Contrairement à elle…
Allô, Françoise Évrard, où êtes-vous donc ? Vous aviez promis de venir garder les enfants… On vous attend, vous savez, cela fait déjà une heure ! simpatientait Camille en jetant un regard furieux à lhorloge pendant quelle parlait à sa belle-mère.
Camille, ma tension a monté en flèche. Je ne me sens pas bien du tout… Je ne viendrai pas… la voix de Françoise Évrard, fatiguée et traînante, semblait calculée.
De la tension ? Mais vous êtes plutôt hypotendue… Comment ça, la tension ? Vous nous racontez encore des histoires ! Ça arrive si rarement quon sorte tous les deux, et vous trouvez encore moyen de nous planter ! Cest pas croyable
Excédée, Camille coupa la communication et balança presque son téléphone sur la table. Leur sortie au restaurant, prévue de longue date, tombait à leau à cause dune excuse imprévisible de sa belle-mère. Ces temps-ci, cela arrivait souvent : soit elle narrivait pas à lheure, soit une course urgente surgissait, soit elle se défiait carrément de garder les enfants.
Quelque chose ne va pas encore ? demanda Paul, portant leur fils dans ses bras, entrouvrant la porte de la cuisine.
Camille prit une profonde inspiration, rassemblant ses esprits.
Ta mère ne peut encore pas venir. Elle parle de tension.
Tension ? Paul fronça les sourcils. Et on fait quoi ? Notre table est réservée
Déjà habillés, Paul en costume, Camille en robe élégante, ils se retrouvaient coincés: leur fils de trois ans et leur fille de sept ans étaient trop jeunes pour rester seuls.
Je ne sais pas Peut-être demander à la voisine ?
Tante Marthe ? Encore ? Elle acceptera sûrement, mais elle était déjà là la dernière fois, et celle davant On abuse un peu. On ne peut pas toujours lui demander ça, ce nest pas correct.
Maman, est-ce que mamie vient ? sexclama Lucie en sélançant dans la cuisine.
Non, mamie ne se sent pas bien.
Encore ? Faut peut-être quelle aille voir le docteur, non ?
Je me dis la même chose, Camille eut un petit sourire en prenant sa fille dans ses bras. Vous voulez aller chez tante Marthe ce soir ?
Daccord ! Lucie adorait passer du temps chez la gentille voisine.
Marthe Girard navait ni enfants ni petits-enfants, et toute laffection dont elle était capable coulait vers ces deux petits. Elle réclamait sans cesse à Paul et Camille de lui confier les enfants. Mais le couple hésitait à limportuner régulièrement.
Oh, mes trésors ! senthousiasma tante Marthe en ouvrant la porte à Camille et aux enfants. Entrez vite, mes chéris.
Merci du fond du cœur, dit Camille, les yeux reconnaissants posés sur la vieille dame.
Marthe Girard installa les petits parmi les jouets quelle gardait exprès pour eux, puis se tourna vers Camille.
Cest moi qui dois vous remercier ! Avec vos enfants, je me sens revivre. Je vis seule, alors vous nimaginez pas la joie que cest de me sentir un peu utile. Ça compte plus que tout pour moi !
Camille hocha la tête. Elle comprenait Marthe, un peu. Mais sa propre belle-mère lui restait une énigme. Elle aussi vivait seule, son mari étant parti depuis bien longtemps, lui laissant un spacieux appartement au centre de Lyon. Pourtant jamais Françoise Évrard ne cherchait à renforcer le lien avec la seule famille quil lui restait. Elle était ainsi amie de la solitude.
Bon, tante Marthe, je file, nous avons une réservation pour 19 heures. Je repasserai chercher les enfants ce soir.
Allez, amusez-vous ! répondit Marthe en souriant.
Camille dévala les escaliers jusquà son appartement où Paul lattendait, debout sur le paillasson.
Alors ?
Comme toujours, tout va bien, tante Marthe est ravie davoir les enfants, répondit Camille avec un brin dironie, Contrairement à ta mère…
Paul soupira en observant sa femme remettre ses chaussures.
Je ne comprends pas, maman non plus. Cest comme si elle sen fichait, de nous et des petits
Heureusement quon a tante Marthe.
Ils échangèrent un regard, Camille esquissa un sourire.
Allez, ne gâchons pas notre soirée. Un bon dîner nous attend et quelques heures de silence, sans cris denfants. Liberté !
Ça, cest une vraie fête ! rit Paul.
Leur soirée fut splendide. Ils en profitèrent pour se retrouver à deux. Lorsquils rentrèrent, les enfants dormaient et tante Marthe, heureuse, leur demanda presque timidement de lui confier les enfants une prochaine fois.
Ça, on sait faire, plaisanta Camille en récupérant son fils profondément endormi. Ma belle-mère ne se bouscule pas pour passer du temps avec eux, de toute façon.
Cest bien dommage, murmura Marthe en caressant la tête du garçonnet. Ils sont adorables.
Merci, vraiment, Camille sentit ses joues rougir de plaisir.
Attendez, laissez-moi vous ouvrir la porte, proposa Marthe, prête à aider.
Les jours suivants sécoulèrent sans incident particulier. Paul et Camille jonglaient entre leurs travails, les enfants, la routine du foyer. Jusquà ce que lon sonne soudainement à la porte. Camille sen étonna; Paul était en déplacement à Marseille, elle nattendait la visite de personne.
Qui est là ? demanda-t-elle, puis ouvrit la porte en restant sur ses gardes.
