Tu restes la meilleure La noce a fait grand bruit dans le village : Dasha et Germain se sont mariés. Le mariage à la campagne, chez nous en Bourgogne, c’est toujours une fête pleine d’entrain, qui s’étire jusque tard, les amateurs de bonne chère et de chansons traînant encore aux coins de rue ou sur le banc devant la maison du voisin. Après tout, il ne faut qu’un prétexte pour célébrer. Dasha et Germain se sont installés tout de suite à part, dans la maison de la grand-mère de Germain. Germain travaille comme chauffeur sur une camionnette, rapportant des marchandises de Dijon dans les deux petites épiceries du village. Germain n’a pas attendu longtemps pour demander la main de Dasha, il savait déjà que cette fille discrète et adorable ferait une épouse attentive. Deux mois de fréquentation et, un soir, il se lance pendant une promenade sous les platanes : — Dasha, et si on se mariait ? — Déjà ? Si vite ? — Pourquoi attendre ? On se connaît depuis le lycée, même si moi j’ai eu le bac deux ans avant toi. Alors, tu dis oui ? — Oui ! a-t-elle répondu, rayonnante. La mère de Dasha, surprise par la rapidité de la demande, la met en garde : — Ma fille, Germain veut t’épouser bien vite, j’en viens à douter de son amour… Et toi, comment tu l’aimes ? — Il me plaît, maman. — Bon, l’essentiel c’est que tu ne te trompes pas, un mari doit être un mur solide. Dernièrement, au village, tout le monde a remarqué que Michel, le fils de Taïsia, buvait plus que de raison. Un gars sérieux, un peu timide, mais maintenant il traîne avec des copains portés sur le vin et la paresse : — Taïsia, ton Michel tourne mal, s’inquiètent les voisins. — Va finir par perdre sa place de conducteur de moissonneuse. Des semaines durant, Michel n’était jamais sobre. Sa mère se désolait, en vain. Quand vient le temps des récoltes, il n’est pas au rendez-vous, on le licencie alors qu’il connaissait la machine comme sa poche. — Qu’est-ce qui est arrivé à ton Michel ? demande la grand-mère Yvonne, — je l’ai vu encore ivre… Il était pourtant si gentil, il ne tient plus debout. Taïsia ne comprend pas ce qui ronge son garçon. Un jour, en rentrant, elle l’entend sur le divan, marmonnant : — Dasha… pourquoi tu l’as épousé lui… pourquoi… moi je t’aime… — Seigneur, ce serait à cause de Dasha la factrice que tout ça arrive ? — Personne ne savait que Michel aimait Dasha, il n’avait jamais osé s’approcher des filles… Le même jour, Dasha passe livrer le courrier, Taïsia l’accoste devant la porte : — Dasha, tu l’as laissé tomber pour Germain, et mon fils en souffre, tu savais ? Peut-être que ça le fait boire, pourquoi tu lui fais ça ? Dasha est interdite : — Tatie Taïsia, je comprends pas, Michel ne m’a jamais courtisée… — Je t’ai entendu, il t’aime… Il est trop timide pour te l’avouer, alors il se noie dans le vin. — Je ne savais pas, vraiment, je te jure… Jamais il ne me l’a montré… — Il était trop réservé… — Je vais lui parler, tatie, promis. Deux jours plus tard, Dasha croise Michel et ses amis sur les troncs d’arbres du bord de route. — Eh bien, Michel, tu te démènes ici ? Faut qu’on parle. Quand les copains