« Va chercher les clés de notre appartement chez ma mère », avait exigé mon épouse.
Maman Constant fit un pas en avant. Donne-moi les clés.
Mon petit Constant, quest-ce que tu fais ? Madeleine Leblanc recula.
Rends-moi les clés et rentre chez toi. Sophie a raison. Cest notre affaire.
Mais elle va te conduire à la ruine ! sécria sa mère. Elle ne te considère même pas !
Maman, pars sil te plaît, Constant prit doucement les clés de sa main. Je tappelle plus tard.
Lorsque la porte se referma derrière sa mère, Constant sappuya contre le mur, épuisé, comme sil venait de décharger un wagon de charbon.
Sophie se retourna lentement.
On avait conclu un accord, Constant. Six mois juinissent pile aujourdhui, mon congé maternité sest terminé cette nuit. Et le tien commence. Bonjour, papa !
Oui, je sais Mais au boulot, cest la folie, le patron me surveille. Tu comprends, je viens juste davoir une promotion, faut montrer les crocs. Tu me laisses avec le petit ?
Tu montreras les crocs dans six mois. À moins que tu veuilles quon relise notre contrat de mariage ? Elle haussa un sourcil. On avait bien tout discuté, sur le quai.
Aucun « jai changé davis » ou « cest toi la mère ». Tu te souviens de ce que jai dit avant quon dépose notre dossier à la mairie ?
Constant soupira.
Que si on divorçait, lenfant reste avec moi. Et toi, tu serais maman du dimanche.
***
Sophie sétait préparée pour reprendre le travail six mois durant. Enfin, la liberté retrouvée !
Bien sûr, son mari nétait pas enthousiaste à lidée de prendre le congé parental à sa place, mais Sophie navait aucune intention de céder. Un accord, cest sacré, nest-ce pas ?
Son premier jour de travail débuta par une réunion et, naturellement, un appel de sa belle-mère. Sans y réfléchir, Sophie décrocha, continuant à taper son rapport de lautre main, regrettant aussitôt son geste.
Oui, je vous écoute ? Sophie colla le téléphone à son oreille.
Sophie, tu as perdu la tête ? La voix de Madeleine tremblait dindignation. Je téléphone à Constant, et jentends lenfant hurler en arrière-plan !
Il me dit que tu es repartie bosser et quil change les couches Cest quoi ce scandale ?
Ce nest pas un scandale, Madeleine, cest notre accord. Constant est en congé parental, répondit sereinement Sophie.
Un congé pour homme, à vingt-sept ans ? Madeleine faillit crier. Il doit construire sa carrière ! On vient juste de le nommer adjoint !
Tu comprends que quelquun va prendre sa place pendant quil essuie la bave de lenfant ? Un homme est pourvoyeur, et tu en fais une nounou !
Sophie se pencha en arrière.
Le pourvoyeur, cest moi, répondit-elle calmement. Et Constant est un père attentionné. Je crois que cest très bien ainsi.
Ce féminisme, ma foi Madeleine en était presque à manquer dair. À force de lire des inepties sur internet, voilà que vous détruisez la famille de vos propres mains !
Une mère doit rester auprès de lenfant, sacrifier tout pour le foyer ! Et toi ?
Ta laisse le bébé à un homme sans expérience ! Tu nas pas de cœur, Sophie. Seule ta carrière tintéresse.
Cest amusant, venant de vous, Sophie plissa les yeux. Rappelez-moi à quel âge vous avez envoyé Constant chez votre mère à la campagne ? Trois mois ? Quatre ?
Un silence sinstalla. Sophie imagina facilement sa belle-mère cherchant son souffle elle ne lui avait jamais parlé ainsi auparavant.
Ce nétait pas la même époque ! Madeleine lâcha enfin. Il fallait travailler, économiser pour acheter un appartement.
Je dois aussi construire ma carrière. Et économiser pour agrandir notre logement. Nous sommes quittes, Madeleine.
Mais moi, je ne dépose pas mon enfant à la campagne, il est avec son père.
Bonne journée.
Sophie raccrocha et se remit à son rapport.
***
Le soir, lorsque Sophie rentra, elle trouva Constant affalé sur le canapé, la tête dans les mains.
