Maman, regarde, cest cette fille-là !
Quelle fille ? De quoi tu parles, Élodie ?
Celle dont la maman va souvent voir papa. Je ten ai déjà parlé, tu te rappelles ?
Claire tourne la tête vers le groupe denfants qui joue dans le bac à sable. Son cœur se serre, puis semble dévaler jusquà ses pieds… Mais, bien sûr, elle ne laisse rien paraître. Elle sourit même à sa fille.
Ma puce, ce nest pas grave. Ton papa voit beaucoup de monde, tu sais bien, il est artiste
Oui, mais cette fille ma dit quelle allait nous prendre notre papa ! Élodie a la voix qui tremble.
Claire saccroupit pour être à la hauteur de sa petite.
Personne ne prendra notre papa, mon cœur. Tu veux que jaille lui parler ? Lui demander pourquoi elle te dit ce genre de choses ? Daccord ?
Daccord, maman !
Tu veux bien me montrer qui cest ?
Élodie désigne une fille en manteau bleu. Plus grande que les autres, elle reste à lécart, à observer.
Bonjour ! Claire saccroupit au bord du bac à sable, sourire aux lèvres. Comment tu tappelles, ma grande ?
Lenfant hésite puis prend un air renfrogné.
Je ne suis pas ta grande ! Quest-ce que tu veux ? Jappelle ma maman, sinon !
Ne tinquiète pas, tout va bien. Je voulais juste parler avec toi, comme on parle entre grandes personnes, tu comprends ?
La fille se laisse amadouer, détourne le regard, hoche la tête.
Solène Je mappelle Solène.
Solène ? Claire est un peu surprise. Cest joli, comme prénom !
Tout le monde me dit ça Bon, quest-ce que vous voulez ?
Tu sais, Élodie est vraiment triste à cause de ce que tu lui as dit. Tu peux me dire ce que tu lui as dit exactement ? Que je comprenne ce qui sest passé Peut-être quelle a mal compris ?
Absolument pas ! crie la fille soudain. Ma maman va bientôt prendre votre mari ! Et moi jaurai un papa, mais votre Élodie, elle nen aura plus ! On va vivre heureux, et vous, vous serez toute seule à pleurer ! Voilà !
Claire en reste muette. Après les cris de Solène, tous se tournent vers elles, médusés.
Solène, pourquoi tu dis ça ?
Parce que votre mari aime ma maman. Et elle laime, elle aussi ! Voilà !
Le contrôle de Claire seffrite dun coup. « Elle na aucune raison de mentir Mon Dieu, Raphaël Comment ai-je pu rater tout ça » Les pensées semmêlent dans sa tête. Elle se relève du bac à sable, séloigne vite puis sarrête.
Daccord, Solène. Excuse-moi de tavoir dérangée.
Alors maman, papa ne va pas partir, hein ? La fille ne va pas nous le prendre ? demande Élodie, fixant le visage inquiet de sa mère. Tu pleures, maman ? Maman
Claire touche sa joue du revers de la main. Elle sent, à sa surprise, une larme.
Non, ma chérie, ce nest rien Cest juste le vent, quelque chose dans lœil
Tu pleures ! sécrie Élodie. Alors papa va partir, tu veux pas me dire la vérité ! Elle disait vrai, hein, maman ? Dis-le !
Élodie fond en larmes et court vers lentrée de limmeuble. Claire, retrouvant ses esprits, lui court après, tentant dessuyer le mascara et les traces de pleurs sur son visage…
***
Jen ai marre de peindre à latelier ! Raphaël, la quarantaine, enlève sa veste et la pose sur une chaise. Rien ne vaut le calme de la maison. Je sens vraiment linspiration ici, dans mon atelier
Claire laisse tomber lassiette quelle lavait. Elle se casse en deux dans lévier.
Claire, ça va ? Tu tes pas coupée ? demande Raphaël, inquiet.
Oui oui, ça va
Elle tente de sourire mais nose pas croiser son regard.
