Tu restes la meilleure
Le mariage de Camille et Gérard avait animé tout le village. Dans les villages français, les mariages sont toujours des fêtes joyeuses qui se prolongent souvent bien après que les mariés soient partis, les invités trinquant encore sur un banc à lombre dun tilleul, ou dans un coin de la place, pour le plaisir de prolonger un peu la fête.
Camille et Gérard démarrèrent leur nouvelle vie dans la petite maison de la grand-mère de Gérard, à lécart des parents. Gérard était chauffeur-livreur sur une fourgonnette Citroën, transportant des marchandises du chef-lieu vers les deux épiceries du bourg.
Ils ne sétaient fréquentés que brièvement. Gérard savait déjà que Camille, avec sa discrétion et son doux sourire, ferait une épouse attentionnée. Deux mois à peine de rendez-vous, puis tout sétait accéléré.
Camille, et si on se mariait ? avait proposé Gérard lors dune promenade.
Déjà ? Tu ne trouves pas que cest rapide ?
À quoi bon attendre, on se connaît depuis la primaire Jai juste terminé lécole deux ans avant toi. Alors, tu veux bien ?
Oui, répondit Camille avec bonheur.
Sa mère fut déconcertée par cette annonce.
Ma fille, Gérard veut tépouser si vite, tu es sûre quil taime vraiment ? Et toi, tu laimes ?
Je me sens bien avec lui, il me plaît.
Du moment que tu es certaine de ton choix, une épouse doit pouvoir compter sur son mari comme sur un vrai pilier.
Au village, ces derniers temps, tout le monde remarquait que Michel, le fils de la couturière, se laissait aller à la boisson. Il avait toujours été sérieux bien que discret, mais depuis quelques mois, il traînait avec une bande de copains du coin, qui écumaient le bistrot et navaient rien à faire.
Tas vu, Thérèse, ton Michel nest plus le même, sétonnaient les voisins. Un bon gars, conducteur de moissonneuse, qui va finir par se faire renvoyer, cest dommage.
Les semaines passèrent. Michel buvait de plus en plus. Sa mère tentait tout, le sermonnant puis le suppliant, rien ny faisait. La saison des moissons venue, il ne vint pas travailler. Il fut renvoyé, lui qui connaissait sa machine comme sa poche.
Que lui est-il arrivé à ce Michel ? soupirait la grand-mère Jeanne, croisant Thérèse sur le chemin. Encore vu hier soir, soûl, lui qui était autrefois si bien élevé
Thérèse aussi se posait la question. De retour chez elle, elle trouva Michel affalé sur le sofa, marmonnant. Elle se pencha pour lécouter.
Camille, Camille, pourquoi tu es partie avec Gérard pourquoi Moi, je t’aime tant
Bon sang, cest à cause de Camille, la factrice ? sétonna Thérèse. Qui savait ça ? Il ne parlait à aucune fille, toujours si réservé
Ce jour-là, Camille passait devant la maison, sa sacoche de courrier sur lépaule. Thérèse lattendait.
Alors Camille, tu as épousé Gérard et laissé Michel de côté ? Tu sais quil te pleure tous les jours et boit à cause de toi !
Camille en resta bouche bée, muette. Puis, reprenant ses esprits :
Madame Thérèse, je nai jamais su cela Michel et moi, on sest croisés parfois, échangé trois mots au marché, pas plus. Vous vous trompez
Tu comprends rien, râla Thérèse, tu ne voyais donc pas quil taimait ? Il na jamais osé te lavouer.
Je vous assure, je ne savais rien, il na jamais cherché à me parler autrement qu’en passant.
Il est trop timide murmura Thérèse.
Bon, jirai lui causer, promit Camille en soupirant.
Deux jours plus tard, Camille croisa une bande de gars assis sur des troncs le long du chemin, vidant des bouteilles, Michel parmi eux.
Alors, cest comme ça quon passe ses journées ? interpella-t-elle. Michel, il faut quon parle.
La bande séloigna, Michel restait assis, la tête basse. Camille sassit près de lui.
Alors, depuis quand ça dure ?
De quoi ? fit Michel, sur la défensive.
Tu sais très bien Depuis quand tu tiens à moi ?
Depuis lécole, murmura-t-il. Cest idiot
Michel, quand on aime quelquun, on veut dabord son bonheur. Boire ne taidera pas, ni toi ni ta mère. Elle sinquiète pour toi. Regarde-toi : le village ne comprend pas comment tu as pu en arriver là. Tu crois que cest ça, être un homme ?
Je sais Mais cest trop dur
Michel, reprends-toi. Je ne suis pas une grande beauté, mes jambes sont arquées et je suis mauvaise ménagère. Je râle tout le temps. Crois-moi, tu trouveras lamour, le vrai bonheur, sois-en sûr. Et pense à ta pauvre maman.
Camille se leva, poursuivant sa tournée pendant que Michel la regardait partir, songeur.
Tu restes quand même la meilleure, tu te sous-estimes, murmurait-il.
Camille, poursuivant sa tournée, aperçut la camionnette de Gérard devant lépicerie.
Tiens, Gérard nest-il pas censé être à la ville aujourdhui ? sinterrogea-t-elle en entrant.
Personne derrière le comptoir. Mais voilà que la vendeuse, Élodie, surgit du débarras, le visage rouge.
Camille, tu veux acheter quelque chose ?
Non, jai vu la voiture à Gérard, mais il nest pas en déplacement ?
