Un voisin pas de la bonne génération Le matin de Monsieur Pierre, c’était chaque jour pareil : la bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en annonçant les embouteillages et la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage d’escalier—les gens partaient au travail. Depuis longtemps, il n’était plus pressé par les horaires, mais il gardait l’habitude de se lever tôt, de faire le tour de l’appartement pour vérifier si le balcon était fermé, le gaz coupé, les clés à leur place. Voilà plus de trente ans qu’il habitait au bout d’un immeuble HLM, neuf étages dressés à la périphérie d’une ville de province. Il connaissait les sonnettes de chaque palier, qui tapait le plus fort en rentrant, qui laissait sa poussette dans le couloir. Chez lui, c’était calme, une tranquillité qu’il appréciait : le soir, il s’asseyait dans son fauteuil devant un vieux feuilleton, entendait la toux de la voisine du fond à travers le mur et sentait que l’immeuble vivait, mais sans tapage. Dans la cage d’escalier, un ordre tacite régnait aussi. Il redressait les petites annonces mal collées sur le tableau, allait même jusqu’à en réimprimer une quand il y avait des fautes, scotchant soigneusement sur le mur. Son ficus, planté dans une demi-bouteille en plastique, trônait sur le rebord entre deux étages ; l’été, il le sortait sur la coursive pour égayer la grisaille. Ce jour-là, tout a légèrement basculé. Il venait d’arroser le ficus. Une odeur de steack haché remontait du rez-de-chaussée, suivie d’un bruit de vieil ascenseur. Les portes se sont ouvertes sur un jeune homme traînant une valise à roulettes et un sac à dos. Des écouteurs fixés aux oreilles, le fil pendouillant jusqu’à son téléphone, d’où suintait une rythmique à la mode. Il s’est arrêté, a lu les numéros de porte, puis a regardé Monsieur Pierre. — Bonjour, vous savez où est le 237 ? — Oui, c’est juste là, répondit Monsieur Pierre. Mais la numérotation est bizarre, il faut compter une porte sur deux. Le jeune a acquiescé et tiré sa valise dans le couloir, l’encombrant de ses affaires—son sac frôla la manche de Monsieur Pierre. — Oups, pardon, je dois… m’installer, balbutia-t-il. Le mot « m’installer » dérangea Monsieur Pierre. Dans le 237, habitait Madame Louise, une veuve tranquille avec son chat. On avait parlé récemment qu’elle allait louer une chambre. Visiblement, voici son locataire. Monsieur Pierre rentra chez lui (le 235), referma la porte et s’arrêta dans l’entrée, à l’écoute. On déplaçait des meubles derrière la cloison, on ouvrait les armoires, la sonnette tinta plusieurs fois—d’autres arrivants, des voix jeunes, des rires courts. Il se versa un autre thé, trop fort mais qu’importe. Dans sa tête résonnait la phrase de Madame Louise : « Eh bien, la retraite c’est petit, qu’il vienne—les étudiants, c’est discret, non ? » On comprit vite, le soir venu, à quel point ces « discrets » l’étaient. D’abord des sacs froissés dans le couloir, des portes qui claquent, puis, dans l’appartement voisin, la musique monta. Pas très fort, mais la basse faisait vibrer les murs comme une pulsation dans la poitrine. Monsieur Pierre coupa la télévision et écouta. La basse cognait en rythme. Il frappa d’abord doucement, puis plus fort ; le son se fit plus discret, mais resta là. — Les « discrets », hein, marmonna-t-il en regagnant son fauteuil. La nuit fut mouvementée. Vers minuit, une porte claqua si fort sur le palier que même son armoire en trembla. On riait, on chuchotait, le trousseau de clés bataillait longtemps contre la serrure. Monsieur Pierre, allongé dans le noir, comptait les battements de son cœur et se revoyait relayer dans le groupe WhatsApp de la copropriété ce vieux message sur le respect du silence après 23 heures. Le lendemain matin, en ouvrant sa porte, il découvrit deux paires de baskets, une veste de sport sur le portemanteau, là où il n’y avait jadis que ses affaires et celles de Louise. Une boîte à pizza, soigneusement posée contre le mur, complétait la scène. Il resta un moment à contempler tout ça avant de rentrer taper un message dans le groupe de l’immeuble : « Merci de ne pas encombrer le palier et de respecter les heures calmes. » Il effaça, recommença : « Qui est installé au 237 ? Il y a eu du bruit cette nuit… » puis barra tout pour n’envoyer qu’un laconique : « Merci de ne pas laisser de détritus sur le palier. » Des réponses fusèrent : des smileys, des « C’est qui qui laisse ça ? » « Chez nous c’est propre ! » Louise, fidèle à elle-même, était absente de la discussion. En journée, il croisa la voisine à l’ascenseur, le cabas bourré et un bouquet d’aneth qui en dépassait. — Alors, vous avez un locataire ? osa-t-il. — Ah, Ivan, répondit-elle plus gaiement. Un étudiant en informatique, très poli. T’inquiète pas, je lui ai dit de ne pas faire de bruit. — Oui, très poli, grommela Monsieur Pierre. Le soir, à l’heure des infos, la musique repris derrière le mur—cette fois en anglais, avec des voix. Monsieur Pierre, excédé, se leva, enfila ses chaussons, et alla frapper à la porte de Louise. La musique s’entendait encore bien, filtrée par le battant. Le jeune homme ouvrit : t-shirt, jogging. — Bonsoir, vous pourriez baisser le son ? Il se fait tard… — Oh pardon, tout de suite, j’étais avec mes écouteurs, j’ai pas vu que les enceintes étaient branchées. Je baisse. — Mieux vaut couper. Ce n’est pas une résidence universitaire ici. La musique cessa quasi immédiatement. Monsieur Pierre retourna s’asseoir, mais la contrariété persistait. Le lendemain, alors qu’il suivait les infos, Ivan sonna : jeans, portable sous le bras. — Je voulais m’excuser pour hier… Et demander : l’internet, il marche bien chez vous ? Parce que je ne capte rien ici. Madame Louise a dit que vous connaissiez quelqu’un pour dépanner ? Monsieur Pierre faillit répondre sèchement (chez moi, c’est privé !), mais se retint. Ivan trépignait, l’air