Cher journal,
« Va récupérer les clés de notre appartement chez maman », ma ordonné ma femme ce matin.
Maman… Jai avancé dun pas. Donne-moi les clés.
Mon petit Augustin, tu fais quoi ? Maman a reculé, déroutée.
Donne-les-moi et rentre chez toi. Camille a raison. Cest notre histoire, pas la tienne.
Elle va te perdre ! a crié Maman. Elle ne te respecte pas du tout !
Maman, sil te plaît, rentre, jai pris doucement le trousseau dans sa main tremblante. Je tappelle plus tard.
Une fois la porte refermée sur ma mère, je me suis laissé glisser contre le mur du couloir, épuisé comme si javais déchargé un camion de charbon à la gare de Lyon. Camille sest retournée lentement vers moi.
On avait convenu, Augustin. Six mois pile, mon congé maternité sest fini hier minuit. Le tien commence. Bonjour, papa !
Oui, je sais, je sais Mais au boulot, cest la folie, Martin me regarde de travers. Tu sais comment cest, jai enfin obtenu la promotion, il faut montrer les dents. Et toi, tu me laisses avec le bébé !
Tu montreras les dents dans six mois, elle a levé un sourcil. Tu veux encore discuter du contenu du contrat de mariage, ou tu te souviens de la ligne « pas de reculades, ni de ‘tu es la mère’ » ? Rappelle-toi ce que jai dit avant quon signe devant le maire.
Jai soupiré.
Si séparation, lenfant reste avec moi. Et toi, nounou du dimanche.
***
Pendant six mois, Camille sest préparée à reprendre le travail. Ça y est ! Elle va enfin respirer.
Bien sûr, jai fait la tête, cest vrai, la perspective du congé paternité ne me réjouissait pas franchement, mais Camille ne comptait pas reculer dun centimètre. Un contrat, cest sacré, non ?
Dès mon premier matin, elle ma laissé avec le petit Antoine, et jai eu droit à la réunion déquipe puis à lappel traditionnel belle-maman, Geneviève. Jai répondu machinalement en continuant mon rapport dune main.
Oui, bonjour, Geneviève.
Camille, tu te crois raisonnable ? Sa voix vibrait dindignation. Jappelle Augustin, et jentends le gosse hurler derrière !
Tu es au boulot, et il change des couches ? On dirait une comédie !
Ce nest pas du théâtre, Geneviève. On respecte ce quon sest promis. Augustin est en congé parental, a répondu Camille calmement.
Un homme en congé parental à vingt-sept ans ! Elle était assez sûre de son effet. Il doit faire carrière ! Il vient dêtre nommé adjoint du chef !
Tu comprends que quelquun va prendre sa place pendant quil essuie de la bave ? Un gars doit subvenir, tu en fais une bonne à tout faire !
Camille sest calée dans son fauteuil :
Le soutien de la famille, cest moi maintenant, a-t-elle dit, sereine. Augustin, lui, cest le père attentionné. Je trouve quon est bien.
Les femmes de votre génération, je vous jure Geneviève sétouffait presque. Avec toutes ces idées de linternet, ça détruit les familles !
Cest amusant, Geneviève, Camille sest énervée. Vous vous souvenez à quel âge vous avez envoyé Augustin à votre mère à la campagne ? Trois mois ? Ou quatre ?
Silence radio. Jimaginais ma mère bouche bée, Camille ne lavait jamais traitée ainsi auparavant.
En ce temps-là, cétait différent ! Il fallait cotiser pour la retraite, épargner pour le logement…
Eh bien, moi aussi, il me faut cotiser et mettre de côté pour agrandir notre appartement. Donc, on est à égalité, Geneviève.
La différence, cest que mon fils, lui, est chez son père, pas envoyé à la campagne.
Bonne journée.
Camille a raccroché et repris son rapport.
***
Le soir, jétais affalé sur le canapé du salon, la tête entre les mains, entouré dun monticule de mouchoirs. Antoine hurlait dans son parc.
