toucha doucement la joue brûlante qui coulait jusquà la lèvre inférieure. Un trait rouge sang sattacha à son doigt. Cela ne la surprit guère; cela confirma simplement que son mari, Étienne, lui venait encore de briser les lèvres. Mais la joue brûlait davantage.

Étienne perdait souvent le contrôle, cétait monnaie courante chez lui. Marjolaine revint à la porte, appuya son front contre la planche rugueuse, tentant de reprendre son souffle. Derrière la porte, des sanglots étouffés séchappèrent: cétaient Léa et Ninon, leurs filles, les deux petites âmes du couple. Son cœur se serra, la douleur devint un nœud dans sa poitrine. Elle aurait voulu ne jamais leur faire de mal

Elle effleura la lèvre enflée, salée au goût, fruit dune nouvelle dispute, dune étincelle aveugle de jalousie débridée. Tout cela à cause dun simple sourire. Ce jour-là, à lassemblée du village, le chef du comité, un homme dune cinquantaine dannées, jovial et rougeaud, lança une remarque enjouée sur les récoltes. Marjolaine, qui se tenait à proximité, poussa un rire poli. Gisèle, la sœur dÉtienne, laperçut. Son regard, aigu comme une aiguille, resta un instant de trop sur Marjolaine. Cela suffit. Sans perdre de temps, Gisèle raconta tout à son frère, y ajoutant probablement ses propres jugements. Elle savait trop bien ce dont Étienne était capable lorsquil était en colère.

Marjolaine se détourna du chambranle, grelottant, et savança vers labri. Elle sassit sur une bûche froide. Le soir de septembre était encore doux, mais le sol déjà sentait le froid de la nuit à venir. Un vent piquant sinsinuait sous son foulard. Elle désirait la chaleur du feu, la proximité des enfants

Mais nulle issue ne soffrait à elle. Retourner chez la parenté dÉtienne? Gisèle la rencontrait toujours à la porte, prête à lancer une parole âcre. Sa propre mère était partie depuis un an. Le cœur de Marjolaine se serra davantage, des larmes amères coulant le long de ses joues. Elle rêvait encore des odeurs de compotes de pommes séchées, de la douce fumée qui enveloppait les mots tendres de sa mère, capables dapaiser nimporte quelle douleur. Aujourdhui, plus personne ne pouvait la consoler.

«Comment en eston arrivé là?», se demandaitelle, observant le crépuscule qui gagnait en intensité. «Quaije fait pour mériter dêtre enfermée derrière la porte de ma propre maison, telle une bête errante, sans issue ni lumière?»

Marjolaine éclata dun rire amer.

Je me souviens. Tu étais en bas, tu criais: «Saute, je tattraperai». Et tu mas attrapé.

Leur histoire, écrite en lettres capitales, était connue de tout le hameau. Mais cela navait pas toujours été ainsi. Au commencement, cétait Giselle Zamorski, la sœur du futur époux, qui avait croisé leur chemin. Armand, le futur mari, plaisait aussi à Giselle.

Qui pourrait ne pas être charmé par ses yeux malicieux et sa chevelure rebelle? Giselle, rongée denvie, semploya à les séparer, murmurant des calomnies: que Marjolaine nétait pas à la hauteur, que leur famille était pauvre. Elle incita dautres jeunes filles à éviter Marjolaine, la traitant dimpudente et dinsouciante.

Pourtant, les médisances glissaient sur Marjolaine comme leau sur le verre, laissant sa surface intacte et éclatante. Giselle, exaspérée, la voyait rougir de colère. Armand, quant à lui, prenait les ragots à la légère.

Je ne suis pas un ange, répondaitil, quand on voulait lui répéter les rumeurs. Et Marjolaine? Elle est différente. Ne cherchez pas à me tromper.

Leur relation, malgré les murmures, demeurait dune innocence étonnante: promenades jusquà la porte, bavardages à la grille, baisers timides sur la joue. Tout bascula un mois avant les noces. Armand sembla changé.

Auparavant, en laccompagnant jusquà la porte, il se retournait de temps en temps, la main levée en salut. Désormais, il la serra si fort quil en voulait la capturer, refusant de la lâcher.

Armand, quy atil? sinquiéta Marjolaine, sentant les muscles de son mari tendus.

Je ne sais pas, réponditil dune voix grave, le visage enfoui dans ses cheveux. Je crains de ne plus jamais la revoir. Mon cœur se serre.

Ce ne sont que des bêtises, murmuratelle, caressant son crâne rasé. Nous serons toujours ensemble. Demain, nous nous reverrons.

Plus tard, la mère de Marjolaine, soupirant, disait: «Il la pressenti, ma fille. Son cœur jeune savait déjà que la séparation vous attendait.»

