Encore elle ? Camille sest figée au milieu du salon, la cuillère à salade suspendue dans les airs, fixant Arnaud qui rejetait nerveusement lappel avant de retourner son portable, face contre la table bien polie.
De qui tu parles ? Arrête, Camille, commence pas, soupira Arnaud, comme si une rage de dent lassaillait soudain. Il attrapa une clémentine, commença à en retirer la peau, en évitant soigneusement de croiser le regard de sa femme. Cétait le boulot. Tu sais bien, fin dannée, tout le monde court partout, cest la panique pour la clôture des dossiers, le serveur bug, linformaticien perd pied.
Camille posa le saladier d« Olivier » sur le bord de la table, ce son mat et cristallin du verre contre le bois. Dans lappartement flottait un doux parfum de sapin, de poulet rôti à lail, et des notes chics de parfum quelle venait de se vaporiser dans le cou. Une émission de variétés récapitulait lannée à la télé, plein de sourires radieux défilaient à lécran, mais lambiance festive mitonnée toute la journée commençait à senvoler, comme les bulles dune bouteille de champagne fraîchement débouchée.
Arnaud, il est déjà vingt-deux heures. On est le 31 décembre. Quel « serveur » ? Quelle « clôture » ? Jai vu safficher « Laurence » sur ton téléphone. Jai pas la vue qui baisse, hein.
Arnaud poussa un profond soupir, posa la clémentine à moitié épluchée, et enfin leva les yeux vers elle. Dans son regard se mélangeaient lagacement et la culpabilité, un cocktail devenu tristement habituel ces six derniers mois.
Daccord, cétait Laurence. Mais alors ? Elle a aussi le droit davoir des soucis ! Tu sais quon a passé dix ans ensemble, et on a une fille, même si elle est grande maintenant. Je peux pas la laisser tomber si elle a besoin daide.
Elle a bien une fille de vingt-deux ans pour laider, fit Camille, la colère froide montant en elle. Et toi, tu as une femme, une actuelle, pas une ex. On avait dit : ce réveillon cest pour nous deux, pas pour ta mère, pas pour mes copines, encore moins pour Laurence.
Allez, Camille, ne sois pas si dure ! sexclama Arnaud, se levant pour arpenter le salon. Sa salle de bain fuit, cest la catastrophe, elle sait même pas couper leau, le robinet est bloqué. Les urgences ne se déplacent pas ce soir, tout le monde fait la fête déjà. Elle va inonder tout limmeuble, il y a pour des milliers deuros de dégâts potentiels. Cest soit je vais laider, soit elle risque de venir encore me demander de largent après, parce quelle touche rien.
Camille restait silencieuse. Lhistoire de la fuite semblait crédible, si seulement ce nétait pas la cinquième excuse du mois de la part de Laurence. La panne sur lautoroute, la tringle à rideaux à fixer, le « malaise » qui nécessitait quArnaud accoure avec des médicaments et à chaque fois, cétait Arnaud qui filait régler tout ça.
Laurence, lex-femme dArnaud, avait un talent hors pair pour générer des urgences et savoir gracieusement les déléguer à son ex-mari. Quand Arnaud et Camille sétaient installés ensemble il y a trois ans, Laurence assurait quelle ne voulait plus entendre parler de lui, et puis, comme par miracle, les problèmes se sont multipliés dès quil a eu une promotion et acheté une voiture neuve.
Écoute-moi, Arnaud la voix de Camille était basse, calme. Si tu passes le seuil ce soir, ne reviens plus.
Mais tu vas arrêter ton cinéma ?! Je vais pas faire la fête là-bas ! Juste réparer ce foutu robinet, mettre un collier, et je reviens. Maximum quarante minutes, à la rigueur une heure porte à porte. Il est dix heures quinze. Jsuis rentré avant onze heures et demie, on aura même pas commencé le champagne.
Il fouillait pour retrouver son pantalon, quil avait quitté pour un jogging tout à lheure.
Son fils peut y aller, répéta sèchement Camille. Que Mathis y aille.
Mathis est au ski, il a pas de réseau !, lança Arnaud déjà en train de passer un pullover. Allez, arrête ton délire. Cest un cas de force majeure. Si tu veux, je tappelle en visio pour te montrer la fuite !
