Toi, tu as des ennuis, ma petite sœur, ce nest pas ton appartement.
La sœur de ma mère, tante Eugénie, navait jamais eu denfants, mais elle possédait un splendide appartement de trois pièces au centre de Lyon et souffrait de sérieux ennuis de santé. Son mari, feu oncle Gérard, collectionnait tout ce qui lui tombait sous la main, si bien quà chaque fois quon pénétrait dans leur logement, cétait comme franchir la porte dun cabinet des curiosités, un véritable musée de létrange.
Ma sœur cadette, Viviane, endure un mari fainéant et élève deux enfants dans une chambre sordide dune résidence universitaire quils louent au mois. Quand Viviane a appris que tante Eugénie dépérissait, elle sest précipitée chez elle pour se lamenter sur son propre malheur.
Il faut préciser que tante Eugénie possède un caractère aussi tranchant quune lame à huîtres ; jamais elle ne mâche ses mots, et il arrive quelle inflige de sévères leçons. Pendant des années, elle invitait mon mari et moi à venir vivre chez elle, promettant quun jour, son appartement nous reviendrait.
Mais nous, nous avions déjà notre petit appartement du côté de Croix-Rousse bien modeste, mais à nous alors nous avons décliné ses offres, préférant lui rendre parfois service : mon mari lui faisait parfois les courses, et moi je venais donner un coup de balai quand je le pouvais. Ce nétait pas la surface de tante Eugénie qui motivait notre dévouement, mais une sorte dattachement flou, mêlé à une bonne dose de devoir filial. Peu après la visite de Viviane, je découvris, non sans une pointe de malaise, que finalement, cest ma sœur et ses enfants qui sétaient installés chez notre tante.
Entre Viviane et moi, il y a toujours eu tension et jalousie. Jai un époux attentionné qui travaille dur, un fils adorable, un emploi à la préfecture qui me rapporte bien ma vie, et un toit solide. Viviane, elle, ne mappelait jamais que pour solliciter un virement urgent et, souffrant damnésie sélective, oubliait systématiquement de me rembourser.
Quand je suis tombée enceinte pour la seconde fois, jai déserté les visites chez tante Eugénie, même si mon mari continuait, à loccasion, de lui apporter un ballotin de fromages ou des viennoiseries. Au bout de six mois, tout juste remise de mes nuits blanches, je décidai de rendre visite à ma vieille tante. Arrivée devant la porte, des cris déchirèrent le silence si doux des couloirs carrelés je reconnus la voix de Viviane :
Tant que tu ne signes pas le papier de donation, tu nauras rien à manger ! Tourne-toi, rampe dans ta niche, et ce soir pas question de sortir, vieille chienne !
Jai frappé à la porte ; Viviane ma ouvert, le visage hargneux, cherchant à mexpulser dun coup dépaule :
Même pas en rêve ! Tu nentreras pas ici, tu nauras jamais cet appart ! cria-t-elle en grinçant des dents.
Ce nest quen menaçant de prévenir la police que Viviane céda, mouvrant laccès à cet étrange sanctuaire. Jai découvert tante Eugénie métamorphosée, voûtée, cheveux fauves devenus gris, rajeunie par la misère elle avait vieilli, cest certain, de dix années peut-être. Lorsquelle maperçut, ses yeux semplirent dune pluie salée.
Pourquoi tu pleures ? Vas-y, raconte-lui comme tu es heureuse ici, que tu voudrais quelle disparaisse ! Et regarde, elle na même pas amené son nouveau bébé, sest moquée Viviane depuis le couloir.
Dans la chambre, il ne restait quun matelas nu. On avait même évacué larmoire ; les vêtements, les babioles, tout sempilait en tas informe. De lancienne collection de mon oncle, disparu dans des brocantes chimériques, il ne restait rien. Eugénie elle-même était nue de bijoux, de dignité, son regard errant sur le parquet désert.
Jai prétexté un besoin pressant et, une fois enfermée dans la salle de bains à la faïence jaune insalubre, jai écrit un SMS à mon mari : « Il faut sauver tante. Elle ne peut pas rester avec Viviane. »
De retour auprès dEugénie, je lui ai conté, la voix tremblante, tous les instants fous de mon année la naissance de mon dernier, les nuits sans étoile. Jai adapté mon récit comme on chuchote un mot de passe : « Attend un peu », ai-je murmuré en pressant sa main, lui adressant un clin dœil. Elle comprit, et me répondit dans ce langage secret propre aux rêves.
Viviane sagitait, rôdant comme un hibou maléfique, pendant que son mari glissait des allusions : « Tu ne traînes pas un peu ? Ton bébé doit pleurer après sa mère » Mais mon mari arriva, pile à lheure, accompagné, il me sembla dans la brume du rêve, dune policière à lallure de crapaud en uniforme. Viviane sest figée à la vue de la loi, tentant de refermer la porte sur son ombre.
Jai présenté la fonctionnaire à Eugénie :
Regardez : cest elle, la victime ; jai entendu de mes propres oreilles : on la prive de nourriture, on a vendu tout ce quil y avait ici meubles, bijoux, trésors accumulés par toute une vie
La policière, impassible, sest penchée vers Eugénie :
Madame, voulez-vous porter plainte ?
Viviane a fini avec une condamnation symbolique, mais son mari, lui, a passé deux longues années dans les couloirs froids de la prison des Quatre Murs. Ma mère, blessée dans son orgueil, a accueilli Viviane et ses enfants dans sa maison improbable ironie, elle qui, des années plus tôt, lavait expulsée sans un mot. Pour moi, elle ne sest jamais remise de lhistoire avec la police, jurant que jamais je ne recevrais un centime dhéritage. Mais en secret, Eugénie me laissa son appartement en remerciement.
Aujourdhui, avec mon mari, nous rendons visite à tante Eugénie comme jadis, des bouquets de pivoines plein les bras, désormais assistée dune gentille auxiliaire de vie. Quand jy repense, je ne peux imaginer leffroi dEugénie, seule, perdue dans ce rêve tordu, piégée entre les murs de son propre musée vidé.