Bon Excuse-moi, je suis rincé. Jai bossé avec les petits aujourdhui, tu sais ce que cest. Et demain jai encore des clients.
Qui donc ?
Tu sais, la cliente étrangère. Son portrait en style classique.
La grande blonde au corps parfait ?
Raphaël la regarde, surpris. Claire semble calme, mais sa voix tremble.
Mais jen sais rien, moi, si elle a un corps parfait ! Je peins son visage Oui, elle est blonde, je crois, les cheveux clairs Enfin, peu importe. Elle paie bien, elle pose pas de questions, elle est discrète. Plutôt effacée, même.
Effacée murmure Claire.
Oui, je crois quelle ne va pas bien. Un jour, elle a dû sarrêter pour prendre des cachets. Jai cherché le nom sur internet, cest sur ordonnance uniquement
Tu dis que tu sais rien sur elle
Cétait pour comprendre, cest tout. Juste de la curiosité.
Raphaël se lève, la prend dans ses bras, pose sa joue contre sa tempe.
Ne ten fais pas, si on passe moins de temps ensemble en ce moment Je termine ce tableau, et après, on part en vacances.
Cest vrai ? demande Claire, un peu perdue, se réchauffant à la tendresse de son mari.
Bien sûr, ma petite Claire. Ma chipie, ma jalouse que jaime fort souffle Raphaël, la serrant plus fort contre lui
Le lendemain, Claire décide de rester à la maison, juste pour voir cette femme que Raphaël peint. Lorsque la sonnette retentit, son cœur semballe. « Je suis plus stressée quun oral du bac ! On se calme », pense-t-elle, ouvrant la porte.
Bonjour, je suis Claire, la femme de Raphaël. Entrez donc !
La cliente hoche la tête, passe le seuil. Claire sapprête à fermer la porte, mais une petite fille apparaît dans le vestibule : celle avec qui elle a parlé la veille au parc.
Elle va rester bien sage. Elle dérangera personne annonce la femme, ôtant son manteau. Daccord Solène ?
Solène hoche la tête, sans un regard pour sa mère.
La femme, manteau retiré, traverse déjà le couloir, gagnant latelier de Raphaël comme si elle était chez elle. « On dirait quelle se croit chez elle, ici », pense Claire, puis tente de chasser lidée.
Solène, on fait connaissance ? Tu as faim ? Déshabille-toi, je prépare du thé.
Mais la petite sassied sur le banc à chaussures, le regard perdu vers le sol.
Il fait chaud, pourquoi tu tente Claire, gentiment. Tu veux de laide ?
Solène ne répond pas. Claire se sent gênée, mais garde contenance. Elle saccroupit près delle, délicatement pose une main sur son épaule.
Il y a quelque chose qui ne va pas, Solène ? Tu veux en parler ?
Rien, dabord. Mais quand Claire croise son regard, elle saperçoit que ses joues sont mouillées depuis longtemps déjà. Les larmes coulent sans fin sur les petites joues.
Pardon murmure la petite. Je vous ai menti.
Solène, ma chérie le cœur de Claire se serre. De quoi tu parles ?
Personne veut prendre votre papa. Cest juste que Moi aussi, je voudrais un papa
Solène éclate en sanglots. Elle tremble, sa respiration devient saccadée.
Ma maman, elle est tout le temps malade Elle ma même appelée à cause de sa maladie. Jaime pas ce prénom ! Solène, cest à cause de la tristesse Elle nest jamais joyeuse ! Mais Raphaël, il me faisait rire, me montrait les pinceaux… Je lai vu jouer avec Élodie au parc ! Et moi, je suis toujours toute seule. Tout le temps !
Claire reste sans voix. « Pauvre gosse… Si elle se confie si vite, cest quelle se sent un peu en sécurité maintenant. Avec nous seulement Mais dans quel monde on vit ? » songe-t-elle, en serrant bien fort Solène dans ses bras.