filent, elle s’assied à côté de lui : — Depuis quand ça a commencé ? — Quoi ? — Tu m’aimes… — Comment t’as su ? — J’ai deviné… Depuis quand ? — Depuis le lycée… Dasha n’en revient pas, elle n’avait rien remarqué. Un silence. Puis elle dit : — Michel, lorsqu’on aime, on veut le bien de l’autre. Tu fais du mal à ta mère et à toi-même, pourquoi t’abîmer ainsi ? Réveille-toi, tout le village le voit. Rends-toi service à toi et à Taïsia… — Je sais mais c’est dur… — Michel, sois fort, remets-toi. Et regarde-moi bien : je ne suis pas un modèle de beauté, des jambes tordues, mauvaise maîtresse de maison, toujours du désordre, pourquoi m’aimer autant ? Tu rencontreras l’amour un jour, tu seras heureux, laisse un peu de paix à ta mère. Dasha reprend sa tournée, Michel la regarde partir, le cœur serré. — Tu restes la meilleure, tu te sous-estimes… murmure-t-il. En passant devant l’épicerie, elle remarque la camionnette de Germain. — Bizarre, il devait être en ville… À l’intérieur, elle surprend Germain embrassant Tatiana, la vendeuse. Ils se redressent, confus. — On parlera à la maison, dit Germain. — Mais au fond, tu tombes bien… sourit Tatiana, — ça devenait fatiguant de se cacher… On s’aime depuis longtemps, j’ai trompé Germain une fois et il a épousé Dasha par dépit… Notre amour, lui, ne l’a jamais quittée… — On discutera à la maison, tente Germain. — Inutile, j’ai compris… Dasha quitte la boutique, bouleversée. Sa mère la console : — Je t’avais prévenue, Dasha… tu peux toujours réparer une erreur, tout ira mieux. La nouvelle du divorce circule d’abord dans la boulangerie, puis partout : tout le village savait que Germain la trompait avec Tatiana, sauf Dasha, comme d’habitude… Dasha demande le divorce. Taïsia rapporte à Michel : — Dasha divorce, Germain l’a trompée avec Tatiana… Il faut te relever, retrouver du travail ; ton patron m’a promis qu’il te reprendrait, il voit que tu as arrêté l’alcool. — Maman, je savais pour Germain… Je n’aurais pas pu dire cela à Dasha, elle ne m’aurait pas cru… Bientôt, la rumeur court : — Vous avez appris ? Michel va épouser Dasha la factrice. Bientôt, la noce ! — Yvonne la grand-mère jubile. Taïsia, ravie, a rajeuni de dix ans. Bonne décision, Dasha sera heureuse, Michel a laissé tomber la bouteille, c’est l’amour qui le sauve, dit la voisine. — Germain et Tatiana, ils iront bien ensemble mais il regrettera, tu verras… pronostique Yvonne. Michel rentre chez lui, Dasha prépare le dîner, gâteau, tout est impeccable. Il la regarde : — Eh bien, tu disais que tu n’étais pas une bonne maîtresse de maison… — Je suis pénible, Michel, et maladroite ! — rit Dasha. Mais Michel admire la cuisine rangée : — Tu sais, j’ai toujours su que tu étais la meilleure. — Michel, tu sais quoi ? Je suis enceinte ! — lance-t-elle. — Tu es sérieuse ? Mais quelle joie ! Je l’ai toujours dit : tu es la meilleure ! — Il l’embrasse, fou de bonheur. Dasha donne naissance à une fille, puis un fils trois ans plus tard. Tout le monde est heureux, surtout Taïsia, la belle-mère, qui couve les petits et sa bru de tendresse. La vie suit son cours, toute paisible au village.