Il lui glissa un bisou tiède sur la joue, machinal, comme on coche une case, sentant le gel douche et cette odeur de promesse de vie tranquille que Camille avait chérie trois années. Elle ne bougea pas, ne répondit rien. Statufiée au milieu du salon décoré, elle ressemblait à une sculpture de glace.
Je répète, si tu sors, tu ne reviens pas, lança-t-elle, le regard fixé sur le mur.
Pfff, arrête ton cinéma ! il haussa les épaules dans lentrée en enfilant sa parka. « Ne reviens pas, ne reviens pas » je serai là dans une heure, tu te remettras vite. Et touche pas aux salades sans moi !
La porte claqua, la serrure cliqueta, puis silence, à peine troublée par la musique badine qui passait à la télé et le présentateur qui sépoumonait : « Place maintenant à la chanson de lannée ! ».
Camille resta une minute sans bouger, puis sapprocha de la fenêtre. Leur appartement était au troisième étage, donnant pile sur la cour centrale. Elle aperçut Arnaud dévalant lescalier, manquant de glisser sur une dalle verglacée, se précipitant vers sa voiture, grattant le pare-brise du revers de la main avant de démarrer en trombe, phares allumés, comme sil sévadait plus quil nallait sauver qui que ce soit.
Elle retourna près de la table. Il y avait la salade, les œufs mimosa, les canapés au tarama, le foie gras rafraîchi, et ce fameux aspic quelle avait cuisiné tout laprès-midi. Au four une canette aux pommes dorait lentement. Elle y avait mis deux jours, acheté pour Arnaud une canne à pêche toute neuve, emballée sous le sapin.
Elle sassit, aperçut le téléphone dArnaud oublié sur la table dans la précipitation.
Son cœur rata un battement. Il était tellement pressé de courir au « robinet » quil avait laissé son précieux outil, celui quil trimbalait partout, même aux toilettes. Visiblement, la panique de Laurence avait été redoutablement convaincante.
Lécran salluma soudain. Un message. Émetteur : « Laurence ».
Camille connaissait le code : la date de naissance de Mathis, comme dhab. Jamais elle n’avait espionné, question de principes, mais ce soir, tout son monde sécroulait, elle voulait juste comprendre.
Elle entra le code, ouvrit les messages.
Le dernier, tout frais :
« Chéri, tes parti ? Les invités arrivent, Mathis et Constance sont là, on attend papa pour trinquer ! Jai fait ton Napoléon préféré Le champagne nattend plus que toi ! »
Camille relut. « Mathis et Constance sont arrivés », ce fameux Mathis censé être au ski sans réseau. Et puis « Les invités arrivent ». Rien sur une fuite, aucun mot sur une tuile.
Encore plus haut :
14h30. Laurence : « Tes sûr de pouvoir téclipser ? Invente un truc crédible. Dis que jai des palpitations. »
14h35. Arnaud : « Jimproviserai. Camille prépare tout, je me sens gêné. Mais cest toi que je veux. Avec elle, cest lennui total, elle va encore tirer la tronche. »
15h00. Laurence : « Pleure pas. Le réveillon cest en famille. Ta famille, cest nous. Elle, cest juste une option sur lappartement. On tattend à onze heures tapantes ! »
Camille referma le téléphone et le posa doucement. Bizarrement, aucune larme, juste un calme absolu, lumineux, comme si la brume sétait dissipée dun coup.
« Option sur lappartement. » Voilà.
Arnaud avait vécu dans ce F3 hérité de ses parents à elle, installé avec sa valise, ses dettes et sa vieille Opel quils avaient finie de rembourser ensemble. Trois ans à bénéficier du confort sans investir un centime dans les travaux, tout en dépannant régulièrement « la famille », sous prétexte de difficultés.
Camille regarda la montre : 22h45. Plus quune heure avant minuit.
Elle se leva, attrapa la grosse valise Samsonite celle du voyage de noces à Nice en haut de larmoire, létendit sur le lit.
