La télécommande pour deux À seize heures, la porte d’entrée claqua si fort que le vieux manteau suspendu tanguait sur son cintre — et toute la petite tribu déboula dans l’entrée : d’abord le grand Alexandre, avec un sac à dos et un filet de clémentines, puis son épouse Anne, coincée entre une parka d’enfant et une boîte de jeu de société, et enfin Léo, huit ans, qui tirait son bonnet de laine sur les yeux en grondant, pour une raison connue de lui seul. — On est là ! — lança Alexandre à travers l’appartement, sans même retirer ses chaussures. Aussitôt, depuis la cuisine, apparut la maman — Madame Nathalie — armée d’un couteau, tablier à carreaux noué à la taille, joues rosies, cheveux relevés par une pince. Derrière elle, la montagne de pommes de terre et de saucisson pré-coupés témoignait de son anticipation. — Oh mes chéris ! — Elle abandonna le couteau sur la planche et y accourut, s’essuyant les mains sur son tablier. — Entrez, posez vos manteaux, venez. Pas dans le couloir, il y a des courants d’air. Du salon, la voix d’un présentateur et le brouhaha étouffé d’un public montaient : la télé diffusait un gala de journée. Papa, Monsieur Valéry, répondit sans se lever : — Bienvenue, bienvenue ! Je surveille le programme. Alexandre se pencha pour aider Léo à ôter ses chaussures et aperçut le décor familier de son enfance : la table déjà mise, la télécommande posée sur la table basse devant le canapé, un saladier de bonbons à portée de main, et la vieille guirlande électrique qui clignotait sur le mur. La télévision, bien sûr, restait allumée, le volume bas mais constant : une sorte de bourdonnement, aussi ordinaire que celui du frigo. Ça doit tourner depuis ce matin, pensa-t-il, déjà gagné par une irritation familière qu’il masqua sous un sourire. — Maman, je t’aide ? — proposa-t-il en tendant son sac. — C’est pour toi. Y’a du bon champagne, pas comme celui-là… — Il s’interrompit en apercevant sur la table une bouteille bien en vue de mousseux, à l’étiquette dorée très « soviétique ». — Bon, bah, on aura les deux. — J’ai déjà tout acheté, — répondit Nathalie, douce mais légèrement blessée. — Mais gardons. Peut-être que votre « mode » sera meilleure. Anne, ma puce, enlève ton manteau, j’en ai presque fini avec la salade, et on pourra prendre un thé. Anne sourit et acquiesça, mais Alexandre sentit qu’elle s’était brusquement tendue. Sur la route, ils s’étaient promis : cette année, tenter un réveillon autrement — éviter la « pollution télé », jouer, mettre de la musique, que les enfants ne soient pas scotchés à leur portable. Mais franchir le seuil, c’était se cogner aussitôt contre la bande-son du speaker et le bruit hypnotique du zapping parental. Valéry était déjà installé dans son coin, à la façon d’un capitaine sur sa passerelle. La télécommande sous la main, il changeait de chaîne d’un geste machinal, sans guère regarder l’écran : concert, paillettes, animateurs bling-bling, puis re-concert. Ça commence…, songea-t-il en fronçant les sourcils. Ils vont encore débarquer avec leurs enceintes, leurs playlists. Il faudrait que je coupe tout ? Comme si mon Nouvel An à moi n’avait jamais existé. Le téléviseur avait été allumé le matin, pendant que Nathalie épluchait ses pommes de terre, et n’avait pas bronché depuis. Valéry aimait entendre les voix, la musique, dans la pièce. Ça avait toujours été ainsi — même lorsque Alexandre, tout petit, courait entre la table et le sapin, la télé ronronnait, preuve vivante que toute la France fêtait, elle aussi. — Papy, y a moyen de regarder des dessins animés ? — Léo venait déjà bondir dans le salon, son sac balancé à terre. — Plus tard, — répondit Valéry sans quitter l’écran des yeux. — Là, c’est un bon concert, écoute un peu comme ils chantent. — Mais j’aime pas comment ils chantent, — avoua Léo en fronçant les sourcils. Alexandre passa la tête, s’essuyant les mains sur son jean. — Papa, tu veux bien baisser un peu ce soir ? On voulait jouer à Carcassonne, j’ai apporté le jeu. — À quoi ? — Valéry plissa le front. — Un jeu de société — des routes, des châteaux, c’est marrant. — Eh bien jouez, qu’est-ce qui vous retient ? — répliqua sincèrement étonné le père. — La télé ne crie pas. Qu’elle reste, elle dérange personne. Alexandre voulut expliquer que, même à faible volume, le « bruit de fond » brouillait tout. Mais il croisa le regard de Nathalie, qui passait justement avec une assiette de charcuterie et les observait, sur la défensive. — Mangez d’abord, — dit-elle. — Après, faites ce que vous voulez. Y’a encore tout le temps jusqu’à minuit. Tout le temps… Alexandre savait bien comment ça se passait. D’abord « Le Père Noël est une ordure », puis le concert, ensuite le message du président, puis re-concert — et soudain, tout le monde bâille, alors que lui n’a même pas ouvert la boîte du jeu. Dans la cuisine, ça sentait la mayo, l’aneth, l’oignon frit. Sur le rebord de la fenêtre, des pommes de terre chaudes refroidissaient avant d’entrer dans le hareng-pommes à l’huile. Nathalie ciselait les cornichons avec rapidité, saupoudrant la salade. — Maman, tu ferais pas un peu d’olivier sans la saucisse ? — suggéra Anne, prudente, en s’asseyant. — On mange plus de légumes, et puis Léo aime pas trop la viande. — Sans la saucisse, c’est plus la salade, — rétorqua Nathalie, par réflexe. — Ça devient une macédoine. Mais si tu veux, je lui mets de côté. — Merci, — acquiesça Anne, soulagée. Elle aimait vraiment sa belle-mère, mais à chaque Nouvel An elle se sentait comme invitée dans une pièce dont on répétait le texte depuis des années. Les recettes, les habitudes de la maman d’Alexandre étaient sa rambarde, Anne comprenait; mais comment transmettre aussi leurs petites manies à eux, ici, chez les parents ? — Encore tes expériences de salade ? — jeta Valéry depuis le salon. — Je vous connais, après on va devoir resaler. Je corrigerai derrière. — Ça ira, — répondit Nathalie, légèrement vexée. Alexandre sentit s’insinuer ce malaise — peut-être qu’Anne n’aurait pas dû démarrer sur la saucisse… Mais il se rappela l’année précédente, quand Léo avait joué avec sa fourchette tout le dîner, à la limite de la nausée, et se dit qu’elle avait raison. Une demi-heure plus tard, ils passaient à table, la lumière du jour résistait encore, les bougies n’étaient pas allumées, le sapin luisait dans l’angle, la télé restait fidèle au concert, le son baissé d’un cran — premier compromis silencieux : Alexandre, discret, avait réduit le volume, Valéry avait fait comme si de rien n’était. — À la famille réunie, — leva son verre Valéry. — Ça fait plaisir que vous soyez venus, vous savez. Les enfants grandissent, et puis… enfin, voilà, c’est important. Alexandre sentit un pincement : son père redoutait de finir seuls, eux deux, dans ce grand appartement « aspi« années 70 », avec ses tapis et son vaisselier. Craignait qu’un jour, les enfants filent ailleurs, vivent leurs rituels. Et alors, la télé, le concert, la salade russe devenaient le garant que « l’avant » existait toujours. — Ça nous fait plaisir aussi, — répondit Alexandre. On trinqua, le champagne était sec, un peu amer; Léo piqua une clémentine, Anne se servit un jus, Nathalie repartagea la salade. — « Le Père Noël est une ordure », ce soir, tu regardes ? — demanda Anne prudemment. — Evidemment ! — s’anima Valéry. — Sans ce film, ça n’est pas la fête. Il passe à neuf heures. On mange, petit thé, et on top départ. — Et si cette année on faisait une pause ? — risqua Alexandre. — On le connaît par cœur… On pourrait… — C’est pas moi qui râle, — coupa Nathalie, quoiqu’il ne l’ait pas regardée. — Sans ce film, je me sens… déphasée. Depuis ma jeunesse. Je l’ai vu même à la maternité, y avait la télé dans le couloir. — Oui, je me souviens, — approuva Valéry. — J’y allais exprès. Alexandre sentit son argument fondre : il ne parlait plus juste d’un film, mais de quelque chose qui touchait à l’histoire intime de ses parents. — Bon, on le regarde, — ajouta vite Anne. — Mais on joue d’abord un peu ? J’ai apporté le jeu. Tous ensemble. — On jouera, on jouera, — marmonna Valéry. — Pas pressé. Il reprit la télécommande, zap, zap, Alexandre se mit à compter — comme des battements d’horloge. Après le dîner, Léo devint remuant. — Papa, on joue quand ? — murmura-t-il, mais tout le monde entendit. — Bientôt, — répondit Alexandre. — Rangeons déjà la cuisine. — Je m’en charge, — trancha Nathalie. — Allez profiter. Je vous rejoins. — Maman, on peut aider, — insista Alexandre. — Tu vas juste me mélanger mon organisation, — répliqua-t-elle sans méchanceté. — J’ai ma méthode. Allez jouer. La méthode : tout dans l’évier, verres à part, salade protégée pour la nuit. Chaque année, même chorégraphie. C’est sa boussole. Alexandre échangea un regard avec Anne. Vouloir aider serait risquer l’esclandre. — Ok, — céda-t-il. — On va s’installer. Dans le salon, Valéry dénichait déjà la chaîne du « Père Noël ». Générique d’ouverture, musique culte. — Voilà, — commenta-t-il. — Ça commence. — Papa, justement… — tenta Alexandre avec la boîte du jeu. — On joue après, — le père sans décoller les yeux. — J’aime le début. Après, vous faites ce que vous voulez dans la cuisine. — La cuisine est petite, — appuya Anne. — Et maman s’occupe encore. — Ensemble pourquoi ? — s’étonna Valéry. — Vous expliquerez vos règles, j’y comprendrai rien. Je préfère le film. Venez