Journal intime 17 juin
Cest étrange comme tout peut changer en un instant. Je men souviens, le mariage à Saint-Martin, dans notre village niché au cœur du Limousin. Jai épousé Germain. Une fête villageoise, comme toujours ça rit, ça danse sous les guirlandes et ça se prolonge sur les bancs devant les maisons, jusque tard dans la nuit. Ici, dès quil y a un prétexte pour se réjouir, personne ne sen prive.
Après le mariage, Germain et moi avons pris nos indépendances ; on a emménagé dans la maison de sa grand-mère. Germain conduit une camionnette Peugeot Partner, il livre la marchandise depuis Limoges aux deux petites épiceries du bourg. On ne sest fréquenté que deux mois avant que Germain me propose de mépouser.
Blanche, pourquoi attendre, on se connaît depuis le lycée, dit-il lors dun rendez-vous en terrasse devant la mairie. Jai fini mes études deux ans avant toi, tu le sais. Alors, tu veux te marier avec moi ?
Eh bien, ça me prend de court, mais Oui, réponds-je, portée par une vague de bonheur inattendu.
Maman nen revenait pas lorsque je lui ai annoncé la demande en mariage.
Ma fille, Germain me semble fort pressé tout de même. Tu crois quil taime vraiment ? Tu laimes, toi ?
Il me plaît bien, Maman.
Daccord, du moment que tu ne te trompes pas, lhomme est censé être ton pilier, ne loublie pas.
Dans notre village, une chose préoccupait tout le monde : Michel, autrefois si sérieux, commençait à boire. Un garçon timide, discret, toujours à lécart, mais maintenant il traîne avec des copains qui ne font rien de leurs journées à part boire du rouge et jouer aux cartes.
On murmurait dans le village :
Thérèse, quest-ce qui arrive à ton Michel ? Un bon gars, conducteur de moissonneuse, et il file un bien mauvais coton ! Sûr quil finira viré, si ça continue.
Pendant la récolte, Michel nest pas venu travailler incapable, dans son état. On la renvoyé. Pourtant, il connaissait mieux les machines agricoles que quiconque, cétait son domaine.
Grand-mère Emilienne secouait la tête en croisant Thérèse :
Je lai revu hier, ton Michel, encore une fois titubant sur le chemin Quel dommage, il était un brave garçon.
Thérèse ne savait plus quoi penser. Ce soir-là, elle le trouve allongé sur le canapé, marmonnant tout bas Elle sapproche.
Blanche Blanche, pourquoi Pourquoi tu las épousé Pourquoi Je taime
Thérèse sursaute.
Ma parole, il serait amoureux de Blanche, la factrice ? Mais qui aurait pu deviner ? Toujours si réservé, jamais une fréquentation, aucune fille Sa timidité lui aura coûté cher.
Le jour même, alors que je distribuais le courrier, Thérèse mattendait devant sa porte.
Blanche, alors tu épouses Germain, et Michel tu le laisses de côté ? Il souffre, tu sais. Tu ne pourrais pas être plus attentive ?
Jétais éberluée :
Madame Thérèse Je ne comprends pas, je nai jamais été proche de Michel, on se croisait, on échangeait deux mots, rien de plus
Il taime, jai entendu ! Il est trop timide, voilà, il ne te la jamais avoué, et à cause de ça, il sombre.
Je te jure, je nen savais rien ! Il ne ma jamais vraiment regardée Mais tu dis vrai, je vais lui parler, promis.
Deux jours plus tard, je traverse le village avec ma sacoche de courrier. Je tombe sur les gars, installés sur les gros rondins près de la route ; ils boivent, Michel parmi eux.
Remarquez-moi ces pochtrons Michel, tu restes là aussi ? Jai à te parler.
Les autres disparaissent vite. Je massieds près de lui.
Depuis quand tu Depuis quand tu maimes ?
Depuis le lycée, murmure-t-il.
Je reste interdite, puis je dis :
Michel, quand on aime, on veut le bien de lautre, on reste digne, on ne se détruit pas comme ça. Tu bois, tu fais du mal à toi et à ta mère. Tu devrais la ménager. Tout le monde sinquiète de ton déclin. Tu le comprends, Michel ?
Oui, mais cest difficile, souffle-t-il.