Journal intime 17 juin

Cest étrange comme tout peut changer en un instant. Je men souviens, le mariage à Saint-Martin, dans notre village niché au cœur du Limousin. Jai épousé Germain. Une fête villageoise, comme toujours ça rit, ça danse sous les guirlandes et ça se prolonge sur les bancs devant les maisons, jusque tard dans la nuit. Ici, dès quil y a un prétexte pour se réjouir, personne ne sen prive.

Après le mariage, Germain et moi avons pris nos indépendances ; on a emménagé dans la maison de sa grand-mère. Germain conduit une camionnette Peugeot Partner, il livre la marchandise depuis Limoges aux deux petites épiceries du bourg. On ne sest fréquenté que deux mois avant que Germain me propose de mépouser.

Blanche, pourquoi attendre, on se connaît depuis le lycée, dit-il lors dun rendez-vous en terrasse devant la mairie. Jai fini mes études deux ans avant toi, tu le sais. Alors, tu veux te marier avec moi ?
Eh bien, ça me prend de court, mais Oui, réponds-je, portée par une vague de bonheur inattendu.

Maman nen revenait pas lorsque je lui ai annoncé la demande en mariage.
Ma fille, Germain me semble fort pressé tout de même. Tu crois quil taime vraiment ? Tu laimes, toi ?
Il me plaît bien, Maman.
Daccord, du moment que tu ne te trompes pas, lhomme est censé être ton pilier, ne loublie pas.

Dans notre village, une chose préoccupait tout le monde : Michel, autrefois si sérieux, commençait à boire. Un garçon timide, discret, toujours à lécart, mais maintenant il traîne avec des copains qui ne font rien de leurs journées à part boire du rouge et jouer aux cartes.

On murmurait dans le village :
Thérèse, quest-ce qui arrive à ton Michel ? Un bon gars, conducteur de moissonneuse, et il file un bien mauvais coton ! Sûr quil finira viré, si ça continue.

Pendant la récolte, Michel nest pas venu travailler incapable, dans son état. On la renvoyé. Pourtant, il connaissait mieux les machines agricoles que quiconque, cétait son domaine.

Grand-mère Emilienne secouait la tête en croisant Thérèse :
Je lai revu hier, ton Michel, encore une fois titubant sur le chemin Quel dommage, il était un brave garçon.

Thérèse ne savait plus quoi penser. Ce soir-là, elle le trouve allongé sur le canapé, marmonnant tout bas Elle sapproche.
Blanche Blanche, pourquoi Pourquoi tu las épousé Pourquoi Je taime
Thérèse sursaute.
Ma parole, il serait amoureux de Blanche, la factrice ? Mais qui aurait pu deviner ? Toujours si réservé, jamais une fréquentation, aucune fille Sa timidité lui aura coûté cher.

Le jour même, alors que je distribuais le courrier, Thérèse mattendait devant sa porte.
Blanche, alors tu épouses Germain, et Michel tu le laisses de côté ? Il souffre, tu sais. Tu ne pourrais pas être plus attentive ?
Jétais éberluée :
Madame Thérèse Je ne comprends pas, je nai jamais été proche de Michel, on se croisait, on échangeait deux mots, rien de plus
Il taime, jai entendu ! Il est trop timide, voilà, il ne te la jamais avoué, et à cause de ça, il sombre.
Je te jure, je nen savais rien ! Il ne ma jamais vraiment regardée Mais tu dis vrai, je vais lui parler, promis.

Deux jours plus tard, je traverse le village avec ma sacoche de courrier. Je tombe sur les gars, installés sur les gros rondins près de la route ; ils boivent, Michel parmi eux.
Remarquez-moi ces pochtrons Michel, tu restes là aussi ? Jai à te parler.
Les autres disparaissent vite. Je massieds près de lui.
Depuis quand tu Depuis quand tu maimes ?
Depuis le lycée, murmure-t-il.
Je reste interdite, puis je dis :
Michel, quand on aime, on veut le bien de lautre, on reste digne, on ne se détruit pas comme ça. Tu bois, tu fais du mal à toi et à ta mère. Tu devrais la ménager. Tout le monde sinquiète de ton déclin. Tu le comprends, Michel ?
Oui, mais cest difficile, souffle-t-il.
Relève-toi, tu es un homme. Regarde-moi, je nai rien de spécial, pas de quoi tomber fou amoureux ! Mes jambes sont tordues, je ne sais rien faire correctement à la maison, je suis têtue Toi, tu trouveras la vraie femme de ta vie et le bonheur. Ménage ta mère, je ten prie.

Je me relève et repars, tandis que Michel me lance en chuchotant :
Pour moi, tu es la meilleure, Blanche, nen doute jamais

En passant devant lépicerie, je vois garée la camionnette de Germain.
Tiens, il devait être à Limoges, cest un peu tôt
À lintérieur, personne derrière le comptoir. Soudain, Tatiana, notre épicière, apparaît, essuyant ses joues rouges.
Blanche, tu cherches quelque chose ?
Non, jai juste vu la voiture de Germain, il ne devrait pas être là
Oh il a eu une panne, il est parti au garage chercher des pièces.
Ah, bon, je comprends.

