Tu restes la meilleure
Le mariage venait de sachever dans le village, sous une cascade de lustres et de chansons : Camille et Germain sétaient dits « oui ». À la campagne, une noce ne finit jamais vraiment, les réjouisseurs traînent encore au fond des cours, sur les bancs devant les granges, tout est occasion pour trinquer, même les ombres bougent au rythme du vin.
Ils sinstallèrent aussitôt chez la grand-mère de Germain, à lécart des parents, dans une maison couleur de mousse près d’un pommier solitaire. Germain, conducteur de fourgon, ramenait des marchandises de Lille pour les deux petites épiceries du bourg. Les jours sécoulaient entre les allers et retours, les clochers découpés sur laube froide.
Camille et Germain sétaient rapprochés à la vitesse dun minuscule orage. Deux mois à flâner aux abords du canal, Germain savait que cette fille douce et discrète ferait une épouse attentionnée. Il ny avait pas à tergiverser dans ce rêve qui flottait sur leau.
Camille, et si on se mariait ? lui demanda-il un soir, la lune s’accrochant à leurs épaules.
Déjà ? Comme cest soudain
Pourquoi attendre ? On se connaît depuis le collège, même si j’ai fini deux ans avant toi… Tu dis oui ?
Oui, murmura Camille, le sourire dans son souffle.
La mère de Camille écarquilla les yeux quand sa fille lui fit part de la proposition.
Ouh là, ma chérie ! Tu sais, Germain, il se presse bien vite… Est-ce quil taime vraiment ? Et toi ? Tu ressens quoi pour lui ?
Il me plaît bien, maman.
Très bien, tant que tu ne te trompes pas… Parce quun mari, cest comme un vieux mur de pierre : il protège du vent.
Dans le village, on sinterrogeait sur Michel, un gars solide devenu étrange. Silencieux et réservé, récemment il traînait avec des copains qui, eux, se liquéfient autour de bouteilles, lépicerie pour seuls horizons.
Clotilde, quest-ce qui arrive à ton Michel ? sétonnaient les voisins. Un bon gars, moissonneur, il se noie dans le gros rouge, on va le virer, la moissonneuse ne pardonne pas livresse.
Des semaines passèrent dans la brume. Au fil de ses absences, sa mère sinquiétait, grondait puis suppliait, rien ny faisait. Au moment des récoltes, Michel ne put se lever, le patron le congédia. Autrefois, il tâtait la mécanique comme personne, ses mains or du terroir.
Qua-t-il, Michel ? soupirait grand-mère Eugénie, croisant Clotilde sur la route, Je lai vu ivre encore, le pauvre, il était si gentil, avant… marchait droit, maintenant il titube vers la nuit.
Clotilde ignorait le fond du mal. Un soir, elle trouva son fils sur le canapé, marmonnant dans le flou. Inquiète, elle pencha loreille.
Camille… Camille chérie, pourquoi… pourquoi lui ? Pourquoi te marier avec cet autre… Je taime…
Nom dune pipe, cest à cause de Camille la factrice ? fit Clotilde, reculant. Michel laimait donc ? Personne ne savait. Il navait jamais courtisé une fille, jamais montré rien, trop timide…
Ce jour-là, Camille passait le portail, distribuant le courrier. Clotilde lattendait.
Camille, ma belle, tu as épousé Germain et tu laisses Michel au bord du chemin ? Il souffre, il boit à cause de tout ça. Pourquoi faire ça à mon fils ?
Camille sarrêta, bouche bée, puis balbutia :
Madame Clotilde, je ne comprends pas… jamais je nai rien vécu avec Michel.
Ah, tu ne comprends pas Tu nas pas flâné avec lui alors ?
Jamais, à peine un bonjour au détour dun chemin. Michel ne ma jamais prêté attention, voyons ! Doù vient cette histoire ?
Il taime pourtant, je lai entendu murmurer quand il croyait être seul… Mais il na jamais osé te le dire. Cest la timidité qui le brise.
Oh, Madame Clotilde, je nen savais rien, je vous le jure ! Je nimaginais pas… Mais alors, sa tristesse…
Pauvre garçon, trop discret…
Bon, jirai lui parler, promis. Peut-être quavec un peu de lumière, il se relèvera.
Deux jours plus tard, Camille trottait dans la rue, sacoche de factrice à lépaule, quand elle croisa la bande avachie sur des rondins sous le platane. Michel était là, pâle.
Alors, voilà les poivrots. Michel, viens, il faut quon parle. Les autres comprirent et se dispersèrent. Camille sassit auprès de Michel.
Dis-moi, depuis combien de temps tu masques tout ça ?
Depuis quoi ?
Depuis que tu maimes…
Comment tu las su ?
Jai deviné, tout récemment… Parle-moi.
Depuis le collège, souffla-t-il, ses yeux fouillant la mémoire.
Camille se tut, puis dit lentement :
Michel, quand on aime, on veut le bonheur de lautre. On reste digne, on ne sabîme pas comme toi maintenant. Senivrer ne changera rien, tu fais souffrir ta mère. Dans le village, tout le monde remarque ta dégringolade. Tu comprends ?