regarder avec moi. Alexandre inspira profondément. Voilà le moment qu’il redoutait. Tout le cheminement du jour menait là. — Papa, — il fit de son mieux pour être doux. — Chaque année c’est pareil. On aimerait changer — parler, jouer. Pas tout faire devant la télé. — Qu’est-ce que la télé t’empêche ? — la voix paternelle se fit plus dure. — Elle se jette dans ton assiette ? Je baisse le son et puis voilà. — Ce n’est pas l’assiette, c’est dans la tête, — éclata Alexandre. — Impossible de discuter avec ce bruit permanent. — Personne ne crie ! — se vexa Valéry, remontant instinctivement le volume, pour prouver que tout allait bien. La musique monta. Nathalie entra, s’essuyant sur un torchon, sentant la tension. — Qu’est-ce qui se passe ? — demanda-t-elle. — Rien, — répondirent Alexandre et Valéry en même temps. À l’écran, le héros levait déjà son verre dans la baignoire. Les répliques cultes se superposaient à leur propre dispute. — On voulait juste jouer ensemble, — dit Anne, plus bas. — Et le film, on pourrait… — On le regarde, — trancha Nathalie, ferme. — Comme chaque année. Vous le savez. Alexandre sentit la colère — et le scrupule. Ils n’entendent pas, pensa-t-il. Comme si vouloir changer, c’était juste capricieux. Comme si eux seuls avaient le droit à leur tradition. Il regarda Léo. L’enfant, planté à la porte, serrait son dino en peluche, observant les adultes, tiraillé entre la télé et la famille. On lisait la déception sur son visage. — J’aime pas ce film, — dit-il soudain, franchement. — Il est nul. Silence. La télé débitait, plus écoutée. — Léo, mon chéri, — tenta Nathalie, — ce n’est pas un film ennuyeux, c’est… Enfin, tu ne comprends pas encore. — Moi je veux jouer, — répéta Léo, têtu, la voix brisée. — On avait promis. Alexandre sentit que, pour les enfants, il était inacceptable de transiger. D’un pas décidé, il s’approcha du téléviseur et appuya sur le bouton « off ». L’écran cligna puis s’éteignit. Le salon sembla s’élargir. On entendit le goutte-à-goutte de l’évier et une boule du sapin s’entrechoquant à une branche. — Alexandre, — souffla Nathalie. — Papa, — fit Valéry au même instant. Leurs voix portaient la même émotion : vexation et trouble. — C’est juste cinq minutes, — se rattrapa Alexandre, conscient d’avoir franchi la limite. — On commence vite, et après… — Tu es chez moi, — l’interrompit Valéry, — et tu éteins ma télé. Comme si je ne comptais plus. Le choc était plus fort qu’Alexandre ne l’aurait cru. Il balbutia : — Je ne voulais pas… C’est pour Léo… Léo sanglotait déjà. La tension ambiante l’avait submergé. Anne l’emporta tendrement. — Chut, — soufflait-elle, — ça va aller. On va trouver une solution. Nathalie fixa son fils d’un regard mêlé d’inquiétude, de lassitude, d’amour — et de peur. Peur que leur Nouvel An à eux, à Valéry et à elle, se dissolve dans d’autres récits. Ils ne comprennent pas, pensait-elle. Ce film, c’est mon ancre. Tant qu’il existe, je me sens encore moi, la jeune femme d’avant. — Alexandre, — reprit-elle calmement, — on se donne du mal toute la journée. Je veux m’asseoir et regarder mon film, sans déranger personne. Si tu veux jouer, fais-le. Mais pourquoi éteindre ? Alexandre sentit ses arguments s’envoler. — Parce que, — répondit-il, — allumé, c’est comme si… vous étiez avec la télé, pas avec nous. On veut être vraiment ensemble. Pas seulement physiquement. Ce propos flotta; Valéry détourna les yeux. Il sentit un pincement violent. — J’ai trimé pour ce téléviseur, pensa-t-il. Et maintenant, c’est comme si je fuyais derrière. Comme si je ne savais pas parler sans lui. Il se souvint des soirs où Nathalie était hospitalisée; la télé seule répondait, remplissait la peur du vide. Depuis, il n’avait plus supporté le silence. — Écoutez, — lâcha-t-il soudain. — Vous jouez là, une demi-heure, une heure si vous voulez. Et après, on rallume. D’accord ? Alexandre cligna des yeux. — Papa… — Je vais pas déranger, — continua Valéry. — J’essaierai même de jouer si vous expliquez. Mais on rallume après. Ça va ? Nathalie le regarda, étonnée — il ne cédait pas, il cherchait à rester ensemble, malgré tout. — Ok, — accepta Anne. — On installe le jeu. La télé reste éteinte. Pour les vœux du président, on l’allume, puis votre film, mais volume plus bas. Chacun fait ce qui lui plaît. — Moi je veux jouer avec papy, — dit Léo en se calmant. — Et mamie aussi ! Nathalie soupira. Ben voyons, pensa-t-elle. Pour le petit, on peut bien déplacer un peu les lignes. — D’accord, — dit-elle. — Expliquez vite, je veux pas me tromper sur vos routes. Alexandre sentit la tension redescendre. Il alluma la télé, mit pause. L’image de la comédie resta figée, le héros le verre levé. — Il attendra, ironisa-t-il. Andryouchka sait être patient. Valéry esquissa un sourire. La vieille blague tombait à pic. Ils déployèrent le jeu sur la table basse, décalant le saladier de bonbons. Les tuiles de châteaux et de routes prirent place près de la télécommande. Léo les mélangeait énergiquement. — Voilà, — expliqua Alexandre. — On construit tours à tour la carte, routes ou villes pour marquer des points. — Et si la route va nulle part ? — s’inquiéta Valéry. — Interdit, — assura Léo. — Faut relier tout ! — Comme dans la vie, — marmonna Valéry, mi-amusé. Les dix premières minutes furent un joyeux bazar. Nathalie se trompait tout le temps de pions, Léo oubliait les règles, Anne corrigeait avec patience. Valéry, d’abord blasé, se prit au jeu lorsque sa route battit la ville d’Alexandre. — Je suis un stratège, — ricana-t-il, — vous m’avez sous-estimé. — On ne savait pas ! — sourit Anne. À un moment, Nathalie se surprit à rire vraiment. Elle observait son mari chahuter Léo sur les règles et se prit à penser qu’on pouvait peut-être ajuster le scénario, pas l’annuler, le compléter. — Maman, — souffla Alexandre quand Léo fila aux toilettes. — Merci d’avoir accepté. — J’ai pas accepté, — grommela-t-elle, sans hostilité. — J’essaie. On a toujours fait comme ça, c’est rassurant. — Je sais, — approuva-t-il. — Mais nous aussi, on veut laisser nos souvenirs. Que Léo ne raconte pas seulement les films qu’il aimait pas. — Il s’en souviendra, — soupira-t-elle. — Le principal, c’est d’être ensemble. Le reste, ça vient. À neuf heures, la partie se termina sur la victoire-surprise de Valéry. Il frotta les mains, l’œil vers la télé. — Alors, c’est mon tour? — Oui, tu peux, admit Alexandre. Ils s’alignèrent sur le canapé. La musique du générique retrouvait l’espace, mais la télé n’écrasait plus la pièce. Restait la trace du jeu, des tuiles éparses, le carnet des scores; et une impression d’autre chose, au-delà du simple visionnage. L’allocution présidentielle sonna, Nathalie fila sortir le champagne, les verres. — Sers du jus aux enfants, — lança-t-elle à Anne. — Qu’on dise pas après que je les saoûle. Ils trinquèrent, écoutant à demi-mot les souhaits d’usage. Valéry pensait à la famille. Si pour eux jouer est important, alors… Après tout, le principal c’est qu’ils viennent. Au douzième coup de minuit, ils entrechoquèrent les verres. Certains eurent le temps de formuler un vœu, d’autres non; Léo en fit trois, pour être sûr. La télé reprit, mais au volume d’un murmure. Le film passait désormais en arrière-plan, pas au centre. Nathalie, en bout de canapé, goûtait son champagne. Sur l’écran, l’héroïne restait sur le palier; dans le séjour, Anne et Alexandre débattaient de qui commencerait la prochaine manche. — Maman, — lança Alexandre. — Tu veux qu’on regarde le film ensemble demain matin, rien que nous trois ? Ton rituel à toi. Elle parut surprise. — Pourquoi ? — Tu dis que c’est ton film. Faisons-en un moment à part, toi et papa. Et le soir, on joue, on papote. On aurait deux réveillons ! L’idée lui plaisait, mais elle répondit juste « On verra ». Demain, selon le réveil. Valéry, à côté, faisait mine de suivre le film. Mais il était soulagé : ils avaient ainsi trouvé un espace où chacun avait sa place. Léo, assis par terre, construisait une tour. Son sourire trahissait le vrai bonheur : il se souvenait de cette soirée comme celle où papi gagna, mamie rit, et où les parents ne s’étaient pas disputés. Vers une heure du matin, Nathalie réalisa qu’elle ne regardait presque plus la télé. Elle jouait son rôle d’ambiance, mais, cette fois, ce n’était plus ce qui comptait le plus. Alexandre, assis près de Valéry, relisait déjà la règle d’un nouveau jeu; Anne et Léo rangeaient le reste du dîner. L’appartement sentait la fête, la résine, et un peu le champagne éventé. — Maman, — appela Alexandre. — Viens, papa prépare un plan très stratégique. — Oui, j’arrive, dit-elle en recouvrant la salade. Elle coupa la lumière de la cuisine et s’arrêta une seconde à la porte du salon. Les visages baignaient dans la lueur changeante de la guirlande et de l’écran. C’était doux, familier. Tant pis, se dit-elle. Ce sera comme ça, et autrement. L’important, c’est qu’ils soient là. Elle s’assit près de Valéry, qui fit glisser la télécommande au milieu, comme un petit objet précieux — mais plus personne n’y disputait la priorité. — Vas-y, mon fils, — sourit-elle. — Montre-nous tes routes. La nouvelle année suivait son cours. Dehors, les pétards résonnaient, à la télé les héros rataient toujours leurs adresses. Mais dans le salon, chacun s’était un peu déplacé — pour laisser passer l’autre. Et, tout à coup, la chaleur était revenue.