d’un lycéen en retard. — Je ne m’y connais pas trop… Mais j’ai noté le numéro du dépanneur lors du dernier problème, attends, bouge pas… Tu t’appelles comment ? — Ivan. — Moi c’est Pierre. Tiens, voilà, essaye celui-ci. — Merci beaucoup, sans le net, pas de cours. Ivan sembla hésiter à partir, puis : « Si jamais un jour… vous avez besoin d’aide avec un téléphone ou un ordi, je peux aider ! » Monsieur Pierre éluda. Le soir même, pourtant, alors que son smartphone affichait des icônes inconnus après une mise à jour, le souvenir de la proposition d’Ivan le tentait mais il s’entêta à ne rien demander. Résultat, l’horloge disparut de l’écran principal. Quelques jours plus tard, la discussion chauffa dans le groupe immeuble : photos de baskets, critique sur « l’encombrement du palier ». On montra les chaussures d’Ivan. Sous une photo, on lisait « Ce sont sûrement les nouveaux du 237 » puis « Respectons l’espace commun ». Monsieur Pierre observa longuement l’écran, finit par écrire : « Parfois il vaut mieux discuter en face que râler par chat. » Lui-même s’étonna. Un autre jour, revenant du marché avec ses pommes de terre, il trouva Ivan sur les marches, fumant distraitement devant l’immeuble, cabas du supermarché à côté de lui. — On n’a pas le droit de fumer là, lança Monsieur Pierre sans réfléchir. Ivan sursauta, cacha la cigarette, l’écrasa. — Pardon ! Je pars, je pars. — C’est trop tard maintenant, tu as déjà enfumé tout le monde… Ivan leva son sac, ouvrit la porte pour aider Monsieur Pierre à passer avec ses courses. — Merci, admit celui-ci à contrecœur. Dans l’ascenseur, Ivan serrait son cabas contre lui, attentif à ne pas gêner. — Vous habitez ici depuis longtemps ? — Oui. — Je m’y fais pas trop… Chez moi on habite une maison, et personne ne râle pour une paire de baskets sur le pas de la porte. Au pire, mon père lançait une pantoufle, mais il n’a jamais envoyé de photo dans un groupe ! — Ici, tu peux parler aussi. Mais commence par ranger tes baskets avant de râler. — J’y penserai. Peu après, Monsieur Pierre eut un souci de compteur d’eau ; sciatique tenace, chiffres minuscules, manipulations compliquées sur internet, casse-tête assuré. Il se rappela la proposition d’Ivan et, après moult hésitations, frappa à la porte du 237. Ivan accourut, pris son portable, lut les chiffres, fit la saisie, expliqua doucement. — Vous pourriez mettre l’appli, c’est plus simple. — Je m’y perds, dans vos applis. — Je vous montrerai si vous voulez. Monsieur Pierre observa ses gestes précis sur le smartphone comme on regarderait un tour de magie. Après ça, Monsieur Pierre devint plus indulgent. Les soirées bruyantes, les odeurs de nourriture, le rire sonore l’agacaient toujours, mais s’y mêlait une curieuse impression d’appartenir, malgré lui, à ce monde plus rapide. Un soir, des amis d’Ivan firent de nouveau du bruit. Dans le chat, certains parlaient déjà d’appeler la police. Monsieur Pierre décida d’aller toquer en personne. Ivan ouvrit, penaud, accompagné d’une fille et d’un garçon. — Tu n’as pas vu l’heure ? Tu crois qu’on va tous s’organiser pour que tu vives comme en cité U ? Il y en a qui bossent demain. Ivan baissa la tête, promit de faire attention. La jeune fille s’excusa aussi. L’ambiance se détendit, mais une gêne persistait. Un lendemain, qu’il jetait ses déchets, Ivan lui demanda, sans arrière-pensée : — Vous vivez seul ? — Pourquoi, ça t’intéresse ? répondit Monsieur Pierre, trop sec. Ivan recula. Pas de sous-entendu ; juste de la curiosité, peut-être même un peu de sollicitude. Monsieur Pierre s’en voulut après coup. Vint une fuite d’eau—lui et Ivan unis pour protéger l’appartement, déplacer les meubles, mopper comme ils pouvaient, puis prendre un thé improvisé dans la cuisine. Ivan confia sa difficulté à s’habituer à la ville, sa peur de ne pas réussir dans les études. Monsieur Pierre se revit jeune, trainant des briques sur les chantiers. Au fil des semaines, Ivan s’apaisa, baissait la musique, dégageait le passage, donnait un coup de main. Un soir, Monsieur Pierre, coincé avec une douleur au genou, se décida enfin à l’appeler. Ivan ramena comprimés et eau, aida à s’installer. — Téléphonez-moi si vous avez besoin, insista-t-il. — Étudie d’abord. À ton âge, on bossait, mais vous, maintenant, c’est les écrans. — Oui, mais vous savez parler aux gens, répliqua Ivan. Moi, j’ai juste appris à m’envoyer des messages dans des groupes. L’hiver passa. Louise partit chez sa fille une semaine, laissa Ivan « référent » du palier. Un soir neigeux, Ivan vint frapper à la porte de Monsieur Pierre avec un tupperware de bortsch. Plus tard, en quête d’un match de foot, il sut trouver la bonne personne : Pierre—fan de foot, il le pressentait, grâce à une vieille écharpe de supporter. Ils regardèrent le match ensemble, burent du thé, commentèrent, rigolèrent et, au bout d’un moment, la complicité était là, inattendue. Le printemps arriva. Louise confia à Monsieur Pierre qu’Ivan allait sûrement partir, ayant trouvé une chambre plus proche de la faculté. Elle hésitait à relouer. Le jour du départ, Monsieur Pierre tînt à saluer Ivan. Remercîments, promesses d’aide via WhatsApp si souci avec le téléphone ou la connexion, conseils de ne pas lâcher l’université. Le soir, la solitude du couloir et du palier était palpable ; sur sa messagerie, Monsieur Pierre relut le nom d’Ivan, hésita avant d’envoyer un « Bien arrivé ? » La réponse ne tarda pas : « Oui, merci. Et chez vous, c’est calme ? :) » Monsieur Pierre sourit, répondit : « Calme, trop calme même. N’oublie pas, ici ce n’est pas une résidence étudiante ;) » La vie reprit, le ficus continuait de pousser sur le rebord de fenêtre. Et Monsieur Pierre, pour la première fois depuis des années, fut presque certain qu’un jour peut-être, quelqu’un d’autre prendrait place sur la chaise en face de lui, pour discuter, râler ou tout simplement partager un match.