Euh Sa fourgonnette est tombée en panne, il est parti chercher une pièce au garage
Ah bon, à plus tard alors, dit Camille qui reprit sa tournée.
La vie reprit son cours. Camille continuait de distribuer journaux et lettres, mais Michel semblait sêtre volatilisé ; ni avec sa bande, ni sur les chemins, même Thérèse en était étonnée.
Il ne sort plus guère. Depuis que tu lui as parlé, il a arrêté de boire. Il fend du bois, soccupe du jardin Il a même renvoyé ses mauvais copains !
Cest super, je suis contente, il va sen sortir. Merci, Madame Thérèse.
Camille continua son chemin, déposant les lettres dans les boîtes, et repassa devant lépicerie. La camionnette de Gérard était encore là. En entrant, elle le vit enlacer Élodie, lembrassant passionnément. Ils navaient même pas vu Camille entrer.
Eh bien, je ne mattendais pas à ça balbutia-t-elle. Les deux amants sécartèrent, gênés.
On en parlera à la maison, murmura Gérard, baissant les yeux.
Pourquoi attendre ? ricana Élodie. Ça fait des mois quon saime, on na juste pas eu le courage. Gérard ta épousée par dépit, tu sais
Camille, sil te plaît tenta Gérard.
Inutile dexpliquer, coupa Camille. Je comprends tout. Elle sortit sans se retourner.
Chez elle, sa mère la réconforta :
Je te lavais dit, ma fille, Gérard nétait pas fait pour toi. Tu trouveras quelquun de mieux. Il nest jamais trop tard pour être heureuse.
La nouvelle de leur divorce se répandit vite dans la commune. Beaucoup savaient depuis longtemps ce quil se tramait, mais la dernière informée était toujours lépouse.
Un matin, Thérèse rentra du marché, annonçant à son fils :
Michel, devine Camille et Gérard divorcent ! Il la trompée avec Élodie. Tu as encore ta chance, vas retrouver du travail, on ma dit quon pouvait te reprendre aux moissons, ton chef le souhaite.
Je savais pour Gérard Mais jamais je naurais osé en parler à Camille.
Le temps passa, et vint une nouvelle rumeur.
Michel va épouser Camille, la factrice ! senthousiasma la grand-mère Jeanne devant les commères. Thérèse est aux anges, ça lui a rajeuni le teint !
Tant mieux, répondit Mathilde la voisine. Michel est redevenu un gars bien, fini la boisson. Comme quoi, tout arrive par amour
Quant à Gérard et Élodie, on connaît la chanson, marmonna Jeanne. On verra combien de temps ça durera
Michel, le sourire aux lèvres, dînait désormais dans une cuisine chaleureuse. Camille lui servait sa soupe, déposa les boulettes puis sortit une tarte du four. Elle sassit, heureuse.
Cest drôlement bon, Camillounette, sexclama Michel. Toi qui disais ne pas savoir tenir une maison
Je râle et je cuisine mal, tu le sais bien ! riait Camille.
Michel contempla la pièce, tout en ordre et lumineux.
Je lai toujours su, tu es la meilleure.
Michel, au fait Je suis enceinte, avoua Camille. Les yeux de Michel sagrandirent, il se leva dun bond.
Sérieux ? Mais cest merveilleux ! Tu es la meilleure, je te le dis ! sécria-t-il en la serrant fort.
Camille donna naissance à une fille, puis trois ans plus tard à un garçon. Toute la famille était comblée, surtout Thérèse qui chérissait sa belle-fille et ses petits-enfants. Et la vie suivit son tranquille cheminLe printemps apporta ses lilas et les rires des enfants dans le jardin. Les voisins passaient devant la petite maison, saluant Camille qui mettait à sécher les couches et Michel, affairé à construire une balançoire. Dans la rue fleurie, la vie sécoulait, douce, un peu cabossée mais bien réelle.
Un samedi, la place du village résonna dun air daccordéon: on célébrait le baptême du petit dernier de Camille et Michel. Les tables étaient garnies de quiches et de tartes, les bancs débordaient de monde. Gérard et Élodie, venus en voisins, offrirent un sourire hésitant, mais Camille les accueillit simplement, sans rancune. Les blessures du passé seffaçaient, la vie reprenait le dessus.
Plus tard, sous lombre bienveillante du vieux tilleul, Camille regarda Michel jouer avec les enfants, des éclats de joie pleins la voix. Thérèse papotait avec la grand-mère Jeanne, rayonnantes de fierté devant la petite famille.
Camille se laissa aller contre le tronc, le cœur léger. Elle se remémora tout ce chemin, les maladresses, les déceptions, les secrets révélés tard. Elle se savait enfin à sa place, ni parfaite, ni héroïne, mais heureuse, entourée de ceux qui laimaient pour ce quelle était vraiment.
Un vent doux souleva un rire denfant. Michel, les mains pleines de terre, sapprocha et sassit près delle. Il posa sa paume sur la sienne, un geste simple, vrai.
Tu sais Camille, souffla-t-il, cest toi qui mas sauvé.
Elle sourit, ses yeux brillants.
Peut-être, Michel mais tu sais, toi aussi, tu mas appris à croire au bonheur tout simple.
Dans le lointain, les cloches sonnèrent, et sous le ciel limpide, la petite famille savourait cette paix. Car, parfois, il suffit doser recommencer pour que la vie offre enfin la douceur quon nespérait plus.