Le quotidien se poursuit : je distribue les journaux, le courrier, les retraites. Michel, disparus du village, ne fréquente plus ses anciens amis. Inquiète, je questionne Thérèse en lui remettant la Gazette.
Il est rentré dans le rang, il ne boit plus. Il bricole à la maison, fendu du bois, range le jardin, repousse les anciens compagnons. Merci Blanche, cest grâce à ton coup de gueule, il me la dit

Je poursuis ma tournée, jetant Le Populaire dans les boîtes aux lettres, jusquà lépicerie La camionnette de Germain de nouveau garée là. Je monte les marches et la scène me glace : Germain enlace Tatiana, ils sembrassent. Ils nont même pas remarqué que jétais entrée.
Mais Je ne voulais pas déranger ils se séparent aussitôt.
Blanche, on en parle à la maison, dit Germain sans quitter le sol des yeux.
Tatiana, fière, me soutient du regard :
Mais tu viens pile au bon moment ! Plus besoin de se cacher. Germain et moi nous aimons depuis longtemps. Juste une histoire de bêtise au milieu Il ta épousée pour me punir, cest vrai Germain ? Il hoche la tête.
Même marié, notre amour ne sest pas éteint.

Je quitte la boutique, sans attendre dexplications. Maman ma consolée comme elle pouvait.
Je te lavais dit, Blanche, fais attention Mais rien nest jamais fichu, on peut toujours rebâtir.

Le bruit du divorce sest répandu rapidement. Beaucoup savaient déjà que Germain et Tatiana avaient leur histoire. Jai engagé la procédure, et tout le monde était au courant avant même que je naie eu le temps de digérer la trahison.

Un matin, Thérèse entre en trombe chez Michel :
Michel, tu sais quoi ? Blanche divorce, Germain la trompée avec Tatiana. Cest le moment pour toi, garçon ! Va trouver du boulot, ils tattendent à la coopérative. Ton chef, Monsieur Morel, ma dit quil était prêt à te reprendre, il a vu que tu as arrêté de boire.

Maman, je men doutais Je ne pouvais pas prévenir Blanche, elle ne maurait pas cru

Peu après, une nouvelle rumeur court :
Vous avez entendu ? Michel et Blanche la factrice vont se marier ! La fête arrive bientôt !
Grand-mère Emilienne sen réjouit devant lépicerie :
Thérèse est toute heureuse, elle rajeunit à vue dœil !
Michel est un homme posé, il sera bon pour Blanche, affirme Fabienne, la voisine. Lamour change tout, cest bien vrai.
Quant à Germain et Tatiana Ils sen mordront les doigts, cest sûr !

Michel rentre, je laccueille à la cuisine. Je sers la soupe, les boulettes de viande, je sors un clafoutis tout doré du four Je massois en face de lui, le regard pétillant.

Quelle merveille, Blanche ! Tu disais que tu es mauvaise maîtresse de maison, hein !
Je ris :
Possible Je suis bien têtue aussi !
Michel contemple la cuisine, rangée, chaleureuse :
Moi, je savais depuis toujours que tu étais la meilleure.

Michel Je suis enceinte, dis-je brusquement.
Il reste bouche bée, saute de sa chaise :
Blanche, cest vrai ? Je suis tellement heureux ! Je le savais, tu es la meilleure, la meilleure !

Jai donné naissance à une fille, puis trois ans plus tard, à un fils. Thérèse adore ses petits-enfants et ne cesse de me remercier. Notre village ne change pas vraiment : la vie suit son cours, mais dans notre maison, tout est paisible et doux.