La veille des noces, Armand ne put se retenir.

Marjolaine, un peu de patience, juste une nuit plaidatelle doucement. Mais la passion sempara de lui, et Marjolaine se laissa fondre sous ses lèvres et ses caresses. Ils sallongèrent sous une grandorme dont les branches les cachaient du monde. Personne ne passait par cette ruelle la nuit; cétait un lieu dune intimité particulière. Les mots dArmand étaient haletants, ses mains frémissaient, soulevant le bas de sa robe.

Elle ne résista pas, car elle désirait la même chose. Le ciel étoilé défilait devant ses yeux Marjolaine devint femme sous lombrage de cet orme, parfumé de terre et dherbes sauvages.

Après, Armand, les yeux brillants de bonheur, essuya les larmes de Marjolaine et, semblant submergé par une émotion incontrôlable, se dirigea vers la rivière. Ce qui sy passa dans la nuit resta un mystère. Son corps fut retrouvé le lendemain, cloué sur lautre rive, au moment même où le mariage devait se tenir. Sa mort frappa Marjolaine comme un souffle glacé. Elle devint lombre dellemême, errant jour après jour devant la fenêtre où Armand jetait jadis des cailloux pour lattirer, caressant le voile de son voile de noces, une robe de mousseline blanche aux manches de dentelle quelle avait brodée pendant les longues soirées dhiver. Ses doigts fins, presque translucides, passaient sans cesse sur le fil de la dentelle, comme si dans ce geste elle pouvait saisir une réponse.

Pourquoi? séchappait parfois un souffle, à peine audible comme le froissement dun rideau. Pourquoi?

Sa mère, les larmes se cachant derrière le col de son tablier, craignait que sa fille ne se brise comme une branche desséchée. Elle sapprocha, sagenouilla et sanglota:

Marjolaine Marjolina elle se précipita, seffondrant sur les genoux de sa mère, lenlaçant. Pardonnemoi! Au nom de Dieu, excuse mes paroles cruelles! Armand nest plus nous navons plus rien à partager. Restonsnous amies, comme quand nous étions petites?

Marjolaine resta immobile, tel un pantin. Sa mère, appuyée contre le chambranle, observait la scène avec appréhension. Elle ne croyait pas quun homme puisse changer en un instant, comme sil revêtait une nouvelle peau. Puis Marjolaine sanglota enfin, un sanglot profond, curatif, qui brisa ses chaînes. Elle serra Giselle dans ses bras, pleurant toute la douleur accumulée.

Très bien, soupira la mère. Peutêtre que Giselle saura laider. Sinon, après Armand, le malheur pourrait bien nous rattraper.

Ainsi naquit une amitié inattendue. Giselle resta collée à Marjolaine, dormant chez elles, parlant sans cesse, comme un bouclier contre le monde. Elle devint le seul ancrage de Marjolaine dans la mer de chagrin.

Puis apparut Étienne, cousin de Giselle, un jeune homme droit, calme, aux yeux sérieux. Il se mit à courtiser Marjolaine, apportant fleurs des champs et friandises de la ville. Au départ, elle refusait de le voir, se repliant sur ellemême.

Quel acte de trahison? insista son amie, caressant ses cheveux. La vie continue, Marjolaine. Armand ne voudrait pas te voir ainsi. Étienne est bon, fiable. Il taimera, je le sais.

Peutêtre que la persévérance dÉtienne, ou les paroles réconfortantes de Giselle, firent fléchir le cœur de Marjolaine. Elle accepta de lépouser.

Le mariage fut simple, discret, sans musiques ni regards indiscrets. Neuf mois après la mort dArmand, les ragots circulèrent dans le hameau, dabord comme un ruisseau, puis comme une rivière boueuse. Tout le village pointait du doigt Marjolaine: «Elle sest trop vantée!», «Elle a manqué à lhonneur de la famille!». Les mots étaient durs comme des faucilles.

Le pire fut lorsquelles apprirent, au fil des chuchotements, que la source de ces rumeurs était la propre bouche de Giselle, leur meilleure amie, qui, lors dune réunion au puits, lâcha: «Pauvre Marjolaine, je laime comme une sœur, mais la vérité ne se cache pas Armand nest plus, et Étienne se presse de se remarier, nestce pas?» Ces paroles alimentèrent la médisance, et la vengeance froide de Giselle atteignit finalement son but.