Télécommande partagée

Vers seize heures, la porte dentrée claqua si fort que le vieux manteau sur le portemanteau en trembla. Dans le couloir déboulèrent à la chaîne trois silhouettes : dabord Paul, grand et mince, son sac à dos sur lépaule et un sac de clémentines à la main ; juste après, sa femme Camille, coincée entre une doudoune denfant et une boîte de jeu de société ; enfin, leur fils de huit ans, Romain, déjà en train de tirer son bonnet de laine sur les yeux en poussant détranges rugissements.

On est là ! annonça Paul dans lappartement, sans même enlever ses chaussures.

Depuis la cuisine, Maman surgit, un couteau à la main et son tablier à carreaux noué à la taille. Les joues fraîches, les cheveux remontés dans une pince, et derrière elle, une montagne de pommes de terre et de saucisse déjà découpées sur la table.

Ah, mes chéris ! lança-t-elle en reposant le couteau sur la planche. Venez donc, déchaussez-vous, installez-vous. Ne traînez pas dans lentrée, il y a des courants dair.

La voix du présentateur et le murmure feutré dun plateau télé arrivaient du salon : un concert de laprès-midi ornait la télévision. Papa, Gérard, répondit depuis son coin, sans quitter son fauteuil :

Salut, salut ! Je suis là, je surveille lantenne.

Paul se pencha pour aider Romain à retirer ses bottines et aperçut, du coin de lœil, un décor denfance: la table en partie dressée, la télécommande trônant sur la table basse, une coupelle de chocolats à portée de main, la guirlande clignotante animant encore le mur. La télévision, bien sûr, était allumée. Le son, doux, mais constant un bruit de fond aussi régulier que le ronron dun frigo.

Depuis ce matin, ça tourne déjà, songea-t-il, ressentant lagacement familier quil dissimula sous son sourire.

Maman, laisse-moi taider, proposa-t-il en poussant le sac sur la table. Tiens, cest pour toi. Il y a une bonne bouteille de champagne, pas comme Il sinterrompit, voyant la bouteille de mousseux « Veuve Amélie » dorée typiquement française. Eh bien, on aura les deux styles.

Javais déjà tout acheté, soupira doucement sa mère, Monique, un brin de reproche dans la voix. Mais gardons-la : si la vôtre est meilleure Camille, enlève donc ton manteau, je termine la salade et on passera au thé.

Camille sourit et acquiesça, même si Paul sentit sa crispation. Durant le trajet, ils avaient parlé de transformer la soirée : pas de fond télé incessant, de la musique, des jeux, et surtout, pas les enfants figés sur les téléphones. Mais une fois le seuil franchi, ce projet sétait heurté, comme chaque année, au brouhaha du présentateur et au crépitement de la télécommande.

Gérard, quant à lui, siégeait déjà dans son coin du canapé, tel un capitaine sur la passerelle. La télécommande sous la main, il zappait les chaînes dun geste quasi réflexe, sans même regarder vraiment lécran : chanson, paillettes, animateurs survoltés, puis re-chanson.