Le voisin pas du même âge

Chaque matin chez Pierre-Marie Dupuis commençait de la même façon. La bouilloire sifflait, la radio grésillait en égrenant des embouteillages sur le périphérique et la météo capricieuse, deux ou trois portes claquaient dans la cage descalier : la vie reprenait. Lui, il navait plus à presser le pas depuis longtemps mais sétait gardé lhabitude de se lever tôt. Routines inamovibles : faire le tour de son appartement, vérifier que la fenêtre du balcon était bien fermée, le gaz coupé, les clés bien accrochées à leur crochet.

Il habitait depuis plus de trente ans dans cette barre dimmeubles de neuf étages qui fermait la périphérie de Lyon. Avec le temps, il reconnaissait à loreille les sonnettes de chaque appartement, savait qui claquait sa porte avec rage et chez quels voisins la poussette restait éternellement plantée sur le palier. Son étage était calme. Il appréciait ce silence doux. Le soir venu, il sasseyait dans son fauteuil, lançait une série des années 80 sur son vieux téléviseur, sentait parfois la toux étouffée de Madame Borel tout au bout du couloir, et, malgré tout, se sentait entouré, vivant dans cette immeuble paisible.

Même le hall avait ses rites. Quand les petites annonces étaient collées de travers sur le tableau daffichage, il les redressait. Une fois, il a même acheté du scotch pour rattraper une annonce à propos du nettoyage, la tapant avec un correcteur dorthographe hors de question de laisser une coquille sur un mot officiel. Sur le rebord de la fenêtre, entre deux étages, trônait un ficus rescapé, planté dans une bouteille deau minérale coupée à la hâte. Lété, Pierre-Marie sortait la plante sur le palier pour égayer la grisaille crasseuse des murs.

Le jour où tout sest déréglé, il arrosait justement ce ficus. Dans la cage descalier flottait une odeur de steak haché : quelquun au rez-de-chaussée faisait cuire des boulettes, la senteur dhuile chaude remontait comme un fil invisible. Lascenseur gémit, sébroua, sarrêta dans un couinement métallique. Un simple « ding » et les portes souvrirent.

Un jeune homme en sortit, traînant une valise à roulettes, un sac à dos jeté sur une épaule. Les écouteurs dans les oreilles, un fil tortueux le reliait à son téléphone doù perçait, à peine, le flux dune musique électro.

Le garçon sarrêta, jeta un coup dœil aux numéros dappartements puis croisa le regard de Pierre-Marie.

Bonjour, lança-t-il, ôtant un écouteur. Cest bien ici lappart 237 ?

237, cest encore un peu plus loin, expliqua Pierre-Marie, avec cette façon carrée dont parlent les anciens. Ça ne suit pas lordre, la numérotation, ici.

Le gamin hocha la tête, tira sur sa valise. Les roulettes cognèrent bruyamment les carreaux. Dans le couloir, toutes ses affaires l’encombraient, le sac heurta le bras de Pierre-Marie.

Oups, pardon, marmonna le jeune. Je viens… minstaller.

Le mot « minstaller » glaça Pierre-Marie. Lappartement 237, cétait celui de Madame Borel, veuve, discrète, avec son chat Pompon. Il avait bien entendu quelle comptait louer une chambre ; voila donc à qui il aurait affaire.

Pierre-Marie regagna son 235 à petits pas, referma la porte, resta dans lentrée, le dos collé au battant. Derrière la cloison, on tirait des meubles. Des portes de placard claquaient. Le carillon de la voisine tintinnabula à plusieurs reprises : dautres arrivants sans doute. Il entendit des voix jeunes, rapides, des rires brefs.

Sur la table de cuisine, Pierre-Marie versa une deuxième tasse de thé. Trop fort mais il en but tout de même. Dans sa tête, une phrase de Madame Borel passait en boucle : « Tu sais, Pierre-Marie, la retraite ce nest pas beaucoup, alors un étudiant, ça fait un peu de compagnie et ça fait du bien ! Ils sont sages, les étudiants. » Sages.

Dès le soir, Pierre-Marie comprit ce que signifiait « sages ». Lorsque la nuit tomba, il y eut dabord le bruissement de sacs dans le couloir, puis la porte qui battit sec. Un peu plus tard, la musique se mit à gronder de lautre côté du mur, pas vraiment fort, mais assez pour que la basse traverse les cloisons. Pierre-Marie coupa la télé, écouta. Le battement sourd résonnait, comme un poing invisible sur la poitrine.

Il attendit dix minutes, finit par aller à la cloison. Tapa du bout des doigts. Rien. Il frappa plus fort. Cinq minutes passèrent avant que le grondement baisse, mais ne séteigne pas.

Sages, sages persifla-t-il en regagnant son siège.

La nuit fut agitée. Vers minuit, un claquement de porte fit vibrer larmoire de lentrée. Des éclats de rire, des chuchotements, une clé refusant dentrer dans la serrure, encore et encore. Allongé dans le noir, Pierre-Marie comptait les battements de son cœur. Il se remémorait la phrase du groupe WhatsApp « Résidents de la résidence Paul Eluard » : « Merci de respecter le silence après 23h. » Cétait lui qui avait un jour transféré ce message.

Au matin, il ouvrit la porte et découvrit deux paires de baskets dans le couloir, une veste dhiver accrochée à la patère (là où dhabitude, seules la sienne et celle de Madame Borel pendaient), et une boîte à pizza adossée discrètement contre le mur.

Il observa tout ce fatras quelques secondes avant de retourner dans son salon. Sur son téléphone, il ouvrit la conversation des voisins et songea à écrire : « Merci de ne pas encombrer le palier et de respecter les horaires de silence ». Il effaça. « Les nouveaux du 237 font du bruit la nuit. » Effacé aussi. Finalement, il tapa simplement : « Merci de ne pas laisser vos déchets dans le couloir ».

Un smiley grinçant tomba presque aussitôt. Puis un autre message : « Cest qui qui laisse des déchets ? » « Chez nous cest propre. » Madame Borel ne participait jamais à ces discussions virtuelles. Ça nétait pas son genre.

Il la croisa ce même jour près de lascenseur, un sac de commissions à la main, où dépassaient une baguette fraîche et un bouquet de persil.

Vous avez mis un locataire ? risqua-t-il.

Ah, Maxence, fit-elle en souriant. Un étudiant en informatique. Adorable, poli comme tout. Ne tinquiète pas, Pierre-Marie, je lui ai dit de faire attention et de ne pas faire de bruit.

Mouais fit Pierre-Marie, peu convaincu.

Le soir venu, alors quil voulait suivre les infos régionales, la musique redémarra, plus fort encore et en anglais cette fois. Pierre-Marie coupa sa télé, mit ses pantoufles, soupira longuement puis se décida à sortir dans le couloir. Il appuya sur la sonnette de Madame Borel. La mélodie coulait, étouffée, mais lappartement vibrait. Un déclic, la porte souvrit en un battement. Maxence, tee-shirt froissé et jogging, apparut.