Il fallait aller vite, être méthodique. Les chemises dabord : pas la peine de plier, tout entassé, cintres compris. Ensuite les jeans, pulls, tee-shirts. Dun geste, elle vida les tiroirs de sous-vêtements. En un rien de temps, la valise fut pleine. Elle referma la tirette, sassit dessus pour la fermer, claqua les attaches.
Ce nétait pas assez. Il lui restait des tonnes daffaires.
Elle attrapa trois énormes sacs poubelle de 100 litres. Dans lun, toute sa godasse : bottes dhiver, baskets, pantoufles. Dans le deuxième, manteaux et bonnets. Dans le troisième, tout de la salle de bains : rasoir, brosse à dents, shampoing, déodorant.
Elle procédait comme un automate, froide, droite au but : tout dégager avant minuit.
Son regard tomba sur la boîte à pêche sous le sapin. Camille louvrit, déchira le papier cadeau, fourra la canne et la boîte de leurres dans le dernier sac.
23h15.
Valise et trois sacs tirés à bout de bras jusquà lentrée, elle shabilla, enfila ses bottes, puis mena tout le fatras sur le palier jusquà lascenseur.
Elles avait mis tout en tas. En haut des sacs, le portable dArnaud.
Après mûre réflexion, elle prit une feuille de papier, un marqueur, et écrivit en grandes lettres : « BONNE ANNÉE ! TOUS MES SOUHAITS DE BONHEUR EN FAMILLE ». Elle scotcha la feuille sur la valise.
De retour dans lappart, elle verrouilla la porte sur tous les loquets, y compris le verrou de nuit celui qui souvre que de lintérieur.
23h30.
Dans la cuisine, elle coupa le four. La canette était cuite à point, un parfum divin. Elle se servit la cuisse dorée avec les pommes, se versa une coupe de Champagne bien froide.
Le calme soudain avait quelque chose de libérateur, comme si la tension de toute la journée sétait dissoute dun coup. Plus personne à satisfaire, plus dexcuses à avaler, de regards lourds à éviter.
Elle sinstalla à table, enclencha les guirlandes, lumières douces.
À la télé, le président entamait son allocution. Camille écouta en regardant les bulles dans sa coupe.
« Cette année na pas été facile »
On peut le dire, souffla-t-elle. Mais la prochaine sera top.
Les douze coups retentirent.
Un vœu : ne plus jamais se laisser piétiner.
Douze ! Lhymne. Les feux dartifice éclatèrent de plus belle dehors.
Camille avala une gorgée de champagne, mordit dans le canard. Un pur délice !
Une demi-heure passa. Elle soffrit une part de bûche glacée avec du thé, puis la sonnette retentit.
Un coup, sec, assuré. Arnaud sans doute, fidèle à sa promesse de « vite revenir ». Ou alors il se rappelait de son portable
Elle ne bougea pas, le téléphone dans une main, le roman de lautre.
Ça recommença, plus fort, plus long.
Puis, elle reconnut le bruit dune clé. Un tour, deux tours, puis ça bloque. Arnaud galérait dans la serrure, puis essaya une autre clé.
Camille ! sa voix derrière la porte, étouffée par la double épaisseur Camille, pourquoi tu fermes ? Je suis là ! Ouvre, tas mis le verrou !
Camille tourna une page.
Camille, tu dors ou quoi ? Cest moi ! Tu te rends compte, jai oublié mon téléphone ! Jai pas pu aider plus, jai fermé le robinet, et je suis revenu direct.
Le mensonge sonnait si naturel quelle sourit malgré elle.
Sur son portable, elle ouvrit la fiche Arnaud. Numéro bloqué. Mais ce soir, elle voulait juste écouter.
Camille, cest pas drôle ! Ouvre ! Je me caille dehors !
Puis des coups dans la porte. Plus fort.
Tu boudes ? Bon ok, je suis revenu ! On peut encore trinquer, hein !
Un silence, puis il a sans doute allumé enfin la lumière du palier ou rencontré un voisin, car il remarqua les sacs.
Dix secondes de blanc.
Mais cest quoi ça ?! Mes affaires ? Camille ?!
Grands coups, cette fois du pied, contre la porte.
Tes malade ou quoi ? Quest-ce que tu fous ? Ouvre ! Cest aussi chez moi ici ! Jsuis domicilié ici !
