LE TÉLÉPHONE : UNE ODISSEY CONTEMPORAINE À TRAVERS LA TECHNOLOGIE MODERNE

TÉLÉPHONE
Jai faim, pensa Clémence, vraiment très faim.
Ce désir nétait rien de neuf. Depuis trois semaines, le besoin de manger la hantait sans cesse, depuis que le foyer sétait vidé.
Comment cela a pu arriver? Elle nen comprenait rien. Tout allait comme sur des roulettes. Elle vivait comme une reine, refusant ici, cédant là.
Sa maîtresse ne lui donnait que de la nourriture sèche une vraie empoisonnée! Rien que du frais: viande, fromage blanc, vitamines, rien de plus.

Un matin maudit, Clémence séveilla et découvrit son bol vide. Le chaton, surpris, attendit un instant, puis se vexa inutile, la faim sintensifia. Le téléphone de Madame Moreau sonna dans la chambre, une fois, puis de nouveau.
Clémence chercha la cause et poussa la porte. Madame Moreau était allongée sur le sol. Au même instant, les clefs tinrent, la porte souvrit en grand, et une bande de silhouettes sengouffra. Elles soulevèrent la dame et la traînèrent hors de la pièce. Clémence ne la revit plus.
La porte claqua. Elle resta seule dans lappartement vide, affamée.
Il y avait de leau, mais leau ne se mange pas!

Plus tard, dans la rue, Clémence réalisa que leau était aussi un trésor. Quand on tourne de poubelle en poubelle et quon ne trouve que du pain rassis aucune flaque la soif devient une obsession. Mais alors, elle était encore assise dans lappartement, hurlant, pleurant, suppliant pour de la nourriture. Personne ne venait.

Au cinquième jour, la porte souvrit à nouveau, des inconnus pénétrèrent. Clémence, persuadée quelle serait enfin nourrie, se précipita, miaula. Ils lignorèrent. Elle recommença, non plus furieuse, mais suppliant. Lun deux sagenouilla, la saisit par la nuque et montra lautre.
Chat de la vieille, on sen charge?
Balancela, elle ne vaut plus rien!
Lhomme ouvrit la porte et jeta Clémence dans le vestibule.

Choquée, affamée, apeurée, elle se glissa dans un coin. Elle ne comprenait rien. Restée là jusquà la nuit, elle décida enfin de sortir il lui fallait manger et boire. Elle monta les escaliers, redescendit, se retrouva dans le noir, le silence, la peur. Elle sanglota longtemps.

Au rezdechaussée, une porte souvrit. Elle crut avoir une chance, courut, mais un homme somnolent en sortit, la saisit et la lança dehors, dans la nuit.

Ainsi la petite chatte se retrouva seule dans un monde inconnu, celui quelle ne voyait que de la fenêtre. Elle se dit quelle ne pouvait plus seffrayer, mais, stupide, elle réalisa quon pouvait encore.

La soif la poussait. Elle trouva une petite flaque, leau sentait mauvais, mais cétait de leau! Elle but, puis sentit des relents daliments pourris. Elle était affamée depuis une semaine. Elle grignota la croûte, la faim recula un instant.

Soudain, un sifflement féroce dune autre chatte surgit, fouettant son corps de sa queue, prête à attaquer celle qui avait osé envahir son territoire. Clémence recula, terrifiée.

Après vinrent des chiens dont elle se cacha sur un arbre, des humains qui, irrités par ses cris, lançaient des pierres. Comment survivaitelle? Elle lignorait, tout comme la durée de son survie.

Sa fourrure, habituellement luisante, devint terne et souillée. Elle buvait tellement quelle ne pouvait plus se lécher. Des déchets sy collaient. Un jour, par méprise, elle sintroduisit dans de la laine de verre; depuis, son petit bout de langue rencontrait des éclats de verre, laissant couler du sang.

Clémence nen avait plus vraiment rien à faire vivre ou pas. Elle arriva au parc de la Tête dOr. Là, moins de chats que près des immeubles, mais des promeneurs avec leurs toutous, et elle devait souvent se réfugier dans les arbres. Aux bancs, la nuit, elle dénichait des miettes.

Ce jourlà, elle se cacha dun gros labrador, resta là six heures, puis dut chercher nourriture et eau. Descendant prudemment de son perchoir, sinclinant sur lherbe coupée, elle contourna le parc. Dabord la chance ne laccompagna pas, puis elle trouva un morceau de baguette et une petite tranche de saucisson. Elle dévora rapidement, guettant chaque bruit.