Bonsoir, bredouilla Pierre-Marie. Pourriez-vous baisser la musique ? Lheure

Ah, désolé sexcusa létudiant en retirant un écouteur, lair penaud. Jétais dans mon monde, javais pas remarqué que les enceintes étaient branchées. Jéteins tout de suite.

Ce serait bien ! lança Pierre-Marie, sec et net. Il y a ici des gens, ce nest pas une cité universitaire.

Oui, oui, je comprends promit Maxence, baissant la tête.

La musique sévanouit. Pierre-Marie retrouva son fauteuil. Mais sa colère sourdait, tenace. « Pas remarqué comment peut-il ne pas remarquer que toute la cage descalier tremble ? »

Le lendemain, on sonna à sa porte en plein JT. Pierre-Marie ouvrit cétait Maxence, un ordinateur sous le bras.

Bonjour, dit le jeune en rosissant. Je voulais mexcuser encore pour hier, mais je me permets de vous demander : chez vous, la connexion internet fonctionne bien ? Jarrive pas à me connecter, et Madame Borel disait que vous connaissiez tout le monde ici.

Pierre-Marie faillit lui répondre de se débrouiller, que son internet nétait pas à disposition, mais les mots moururent au bord des lèvres. Maxence se dandinait, lordinateur serré contre lui comme si cétait un cartable.

Moi cest du filaire expliqua Pierre-Marie, un peu sec. Tu narrives pas à quoi au juste ?

Jessaie de configurer le routeur. Je rentre le mot de passe, mais ça ne marche pas. Madame Borel disait que, vous, quand ça ne marchait plus, vous aviez fait venir un technicien Je me demandais si par hasard, vous aviez gardé son numéro.

Cétait sensé. Pierre-Marie avait bien noté le portable du technicien sur un bout de papier aimanté au frigo.

Attends, bouge pas, fais-moi penser cest comment déjà, ton prénom ?

Maxence.

Moi cest Pierre-Marie. Voilà, prends ce numéro. Ce gars-là ma tout réparé.

Merci beaucoup, sourit Maxence, soulagé. Jai besoin dinternet pour mes cours

Il sapprêtait à repartir, hésita sur le seuil.

Si jamais vous avez du mal avec quelque chose, un téléphone, lordinateur, je peux peut-être aider Je my connais un peu.

Je me débrouille très bien, coupa Pierre-Marie. Merci.

Maxence hocha la tête, referma la porte.

Plus tard, Pierre-Marie eut lui-même un souci : après une mise à jour, plusieurs icônes disparaissaient de son portable, il sénervait, appuyait partout et effaça même lhorloge principale. Il repensa à la proposition de Maxence mais ne put se résoudre à demander de laide au « jeune ».

Quelques jours plus tard, le groupe WhatsApp de limmeuble se déchaînait à propos demballages qui traînaient au palier ; quelquun posta la photo de baskets, les mêmes que celles de Maxence. « Sûrement les nouveaux du 237 ». « Un peu de respect du palier, ce serait bien. »

Pierre-Marie regarda longtemps son écran, puis écrivit : « Ce serait mieux de se parler que de senvoyer des photos ». Il sétonna lui-même de sa phrase.

Un matin, revenant du marché, les bras douloureux sous le poids dun sac de pommes de terre, il trouva Maxence assis devant lentrée, clope au bec, scotché à son écran. À ses côtés, le sac kraft dun supermarché discount.

On ne fume pas devant lentrée, lâcha Pierre-Marie en passant.

Maxence sursauta, écrasa la cigarette sur une poubelle.

Désolé jallais partir.

Cest trop tard maintenant, marmonna Pierre-Marie. De toute façon, tu as déjà enfumé tout le hall.

Au moment de pousser la porte, il sentit le garçon la retenir pour quil puisse passer avec ses sacs.

Merci, concéda Pierre-Marie, du bout des lèvres.

Dans lascenseur, le silence pesait. L’ascenseur tressauta, Maxence rassembla ses affaires contre lui, évitant de le toucher.

Vous êtes là depuis longtemps ? tenta-t-il, fixant le chiffre « 8 » qui brillait.

Longtemps, grommela Pierre-Marie.

Cest jsais pas, jme perds encore. Chez nous, en maison, ya pas de chat pour les baskets sur le palier.

Et vous faisiez comment ?

Sil fallait dire quelque chose, on le disait. Mon père balançait parfois une pantoufle, jamais une photo sur internet, rigola Maxence.

Lascenseur sarrêta, la porte grinça.

Ici aussi on peut parler, répondit Pierre-Marie. Mais commence par ranger tes chaussures, après tu pourras discuter.

Je le ferai, promit Maxence, sérieux.

Peu après, Pierre-Marie eut une alerte de la régie : relevé du compteur deau en retard, risque de majoration. Il sénerva, buta sous lévier pour lire les chiffres mais la douleur au dos lui mit les larmes aux yeux. Sitôt sorti de là, assis sur le marchepied, il hésita puis résolut d’aller toquer au 237.

Maxence ouvrit presque immédiatement, écouteurs autour du cou.

Pierre-Marie ? sétonna-t-il.

Tu disais que tu ty connaissais souffla Pierre-Marie, gêné. Jai besoin daide pour le compteur deau. Je narrive pas à lire et faut entrer ça en ligne Le dos

Bien sûr, tout de suite, répondit Maxence.

Il retira ses baskets dans lentrée, les aligna méticuleusement. Ce geste étonna Pierre-Marie.

Les compteurs sont où ?

Sous lévier, souffla-t-il.

Maxence sagenouilla, lut les chiffres, entra les données sur le site de la régie.

Voilà, cest fait, dit-il. Vous recevrez un SMS de confirmation.

Merci, souffla Pierre-Marie, un peu honteux. Ils expliquent tout comme si javais fait Polytechnique.

Ils font toujours ça, se moqua Maxence. Vous pouvez mettre une appli smartphone, si jamais

Pas la peine, refusa Pierre-Marie, agacé. Vos applications trop compliqué.

Je peux vous montrer si vous voulez, insista Maxence, posément.

En quelques gestes, Maxence installa lappli. Pierre-Marie observait, un peu abasourdi.

Voilà, expliqua-t-il. La prochaine fois, tout est là.

Hm marmonna Pierre-Marie, sans rien avouer de son incompréhension.