Sur le seuil, Françoise Évrard se tenait, droite, franchissant aussitôt le pas sans attendre linvitation.
Bonjour, Françoise Évrard, bredouilla Camille, se forçant à la politesse.
Bonjour, marmonna la vieille dame.
Dans lentrée, elle se tourna brusquement vers sa belle-fille, un air sévère :
Avec qui avez-vous laissé mes petits-enfants lautre soir ? Je sais que vous êtes sortie vous les avez laissés seuls ?
Mais enfin, pas du tout ! Camille sinsurgea. Cest la voisine qui est venue les garder. Et franchement, cela ne vous regarde pas !
On parle de mes petits-enfants quand même !
Eh bien vous semblez oublier ce détail quand il sagit de nous aider !
Je ne suis pas obligée de faire la nounou !
Tant mieux. Si ce nest pas votre devoir, ce nest pas la peine dintervenir dans notre vie ! Vous promettez puis vous vous défilez, tout fout le camp à cause de ça. Épargnez-moi la morale, ce nest plus de mon âge.
Donc je suis responsable si vos enfants traînent on ne sait où ?
Camille la fixa durement, plissant les yeux.
Oui, Françoise Évrard. Et puis, ils ne traînent pas nimporte où : ils sont avec quelquun de bien, qui les aime, elle. Mieux que leur propre grand-mère.
Le visage de Françoise devint cramoisi, mais, à cet instant, Lucie arriva en courant dans lentrée, attirée par les voix.
Bonjour, mamie ! Tu es enfin là !
Bonjour, mon trésor, répondit Françoise en embrassant sa petite-fille. Comment vas-tu ?
Bien ! Demain il y a la fête à lécole. Tu viens ? Ou tu es encore malade ? Tu devrais aller chez le docteur, cest bien, tu sais.
Camille faillit éclater de rire en voyant la grimace de sa belle-mère.
Lucie, je vais très bien ! Pas besoin daller voir un docteur.
Alors pourquoi tu ne viens jamais nous voir ? Tu as promis, on ta attendue Enfin, chez tante Marthe cest bien aussi, elle nous lit des histoires !
Allez, Lucie, file voir ton frère, ordonna Camille doucement. Ne le laisse pas tout seul.
Daccord, mamie, à la prochaine fois ! dit la fillette en courant dans le salon.
Françoise lança un regard furieux à Camille, qui peinait à retenir son hilarité.
Quest-ce que tu lui as mis en tête ? Tu fais exprès de linfluencer ?
Mais non ! Elle comprend très bien toute seule. Les enfants, ils voient et entendent tout, cest comme ça.
Donc, être avec une certaine Marthe, cest mieux que dêtre avec leur propre grand-mère ?
Ils la voient plus souvent que vous, vous savez, répondit Camille, la voix calme.
Françoise grogna, mais ninsista pas. Elle attrapa son sac et quitta lappartement comme une furie.
Ce nest que là que Camille laissa exploser un rire franc et sincère. Lucie, sans sen douter, avait dit tout haut ce que Camille aurait aimé dire à sa belle-mère. Lhistoire du docteur, de tante Marthe Eh bien ! Pensait-elle, peut-être Françoise repensera-t-elle à ses priorités après cela.
Le soir même, Camille raconta tout à Paul au téléphone. Il riait, bien installé dans sa chambre dhôtel à Bordeaux.
Bravo, ma fille ! finit-il par dire. On devrait toujours envoyer Lucie discuter avec ma mère. Elle lui clouerait le bec en un rien de temps.
Oui, mais ta mère la sûrement mal pris.
Paul soupira.
Peut-être quelle réfléchira à passer un peu de son précieux temps avec nous. Mais bon Tant que Marthe est heureuse dêtre là pour nos enfants.
Marthe, cest vraiment une perle. Je la comprends aussi, elle est seule, et Lucie et Daniel laniment, la font rire, ça la rend heureuse.
Faudrait quon la remercie dune manière ou dune autre, proposa Camille. Lui offrir quelque chose ?
Peut-être, mais bon, un cadeau ne ferait peut-être pas laffaire, répondit Paul.
Je lui demanderai demain ce qui lui ferait plaisir. Jaurais aimé la surprendre, mais cest plus prudent de lui demander.
Daccord.
Le lendemain, Paul tout juste revenu, Camille lui confia les enfants et alla voir la voisine.
Bonjour, tante Marthe. Je viens vous parler dune chose.
Entre donc, Camille, dit la vieille dame dans un sourire. Mais dès quelle eut compris lobjet de la visite, elle leva les mains au ciel : Enfin, Camille, mais tu ny penses pas ! Je nai besoin de rien dautre que de voir courir les enfants ici. Ça suffit à faire chanter mon cœur.
Cest vrai ? Camille hésita. Si jamais vous avez besoin dun service, appelez-nous, daccord ? Paul aussi voudrait vous remercier.
Merci à vous. Mais tout ce que je demande, cest de voir les enfants plus souvent. Cest la plus belle des récompenses.
Vous pouvez aussi venir chez nous, senhardit Camille. Passer quand vous voulez, même pour les garder, ou juste pour discuter.
Avec joie, Marthe Girard eut un sourire rayonnant. Jaccepterai, soyez-en sûre…
La vie rapproche les êtres de mille manières. On ne sait jamais qui le destin place sur notre route. Souvent, un étranger, un simple voisin, se révèle plus cher au cœur que les liens du sang. Il y a, dans ce monde, des proches de cœur, pas seulement de sang…