À côté de lui, une montagne de mouchoirs usés. Leur fils hurlait dans le parc à bébé.
Ah, te voilà Il ne releva même pas la tête. Timothée refuse la purée de courgettes, il me recrache tout dessus.
Il fallait la chauffer davantage, il déteste le froid, Sophie prit lenfant dans ses bras.
Le petit se calma aussitôt, agrippant le revers de sa veste de ses minuscules doigts.
Maman ma appelé, dit Constant dune voix sourde. Une heure de discours sur le fait que je suis une lavette.
Sophie sarrêta net.
Et tu lui as répondu quoi ?
Que veux-tu que je dise ? Elle na pas complètement tort, Sophie. Les gars au bureau se moquent de moi. Ils proposent de moffrir un tablier.
Le patron a appelé, voir si je pouvais au moins vérifier les rapports à distance.
Il ma dit que si je disparais maintenant, je peux oublier mon poste dadjoint après la réorganisation.
Sophie reposa le petit dans le parc et sinstalla face à son mari.
Constant, regarde-moi. Quand on a décidé davoir un enfant, tu te frappais la poitrine et tu disais que tu étais un homme moderne.
Que tu respectais mon travail, que tu voulais être un vrai père, pas juste de passage.
Quest-ce qui a changé ? Maman ta influencé ?
Constant se leva et se mit à arpenter le salon.
Cest pas la question, Sophie ! Je suis un homme ! Jai vingt-sept ans, je veux évoluer, apporter de largent !
Fais-moi plaisir Reste six mois de plus à la maison, et ensuite jassure, promis. Quand tout sera stabilisé au bureau.
Et on le mettra à la crèche à un an et demi.
Non, répondit Sophie dune voix calme.
Comment ça, non ? Constant fut déconcerté.
Tu naurais pas dû accepter mes conditions avant le mariage si tu nétais pas prêt. Tu savais que je ne resterais pas enfermée.
Si je repars en congé, mon projet ira à Laurence. Et je pourrais ne jamais revenir ! Ma carrière vaut autant que la tienne.
Tu es égoïste, murmura Constant. Maman a raison. Tu penses à toi plus quà la famille.
La colère monta chez Sophie.
Égoïste, vraiment ? Elle se leva. Parfait. Demain cest samedi. Timothée reste avec toi, je file au bureau, on a des corrections à faire.
Et dimanche je vais voir mon amie. Toute la journée.
Tu noseras pas, Constant écarquilla les yeux. Je ne vais pas y arriver ! Il fait ses dents, il râle !
Tu ten sortiras. Tu es père.
Ils dormirent séparément cette nuit-là après une dispute mémorable.
***
Au bout dune semaine, Madeleine passa des coups de fil aux offensives directes. Elle débarqua un mercredi, très tôt, sans prévenir.
Ouvrant la porte avec son propre trousseau. Sophie se préparait pour une réunion importante.
Halte-là ! La belle-mère lui bloqua le passage dans le vestibule. Où cours-tu ? Le bébé hurle, Constant tente de faire bouillir je ne sais quoi, et toi tu fais la belle pour aller bosser !
Veuillez me laisser passer, Madeleine. Je suis pressée.
Je ne te laisse pas passer ! Elle se planta dans lembrasure. Tant que tu ne promets pas décrire une demande de prolongation de congé, tu restes ici !
Cesse de torturer mon fils ! Il commence à blanchir à cause de toi !
Constant apparut depuis la cuisine.
Maman, arrête murmura-t-il.
Tais-toi, mon grand ! coupa Madeleine. Tu es devenu tout mou ! Elle ta mis sous sa coupe, et tu ten réjouis !
Sophie, es-tu vraiment une mère ? Quelle femme fait passer sa carrière avant le berceau ?
Sophie respira profondément.
Madeleine, à cet instant vous franchissez la limite de notre famille. Si vous ne bougez pas, jappelle la police. Et rendez-moi les clés. Tout de suite.
Quoi ? La police contre la mère de ton mari ? Elle se prit le cœur. Constant, tu entends ? Elle veut me chasser !
Constant, Sophie le regarda droit dans les yeux. Prends les clés à ta mère et explique-lui quon gérera ça seuls, sinon demain je demande le divorce.