Dès lors, il éprouva une pointe dindulgence nouvelle à légard de Maxence. Les visiteurs bruyants, les odeurs de cuisine, les rires tonitruants lagassaient, oui, mais il ny avait plus que cela : Pierre-Marie sentait poindre un sentiment étrange, comme sil sintégrait malgré lui à un monde dune vitesse dont il avait perdu la clé.

Une nuit, vers minuit, les rires furent particulièrement bruyants dans lappartement voisin. On entendit clairement un film lancé sur un ordinateur. Pierre-Marie tenta dignorer, mais la colère monta. Il se leva, enfila sa robe de chambre, sortit. Les messages fusaient déjà sur WhatsApp : « Qui met le bazar ? Encore le 237 ? On appelle la police ? »

Arrivé devant la porte, il sonna, poing serré. Rires étouffés, silences. Maxence ouvrit, décoiffé ; derrière lui, deux silhouettes, un garçon, une fille du même âge.

Pierre-Marie tenta Maxence, mais Pierre-Marie le coupa.

Tu te rends compte de lheure ? Les gens dorment. Demain, dautres bossent, dautres sont malades Tu crois que tout limmeuble doit vivre selon ton rythme ?

Maxence baissa la tête.

Pardon. On va arrêter, souffla-t-il.

Ce serait la moindre des choses. Les voisins veulent déjà appeler la police.

Cest fini, promis.

Quelques minutes plus tard, le silence retomba. Mais Pierre-Marie ne se sentit pas soulagé : une lourdeur persistait, comme si le simple fait de faire une remarque avait traversé quelque chose dessentiel.

Le lendemain, de retour de la Poste, Pierre-Marie croisa Maxence au local poubelle, déposant deux sacs, perplexe devant laffiche du tri sélectif.

Bonjour, osa Maxence, cherchant sans forcer le dialogue. Encore désolé pour le bruit

Les murs sont en papier, répondit Pierre-Marie. On entend tout ici.

Silence. Puis :

Vous vivez seul ? demanda Maxence, sans malice.

Ça te regarde ? sagaça Pierre-Marie.

Non cest juste que Madame Borel disait que

Occupe-toi de tes études, trancha Pierre-Marie en séloignant.

Dans le miroir de lascenseur, il croisa son reflet : cheveux gris, rides, bouche serrée. « Pourquoi lui avoir parlé ainsi ? » pensa-t-il sans mot dire.

Puis éclata un vrai souci dans limmeuble : un samedi, Pierre-Marie fut réveillé au petit matin par un bruit de gouttes : ploc, ploc Mais ça ne venait ni de la douche ni de la cuisine. Dans le vestibule, il découvrit une fuite sur le plafond, une eau brunâtre inondant son tapis. Il marmonna, posa une bassine, appela la régie, qui lui assura quune équipe allait venir : fuite au 9e.

Bientôt, Maxence sonna à sa porte, une bassine à la main.

Chez vous aussi ça coule ?

Tu vois, fit Pierre-Marie, cest pas mieux quailleurs !

Chez nous, ça goutte sur la multiprise ! Jai tout débranché, mais ça minquiète. Madame Borel est partie sexpliquer à la régie. Si vous avez besoin daide pour déplacer quelque chose

Ils repoussèrent ensemble larmoire, placèrent un autre récipient. Maxence, infatigable, ne broncha pas. Pierre-Marie sentait son dos protester, mais refusa dabandonner.

Vous pourriez me laisser faire proposa Maxence.

Je ne suis pas encore croulant, grommela Pierre-Marie.

Léquipe durgence finit par juguler la fuite. Restait un plafond jauni et le tapis détrempé. Réfugiés dans la cuisine, chacun devant son mug, ils reprenaient leur souffle.

Une fois, chez nous, le toit a percé, raconta Maxence. Papa a passé trois jours à râler, puis il est monté réparer lui-même. Moi, je nétais plus là, jétais déjà parti. Il me la raconté par téléphone plus tard

Pourquoi es-tu parti ? demanda, à sa grande surprise, Pierre-Marie.

Pour faire mes études. Chez nous, il ny a quun BTS, alors jai tenté la fac ici. Cest mes parents qui mont dit dessayer. Mais cest bizarre, la ville si grande, où personne ne se connaît. La cité U, cest invivable, alors jai loué ici pour être tranquille.

Tranquille, hein répliqua Pierre-Marie, un demi-sourire aux lèvres.

Maxence sourit aussi.

Je fais de mon mieux. Mais parfois on aimerait quil y ait moins de silence, comme à la bibliothèque.

Quest-ce quil y a de mal au silence ? questionna Pierre-Marie.

Rien mais quand on entend que ça, on commence à trop penser

Il se tut, le regard dans sa tasse. Au loin, sur un autre pallier, quelquun perçait un mur.

Tes donc informaticien ? tenta Pierre-Marie.

Ouais, mais je débute, la première année jai failli échouer. Parfois, je me dis que jaurais mieux fait de rester à la maison, trouver un boulot comme tout le monde. Mais mon père dirait que jai fui

Les pères sont tous pareils, souffla Pierre-Marie. Le mien aussi.

Il évita de raconter comment il était venu dun village, avait lui aussi dormi en cité U, trimé sur les chantiers pour payer ses études Une vie déjà lointaine, mais brusquement si proche dans les mots du jeune homme.

Depuis ce jour, ils se croisèrent plus souvent : dans lascenseur, près des boîtes aux lettres. Parfois un mot, parfois un simple geste de la main. Maxence mettait moins la musique fort, ou baissait aussitôt, comme sil se surveillait lui-même.

Un soir dhiver, alors que la nuit venait demporter les dernières lueurs dès 17h, Pierre-Marie sentit une violente douleur à son genou. Il eut du mal à se lever, les comprimés restaient hors de portée, sur la table de nuit. Il jura, hésita, puis appela finalement le numéro laissé par Maxence.

Allô ? répondit Maxence.

Cest Pierre-Marie Tu es là ?

Oui tout va bien ?

Je Jaurais besoin de toi, si tu peux passer une seconde.

Maxence fut là en une minute, alla sans un mot récupérer la boîte de médicaments, un verre deau. Il laida à trouver son fauteuil, glissa un coussin sous sa jambe.

Vous voulez voir un médecin ?

Non, répondit Pierre-Marie, fataliste. Ça date tombé dans lescalier, jeune.

Maxence sassit discrètement.

Si jamais vous avez besoin, nhésitez pas à me sonner. Je reste tard éveillé, je révise la nuit

Travaille bien, fit Pierre-Marie. Nous, à ton âge, cétait les briques quon trimballait. Les ordinateurs On ny comprenait pas grand chose.