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Tu restes la meilleure La noce a fait grand bruit dans le village : Dasha et Germain se sont mariés. Le mariage à la campagne, chez nous en Bourgogne, c’est toujours une fête pleine d’entrain, qui s’étire jusque tard, les amateurs de bonne chère et de chansons traînant encore aux coins de rue ou sur le banc devant la maison du voisin. Après tout, il ne faut qu’un prétexte pour célébrer. Dasha et Germain se sont installés tout de suite à part, dans la maison de la grand-mère de Germain. Germain travaille comme chauffeur sur une camionnette, rapportant des marchandises de Dijon dans les deux petites épiceries du village. Germain n’a pas attendu longtemps pour demander la main de Dasha, il savait déjà que cette fille discrète et adorable ferait une épouse attentive. Deux mois de fréquentation et, un soir, il se lance pendant une promenade sous les platanes : — Dasha, et si on se mariait ? — Déjà ? Si vite ? — Pourquoi attendre ? On se connaît depuis le lycée, même si moi j’ai eu le bac deux ans avant toi. Alors, tu dis oui ? — Oui ! a-t-elle répondu, rayonnante. La mère de Dasha, surprise par la rapidité de la demande, la met en garde : — Ma fille, Germain veut t’épouser bien vite, j’en viens à douter de son amour… Et toi, comment tu l’aimes ? — Il me plaît, maman. — Bon, l’essentiel c’est que tu ne te trompes pas, un mari doit être un mur solide. Dernièrement, au village, tout le monde a remarqué que Michel, le fils de Taïsia, buvait plus que de raison. Un gars sérieux, un peu timide, mais maintenant il traîne avec des copains portés sur le vin et la paresse : — Taïsia, ton Michel tourne mal, s’inquiètent les voisins. — Va finir par perdre sa place de conducteur de moissonneuse. Des semaines durant, Michel n’était jamais sobre. Sa mère se désolait, en vain. Quand vient le temps des récoltes, il n’est pas au rendez-vous, on le licencie alors qu’il connaissait la machine comme sa poche. — Qu’est-ce qui est arrivé à ton Michel ? demande la grand-mère Yvonne, — je l’ai vu encore ivre… Il était pourtant si gentil, il ne tient plus debout. Taïsia ne comprend pas ce qui ronge son garçon. Un jour, en rentrant, elle l’entend sur le divan, marmonnant : — Dasha… pourquoi tu l’as épousé lui… pourquoi… moi je t’aime… — Seigneur, ce serait à cause de Dasha la factrice que tout ça arrive ? — Personne ne savait que Michel aimait Dasha, il n’avait jamais osé s’approcher des filles… Le même jour, Dasha passe livrer le courrier, Taïsia l’accoste devant la porte : — Dasha, tu l’as laissé tomber pour Germain, et mon fils en souffre, tu savais ? Peut-être que ça le fait boire, pourquoi tu lui fais ça ? Dasha est interdite : — Tatie Taïsia, je comprends pas, Michel ne m’a jamais courtisée… — Je t’ai entendu, il t’aime… Il est trop timide pour te l’avouer, alors il se noie dans le vin. — Je ne savais pas, vraiment, je te jure… Jamais il ne me l’a montré… — Il était trop réservé… — Je vais lui parler, tatie, promis. Deux jours plus tard, Dasha croise Michel et ses amis sur les troncs d’arbres du bord de route. — Eh bien, Michel, tu te démènes ici ? Faut qu’on parle. Quand les copains filent, elle s’assied à côté de lui : — Depuis quand ça a commencé ? — Quoi ? — Tu m’aimes… — Comment t’as su ? — J’ai deviné… Depuis quand ? — Depuis le lycée… Dasha n’en revient pas, elle n’avait rien remarqué. Un silence. Puis elle dit : — Michel, lorsqu’on aime, on veut le bien de l’autre. Tu fais du mal à ta mère et à toi-même, pourquoi t’abîmer ainsi ? Réveille-toi, tout le village le voit. Rends-toi service à toi et à Taïsia… — Je sais mais c’est dur… — Michel, sois fort, remets-toi. Et regarde-moi bien : je ne suis pas un modèle de beauté, des jambes tordues, mauvaise maîtresse de maison, toujours du désordre, pourquoi m’aimer autant ? Tu rencontreras l’amour un