Et rappelles-toi notre condition : Timothée reste avec toi. Toujours. Tu voulais être un homme et construire ta carrière ?
Tu le feras, avec un bébé dans les bras, sans mon aide. Pour de bon.
Ça te tente ?
Constant alterna du regard entre sa femme et sa mère. Une véritable angoisse dans les yeux : il connaissait Sophie par cœur.
Jamais elle ne lançait de paroles en lair.
Maman Constant fit un pas. Rends-moi les clés.
Mon petit Constant, quest-ce que tu fais ? Madeleine recula.
Donne-moi les clés et rentre chez toi. Sophie a raison. Cest notre histoire. On avait tout prévu avant le mariage. Jai promis, je moccupe de notre fils.
Elle va te détruire ! cria Madeleine. Elle ne pense quà elle.
Maman, pars, Constant prit les clés dans sa main. Je tappelle plus tard.
Lorsque la porte se referma derrière elle, Constant sappuya au mur, vidé de toute énergie.
Tu es satisfaite ? demanda-t-il, amer.
Non, Constant. Ça m’a fait mal de devoir te mettre en demeure.
Ce nétait pas agréable
Mais pour Timothée tu aurais vraiment fait ça ? demanda-t-il, surpris.
Sophie sapprocha tout près.
Constant, je taime. Jaime notre fils. Mais je ne laisserai personne détruire ma vie parce que ton patron ou ta mère ont une vision dépassée du monde.
Soutiens-moi comme partenaire. Pas comme assistant ou baby-sitter, mais en vrai partenaire, dégal à égal.
Sinon, cest que nos chemins se séparent.
Et oui, je serais partie. Une maman du dimanche au moins nest pas une femme malheureuse et aigrie qui déteste sa vie.
Constant resta silencieux longtemps puis posa la main sur son épaule.
File à ta réunion, tu vas être en retard.
Sophie sourit et séclipsa.
***
Trois mois passèrent vite. Sophie était au bureau quand Constant lappela pour lui demander de descendre à la loge du gardien. Un peu inquiète : que se passait-il ?
On a survécu à lépreuve du feu, Constant sessuya le front et sourit, soulagé. On est allés à la PMI.
Une mamie voulait absolument mexpliquer que je tenais mal le bébé.
Tu sais ce que je lui ai répondu ?
Je devine, ria Sophie.
Jai dit que javais un master en couches et que je gérais très bien ! Elle avait la même tête interloquée que maman.
Sophie éclata de rire.
Et ta mère, elle a appelé ?
Oui, hier. Encore le refrain : « tu gâches tes meilleures années ».
Je lui ai dit : « Maman, si tu recommences, je bloque ton numéro un mois ! Je ne les perds pas, je savoure ce congé ! »
Le boulot attendra, il ne va pas senvoler.
Et alors ?
Elle sest vexée. Mais je crois quelle commence à comprendre : ça ne marche plus avec moi.
Tu sais, Sophie Jétais en colère contre toi au début. Je croyais que tu voulais me briser. Maintenant, quand je vois les gars au bureau ils ne voient jamais leurs enfants.
Ils rentrent quand ils dorment, partent avant quils se réveillent. Ce nest pas pour moi.
Sophie lui serra la main.
Je savais que tu réussirais.
Mais je fais quand même les rapports nocturnes, glissa-t-il en riant. Le patron dit que mon absence ralentit le service, mais il me garde la place dadjoint au chaud.
On nest jamais irremplaçables, mais les bons éléments, on les protège. Même en congé parental.
Timothée remua dans la poussette. Constant le prit dans ses bras avant quil ne pleure.
On file, ma belle. Et on passe chez lépicier pour le dîner. À plus tard.
Sophie embrassa son mari, son fils, et remonta à létage. Elle navait pas fait erreur sur lui !
***
Madeleine na jamais pardonné à son fils. Ils ne parlent quasiment plus, et ce, surtout par téléphone.
Sophie travaille, Constant doit bientôt reprendre le bureau.
Chacun a assuré six mois de congé parental, et désormais, le petit a une nounou.
Le plus difficile est derrière eux, ils sen sont sortis.

