Tu comprends bien, Lucie, pour moi il nexiste pas denfants « à part ». Lucas deviendra mon fils, tout comme notre futur bébé quand il arrivera.
Lucie observait François, essayant de percevoir la moindre ombre dhypocrisie dans son visage. Elle ny trouva rien. Lhomme parlait calmement, avec assurance.
Merci, dit-elle en baissant les yeux vers ses mains. Lucas a déjà assez souffert après la séparation.
Je sais. Et je te le promets, il ne se sentira jamais de trop ici.
Les premiers mois de mariage se passèrent exactement comme François lavait promis. Il achetait toujours des friandises pour deux un Kinder Surprise pour Lucas, une tablette de chocolat pour lui, quil partageait volontiers avec son beau-fils. Le matin, quand son emploi du temps le permettait, il déposait le garçon à lécole, lui parlant de ses amis et de ses cours pendant le trajet. Lucie lobservait discrètement à la fenêtre de la cuisine pendant que la voiture quittait limmeuble, expirant à chaque fois de soulagement.
Lucas shabituait à ce nouveau beau-père avec prudence, lentement. Au bout de trois mois, il venait déjà de lui-même vers François pour lui demander de laide en maths, et Lucie se surprenait à penser que tout sarrangeait, que tout se mettait en place, comme il faut.
Mais parfois rarement, presque imperceptiblement elle remarquait quelque chose détrange. François pouvait passer une demi-heure à expliquer au fils des voisins comment fonctionne son nouveau drone, avec patience, enthousiasme et passion. À Lucas, il répondait brièvement, sans la lumière pétillante dans les yeux. Lucie mettait cela sur le compte de la fatigue du travail, de la différence dâge des enfants, de tout sauf de lévidence la chaleur de lintonation de François allait à nimporte qui, sauf à son fils.
« Il lui faut juste du temps, se répétait-elle la nuit en regardant le plafond. Lamour parental, ça ne tombe pas du ciel. »
…Louis est né en février un bébé bruyant, exigeant dès la première minute. François ne quittait pas le berceau, changeait les couches, se levait pour les tétées nocturnes, même si Lucie se disait prête à tout gérer seule. Elle attribuait son zèle à leuphorie des premières semaines de la paternité, et sen réjouissait cest tant mieux quun homme sinvestisse autant.
Lucas, durant ces semaines, vivait en périphérie de lattention familiale. Lucie sen voulait, mais physiquement, elle narrivait plus à tout faire.
Le garçon rentrait de lécole, se réchauffait à manger en silence, faisait ses devoirs dans sa chambre. Lucie se promettait : « Quand Louis grandira un peu, tout sarrangera. »
Louis grandit. Il eut trois ans, et les différences de traitement entre les enfants ne pouvaient plus se cacher derrière le « il est encore petit ».
Regarde le robot que je t’ai acheté, mon grand ! François offrit à son fils Louis une boite avec un robot-transformer très tendance. Les piles sont déjà dedans, on va le monter ensemble.
Lucas était attablé sur son cahier de français. Son regard glissa sur la boite chère, colorée, « 8+ » écrit au coin.
Et moi, papa ? osa-t-il demander.
François ne se retourna même pas.
On tachètera quelque chose pour ton anniversaire. Là cest le tour de Louis.
Lucie se tut. Lanniversaire de Lucas était dans quatre mois. Louis, lui, recevait des cadeaux chaque semaine, juste parce que son père passait devant un magasin de jouets.
Les inscriptions dans des ateliers déveil démarrèrent dès que Louis eut quatre ans. Bébés nageurs, musicothérapie, préparation à lécole François étudiait tous les plannings, laccompagnait partout, se vantait de chacune de ses réussites. Lucas, lui, fréquentait le club déchecs gratuit du collège, où il sétait inscrit tout seul.
Jai perdu trois parties de suite, annonça un soir Lucas au dîner. Mais lentraîneur dit que je défends super bien.
Bravo, répondit Lucie distraitement, essuyant la bouche de Louis.
François ne leva même pas les yeux de son téléphone.