jour, tu seras heureux, laisse un peu de paix à ta mère. Dasha reprend sa tournée, Michel la regarde partir, le cœur serré. — Tu restes la meilleure, tu te sous-estimes… murmure-t-il. En passant devant l’épicerie, elle remarque la camionnette de Germain. — Bizarre, il devait être en ville… À l’intérieur, elle surprend Germain embrassant Tatiana, la vendeuse. Ils se redressent, confus. — On parlera à la maison, dit Germain. — Mais au fond, tu tombes bien… sourit Tatiana, — ça devenait fatiguant de se cacher… On s’aime depuis longtemps, j’ai trompé Germain une fois et il a épousé Dasha par dépit… Notre amour, lui, ne l’a jamais quittée… — On discutera à la maison, tente Germain. — Inutile, j’ai compris… Dasha quitte la boutique, bouleversée. Sa mère la console : — Je t’avais prévenue, Dasha… tu peux toujours réparer une erreur, tout ira mieux. La nouvelle du divorce circule d’abord dans la boulangerie, puis partout : tout le village savait que Germain la trompait avec Tatiana, sauf Dasha, comme d’habitude… Dasha demande le divorce. Taïsia rapporte à Michel : — Dasha divorce, Germain l’a trompée avec Tatiana… Il faut te relever, retrouver du travail ; ton patron m’a promis qu’il te reprendrait, il voit que tu as arrêté l’alcool. — Maman, je savais pour Germain… Je n’aurais pas pu dire cela à Dasha, elle ne m’aurait pas cru… Bientôt, la rumeur court : — Vous avez appris ? Michel va épouser Dasha la factrice. Bientôt, la noce ! — Yvonne la grand-mère jubile. Taïsia, ravie, a rajeuni de dix ans. Bonne décision, Dasha sera heureuse, Michel a laissé tomber la bouteille, c’est l’amour qui le sauve, dit la voisine. — Germain et Tatiana, ils iront bien ensemble mais il regrettera, tu verras… pronostique Yvonne. Michel rentre chez lui, Dasha prépare le dîner, gâteau, tout est impeccable. Il la regarde : — Eh bien, tu disais que tu n’étais pas une bonne maîtresse de maison… — Je suis pénible, Michel, et maladroite ! — rit Dasha. Mais Michel admire la cuisine rangée : — Tu sais, j’ai toujours su que tu étais la meilleure. — Michel, tu sais quoi ? Je suis enceinte ! — lance-t-elle. — Tu es sérieuse ? Mais quelle joie ! Je l’ai toujours dit : tu es la meilleure ! — Il l’embrasse, fou de bonheur. Dasha donne naissance à une fille, puis un fils trois ans plus tard. Tout le monde est heureux, surtout Taïsia, la belle-mère, qui couve les petits et sa bru de tendresse. La vie suit son cours, toute paisible au village.
La belle-mère a finalement réussi à séparer le couple — Mon fils, j’ai réfléchi… Je vais m’installer dans ton appartement — et en même temps, je ferai partir ton ex. — Tu crois que Lika acceptera ? — Tu peux me faire une donation — je te rendrai tout après. Mais il n’a même pas eu besoin de le faire. — Vivez ici, — répondit Lika en haussant les épaules, surprenant totalement Zoé Petrovna. Zoé Petrovna a failli s’évanouir en découvrant qui son fils chéri avait choisi comme épouse ! Son Fédéric, son unique garçon qu’elle avait élevé seule (son mari toujours absent pour le travail), était tombé amoureux d’une vendeuse ! — Maman, Lika est responsable dans une boutique de vêtements, — la corrigea son fils. — Elle est belle, gentille et attentionnée. — Ça reste une commerçante ! — s’énervait Zoé Petrovna. — Tu as oublié que ton grand-père et ton père étaient ingénieurs, et que tes deux grands-mères et moi sommes médecins ? Nous sommes une famille d’intellectuels ! Tu as fait de brillantes études, tu as un avenir prometteur en odontologie. — Maman, on s’aime, le reste n’a pas d’importance. — Bien sûr que si ! Une épouse doit être à la hauteur de son mari ! Regarde Tom, une jeune femme brillante, future neurologue avec une belle carrière. Et elle t’aime depuis le lycée. — Mais je ne l’aime pas. C’est fini, maman, on n’en parlera plus. Mais ils en ont reparlé ! Zoé Petrovna ne cessait de rappeler à