Ça y est, pensa-t-il avec une pointe dangoisse. Ils vont arriver avec leurs enceintes, leurs playlists Et moi, je devrais tout couper? Comme si Noël navait jamais été Noël chez nous.

Il avait allumé la télévision dès le matin, pendant que Monique pelait les pommes de terre, et navait plus baissé le volume depuis. Lui, il avait besoin des voix, de la musique, de la vie dans la pièce. Toujours. Même quand Paul était enfant, courant entre la table et le sapin, la télévision accompagnait la fête, preuve que tout le pays célébrait avec eux.

Papi, on peut regarder un dessin animé? lança Romain en jetant son sac au sol.

Après, les dessins animés, répondit Gérard sans détourner les yeux. Là, cest un super concert. Regarde comme ils chantent.

Mais jaime pas quand ils chantent, avoua Romain en fronçant les sourcils.

Paul entra dans le salon, sessuyant les mains sur son jean.

Papa, ce soir, tu pourrais baisser un peu le son? On aimerait jouer à Carcassonne, jai emmené le jeu.

À quoi? demanda Gérard, perdu.

Un jeu de société. On construit des routes, des villes Cest génial.

Faites, faites, quest-ce qui vous en empêche? répliqua sincèrement son père. La télé nest pas si forte, laissez-la tourner.

Paul ouvrit la bouche pour expliquer que même ce bruit de fond gêne, mais croisa le regard de Monique, affairée avec une assiette de charcuterie.

Mangez dabord, leur lança-t-elle. Après, faites ce que vous voulez, il reste toute la soirée.

Toute la soirée, pensa Paul, ne lui semblait pas si longue. Il savait trop bien comment ça se passait : « Le père Noël est une ordure », puis un concert, le discours du Président, encore un concert, et au moment douvrir le jeu, tout le monde bâille déjà.

Dans la cuisine, lodeur de mayonnaise, de verdure fraîche et doignons mi-cuits flottait. Sur le rebord de fenêtre refroidissaient des morceaux de pommes de terre, attendant de finir dans un hachis de hareng. Monique, rapide et précise, tranchait les cornichons dans un grand saladier rempli dingrédients.

Maman, est-ce quon pourrait faire la moitié de la salade sans saucisse? risqua Camille en sasseyant. Je préfère les légumes, et Romain naime pas trop la viande

Une salade sans saucisse, cest plus une salade, rétorqua Monique sans y penser. Cest un vulgaire mélange. Bon, si tu préfères, je mets à part pour lui avant de mélanger.

Merci, souffla Camille, soulagée.

Elle aimait profondément sa belle-mère, mais chaque réveillon, se sentait comme linvitée dune pièce dont le texte était entièrement écrit davance. Monique saccrochait à ses recettes et rituels comme à une bouée. Camille comprenait mais rêvait que ses propres traditions aient aussi une place pas seulement dans leur appartement, mais ici aussi.

Encore des expériences avec ta salade? entendit-on Gérard depuis le salon. Après ce sera sans sel ni rien, je salerai après

Tout ira bien, répliqua Monique, la voix ufrenant un soupçon de contrariété.

Paul perçut la nuance, se demandant si Camille nen demandait pas trop. Mais il se rappela le soir du réveillon dernier, quand Romain machouillait sa fourchette, chuchotant quil nen pouvait plus de cette salade, et jugea quils faisaient bien dinsister.

Une demi-heure plus tard, tout le monde était installé autour de la table. Les bougies nétaient pas allumées, mais le sapin clignotait dans le coin du salon. Le volume de la télévision fut baissé, un premier compromis muet : Paul avait simplement tourné la molette au passage, et Gérard avait prétendu ne rien voir.

À nos retrouvailles, leva son verre Gérard, à votre visite. Parce que vous savez, les enfants grandissent, puis un jour Il sinterrompit et eut un petit geste de la main. Enfin, content que vous soyez là.

Paul sentit un pincement monter en lui. Il savait combien son père redoutait de se retrouver à deux dans ce grand appartement aux tapis et buffets surannés. Peur dun jour entendre : « Nous, on fête ailleurs, on a nos traditions. » Alors, télé, concerts, salade piémontaise, tout cela devenait la promesse que le passé restait présent.

Nous aussi, répondit Paul, vraiment.

Ils trinquèrent, le champagne était sec, légèrement amer. Romain se jeta sur les clémentines, Camille se versa un peu de jus, Monique disposa la salade dans chaque assiette.

Vous allez regarder Le Père Noël est une ordure ce soir? demanda Camille sur un ton neutre.

Bien sûr, sécria Gérard, ce serait plus Noël sinon. Ça commence à vingt et une heures, on mangera, on boira le thé, puis on le regarde ensemble.

Peut-être quon pourrait passer, cette année hésita Paul. On le connaît tous par cœur. On pourrait plutôt

Ne te tourne pas vers moi, larrêta Monique. Moi, si on ne regarde pas ce film, je ne comprends plus la fête. Cest mon repère depuis que jai eu Paul. À la maternité, la veille, il passait déjà à la télé, tu te souviens, Gérard?

Je me souviens. Jallais parfois regarder dans le couloir.

Paul sentit glisser ses arguments. Comme sil ne parlait pas dun film, mais empiétait sur une part de leur intimité.

On peut le regarder, releva vite Camille. Mais après, on pourrait jouer? Jai amené un super jeu pour toute la famille.

On jouera, répondit Gérard en balayant lair. Pas de souci, la nuit est longue.

Il attrapa à nouveau la télécommande, enchaînant les chaînes. Paul, malgré lui, se mit à compter les pressions. Une, deux, trois. Comme un carillon.

Après le repas, Romain ne tint plus en place.

Papa, cest quand quon joue? chuchota-t-il fort, rendant la question publique.

Bientôt, promit Paul. On débarrasse dabord la table.

Je men charge, intervint Monique. Allez, profitez. Je vous rejoins ensuite.

Maman enfin, souffla Paul. On est ensemble, laisse-moi au moins taider.

Tu vas tout me chambouler, trancha-t-elle sans méchanceté. Jai mon organisation: assiettes dans lévier, verres de côté, la salade sous cloche Je gère, allez, jouez.

Paul et Camille échangèrent un regard. Vouloir aider revenait ici à raviver les tensions.

Daccord, capitula-t-il. On va se préparer pour la partie.

Dans le salon, Gérard avait déjà trouvé le début du film. Générique, musique reconnaissable entre mille, le show allait démarrer.

Voilà, sexclama-t-il. Cest là que ça devient bien.

Papa, justement, on voulait tenta Paul, la boîte de jeu en main.

Vous jouerez après, je veux juste voir le début. Puis ça sera à vous, jouez même sur la table de cuisine si ça vous chante.

La cuisine est trop petite, trancha Camille. Et Monique y est encore. On pensait quon pourrait sinstaller ensemble

Mais ensemble pourquoi? Sincèrement Vous allez expliquer vos règles, je ne comprendrai rien. Je préfère mon film. Vous pouvez regarder avec moi si ça vous fait plaisir.

Paul inspira longuement. Le moment quil pressentait arriva.

Papa, dit-il calmement, chaque année cest la même chose. On regarde les mêmes films, on tourne en rond. Il nous plairait, juste une fois, de faire autrement : discuter, jouer Sans la télé en arrière-fond.

En quoi la télé te gêne? sendurcit Gérard. Elle ne sinvite pas dans ton assiette. Je baisserai si tu veux.

Ce nest pas dans lassiette que ça gêne, cest dans la tête, lâcha Paul. On ne sentend pas quand ça parle dans tous les coins.

Personne ne crie, se vexa Gérard en montant involontairement le volume. La musique résonna davantage.

Monique entra alors, séchant ses mains sur un torchon, et sentit immédiatement la tension flotter.

Il se passe quoi?

Rien, répliquèrent Paul et Gérard à lunisson.

Sur lécran, le héros du film portait déjà un toast. Leurs dialogues connus se superposaient à ceux de la pièce.