Relève-toi, tu es un homme. Regarde-moi, je nai rien de spécial, pas de quoi tomber fou amoureux ! Mes jambes sont tordues, je ne sais rien faire correctement à la maison, je suis têtue Toi, tu trouveras la vraie femme de ta vie et le bonheur. Ménage ta mère, je ten prie.
Je me relève et repars, tandis que Michel me lance en chuchotant :
Pour moi, tu es la meilleure, Blanche, nen doute jamais
En passant devant lépicerie, je vois garée la camionnette de Germain.
Tiens, il devait être à Limoges, cest un peu tôt
À lintérieur, personne derrière le comptoir. Soudain, Tatiana, notre épicière, apparaît, essuyant ses joues rouges.
Blanche, tu cherches quelque chose ?
Non, jai juste vu la voiture de Germain, il ne devrait pas être là
Oh il a eu une panne, il est parti au garage chercher des pièces.
Ah, bon, je comprends.
Le quotidien se poursuit : je distribue les journaux, le courrier, les retraites. Michel, disparus du village, ne fréquente plus ses anciens amis. Inquiète, je questionne Thérèse en lui remettant la Gazette.
Il est rentré dans le rang, il ne boit plus. Il bricole à la maison, fendu du bois, range le jardin, repousse les anciens compagnons. Merci Blanche, cest grâce à ton coup de gueule, il me la dit
Je poursuis ma tournée, jetant Le Populaire dans les boîtes aux lettres, jusquà lépicerie La camionnette de Germain de nouveau garée là. Je monte les marches et la scène me glace : Germain enlace Tatiana, ils sembrassent. Ils nont même pas remarqué que jétais entrée.
Mais Je ne voulais pas déranger ils se séparent aussitôt.
Blanche, on en parle à la maison, dit Germain sans quitter le sol des yeux.
Tatiana, fière, me soutient du regard :
Mais tu viens pile au bon moment ! Plus besoin de se cacher. Germain et moi nous aimons depuis longtemps. Juste une histoire de bêtise au milieu Il ta épousée pour me punir, cest vrai Germain ? Il hoche la tête.
Même marié, notre amour ne sest pas éteint.
Je quitte la boutique, sans attendre dexplications. Maman ma consolée comme elle pouvait.
Je te lavais dit, Blanche, fais attention Mais rien nest jamais fichu, on peut toujours rebâtir.
Le bruit du divorce sest répandu rapidement. Beaucoup savaient déjà que Germain et Tatiana avaient leur histoire. Jai engagé la procédure, et tout le monde était au courant avant même que je naie eu le temps de digérer la trahison.
Un matin, Thérèse entre en trombe chez Michel :
Michel, tu sais quoi ? Blanche divorce, Germain la trompée avec Tatiana. Cest le moment pour toi, garçon ! Va trouver du boulot, ils tattendent à la coopérative. Ton chef, Monsieur Morel, ma dit quil était prêt à te reprendre, il a vu que tu as arrêté de boire.
Maman, je men doutais Je ne pouvais pas prévenir Blanche, elle ne maurait pas cru
Peu après, une nouvelle rumeur court :
Vous avez entendu ? Michel et Blanche la factrice vont se marier ! La fête arrive bientôt !
Grand-mère Emilienne sen réjouit devant lépicerie :
Thérèse est toute heureuse, elle rajeunit à vue dœil !
Michel est un homme posé, il sera bon pour Blanche, affirme Fabienne, la voisine. Lamour change tout, cest bien vrai.
Quant à Germain et Tatiana Ils sen mordront les doigts, cest sûr !
Michel rentre, je laccueille à la cuisine. Je sers la soupe, les boulettes de viande, je sors un clafoutis tout doré du four Je massois en face de lui, le regard pétillant.
Quelle merveille, Blanche ! Tu disais que tu es mauvaise maîtresse de maison, hein !
Je ris :
Possible Je suis bien têtue aussi !
Michel contemple la cuisine, rangée, chaleureuse :
Moi, je savais depuis toujours que tu étais la meilleure.
Michel Je suis enceinte, dis-je brusquement.
Il reste bouche bée, saute de sa chaise :
Blanche, cest vrai ? Je suis tellement heureux ! Je le savais, tu es la meilleure, la meilleure !
Jai donné naissance à une fille, puis trois ans plus tard, à un fils. Thérèse adore ses petits-enfants et ne cesse de me remercier. Notre village ne change pas vraiment : la vie suit son cours, mais dans notre maison, tout est paisible et doux.