son fils tout ce qu’elle avait fait pour lui après la mort de son père, tous ses efforts, ses deux emplois, ses relations, sa préparation aux examens. Rien n’y fit. Fédéric et Lika se sont mariés et se sont installés chez elle. Zoé Petrovna n’était pas contre cette cohabitation — c’était même plus pratique pour surveiller sa belle-fille. — Tu crois que tu es bien tombée ? — sifflait Zoé Petrovna à Lika quand elles étaient seules. — On verra combien de temps tu tiendras comme épouse. Tu n’es pas faite pour mon fils ! Compris ? — On verra ! — répliquait la belle-fille. — Vous devriez vous calmer, Zoé Petrovna. On devrait être amies. Fédéric doit avancer dans sa carrière, pas régler des querelles de famille. Devant Fédéric, elles faisaient des efforts, mais l’ambiance était tendue. Après deux mois, Zoé Petrovna pensait avoir gagné. La belle-fille était devenue plus discrète et ne réagissait plus à ses piques. Elle semblait préparer son départ… Mais non. La « chouette de nuit » avait surpassé la « chouette du jour ». Les jeunes ont acheté un appartement à crédit, sans rien dire à Zoé Petrovna ! — Tu es fou ? — s’exclama-t-elle. — Comment ? Avec quoi ? Où ? Tu me laisses pour elle ? — Maman, calme-toi, — répondit Fédéric, imperturbable. — Deux maîtresses de maison dans une cuisine, ça ne marche pas. L’appartement est dans le quartier voisin, on viendra te voir. Il s’avéra que la « commerçante » avait vendu la maison de sa grand-mère à la campagne. La maison ne valait rien, mais le terrain intéressait un entrepreneur local, qui a payé cher. Fédéric a vendu sa vieille voiture et avait quelques économies. Cela a suffi pour l’apport de leur deux-pièces. — Vous n’auriez pas pu choisir plus modeste ? — lança Zoé Petrovna. — Tu vas devoir travailler jour et nuit pour payer ça, Fédéric. — Maman, je vais m’en sortir, et Lika travaille aussi. — On sait ce qu’elle rapporte ! Elle s’est installée sur ton dos… — Maman, arrête ! Et elle n’avait pas fini ! La belle-fille idéale, Tom, aimait Fédéric depuis le lycée, mais elle n’allait pas l’attendre éternellement. Zoé Petrovna faisait tout pour séparer son fils de la « commerçante ». Elle le sollicitait sans cesse : réparer le robinet, faire les courses, rester avec elle — prétextant des problèmes de tension. Son fils venait, faisait tout, croisait parfois Tamara chez ses parents, mais ne lui prêtait pas vraiment attention. Puis il vint de moins en moins — trop de travail, disait-il. Elle savait bien pourquoi ! Lika le détournait de sa mère ! Elle alla jusqu’à appeler les urgences pour que son fils ne l’oublie pas et écoute ses conseils. Cela marcha un temps — Fédéric venait plus souvent, inquiet pour elle. Mais voilà que Tom est partie en stage à l’étranger, pour trois ans. — Sans Fédéric, je m’ennuie ici, — soupira la jeune femme. — Là-bas, je serai occupée et gagnerai de l’expérience. — Dommage, ma chérie, mais je ne peux pas te retenir, — soupira aussi Zoé Petrovna. Mais elle décida qu’au retour de Tamara, elle organiserait le divorce de Fédéric et Lika. Pour qu’ils forment un vrai couple, deux spécialistes brillants. Avec sa belle-fille, Zoé Petrovna restait froide, ne se privant pas de la piquer sur son travail ou les tâches ménagères. Peu à peu, Lika cessa de venir chez sa belle-mère et ne l’invitait plus. Tant mieux ! Zoé Petrovna recevait son fils seul et lui parlait toujours de Tom. Il fallut six ans à Zoé Petrovna pour arriver à ses fins. Son fils ne raconta pas vraiment pourquoi il s’était séparé de Lika, mais elle savait. Ce n’était pas pour rien qu’elle organisait des « rencontres fortuites » avec Tamara, revenue en France. Pas pour rien qu’elle répétait à son fils qu’il s’était trompé de femme, mais qu’il pouvait corriger son erreur. Elle soupçonnait que l’absence d’enfants avait joué dans le divorce. Lika était stérile. Cela arrangeait Zoé Petrovna — avec des enfants, c’est plus difficile de séparer un couple. Son fils, cependant, était trop noble. — Maman, l’appartement appartient à Lika et moi à parts égales, mais on ne veut pas le vendre pour l’instant. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je revienne chez toi ? — Bien sûr. Mais il faudra régler la question de l’appartement. Elle était même ravie du retour de son fils. Tom allait venir vivre avec eux, et Zoé Petrovna se réjouissait d’avoir un couple si beau et digne ! Fédéric et Lika s’étaient vraiment disputés, car il n’a pas protesté contre Tamara, qui s’est installée chez eux et a tout de suite imposé ses règles. — Les aliments frits sont mauvais, — déclara Tom. — La viande doit être maigre, cuite au four, et il vaut mieux ne pas en manger. Les pommes de terre sont mauvaises. La mayonnaise ? Vous êtes fous d’acheter cette cochonnerie de saucisson ? — Tu vois, Fédéric, comme Tom prend soin de ta santé ? — s’extasiait Zoé Petrovna. Mais au bout d’un mois, sa joie s’est calmée. La future belle-fille (ils ne se sont pas pressés de se marier) les a presque mis au régime d’herbes. Elle les faisait faire du yoga à la maison, a retiré tous les tapis — la poussière est mauvaise ! — et commandait tout dans la maison. — Mon fils, j’ai réfléchi… Je vais m’installer dans ton appartement — et en même temps, je ferai partir Lika. Vous pourrez faire votre nid… — Tu crois que Lika acceptera ? — Tu peux me faire une donation — je te rendrai tout après. Mais il n’a même pas eu besoin de le faire. — Vivez ici, — répondit Lika en haussant les épaules, surprenant Zoé Petrovna. Elle ne savait sûrement pas que son ex-belle-mère venait avec des plans sournois — elle allait avoir une surprise. Zoé Petrovna se disputait avec Lika pour tout. Il fallait cuisiner, mais l’ex-belle-fille était déjà aux fourneaux. Il y avait du sable dans l’entrée — forcément, c’était la jeune femme qui l’avait ramené, et elle n’avait pas lavé le sol. Lika rentrait tard et réveillait Zoé Petrovna en claquant la porte. Tout était prétexte à dispute. Ce qui était curieux — Lika répliquait au début, puis abandonnait et allait dans sa chambre. Et elle n’invitait jamais d’hommes chez elle, ce que Zoé Petrovna espérait pourtant… Mais son fils se plaignait de plus en plus de Tamara. — Maman, c’est impossible ! Ne mange pas ça, ne va pas là, couche-toi à 21h. J’ai peur de respirer devant elle ! — C’est Lika qui t’a déformé ! Tom prend soin de toi et de ta santé ! — répliquait Zoé Petrovna. Elle pensait que Fédéric exagérait. Elle n’admettait pas que Tamara allait trop loin. Ce n’est rien ! Construire une bonne famille, c’est difficile — tout ira bien si chacun fait des efforts. Mais elle n’était plus sûre de rien… Zoé Petrovna remarqua un jour que Lika avait pris du ventre… Elle avait toujours été mince et sportive. — Quoi ? Tu es tombée enceinte d’un vaurien ? — lança Zoé Petrovna, regardant le ventre et le visage fatigué de la jeune femme. — Quels vauriens ? — répondit-elle, lasse. — Oui, je suis enceinte, mais de votre fils. — Quelle actrice ! — s’exclama Zoé Petrovna. — Vous avez divorcé il y a quatre mois. Tu veux lui coller un enfant qui n’est pas de lui ? — J’aurais pu, mais la fille est bien de lui. C’est comme ça qu’on a fêté le divorce… On a eu un dernier rendez-vous. Si vous voulez, on fera le test après la naissance. — Et Fédéric est au courant ? — Oui. Et pour ne pas vous attrister, on se revoit depuis un mois et on va se remarier. Zoé Petrovna n’en fut pas attristée. Elle en avait assez de ces guerres domestiques, et son fils n’était pas heureux avec Tom. Puisqu’il allait devenir père et elle grand-mère, il était temps d’arrêter les disputes. D’autres joies les attendaient. Et avec Tamara, elle réglerait ça — une dernière fois, elle interviendrait dans la vie amoureuse de son fils.