À la maison, léducation des enfants suivait deux méthodes totalement opposées. Lorsque le petit Louis, du haut de ses trois ans, balança son assiette de purée par terre, François éclata de rire et prit son fils dans les bras.
Alors, mon pirate, pas bon ? Maman va te refaire quelque chose, hein, Lucie ?
La semaine daprès, Lucas fit tomber une tasse par inadvertance. Éclats de verre sur tout le carrelage, chocolat renversé.
Mais tu fais attention à ce que tu fais ? tempêta François, penché sur son beau-fils. Huit ans, et tu te conduis comme… Va chercher l’éponge, tu nettoies toi-même, espèce de maladroit !
Lucas, sans un mot, ramena léponge. Ses oreilles étaient rouges, mais il garda le silence. Il avait compris les règles.
Préparer les vacances était devenu un rituel annuel dhumiliation, sans que personne ne le dise à voix haute.
On ira au parc aquatique, annonça François en mai. Il y a un espace enfants, Louis va adorer.
Mais cest que pour les petits, essaya dobjecter Lucas. Je vais mennuyer, là-bas.
Ce nest pas grave, tu resteras au café avec maman. Ou emmène un livre.
Lucie ouvrit la bouche pour proposer un compromis un parc avec des attractions pour tous âges, par exemple mais François réservait déjà en ligne. La discussion était close.
Le collège de Lucas existait dans une réalité parallèle où François refusait dentrer.
La prof darts a demandé à te voir, dit Lucas un soir. Pour le concours de dessin…
Ça concerne ta mère, trancha le beau-père sans quitter la télé des yeux. Je ne me mêle pas de tes problèmes.
Cest pas des problèmes, cest juste que
Lucie, occupe-ten.
Lucie vit son fils serrer les lèvres, puis gagner sa chambre sans un son. Ce soir-là, elle ne dormit pas, ressassant lévénement. Depuis quand son enfant était-il devenu un « problème » à régler à part ?
Lucas apprit à occuper le moins de place possible. Il mangeait vite et en silence, débarrassait son assiette et disparaissait. Il ne demandait plus de nouvelles baskets, malgré que les siennes le serraient depuis des mois. Il ne racontait plus rien de lécole ou de ses amis. Sa chambre était devenue une petite île, séparée du reste de lappartement par une barrière invisible et aussi solide que le béton.
« Il est assez grand maintenant, se disait Lucie. Il saura sen sortir. »
Elle se surprenait à défendre instinctivement Louis dans chaque situation. Quand le petit chipait les crayons de son grand frère « Laisse-lui, Lucas, il est petit. » Quand il cassait ses bricolages « Il na pas fait exprès, Lucas, tu comprends. » Et lorsquil hurlait pour réclamer de lattention « Jarrive, Louis, jarrive ! »
Lucas ne se plaignait plus. Du tout.
La tension saccumulait, invisible et silencieuse, dans lappartement. Lucas rentrait du collège et senfermait dans sa chambre. Il répondait avec le minimum de mots. Ses notes restaient excellentes, mais lors dune réunion, la prof lâcha prudemment : « Tout va bien à la maison ? Lucas est devenu très fermé. »
Tout va bien, mentit cette fois Lucie.
Un soir comme un autre. Lucas était assis sur le canapé, lisant une BD pour le programme de lecture.
Je peux jouer à lordi ? demanda-t-il à François, relevant la tête. Jai fini mes devoirs.
François ne daigna pas se retourner.
Non. Pas maintenant.
Mais hier tu as dit quaprès vingt heures je pouvais
Jai dit non.
À ce moment, Louis tira la manche de son père.
Papa, dessin animé ! Je veux le dessin animé !
Bien sûr mon garçon, je te mets ça.
Lucie sarrêta sur le seuil de la pièce. Lucas observait François installer Louis devant le dessin animé, lui arranger le coussin, le tout avec douceur, sourire et patience infinis.
Pourquoi lui a le droit et pas moi ? demanda tout doucement Lucas.
À cet instant, François se retourna enfin.