Mais vous, vous savez parler aux gens. Nous, on sécharpe sur WhatsApp seulement, répondit Maxence.

Un sourire se dessina sur les lèvres ridées de Pierre-Marie. Lhiver simmisça, le palier refroidit, les voisins filaient vers la chaleur de leurs appartements.

Début janvier, Madame Borel partit une semaine chez sa fille. Dans le groupe WhatsApp, elle écrivit : « Si besoin, pendant mon absence, voyez Maxence, il reste à la maison ! » Pierre-Marie lut, ironisa tout bas : « Cest lui le chef, maintenant ? »

Un soir, alors que la neige grésillait contre les vitres, Pierre-Marie fit frire des oignons pour son dîner. On frappa : Maxence, rougissant, tenait un tupperware fumant.

Jai fait trop de pot-au-feu. Vous en voulez ?

Garde-le pour toi, voyons !

Jen ai déjà mangé. Madame Borel nest pas là, et puis On dit que vous aimez les soupes.

Pierre-Marie, pris de court, accepta le cadeau en marmonnant un remerciement.

Le pot-au-feu était meilleur quil ne laurait admis.

Quelques jours plus tard, Maxence toqua à son tour, ordinateur sous le bras.

Monsieur Dupuis Il y a un match ce soir, mon équipe joue Ma chaîne est bloquée sur internet. Vous avez toujours la télé par câble ? Je pourrais regarder ? Je serai discret.

Pierre-Marie voulut répondre quil ne suivait plus le foot, mais une habitude enfouie refit surface. Il invita Maxence à sasseoir. Ils suivirent le match, commentèrent, Maxence fit chauffer leau et rapporta deux mugs pendant la mi-temps.

Madame Borel ma dit que vous étiez pour Lyon, observa Maxence, remarquant lécharpe du club sur larmoire.

Je suis vieux, mais fidèle, rétorqua Pierre-Marie.

Le match les fit rire, râler, soupirer parfois ensemble, parfois chacun à sa façon. Après la victoire, Maxence sattarda.

Merci Honnêtement, cétait comme chez moi. Avec mon père, on faisait pareil sauf quil râlait plus fort.

Je peux râler aussi, si tu veux, répondit Pierre-Marie, amusé.

On nest plus si étrangers, vous et moi, souffla Maxence.

Le printemps arriva. La neige fondit, la pelouse révélant les papiers bruitant du dernier carnaval. Lodeur de peinture monta dans limmeuble : la copropriété refaisait les murs. Entre deux couches, Pierre-Marie installa son ficus sur le rebord, profitant dun rayon de soleil.

Un matin, Madame Borel frappa.

Cest moi, Pierre-Marie. Je voulais vous demander votre avis Maxence va sûrement partir bientôt. Stages, examens Je ne sais pas si je relouerai. Besoin des sous, mais je fatigue.

Il sen va ? balbutia-t-il.

Oui Il a trouvé un truc plus près de la fac Tu ferais quoi, toi ? Je reloue ou pas ?

Pierre-Marie haussa les épaules, une sensation de vide panique submergeant son cœur.

Cest à toi de voir, éluda-t-il.

Je my suis habituée, en vérité. Avec Maxence, au moins, je savais à quoi men tenir. Espérons que le prochain ne soit pas pire.

Le soir-même, Pierre-Marie croisa Maxence sur le palier.

On dit que tu pars ?

Probablement, admit Maxence. Jai trouvé une chambre à vingt minutes de luniversité. Ici, cest trop long

Tu as raison, il faut avancer quand on est jeune.

Dans lascenseur, ils se turent. Au cinquième, les portes souvrirent, personne. Puis elles se refermèrent.

Je peux vous laisser le code du wifi au cas où. Ou même le routeur. Vous avez pris lhabitude des applis

Ça ira, répondit Pierre-Marie. Je crois que jai eu ma dose de nouveautés.

Ils partagèrent encore quelques thés, des discussions de tout et de rien. Parfois, Maxence aidait à monter des courses ; une fois, Pierre-Marie réparait sa chaise branlante.

Le matin du départ, la valise de Maxence reparut dans le couloir. Madame Borel saffairait, débitant une litanie dinstructions ménagères.

Pierre-Marie sapprocha de sa porte. Fixant Maxence, il dit :

Alors, tu pars.

Oui… Merci pour tout. Pour les compteurs, pour le match.

Pas merci pour le bruit, grommela Pierre-Marie, cette fois sans rancune.

Pour le bruit pardon sincère, promit Maxence.

Ils restèrent un instant muets.

Courage, surtout. Ne lâche pas tes études, sinon tu finirais comme moi à pousser des seaux dans lescalier…

Je ne lâcherai pas, cest promis. Vous avez mon numéro : écrivez si besoin, jessaierai daider.

Cest noté.

Lascenseur arriva. Maxence y glissa sa valise, fit demi-tour.

Au revoir, Monsieur Dupuis.

Bonne chance, Maxence.

Lorsquil fut parti, le silence revint. Trop épais. Plus de baskets, plus dodeur de pizza, plus que la senteur de peinture et de pâtisserie descendue du septième.

Ce soir-là, Pierre-Marie s’assit dans son fauteuil, laissa la radio moderne bruire à ses oreilles. Si calme quil crut entendre leau filer dans les tuyaux du chauffage. Il prit son téléphone, retrouva le numéro de Maxence. Tape : « Bien arrivé ? », hésita puis valida.

La réponse tomba presquaussitôt : « Bien arrivé, merci de demander :) Vous tenez le calme ? »

Pierre-Marie sourit, écrivit : « Trop calme, même. Noublie pas quici, ce nest pas une résidence étudiante », ajoutant un clin dœil.

« Je men souviendrai. » répondit Maxence.

Pierre-Marie reposa le téléphone, se dirigea lentement vers la cuisine. Il sortit deux tasses, avant den replacer une dans le placard. Par la fenêtre, dans la cour, il observa des mômes taper dans un ballon, un promeneur passer un gros chien. Une porte claqua dans limmeuble voisin.

Il se servit son thé. Sur le rebord de la fenêtre, le ficus se tournait vers la lumière. Pierre-Marie fixa la chaise vide face à lui et se dit que, peut-être, un jour, quelquun viendrait sy asseoir. Pas nécessairement Maxence, pas forcément jeune. Simplement quelquun avec qui se chamailler à propos du bruit, demander un coup de main avec lordinateur ou partager un match.

Cette idée, pour la première fois, ne lui semblait plus si effrayante.