Le problème de la nourriture était réglé. Vient le temps de leau. Elle repéra un coin où les passants buvaient, où de leau ruisselait sur le sol. Si la pluie navait pas tout absorbé, elle pourrait shydrater.

Un gémissement retentit. Un homme gémissait. Clémence se détourna pourquoi sen soucier, tant de gens lavaient déjà blessée. Mais il gémissait de nouveau. Curieuse, elle sapprocha.

Non loin du banc où elle avait mangé, sur le gazon rasé, gisait un vieil homme. Elle le contourna. Ses yeux étaient fermés. Il gémissait encore. Elle constata quil était trop faible pour lui nuire. Elle se pencha, le renifla, puis remarqua un objet familier sur lherbe.

Cétait le petit boîtier que Madame Moreau utilisait lorsquelle avait besoin dappeler. Lhomme, vraisemblablement tombé, avait laissé lobjet glisser de sa main. Il bourdonnait. Clémence bondit, lhomme gémit, ouvrant à peine les yeux, tentant datteindre à nouveau.

Il remarqua la chatte, la fixa.
Petite, aidemoi! implora-til, griffant lherbe pour attraper le téléphone.

Clémence comprit : il avait besoin de cet objet, mais ne pouvait le bouger. Elle sapprocha, poussa le boîtier avec sa patte, encore et encore, jusquà ce quil le tienne enfin.

Le bruit bourdonnant revint.
Papa, où estu? Pourquoi ne répondstu pas? sentendit une voix inquiète.
Ma fille, je suis au parc, près du grand parterre. Je suis tombé, je ne pouvais pas atteindre le portable.
Papa, on arrive, tiens bon.

Lhomme sallongea sur lherbe.
Merci, petite! ditil à Clémence, tu mas vraiment sauvée!

Des pas sapprochèrent, elle séclipsa, revenant à son besoin premier: boire. Elle navait pas eu le temps de shydrater, ni de manger davantage.

Quelques jours plus tard, elle erra toujours dans ce parc, vivant au jour le jour. Le jour, perchée aux arbres; la nuit, à la recherche de restes. Un jour, la pluie tomba, elle se mouilla, le froid la grelota, mais leau devint plus facile à trouver.

Une semaine passa quand elle reconnue une voix familière.
Cest ici que je suis tombé, la chatte était là.
Papa, elle a sûrement couru loin!
Tu sais, Océane, il me semble quelle nétait pas sauvage. Elle a vécu à la maison avant. Cherchonsla.

Lhomme et la jeune femme, Marion, commençaient à crier «minouminouminou». Clémence les entendit, mais ne savança pas.

Lhomme parlait, sa voix était douce, comme celle de Madame Moreau lorsquelle incitait la petite à manger une friandise. Clémence, ne comprenant pas les mots, saisit le ton. Elle décida de quitter son abri.

Lhomme la remarqua.
Océane, voilà la petite. Faudra être délicat, ne pas leffrayer.

Il sapprocha doucement, sortit un sachet de croquettes, lécrasa, laissant tomber la nourriture, pas de lherbe.

Clémence navait pas mangé depuis un mois, jamais vu une telle nourriture. Son nez captait larôme délicieux, elle ne put résister. En deux minutes, le sachet était vide.
Quelle gourmandise! sexclama lhomme.

Il tendit la main.
Petite, merci, tu mas sauvé la vie. Viens avec moi, je ne te ferai pas de mal. Tu veux vivre chez nous?

Il parlait encore, sa voix enveloppante. Il promettait sécurité, repos, loin des peurs, de la faim, de la soif. Elle crut. Elle savança timidement, frotta sa tête contre sa main, ronronna. Il la prit dans ses bras, la caressa. Marion arriva aussi, la caressant.

Cétait tellement extraordinaire!

Ils la ramenèrent du parc, la lavèrent, la nourrirent. Le lendemain, ils lemmenèrent chez le vétérinaire.

Clémence! Que testil arrivé? sétonna le vétérinaire.
Vous la connaissez? demanda lhomme.
Bien sûr, elle a eu une maîtresse très responsable. Toujours à jour sur les vaccins.

Le nouveau maître raconta comment ils sétaient rencontrés.
La maîtresse était décédée, une vieille dame respectable, dit le vétérinaire, tristement. Les héritiers lont jetée. Quelle horreur! Cétait une pure race, ils auraient pu au moins publier une annonce.
Maintenant elle est à nous, déclara lhomme, et elle ne sera plus jamais dans la rue.

Il fixa la chatte :
Alors, tu tappelles Clémence! Ravie de te revoir!

On lui fit des injections. Elle ne résista pas: elle comprit quon voulait laider.

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