Je comprends… Mais cest lourd.
Relève-toi, Michel, tes un homme. Regarde-moi, je ne suis pas si belle pour quon se ronge à cause de moi. Jai un sale caractère, je range mal la maison, pourquoi maimer ? Un jour, tu trouveras ta vraie moitié, lamour qui apaise. Ne fais pas pleurer ta mère Clotilde.
Elle se leva, séloignant, Michel suivit du regard.
Tu restes la plus belle, même si tu dis le contraire, chuchota-t-il.
En passant devant la supérette, Camille aperçut la camionnette de Germain.
Tiens, Germain devrait être à Roubaix aujourdhui, cest bien tôt pour rentrer pensa-t-elle en entrant.
Le comptoir était désert. Mais Tatiana, la vendeuse, surgit des stocks, les joues rouges, mal à laise.
Camille, tu veux quelque chose ?
Non, jai juste vu la voiture de mon mari. Il nest pas censé être en ville ?
Eh bien… elle est tombée en panne, il est parti au garage pour des pièces.
Daccord, je repasserai.
La vie retrouvait son fil doux. Camille distribuait journaux et retraites en euros, mais plus de trace de Michel, ni autour du platane, ni près du lavoir. Intriguée, elle sadressa à Clotilde en remettant le journal.
Madame Clotilde, je ne vois plus Michel…
Il est à la maison. A cessé de boire, il fend du bois, range le hangar, ne touche plus une goutte. Les copains sont venus, il les a chassés.
Oh, ça me fait plaisir Si lalcool sen est allé, le reste suivra.
Merci, Camille, cest grâce à toi, il a tout raconté…
Camille rit et poursuivit son chemin, glissant des journaux dans les boîtes aux lettres. Devant la supérette, la camionnette de Germain était encore là. Elle monta les marches, poussa la porte… et le monde bascula. Germain serrait Tatiana dans ses bras, lembrassait, inconscients de sa présence.
Oh… Désolée, je tombe mal…
Ils sursautèrent.
On parlera à la maison, souffla Germain, regard fuyant, tandis que Tatiana, elle, provoquait.
Enfin, ça tombe bien, jen avais marre de me cacher. Germain maime depuis longtemps, seulement jai commis une erreur, il sest fâché et sest marié avec toi pour me punir… Hein, Germain ? Il acquiesça. Le mariage na rien changé à notre histoire…
On parlera chez nous tenta Germain.
Inutile Je vois tout, ça ne métonne plus, répliqua Camille, qui s’enfuit dehors.
Sa mère la consola, les bras larges.
Ma fille, je tavais prévenue… Tu as cru à Germain, tu tes trompée Mais tout sarrange, tu verras, le cœur ne fait jamais longtemps fausse route.
La nouvelle du divorce courut dans tout le village en une matinée.
Camille lança la procédure. Personne ne peut cacher longtemps son secret ici ; tous connaissaient la liaison de Germain avec Tatiana et, comme dhabitude, cest la femme qui découvre tout en dernier. La rumeur du divorce gonfla rapidement.
Michel, une nouvelle pour toi ! annonça Clotilde en rentrant du marché. Camille et Germain divorcent. Il la trompée avec Tatiana… Reprends-toi, recherche du travail, M. Morel, ton ancien chef, ma promis quil te reprendrait. Il te surveille et a vu tes efforts.
Maman, je savais pour Germain Mais qui aurait pu dire la vérité à Camille ? Elle ne maurait jamais cru
Le temps se tordit encore, bientôt la nouvelle éclata :
Tu sais quoi ? Michel et Camille la factrice vont se marier ! annonça Eugénie devant la boulangerie, rayonnante. Clotilde est ravie, elle a rajeuni !
Tant mieux, Michel est un brave mec, il sera un bon mari. Il a laissé ses bouteilles derrière lui Lamour, cest magique ! renchérit Valentine, voisine de Clotilde.
Quant à Germain et Tatiana, on verra bien Ce nétait pas la peine dépouser Camille, leur histoire durait déjà. Et Tatiana finira bien par le tromper, il le regrettera, conclut Eugénie.
Michel rentra chez lui, sinstalla à table. Camille saffairait, lui servit un bol de soupe, des boulettes dorées, sortit une tarte du four. Elle sassit en face, le regard pétillant.
Quelle merveille, Camillounette ! sexclama Michel en dévorant. Et toi qui disais que tu nétais pas une bonne ménagère…
Oh, je suis terrible, Michel, maladroite même ! ria Camille.
Mais Michel, contemplant la cuisine claire et rangée, répliqua :
Jai toujours su que tu étais la meilleure.
Michel, je suis enceinte, dit soudain Camille, et il ouvrit des yeux ronds, bondit debout.
Camille, tes sérieuse ? Quelle joie ! Jen étais sûr, tu es la meilleure ! cria-t-il, lenlaçant.
Camille donna naissance à une fille, puis trois ans après, à un fils. Tous étaient comblés, surtout Clotilde qui vénérait sa belle-fille et ses petits-enfants. La vie poursuivait son étrange ronde, douce et piquée de souvenirs.