Il but une gorgée de thé. Dans lappartement, le silence nétait pas vide ; il était devenu une pause, comme un souffle entre deux voix, le temps que lautre sorte une minute en promettant de revenir.

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Un voisin pas de la bonne génération Le matin de Monsieur Pierre, c’était chaque jour pareil : la bouilloire sifflait, la radio grésillait dans la cuisine en annonçant les embouteillages et la météo, deux ou trois portes claquaient dans la cage d’escalier—les gens partaient au travail. Depuis longtemps, il n’était plus pressé par les horaires, mais il gardait l’habitude de se lever tôt, de faire le tour de l’appartement pour vérifier si le balcon était fermé, le gaz coupé, les clés à leur place. Voilà plus de trente ans qu’il habitait au bout d’un immeuble HLM, neuf étages dressés à la périphérie d’une ville de province. Il connaissait les sonnettes de chaque palier, qui tapait le plus fort en rentrant, qui laissait sa poussette dans le couloir. Chez lui, c’était calme, une tranquillité qu’il appréciait : le soir, il s’asseyait dans son fauteuil devant un vieux feuilleton, entendait la toux de la voisine du fond à travers le mur et sentait que l’immeuble vivait, mais sans tapage. Dans la cage d’escalier, un ordre tacite régnait aussi. Il redressait les petites annonces mal collées sur le tableau, allait même jusqu’à en réimprimer une quand il y avait des fautes, scotchant soigneusement sur le mur. Son ficus, planté dans une demi-bouteille en plastique, trônait sur le rebord entre deux étages ; l’été, il le sortait sur la coursive pour égayer la grisaille. Ce jour-là, tout a légèrement basculé. Il venait d’arroser le ficus. Une odeur de steack haché remontait du rez-de-chaussée, suivie d’un bruit de vieil ascenseur. Les portes se sont ouvertes sur un jeune homme traînant une valise à roulettes et un sac à dos. Des écouteurs fixés aux oreilles, le fil pendouillant jusqu’à son téléphone, d’où suintait une rythmique à la mode. Il s’est arrêté, a lu les numéros de porte, puis a regardé Monsieur Pierre. — Bonjour, vous savez où est le 237 ? — Oui, c’est juste là, répondit Monsieur Pierre. Mais la numérotation est bizarre, il faut compter une porte sur deux. Le jeune a acquiescé et tiré sa valise dans le couloir, l’encombrant de ses affaires—son sac frôla la manche de Monsieur Pierre. — Oups, pardon, je dois… m’installer, balbutia-t-il. Le mot « m’installer » dérangea Monsieur Pierre. Dans le 237, habitait Madame Louise, une veuve tranquille avec son chat. On avait parlé récemment qu’elle allait louer une chambre. Visiblement, voici son locataire. Monsieur Pierre rentra chez lui (le 235), referma la porte et s’arrêta dans l’entrée, à l’écoute. On déplaçait des meubles derrière la cloison, on ouvrait les armoires, la sonnette tinta plusieurs fois—d’autres arrivants, des voix jeunes, des rires courts. Il se versa un autre thé, trop fort mais qu’importe. Dans sa tête résonnait la phrase de Madame Louise : « Eh bien, la retraite c’est petit, qu’il vienne—les étudiants, c’est discret, non ? » On comprit vite, le soir venu, à quel point ces « discrets » l’étaient. D’abord des sacs froissés dans le couloir, des portes qui claquent, puis, dans l’appartement voisin, la musique monta. Pas très fort, mais la basse faisait vibrer les murs comme une pulsation dans la poitrine. Monsieur Pierre coupa la télévision et écouta. La basse cognait en rythme. Il frappa d’abord doucement, puis plus fort ; le son se fit plus discret, mais resta là. — Les « discrets », hein, marmonna-t-il en regagnant son fauteuil. La nuit fut mouvementée. Vers minuit, une porte claqua si fort sur le palier que même son armoire en trembla. On riait, on chuchotait, le trousseau de clés bataillait longtemps contre la serrure. Monsieur Pierre, allongé dans le noir, comptait les battements de son cœur et se revoyait relayer dans le groupe WhatsApp de la copropriété ce vieux message sur le respect du silence après 23 heures. Le lendemain matin, en ouvrant sa porte, il découvrit deux paires de baskets, une veste de sport sur le portemanteau, là où il n’y avait jadis que ses affaires et celles de Louise. Une boîte à pizza, soigneusement posée contre le mur, complétait la scène. Il resta un moment à contempler tout ça avant de rentrer taper un message dans le groupe de l’immeuble : « Merci de ne pas encombrer le palier et de respecter les heures calmes. » Il effaça, recommença : « Qui est installé au 237 ? Il y a eu du bruit cette nuit… » puis barra tout pour n’envoyer qu’un laconique : « Merci de ne pas laisser de détritus sur le palier. » Des réponses fusèrent : des smileys, des « C’est qui qui laisse ça ? » « Chez nous c’est propre ! » Louise, fidèle à elle-même, était absente de la discussion. En journée, il croisa la voisine à l’ascenseur, le cabas bourré et un bouquet d’aneth qui en dépassait. — Alors, vous avez un locataire ? osa-t-il. — Ah, Ivan, répondit-elle plus gaiement. Un étudiant en informatique, très poli. T’inquiète pas, je lui ai dit de ne pas faire de bruit. — Oui, très poli, grommela Monsieur Pierre. Le soir, à l’heure des infos, la musique repris derrière le mur—cette fois en anglais, avec des voix. Monsieur Pierre, excédé, se leva, enfila ses chaussons, et alla frapper à la porte de Louise. La musique s’entendait encore bien, filtrée par le battant. Le jeune homme ouvrit : t-shirt, jogging. — Bonsoir, vous pourriez baisser le son ? Il se fait tard… — Oh pardon, tout de suite, j’étais avec mes écouteurs, j’ai pas vu que les enceintes étaient branchées. Je baisse. — Mieux vaut couper. Ce n’est pas une résidence universitaire ici. La musique cessa quasi immédiatement. Monsieur Pierre retourna s’asseoir, mais la contrariété persistait. Le lendemain, alors qu’il suivait les infos, Ivan sonna : jeans, portable sous le bras. — Je voulais m’excuser pour hier… Et demander : l’internet, il marche bien chez vous ? Parce que je ne capte rien ici. Madame Louise a dit que vous connaissiez quelqu’un pour dépanner ? Monsieur Pierre faillit