On voulait simplement jouer, murmura Camille. Tous ensemble. Peut-être quon pourrait, cette fois, laisser le film

Ce film, on le regarde comme chaque année, réaffirma Monique. Vous le savez bien.

Paul sentit sa colère et sa culpabilité monter, confondues.

On dirait quils ne comprennent pas, pensa-t-il. Comme si vouloir autre chose était un caprice. Comme si seuls leurs rites comptaient.

Il regarda Romain, qui serrait contre lui son dinosaure en peluche, lair déçu, hésitant entre la télévision et les adultes.

Jaime pas ce film, avoua soudain Romain. Je le trouve nul.

Un silence pesant sinstalla. La télévision parlait dans le vide.

Mon chéri, expliqua doucement Monique, ce nest pas un film nul, cest Tu comprendras plus tard.

Moi je veux jouer, répéta Romain, la voix tremblante. On avait dit quon jouerait.

Pour Paul, céder personnellement lui semblait maintenant plus facile que dexpliquer à son fils pourquoi sa parole ne comptait pas.

Il savança vers la télévision, et avant de douter, appuya sur le bouton darrêt.

Lécran clignota, séteignit. Un grand calme soudain, presque étrange, sinstalla. On nentendait plus que leau qui gouttait dans la cuisine, et le tintement doux dune boule du sapin.

Paul, souffla Monique.

Papa, reprit Gérard.

Même blessure, même trouble, dans leur voix.

On va juste commencer à jouer, promit Paul, conscient dêtre allé trop loin. Après, on

Tu es chez moi, linterrompit Gérard. Et tu éteins ma télévision sans me demander. Comme si je nexistais pas ici.

Paul navait pas anticipé la violence de ces mots. Il voulut contredire, mais resta muet. Effectivement, il sétait comporté comme un hôte chez lui.

Je voulais pas murmura-t-il. Cest juste que Romain

Romain, de son côté, commençait à sangloter silencieusement. La tension des adultes avait fini par latteindre. Camille le pris dans ses bras, répétant, Chut, ça va aller. On va trouver un compromis.

Monique posa un regard lourd sur son fils. Tout sy lisait : fatigue, crainte, amour, une sorte de peur aussi que leur réveillon disparaisse, balayé par dautres rituels.

Ils comprennent pas, se disait-elle. Ce film, cest mon ancre. Sans lui je ne suis plus vraiment moi.

Paul, dit-elle, la voix basse. On saffaire toute la journée. Je veux juste masseoir et regarder ce film. Je ne dérange personne. Si vous voulez jouer, jouez. Mais pas besoin déteindre.

Paul sentit ses justifications se déliter, tel un ballon qui se dégonfle.

Mais, avança-t-il, quand la télé est allumée, vous nêtes plus vraiment avec nous. Vous êtes avec elle. Nous, on voudrait juste être avec vous, vraiment. Pas juste à côté, mais avec.

Sa phrase resta suspendue. Gérard détourna les yeux. Un pincement insidieux lui traversa la poitrine.

Voilà, pensa-t-il. Jai bossé toute ma vie pour ce confort, pour cette télé, achetée à crédit Et aujourdhui, ça voudrait dire que je my cache. Comme si je ne savais plus échanger sans elle.

Il revit les soirs passés seul ici, quand Monique était hospitalisée, la télévision comme seule compagne. Lhabitude du bruit, la crainte du vide.

Écoutez, proposa-t-il soudain, se surprenant lui-même. Jouez maintenant. Une demi-heure, une heure. Ensuite on rallumera pour finir le film, daccord?

Paul cligna des yeux.

Papa

Je ne vous gênerai pas. Jessaierai même votre jeu avec vous. Mais après, on remet le film. Ça va?

Monique observa son mari, surprise par sa souplesse inédite. Dans sa voix, pas de défaite, mais cette volonté de rester dans le cercle.

Faisons ainsi, suggéra posément Camille. On installe le jeu sur la table basse, la télé reste éteinte. Au moment du discours du Président, on la rallume, ensemble. Ensuite, le film, mais en sourdine. Chacun choisit alors salon ou cuisine selon lenvie.

Moi, je veux jouer avec papi, sexclama Romain en reniflant.

Monique soupira.

Je ne suis pas un monstre, se dit-elle. Pour lenfant, on peut bien modifier un peu les règles.

Daccord, concéda-t-elle. Montrez-nous ce jeu, mais expliquez vite, que je ne my perde pas dans vos routes!

Paul sentit la tension retomber. Il remit la télé sous tension mais la plaça sur pause. À limage, Thierry Lhermitte en plein toast.

Il patientera, lança-t-il. Il nest pas pressé, André.

Gérard eut un sourire. La blague était éculée, mais détendit latmosphère.

Ils déballèrent le jeu sur la table basse, repoussant les chocolats. Les tuiles colorées envahirent lespace à côté de la télécommande. Romain battit les cartes avec enthousiasme.

Alors, expliqua Paul, chacun place à tour de rôle un morceau de carte, construit routes ou villes, on marque des points.

Et si la route ne mène nulle part? demanda Gérard, suspicieux.

Cest interdit, affirma sérieusement Romain, tout doit semboîter.

Comme dans la vraie vie, marmonna son grand-père, et Paul hésita à rire.

Les dix premières minutes furent chaotiques. Monique tentait de poser ses jetons où il ne fallait pas, Romain oubliait les règles, Camille corrigeait tout en douceur, tandis que Gérard, dabord désintéressé, finit par sinvestir en voyant sa route marquer des points.

Finalement, je suis un stratège, fanfaronna-t-il, plissant lœil. Vous me sous-estimez.

On ne savait pas, répondit Camille en souriant.

Monique se surprit à rire, vraiment. Regardant son mari débattre avec Romain, elle se dit que, parfois, on pouvait ouvrir le scénario non lannuler, mais lenrichir.

Maman, souffla Paul alors que Romain filait aux toilettes, merci davoir accepté.

Je nai rien accepté, grommela-t-elle sans méchanceté. Jai juste essayé. Tu crois que cest facile pour nous de changer après toutes ces années? Jaime savoir, à lheure près, ce quon fait. Ça apaise.

Je sais, acquiesça Paul. Mais nous, aussi, on a envie de nos propres souvenirs. Pour que Romain ne se rappelle pas seulement des films quil naimait pas.

Il sen souviendra sûrement, soupira-t-elle. Limportant, cest quon soit ensemble.

À vingt-et-une heures, la partie fut finie. Gérard, contre toute attente, gagna. Il se frotta les mains et lorgna la télévision.

Alors, à moi maintenant?

À toi, convint Paul. Vas-y, remets.

Ils sinstallèrent à nouveau autour du canapé. La musique du film reprit, reconnaissable entre mille. La télévision noccupait plus tout lespace: les vestiges du jeu, les pions et le carnet de score restaient là, preuves dautre chose que du simple zapping.

Lorsque vint le discours du Président, Monique alla à la cuisine chercher champagne et verres.

Verse du jus pour les petits, lança-t-elle à Camille. Sinon, on dira que je les saoûle.

Ils salignèrent tous, leurs verres levés, écoutant ces mots qui, chaque année, reviennent : difficultés, espoirs, avenir. Gérard écoutait distraitement. Il regardait surtout sa famille.

Les voilà, se dit-il, cest eux. Si jouer à leurs jeux leur importe tant, peut-être que ce nest pas bien grave. Lessentiel, cest quils reviennent.

Les douze coups à lécran retentirent. Ils trinquèrent. Certains firent un vœu, dautres oublièrent. Romain, semmêlant, demanda trois souhaits à la fois il trouva ça drôle.

Une fois les cloches terminées, la télé nétait plus quun léger murmure. Le film tournait en fond, sans être le centre.

Monique, assise au bord du canapé, regardait lhéroïne du film, tandis que Camille et Paul débattaient de qui jouerait le premier au prochain tour.