Camille se leva, sapprocha, sans ouvrir :
Tu nes plus domicilié ici, Arnaud. Ta domiciliation temporaire, on a oublié de la renouveler, tu te rappelles ? Lappart est à moi.
Camille, ouvre ! Faut quon parle ! Tes sérieuse pour un coup chez Laurence ?
Jai vu vos messages, Arnaud. Ton portable est sur la valise. Tu pourras relire ce que tu écrivais à ta « famille » sur « loption sur lappartement ».
Un silence funèbre tomba. Elle nentendait que sa respiration hachée.
Tu tas tout lu ?
Ton code, cest la naissance de Mathis. Tu nas aucune imagination, Arnaud. Et tu manques dintelligence.
Camille, ce nétait que des mots ! Je voulais juste la rassurer Tu la connais, hystérique ! Je taime toi !
Ciao Arnaud. Va à ta fête. Il y a le fameux Napoléon, Mathis et la famille. Tu voulais du vrai familial ? Profite. Moi, je vais dormir.
Je vais où, là ?! Il est une heure du matin ! Jai picolé chez elle, je peux pas rouler ! Un taxi, jose pas imaginer le tarif !
Ça ne me concerne plus. Demande à ta « famille ». Mathis peut venir te chercher. Ou Laurence viendra te sauver, comme toi tu las sauvée.
Je te préviens, jenfonce la porte !
Essaie. Jappelle les flics. Mon frère est de service ce soir, tu sais comme il tadore ?
Arnaud savait. Le frère de Camille, capitaine chez les flics de Saint-Denis depuis des lustres, n’avait jamais caché ce qu’il pensait dArnaud.
Connasse ! hurla Arnaud. Trois ans de ma vie gâchés pour toi !
Prends tes sacs et va ten. Ou je descends les balancer au vide-ordures.
Elle entendit un coup de pied dans la valise, un bruit de chute. Des insultes, puis du froissement de sacs.
Tu vas le regretter ! Tu vas finir seule ! À quarante-cinq piges, qui voudra de toi ?!
Bonne année à toi, Arnaud, répondit-elle platement, rejoignant sa chambre.
Elle entendit lascenseur, puis plus rien.
Camille se glissa sous la couette, se surprenant à ne ressentir aucune douleur, aucune tristesse. Juste un immense soulagement, comme après un grand ménage où on a enfin sorti le sac à ordures qui empestait la maison depuis des mois.
Elle sendormit immédiatement, les échos feutrés des feux dartifice en fond sonore.
Au petit matin, le téléphone sonna. Cétait la mère dArnaud.
Camille ! Quest-ce qui sest passé ? sépoumona-t-elle sans même dire bonjour. Arnaud ma appelée en larme, il est chez Laurence, sur la banquette de la cuisine ! Comment tas pu ?
Bonjour, Madame Dupuis, répondit calmement Camille, sétirant sous la couette. Bonne année !
Quelle année ! Tas brisé une famille ! Pour de la jalousie ! Il voulait juste aider !
Madame Dupuis, la coupa-t-elle. Votre fils me trompait avec son ex. Il disait à tout le monde que je nétais quun « accessoire immobilier ». Il ma menti pendant des mois. Je lai renvoyé là où il sera heureux. Soyez contente, la famille est « réunie ».
De quoi tu parles ?! Il a dit que tu délirais.
Je vous envoie les captures décran sur WhatsApp. Lisez ce quil dit de vous aussi : la « vieille folle » toujours à donner des conseils
Silence à lautre bout. Camille raccrocha, bloqua le numéro, avala sa gorgée de thé, sélectionna les captures les plus croustillantes et les adressa à belle-maman.
À peine cinq minutes plus tard, le téléphone sonna à nouveau. Arnaud, cette fois depuis le numéro de Laurence.
Camille refusa lappel et éteignit le téléphone.
Elle avait des plans. Une virée en centre-ville, du vin chaud, un flânerie sous les illuminations, et un parfum flambant neuf. Le lendemain, le serrurier passerait changer la serrure.
La vie continuait, et elle promettait dêtre sacrément douce.
Tu aurais fait pareil, toi ? En tout cas, moi, ça ma soulagée rien que de te le raconter.