répondre sèchement (chez moi, c’est privé !), mais se retint. Ivan trépignait, l’air d’un lycéen en retard. — Je ne m’y connais pas trop… Mais j’ai noté le numéro du dépanneur lors du dernier problème, attends, bouge pas… Tu t’appelles comment ? — Ivan. — Moi c’est Pierre. Tiens, voilà, essaye celui-ci. — Merci beaucoup, sans le net, pas de cours. Ivan sembla hésiter à partir, puis : « Si jamais un jour… vous avez besoin d’aide avec un téléphone ou un ordi, je peux aider ! » Monsieur Pierre éluda. Le soir même, pourtant, alors que son smartphone affichait des icônes inconnus après une mise à jour, le souvenir de la proposition d’Ivan le tentait mais il s’entêta à ne rien demander. Résultat, l’horloge disparut de l’écran principal. Quelques jours plus tard, la discussion chauffa dans le groupe immeuble : photos de baskets, critique sur « l’encombrement du palier ». On montra les chaussures d’Ivan. Sous une photo, on lisait « Ce sont sûrement les nouveaux du 237 » puis « Respectons l’espace commun ». Monsieur Pierre observa longuement l’écran, finit par écrire : « Parfois il vaut mieux discuter en face que râler par chat. » Lui-même s’étonna. Un autre jour, revenant du marché avec ses pommes de terre, il trouva Ivan sur les marches, fumant distraitement devant l’immeuble, cabas du supermarché à côté de lui. — On n’a pas le droit de fumer là, lança Monsieur Pierre sans réfléchir. Ivan sursauta, cacha la cigarette, l’écrasa. — Pardon ! Je pars, je pars. — C’est trop tard maintenant, tu as déjà enfumé tout le monde… Ivan leva son sac, ouvrit la porte pour aider Monsieur Pierre à passer avec ses courses. — Merci, admit celui-ci à contrecœur. Dans l’ascenseur, Ivan serrait son cabas contre lui, attentif à ne pas gêner. — Vous habitez ici depuis longtemps ? — Oui. — Je m’y fais pas trop… Chez moi on habite une maison, et personne ne râle pour une paire de baskets sur le pas de la porte. Au pire, mon père lançait une pantoufle, mais il n’a jamais envoyé de photo dans un groupe ! — Ici, tu peux parler aussi. Mais commence par ranger tes baskets avant de râler. — J’y penserai. Peu après, Monsieur Pierre eut un souci de compteur d’eau ; sciatique tenace, chiffres minuscules, manipulations compliquées sur internet, casse-tête assuré. Il se rappela la proposition d’Ivan et, après moult hésitations, frappa à la porte du 237. Ivan accourut, pris son portable, lut les chiffres, fit la saisie, expliqua doucement. — Vous pourriez mettre l’appli, c’est plus simple. — Je m’y perds, dans vos applis. — Je vous montrerai si vous voulez. Monsieur Pierre observa ses gestes précis sur le smartphone comme on regarderait un tour de magie. Après ça, Monsieur Pierre devint plus indulgent. Les soirées bruyantes, les odeurs de nourriture, le rire sonore l’agacaient toujours, mais s’y mêlait une curieuse impression d’appartenir, malgré lui, à ce monde plus rapide. Un soir, des amis d’Ivan firent de nouveau du bruit. Dans le chat, certains parlaient déjà d’appeler la police. Monsieur Pierre décida d’aller toquer en personne. Ivan ouvrit, penaud, accompagné d’une fille et d’un garçon. — Tu n’as pas vu l’heure ? Tu crois qu’on va tous s’organiser pour que tu vives comme en cité U ? Il y en a qui bossent demain. Ivan baissa la tête, promit de faire attention. La jeune fille s’excusa aussi. L’ambiance se détendit, mais une gêne persistait. Un lendemain, qu’il jetait ses déchets, Ivan lui demanda, sans arrière-pensée : — Vous vivez seul ? — Pourquoi, ça t’intéresse ? répondit Monsieur Pierre, trop sec. Ivan recula. Pas de sous-entendu ; juste de la curiosité, peut-être même un peu de sollicitude. Monsieur Pierre s’en voulut après coup. Vint une fuite d’eau—lui et Ivan unis pour protéger l’appartement, déplacer les meubles, mopper comme ils pouvaient, puis prendre un thé improvisé dans la cuisine. Ivan confia sa difficulté à s’habituer à la ville, sa peur de ne pas réussir dans les études. Monsieur Pierre se revit jeune, trainant des briques sur les chantiers. Au fil des semaines, Ivan s’apaisa, baissait la musique, dégageait le passage, donnait un coup de main. Un soir, Monsieur Pierre, coincé avec une douleur au genou, se décida enfin à l’appeler. Ivan ramena comprimés et eau, aida à s’installer. — Téléphonez-moi si vous avez besoin, insista-t-il. — Étudie d’abord. À ton âge, on bossait, mais vous, maintenant, c’est les écrans. — Oui, mais vous savez parler aux gens, répliqua Ivan. Moi, j’ai juste appris à m’envoyer des messages dans des groupes. L’hiver passa. Louise partit chez sa fille une semaine, laissa Ivan « référent » du palier. Un soir neigeux, Ivan vint frapper à la porte de Monsieur Pierre avec un tupperware de bortsch. Plus tard, en quête d’un match de foot, il sut trouver la bonne personne : Pierre—fan de foot, il le pressentait, grâce à une vieille écharpe de supporter. Ils regardèrent le match ensemble, burent du thé, commentèrent, rigolèrent et, au bout d’un moment, la complicité était là, inattendue. Le printemps arriva. Louise confia à Monsieur Pierre qu’Ivan allait sûrement partir, ayant trouvé une chambre plus proche de la faculté. Elle hésitait à relouer. Le jour du départ, Monsieur Pierre tînt à saluer Ivan. Remercîments, promesses d’aide via WhatsApp si souci avec le téléphone ou la connexion, conseils de ne pas lâcher l’université. Le soir, la solitude du couloir et du palier était palpable ; sur sa messagerie, Monsieur Pierre relut le nom d’Ivan, hésita avant d’envoyer un « Bien arrivé ? » La réponse ne tarda pas : « Oui, merci. Et chez vous, c’est calme ? :) » Monsieur Pierre sourit, répondit : « Calme, trop calme même. N’oublie pas, ici ce n’est pas une résidence étudiante ;) » La vie reprit, le ficus continuait de pousser sur le rebord de fenêtre. Et Monsieur Pierre, pour la première fois depuis des années, fut presque certain qu’un jour peut-être, quelqu’un d’autre prendrait place sur la chaise en face de lui, pour discuter, râler ou tout simplement partager un match.
Mon mari m’a comparée à son ex, alors je lui ai proposé de retourner vers elle