Maman, proposa soudain Paul. Tu veux quon regarde le replay demain matin, juste nous trois? Ton film, juste toi, papa et moi.

Elle le dévisagea, surprise.

Pourquoi?

Parce que cest ton rituel, alors faisons-en quelque chose dunique. Et le soir, on joue et on discute. Comme ça, ça fait deux réveillons!

Lidée la séduisit. Comme si on ne lui retirait pas sa coutume, mais quon la rendait spéciale.

On verra, répondit-elle prudemment. Demain, selon lhumeur.

Gérard écoutait dune oreille, feignant de suivre le film. Mais il se sentit soulagé : ils avaient trouvé une forme où chacun aurait sa place.

Romain, lui, bâtissait une tour avec les pièces du jeu, absorbé, heureux. Il ne saurait pas que ce soir-là, il sétait livré une guerre douce pour la télécommande et la façon de fêter ensemble. Il retiendrait surtout la victoire surprise de son grand-père, les rires de sa grand-mère et la belle entente de ses parents.

Vers une heure, Monique réalisa quelle ne regardait presque plus lécran. La télé jouait son rôle dambiance, mais, pour la première fois, elle trouvait plus important ce qui se passait là, avec eux.

Paul, assis près de Gérard, relisait les règles dun autre jeu, sans lentamer, trop fatigué. Camille et Romain rangeaient salades et écorces de clémentines en cuisine. Ça sentait le repas, le sapin, le champagne un peu éventé.

Maman, appela Paul. Viens, papa prépare sa contre-offensive stratégique.

Jarrive, répondit-elle, couvant la salade. Jarrive.

La lumière séteignit dans la cuisine. Un instant, elle sarrêta sur le seuil : la lumière de lécran illuminait les visages, la guirlande suivait la musique. Il y avait, dans ce clair-obscur, quelque chose de véritablement familial.

Ainsi soit-il, pensa-t-elle. Quil y ait un peu de tout. Limportant, cest quils soient là.

Elle sassit près de son mari, qui glissa discrètement pour lui faire de la place. Entre eux, la télécommande, petite chose banale, ne tentait plus personne en solo.

Alors, fit-elle en souriant à Paul et Romain, montrez-moi vos jolis chemins.

Le réveillon suivait son cours. Dehors, des feux dartifice pétaradaient. À lécran, les héros se perdaient encore dans leurs histoires absurdes. Dans la pièce, une carte se dessinait peu à peu : coin télé, coin jeu, coin cuisine. Entre les trois, des chemins discrets mais solides, sur lesquels chacun pouvait aller vers lautre.

Personne na gagné ni perdu ce soir-là. Chacun a seulement cédé un petit peu. Et, en laissant un peu de place à lautre, la chaleur sest installée.

Ma leçon de cette soirée? Parfois, on saccroche tant à ses habitudes quon devient sourd aux envies des autres. Mais si on accepte de lâcher prise, ne serait-ce quun instant, cest alors quon construit ensemble les souvenirs les plus précieux.