Lidylle construite par Marjolaine seffondra plus vite quun gâteau de noces. Étienne nétait plus le refuge calme quelle imaginait. Tout débuta avec une phrase prononcée après la première nuit: «Tu es une femme corrompue,» crachatil, le regard empli de haine. Ce mot, tel un éclat de glace, fissura le cœur de Marjolaine. Le galant devint brutal, le visage toujours renfrogné, et la maison fut envahie par des injures et des reproches. Sa jalousie dévora tout: le marchand du marché, le facteur, même le vieux Nicolas, le voisin octogénaire qui venait se chauffer au soleil. Chaque salut déclenchait son courroux.

Encore un regard vers ce vieil homme? gronda Étienne en claquant la porte. Je vois tout!

Marjolaine tomba enceinte rapidement, mais le bébé fut une fille, alors quÉtienne rêvait dun fils. Il la méprisa, lappela «imbécile», et la vie devint lenfer. Un an plus tard, en secret, elle accumula quelques sous dans la doublure dun vieux manteau, cachant des pièces de tissu et de petites pièces dor. Elle décida de fuir, de quitter le village.

Au moment où elle préparait son départ, une nouvelle grossesse la surprit. La peur la saisit, mais elle avoua à sa mère, en larmes.

Maman, je ne peux plus. Je vais le quitter.

Où vastu, idiote, avec le ventre? sanglota la mère, la serrant. Tu perdras tout, la maison, le champ. Sois patiente, le petit viendra et nous stabilisera. Les hommes partent toujours, mais un fils

Marjolaine se soumit, et donna naissance à une petite fille aux yeux sombres, quelle nomma Ninon. Étienne, pourtant, ne fut pas apaisé. «Encore une fille?» grognatil, «Je veux un garçon!»

Bientôt, il sécria que les enfants nétaient pas les siens, que la famille ne devait accueillir que des garçons. Les coups pleuvaient, mais en public il faisait le mari modèle, cachant ses colères derrière un sourire de façade.

Lair de la maison devint pesant, les filles, à chaque pas, se réfugiaient dans un coin, immobiles. Marjolaine rassembla à nouveau ses forces, décida de partir avec les filles, mais sa mère, vieillissant, seffondra dune crise cardiaque. Marjolaine dut rester, soccuper de sa vieille mère et de ses deux petites.

Lorsque la mère séteignit, les épaules de Marjolaine seffondrèrent. Plus personne nétait là pour écouter ses plaintes, pour offrir un réconfort. Seules restent deux petites filles, les yeux grands ouverts, effrayés.

Étienne inventa alors une nouvelle cruauté: lexpulser la nuit, la pousser dans le vestibule, fermer la porte à double tour, parfois même la frapper. Il cria: «Va te réchauffer chez le vieux Nicolas!» sachant quelle ne pourrait séchapper sans leurs enfants.

Elle sassit sur le froid du perron, les genoux serrés, regardant le ciel noir où les étoiles se cachaient. De lautre côté, on entendait les sanglots étouffés de Léa et Ninon. Marjolaine, les lèvres pincées, essuya ses larmes, frappant à la porte, suppliant dêtre laissée entrer. Tout au long de la nuit, elle sentit son désespoir se transformer en une résolution glaciale. Au premier chant du coq, lorsque laube grise remplaça la nuit, elle se leva, le corps endolori, mais les yeux embrasés dune nouvelle flamme.

Le jour arriva, la porte souvrit. Étienne, le visage fatigué, la regarda dun air méprisant.

Questce que tu fais? Va préparer le petitdéjeuner, lançatil en se tournant vers la cuisine.

Marjolaine entra sans un mot, le silence pesant comme un présage. Elle savait quil partirait travailler aux champs, au bord de la rivière, et ne reviendrait pas avant la nuit.

Dès que le portail claqua, elle se mit à lœuvre, mais ce nétait plus la routine habituelle. Elle sortit un vieux sac de sousvide caché sous la litière, y glissa ses économies modestes, quelques habits de rechange et les rares jouets des filles, ainsi que quelques photos de sa mère. Elle habilla les petites, les enveloppant de leurs chaussons les plus chauds, même si le froid nétait pas encore mordant.

Maman, où allonsnous? demanda Léa, tremblante.

Vers une nouvelle vie, ma chérie, répondit Marjolaine dune voix douce mais ferme. Silence.

Elles quittèrent les champs, serpentant entre les haies décrépites, évitant les regards des voisins. Elles atteignirent la petite route de campagne qui menait hors du hameau. Marjolaine, haletante, se retourna une dernière fois. Tout le chagrin, toute la jeunesse brisée restaient derrière elle. LEt, alors que le soleil naissait sur la route poussiéreuse, Marjolaine comprit que, malgré les ombres du passé, elle et ses filles avançaient enfin vers un avenir où liberté et dignité retrouveraient enfin leur place.

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