Parce que mon fils à moi, il a le droit à tout. Toi, non. Ici, ce nest pas toi le chef, compris ? Tu vis chez moi, tu respectes mes règles.
Silence Louis riait devant son dessin animé. Lucas restait figé. Il y avait quelque chose de changé dans son regard définitivement.
Lucie comprit tout, dun coup. Son fils vivait dans une maison où chaque jour on lui rappelait quil était de seconde zone. Et ce serait ainsi tant quelle nagirait pas.
Lucas, prépare ton sac à dos, dit-elle dune voix étonnamment forte. On sen va.
…Le divorce fut prononcé en trois mois. François nopposa guère de résistance il semblait même soulagé de ne plus avoir le beau-fils dans les pattes. Lucie emmena bien sûr Louis. Pension alimentaire, droit de visite, partage des biens tout cela navait plus dimportance. Le plus difficile, elle venait de le faire.
La petite aire de jeux du nouveau quartier navait rien de particulier une balançoire, un bac à sable, un toboggan défraîchi. Lucas, installé sur un banc auprès de sa mère, tournait les pages dun manga. Louis dormait dans la poussette. Un homme au visage fatigué mais doux sapprocha, surveillant dun œil un garçonnet de six ans sur le toboggan.
Cest votre fils ? demanda-t-il, désignant Lucas dun signe de tête.
Oui, répondit Lucie.
Hugo, arrête de pousser ! cria lhomme, avant de revenir à elle. Pierre.
Lucie.
…Leur conversation démarra autour des enfants, des écoles, des vaccins, des petits-déjeuners. Pierre était veuf sa femme était décédée suite à un accouchement difficile. Hugo, leur fils unique, affichait dans le regard une retenue qui rappela à Lucie celle de Lucas.
Ils prirent leur temps. Pierre ne força rien, ne pressa jamais le rapprochement entre les enfants. Ils se promenaient, allaient ensemble au zoo, préparaient des pizzas le dimanche dabord à quatre, puis à cinq quand Louis devint assez grand pour mettre le bazar en cuisine.
Lucas se réchauffa progressivement. Au début, il supportait juste la présence de Pierre, puis il commença à répondre à ses questions, ensuite à en poser. Un soir, Pierre passa près dune heure à lui expliquer un exercice de mathématiques, Lucas lâcha soudain :
Merci. Tu expliques bien.
De la part de Lucas, cétait une déclaration daffection.
Un an plus tard, ils emménagèrent ensemble. Quelques mois encore, et ils se marièrent, simplement, à la mairie du quartier, sans faste ni foule. Les enfants mangèrent du gâteau et jouèrent à chat autour des tables. Personne ne faisait de distinction entre « les siens » et « les autres ». Personne ne comptait qui avait eu le plus de dessert.
Le nouvel appartement était un peu étroit pour cinq, mais ils prévoyaient plus grand. Pierre préparait le petit-déjeuner pour toute la tribu œufs au plat, crêpes ou porridge, selon les envies de chacun. Il corrigeait les devoirs des deux plus grands, houspillait les deux pour le bazar, félicitait les deux pour les réussites.
Lucas avait recommencé à rire. Un vrai rire, fort et sans retenue, tête en arrière. Il sétait lié damitié avec Hugo, supportait patiemment les bêtises du petit Louis. Et un jour sans quon ne le lui souffle il appela Pierre « tonton ». Puis, « Pierre ». Plus tard, très doucement « papa ».
Pierre entendit. Ne répondit pas, mais posa la main sur son épaule.
Lucie les observa depuis la cuisine, essuyant ses mains sur un torchon. Les trois garçons, tous âges confondus, se disputaient la télécommande, pendant que Pierre terminait tranquillement son assiette de pot-au-feu.
Vous vous mettez daccord, sinon cest personne qui regarde, lança-t-il sans lever la tête.
Trente secondes plus tard, tout était réglé. Lucie sourit.
Parfois, le bonheur ressemble exactement à cela ni feu dartifice, ni grandes promesses, mais un soir ordinaire dans un appartement trop petit, où chacun a sa place. Une vraie place. Aimée et à égalité.