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La télécommande pour deux À seize heures, la porte d’entrée claqua si fort que le vieux manteau suspendu tanguait sur son cintre — et toute la petite tribu déboula dans l’entrée : d’abord le grand Alexandre, avec un sac à dos et un filet de clémentines, puis son épouse Anne, coincée entre une parka d’enfant et une boîte de jeu de société, et enfin Léo, huit ans, qui tirait son bonnet de laine sur les yeux en grondant, pour une raison connue de lui seul. — On est là ! — lança Alexandre à travers l’appartement, sans même retirer ses chaussures. Aussitôt, depuis la cuisine, apparut la maman — Madame Nathalie — armée d’un couteau, tablier à carreaux noué à la taille, joues rosies, cheveux relevés par une pince. Derrière elle, la montagne de pommes de terre et de saucisson pré-coupés témoignait de son anticipation. — Oh mes chéris ! — Elle abandonna le couteau sur la planche et y accourut, s’essuyant les mains sur son tablier. — Entrez, posez vos manteaux, venez. Pas dans le couloir, il y a des courants d’air. Du salon, la voix d’un présentateur et le brouhaha étouffé d’un public montaient : la télé diffusait un gala de journée. Papa, Monsieur Valéry, répondit sans se lever : — Bienvenue, bienvenue ! Je surveille le programme. Alexandre se pencha pour aider Léo à ôter ses chaussures et aperçut le décor familier de son enfance : la table déjà mise, la télécommande posée sur la table basse devant le canapé, un saladier de bonbons à portée de main, et la vieille guirlande électrique qui clignotait sur le mur. La télévision, bien sûr, restait allumée, le volume bas mais constant : une sorte de bourdonnement, aussi ordinaire que celui du frigo. Ça doit tourner depuis ce matin, pensa-t-il, déjà gagné par une irritation familière qu’il masqua sous un sourire. — Maman, je t’aide ? — proposa-t-il en tendant son sac. — C’est pour toi. Y’a du bon champagne, pas comme celui-là… — Il s’interrompit en apercevant sur la table une bouteille bien en vue de mousseux, à l’étiquette dorée très « soviétique ». — Bon, bah, on aura les deux. — J’ai déjà tout acheté, — répondit Nathalie, douce mais légèrement blessée. — Mais gardons. Peut-être que votre « mode » sera meilleure. Anne, ma puce, enlève ton manteau, j’en ai presque fini avec la salade, et on pourra prendre un thé. Anne sourit et acquiesça, mais Alexandre sentit qu’elle s’était brusquement tendue. Sur la route, ils s’étaient promis : cette année, tenter un réveillon autrement — éviter la « pollution télé », jouer, mettre de la musique, que les enfants ne soient pas scotchés à leur portable. Mais franchir le seuil, c’était se cogner aussitôt contre la bande-son du speaker et le bruit hypnotique du zapping parental. Valéry était déjà installé dans son coin, à la façon d’un capitaine sur sa passerelle. La télécommande sous la main, il changeait de chaîne d’un geste machinal, sans guère regarder l’écran : concert, paillettes, animateurs bling-bling, puis re-concert. Ça commence…, songea-t-il en fronçant les sourcils. Ils vont encore débarquer avec leurs enceintes, leurs playlists. Il faudrait que je coupe tout ? Comme si mon Nouvel An à moi n’avait jamais existé. Le téléviseur avait été allumé le matin, pendant que Nathalie épluchait ses pommes de terre, et n’avait pas bronché depuis. Valéry aimait entendre les voix, la musique, dans la pièce. Ça avait toujours été ainsi — même lorsque Alexandre, tout petit, courait entre la table et le sapin, la télé ronronnait, preuve vivante que toute la France fêtait, elle aussi. — Papy, y a moyen de regarder des dessins animés ? — Léo venait déjà bondir dans le salon, son sac balancé à terre. — Plus tard, — répondit Valéry sans quitter l’écran des yeux. — Là, c’est un bon concert, écoute un peu comme ils chantent. — Mais j’aime pas comment ils chantent, — avoua Léo en fronçant les sourcils. Alexandre passa la tête, s’essuyant les mains sur son jean. — Papa, tu veux bien baisser un peu ce soir ? On voulait jouer à Carcassonne, j’ai apporté le jeu. — À quoi ? — Valéry plissa le front. — Un jeu de société — des routes, des châteaux, c’est marrant. — Eh bien jouez, qu’est-ce qui vous retient ? — répliqua sincèrement étonné le père. — La télé ne crie pas. Qu’elle reste, elle dérange personne. Alexandre voulut expliquer que, même à faible volume, le « bruit de fond » brouillait tout. Mais il croisa le regard de Nathalie, qui passait justement avec une assiette de charcuterie et les observait, sur la défensive. — Mangez d’abord, — dit-elle. — Après, faites ce que vous voulez. Y’a encore tout le temps jusqu’à minuit. Tout le temps… Alexandre savait bien comment ça se passait. D’abord « Le Père Noël est une ordure », puis le concert, ensuite le message du président, puis re-concert — et soudain, tout le monde bâille, alors que lui n’a même pas ouvert la boîte du jeu. Dans la cuisine, ça sentait la mayo, l’aneth, l’oignon frit. Sur le rebord de la fenêtre, des pommes de terre chaudes refroidissaient avant d’entrer dans le hareng-pommes à l’huile. Nathalie ciselait les cornichons avec rapidité, saupoudrant la salade. — Maman, tu ferais pas un peu d’olivier sans la saucisse ? — suggéra Anne, prudente, en s’asseyant. — On mange plus de légumes, et puis Léo aime pas trop la viande. — Sans la saucisse, c’est plus la salade, — rétorqua Nathalie, par réflexe. — Ça devient une macédoine. Mais si tu veux, je lui mets de côté. — Merci, — acquiesça Anne, soulagée. Elle aimait vraiment sa belle-mère, mais à chaque Nouvel An elle se sentait comme invitée dans une pièce dont on répétait le texte depuis des années. Les recettes, les habitudes de la maman d’Alexandre étaient sa rambarde, Anne comprenait; mais comment transmettre aussi leurs petites manies à eux, ici, chez les parents ? — Encore tes expériences de salade ? — jeta Valéry depuis le salon. — Je vous connais, après on va devoir resaler. Je corrigerai derrière. — Ça ira, — répondit Nathalie, légèrement vexée. Alexandre sentit s’insinuer ce malaise — peut-être qu’Anne n’aurait pas dû démarrer sur la saucisse… Mais il se rappela l’année précédente, quand Léo avait joué avec sa fourchette tout le dîner, à la limite de la nausée, et se dit qu’elle avait raison. Une demi-heure plus tard, ils passaient à table, la lumière du jour résistait encore, les bougies n’étaient pas allumées, le sapin luisait dans l’angle, la télé restait fidèle au concert, le son baissé d’un cran — premier compromis silencieux : Alexandre, discret, avait réduit le volume, Valéry avait fait comme si de rien n’était. — À la famille réunie, — leva son verre Valéry. — Ça fait plaisir que vous soyez venus, vous savez. Les enfants grandissent, et puis… enfin, voilà, c’est important. Alexandre sentit un pincement : son père redoutait de finir seuls, eux deux, dans ce grand appartement « aspi« années 70 », avec ses tapis et son vaisselier. Craignait qu’un jour, les enfants filent ailleurs, vivent leurs rituels. Et alors, la télé, le concert, la salade russe devenaient le garant que « l’avant » existait toujours. — Ça nous fait plaisir aussi, — répondit Alexandre. On trinqua, le champagne était sec, un peu amer; Léo piqua une clémentine, Anne se servit un jus, Nathalie repartagea la salade. — « Le Père Noël est une ordure », ce soir, tu regardes ? — demanda Anne prudemment. — Evidemment ! — s’anima Valéry. — Sans ce film, ça n’est pas la fête. Il passe à neuf heures. On mange, petit thé, et on top départ. — Et si cette année on faisait une pause ? — risqua Alexandre. — On le connaît par cœur… On pourrait… — C’est pas moi qui râle, — coupa Nathalie, quoiqu’il ne l’ait pas regardée. — Sans ce film, je me sens… déphasée. Depuis ma jeunesse. Je l’ai vu même à la maternité, y avait la télé dans le couloir. — Oui, je me souviens, — approuva Valéry. — J’y allais exprès. Alexandre sentit son argument fondre : il ne parlait plus juste d’un film, mais de quelque chose qui touchait à l’histoire intime de ses parents. — Bon, on le regarde, — ajouta vite Anne. — Mais on joue d’abord un peu ? J’ai apporté le jeu. Tous ensemble. — On jouera, on jouera, — marmonna Valéry. — Pas pressé. Il reprit la télécommande, zap, zap, Alexandre se mit à compter — comme des battements d’horloge. Après le dîner, Léo devint remuant. — Papa, on joue quand ? — murmura-t-il, mais tout le monde entendit. — Bientôt, — répondit Alexandre. — Rangeons déjà la cuisine. — Je m’en charge, — trancha Nathalie. — Allez profiter. Je vous rejoins. — Maman, on peut aider, — insista Alexandre. — Tu vas juste me mélanger mon organisation, — répliqua-t-elle sans méchanceté. — J’ai ma méthode. Allez jouer. La méthode : tout dans l’évier, verres à part, salade protégée pour la nuit. Chaque année, même chorégraphie. C’est sa boussole. Alexandre échangea un regard avec Anne. Vouloir aider serait risquer l’esclandre. — Ok, — céda-t-il. — On va s’installer. Dans le salon, Valéry dénichait déjà la chaîne du « Père Noël ». Générique d’ouverture, musique culte. — Voilà, — commenta-t-il. — Ça commence. — Papa, justement… — tenta Alexandre avec la boîte du jeu. — On joue après, — le père sans décoller les yeux. — J’aime le début. Après, vous faites ce que vous voulez dans la cuisine. — La cuisine est petite, — appuya Anne. — Et maman s’occupe encore. — Ensemble pourquoi ? — s’étonna Valéry. — Vous expliquerez vos règles, j’y comprendrai rien. Je préfère le film. Venez regarder avec moi. Alexandre inspira profondément. Voilà le moment qu’il redoutait. Tout le cheminement du jour menait là. — Papa, — il fit de son mieux pour être doux. — Chaque année c’est pareil. On aimerait changer — parler, jouer. Pas tout faire devant la télé. — Qu’est-ce que la télé t’empêche ? — la voix paternelle se fit plus dure. — Elle se jette dans ton assiette ? Je baisse le son et puis voilà. — Ce n’est pas l’assiette, c’est dans la tête, — éclata Alexandre. — Impossible de discuter avec ce bruit permanent. — Personne ne crie ! — se vexa Valéry, remontant instinctivement le volume, pour prouver que tout allait bien. La musique monta. Nathalie entra, s’essuyant sur un torchon, sentant la tension. — Qu’est-ce qui se passe ? — demanda-t-elle. — Rien, — répondirent Alexandre et Valéry en même temps. À l’écran, le héros levait déjà son verre dans la baignoire. Les répliques cultes se superposaient à leur propre dispute. — On voulait juste jouer ensemble, — dit Anne, plus bas. — Et le film, on pourrait… — On le regarde, — trancha Nathalie, ferme. — Comme chaque année. Vous le savez. Alexandre sentit la colère — et le scrupule. Ils n’entendent pas, pensa-t-il. Comme si vouloir changer, c’était juste capricieux. Comme si eux seuls avaient le droit à leur tradition. Il regarda Léo. L’enfant, planté à la porte, serrait son dino en peluche, observant les adultes, tiraillé entre la télé et la famille. On lisait la déception sur son visage. — J’aime pas ce film, — dit-il soudain, franchement. — Il est nul. Silence. La télé débitait, plus écoutée. — Léo, mon chéri, — tenta Nathalie, — ce n’est pas un film ennuyeux, c’est… Enfin, tu ne comprends pas encore. — Moi je veux jouer, — répéta Léo, têtu, la voix brisée. — On avait promis. Alexandre sentit que, pour les enfants, il était inacceptable de transiger. D’un pas décidé, il s’approcha du téléviseur et appuya sur le bouton « off ». L’écran cligna puis s’éteignit. Le salon sembla s’élargir. On entendit le goutte-à-goutte de l’évier et une boule du sapin s’entrechoquant à une branche. — Alexandre, — souffla Nathalie. — Papa, — fit Valéry au même instant. Leurs voix portaient la même émotion : vexation et trouble. — C’est juste cinq minutes, — se rattrapa Alexandre, conscient d’avoir franchi la limite. — On commence vite, et après… — Tu es chez moi, — l’interrompit Valéry, — et tu éteins ma télé. Comme si je ne comptais plus. Le choc était plus fort qu’Alexandre ne l’aurait cru. Il balbutia : — Je ne voulais pas… C’est pour Léo… Léo sanglotait déjà. La tension ambiante l’avait submergé. Anne l’emporta tendrement. — Chut, — soufflait-elle, — ça va aller. On va trouver une solution. Nathalie fixa son fils d’un regard mêlé d’inquiétude, de lassitude, d’amour — et de peur. Peur que leur Nouvel An à eux, à Valéry et à elle, se dissolve dans d’autres récits. Ils ne comprennent pas, pensait-elle. Ce film, c’est mon ancre. Tant qu’il existe, je me sens encore moi, la jeune femme d’avant. — Alexandre, — reprit-elle calmement, — on se donne du mal toute la journée. Je veux m’asseoir et regarder mon film, sans déranger personne. Si tu veux jouer, fais-le. Mais pourquoi éteindre ? Alexandre sentit ses arguments s’envoler. — Parce que, — répondit-il, — allumé, c’est comme si… vous étiez avec la télé, pas avec nous. On veut être vraiment ensemble. Pas seulement physiquement. Ce propos flotta; Valéry détourna les yeux. Il sentit un pincement violent. — J’ai trimé pour ce téléviseur, pensa-t-il. Et maintenant, c’est comme si je fuyais derrière. Comme si je ne savais pas parler sans lui. Il se souvint des soirs où Nathalie était hospitalisée; la télé seule répondait, remplissait la peur du vide. Depuis, il n’avait plus supporté le silence. — Écoutez, — lâcha-t-il soudain. — Vous jouez là, une demi-heure, une heure si vous voulez. Et après, on rallume. D’accord ? Alexandre cligna des yeux. — Papa… — Je vais pas déranger, — continua Valéry. — J’essaierai même de jouer si vous expliquez. Mais on rallume après. Ça va ? Nathalie le regarda, étonnée — il ne cédait pas, il cherchait à rester ensemble, malgré tout. — Ok, — accepta Anne. — On installe le jeu. La télé reste éteinte. Pour les vœux du président, on l’allume, puis votre film, mais volume plus bas. Chacun fait ce qui lui plaît. — Moi je veux jouer avec papy, — dit Léo en se calmant. — Et mamie aussi ! Nathalie soupira. Ben voyons, pensa-t-elle. Pour le petit, on peut bien déplacer un peu les lignes. — D’accord, — dit-elle. — Expliquez vite, je veux pas me tromper sur vos routes. Alexandre sentit la tension redescendre. Il alluma la télé, mit pause. L’image de la comédie resta figée, le héros le verre levé. — Il attendra, ironisa-t-il. Andryouchka sait être patient. Valéry esquissa un sourire. La vieille blague tombait à pic. Ils déployèrent le jeu sur la table basse, décalant le saladier de bonbons. Les tuiles de châteaux et de routes prirent place près de la télécommande. Léo les mélangeait énergiquement. — Voilà, — expliqua Alexandre. — On construit tours à tour la carte, routes ou villes pour marquer des points. — Et si la route va nulle part ? — s’inquiéta Valéry. — Interdit, — assura Léo. — Faut relier tout ! — Comme dans la vie, — marmonna Valéry, mi-amusé. Les dix premières minutes furent un joyeux bazar. Nathalie se trompait tout le temps de pions, Léo oubliait les règles, Anne corrigeait avec patience. Valéry, d’abord blasé, se prit au jeu lorsque sa route battit la ville d’Alexandre. — Je suis un stratège, — ricana-t-il, — vous m’avez sous-estimé. — On ne savait pas ! — sourit Anne. À un moment, Nathalie se surprit à rire vraiment. Elle observait son mari chahuter Léo sur les règles et se prit à penser qu’on pouvait peut-être ajuster le scénario, pas l’annuler, le compléter. — Maman, — souffla Alexandre quand Léo fila aux toilettes. — Merci d’avoir accepté. — J’ai pas accepté, — grommela-t-elle, sans hostilité. — J’essaie. On a toujours fait comme ça, c’est rassurant. — Je sais, — approuva-t-il. — Mais nous aussi, on veut laisser nos souvenirs. Que Léo ne raconte pas seulement les films qu’il aimait pas. — Il s’en souviendra, — soupira-t-elle. — Le principal, c’est d’être ensemble. Le reste, ça vient. À neuf heures, la partie se termina sur la victoire-surprise de Valéry. Il frotta les mains, l’œil vers la télé. — Alors, c’est mon tour? — Oui, tu peux, admit Alexandre. Ils s’alignèrent sur le canapé. La musique du générique retrouvait l’espace, mais la télé n’écrasait plus la pièce. Restait la trace du jeu, des tuiles éparses, le carnet des scores; et une impression d’autre chose, au-delà du simple visionnage. L’allocution présidentielle sonna, Nathalie fila sortir le champagne, les verres. — Sers du jus aux enfants, — lança-t-elle à Anne. — Qu’on dise pas après que je les saoûle. Ils trinquèrent, écoutant à demi-mot les souhaits d’usage. Valéry pensait à la famille. Si pour eux jouer est important, alors… Après tout, le principal c’est qu’ils viennent. Au douzième coup de minuit, ils entrechoquèrent les verres. Certains eurent le temps de formuler un vœu, d’autres non; Léo en fit trois, pour être sûr. La télé reprit, mais au volume d’un murmure. Le film passait désormais en arrière-plan, pas au centre. Nathalie, en bout de canapé, goûtait son champagne. Sur l’écran, l’héroïne restait sur le palier; dans le séjour, Anne et Alexandre débattaient de qui commencerait la prochaine manche. — Maman, — lança Alexandre. — Tu veux qu’on regarde le film ensemble demain matin, rien que nous trois ? Ton rituel à toi. Elle parut surprise. — Pourquoi ? — Tu dis que c’est ton film. Faisons-en un moment à part, toi et papa. Et le soir, on joue, on papote. On aurait deux réveillons ! L’idée lui plaisait, mais elle répondit juste « On verra ». Demain, selon le réveil. Valéry, à côté, faisait mine de suivre le film. Mais il était soulagé : ils avaient ainsi trouvé un espace où chacun avait sa place. Léo, assis par terre, construisait une tour. Son sourire trahissait le vrai bonheur : il se souvenait de cette soirée comme celle où papi gagna, mamie rit, et où les parents ne s’étaient pas disputés. Vers une heure du matin, Nathalie réalisa qu’elle ne regardait presque plus la télé. Elle jouait son rôle d’ambiance, mais, cette fois, ce n’était plus ce qui comptait le plus. Alexandre, assis près de Valéry, relisait déjà la règle d’un nouveau jeu; Anne et Léo rangeaient le reste du dîner. L’appartement sentait la fête, la résine, et un peu le champagne éventé. — Maman, — appela Alexandre. — Viens, papa prépare un plan très stratégique. — Oui, j’arrive, dit-elle en recouvrant la salade. Elle coupa la lumière de la cuisine et s’arrêta une seconde à la porte du salon. Les visages baignaient dans la lueur changeante de la guirlande et de l’écran. C’était doux, familier. Tant pis, se dit-elle. Ce sera comme ça, et autrement. L’important, c’est qu’ils soient là. Elle s’assit près de Valéry, qui fit glisser la télécommande au milieu, comme un petit objet précieux — mais plus personne n’y disputait la priorité. — Vas-y, mon fils, — sourit-elle. — Montre-nous tes routes. La nouvelle année suivait son cours. Dehors, les pétards résonnaient, à la télé les héros rataient toujours leurs adresses. Mais dans le salon, chacun s’était un peu déplacé — pour laisser passer l’autre. Et, tout à coup, la chaleur était revenue.
Однажды мне с серьезным видом сказали: «Тебе уже не тот возраст!»