Ah enfin jai murmuré, sans relever la tête. Il refuse de manger la purée de courgette, il me recrache tout dessus.
Fallait la chauffer plus, il naime pas froid, a dit Camille en prenant Antoine dans ses bras.
Aussitôt calme, le petit sest accroché à son col comme à une bouée.
Ta mère ma appelé, ai-je balbutié. Une heure de sermon sur ma mollesse.
Camille sest figée.
Et tu lui as répondu quoi ?
Quest-ce que je pouvais dire ? En plus, elle na pas tort. Les mecs au bureau se moquent, veulent moffrir un tablier. Le chef ma appelé, il veut savoir si je peux au moins vérifier les rapports à distance.
Il ma menacé : si je disparaissais, la place dadjoint ne serait plus à moi, après la réorganisation.
Camille a redéposé Antoine et sest assise en face de moi.
Augustin, écoute-moi. Quand on a décidé davoir un enfant, tu clamais que tu étais un homme moderne.
Que tu respectais mon travail, que tu voulais tinvestir pleinement comme père.
Quest-ce qui a changé ? Lavis de ta mère ?
Je me suis levé, arpentant la pièce.
Ce nest pas la faute de maman ! Camille, je suis un homme ! Jai vingt-sept ans, je veux évoluer, apporter de largent à la famille !
Reste six mois de plus à la maison, daccord ? Après, je te jure, je finirai le congé. Quand la situation au boulot se sera tassée.
Et à dix-huit mois, on met Antoine à la crèche.
Non, a répondu Camille dun ton posé.
Comment ça, non ? Jétais déconcerté.
Tu aurais pu refuser avant le mariage. Tu as accepté la clause ? Tu savais que je nallais pas rester enfermée.
Si je retourne en congé, mon projet passera à Laurence. Et peut-être, je ne retrouverai jamais ma place !
Ma carrière vaut autant que la tienne.
Tu es égoïste, ai-je lancé à voix basse. Maman a raison. Tu penses plus à toi quà la famille.
Camille a commencé à sénerver :
Égoïste ? Très bien. Demain samedi, Antoine reste avec toi, moi je vais au bureau, les retouches sur le projet.
Et dimanche, je passe la journée avec Chloé. Complète.
Tu noserais pas, Jai ouvert de grands yeux. Je ne vais pas men sortir ! Il est grognon, il fait ses dents !
Tu ten sortiras. Tu es son père.
On a dormi séparés cette nuit-là. Une dispute sans retour.
***
Une semaine plus tard, Geneviève est passée à loffensive. Mercredi matin, elle a débarqué chez nous, sans prévenir, en ouvrant la porte avec son propre trousseau.
Jétais sur le point de partir à une réunion décisive.
Halte-là ! Elle sest postée dans lentrée, bras écartés. Où tu vas ? Antoine hurle, Augustin fait de la bouillie en cuisine et madame sapprête à partir bosser !
Geneviève, laissez-moi passer. Je vais être en retard.
Pas question ! Elle bloquait le chambranle. Tant que tu ne promets pas denvoyer la demande de prolongation de congé, tu ne passes pas !
Arrête de martyriser mon fils ! Il devient gris à cause de toi !
Augustin a passé la tête hors de la cuisine.
Maman, sil te plaît Faiblement.
Pas un mot, mon fils ! Tu nas plus de colonne vertébrale ! Elle ta mis sous sa botte et tu le supportes avec le sourire !
Camille, tu es une mère ou quoi ? Une femme qui fait passer la carrière avant le berceau ne vaut rien !
Camille a pris une profonde inspiration :
Geneviève, vous franchissez la limite de notre foyer. Si vous nabandonnez pas le seuil, jappelle la police. Et les clés, je les veux, là, maintenant.
Quoi, la police ? À la mère du mari ? Geneviève a mis la main sur son cœur. Augustin, tu entends ? Elle veut me chasser !
Augustin, Camille la regardé droit dans les yeux. Soit tu demandes les clés et expliques à ta mère quon gère notre famille, soit dès demain, je demande le divorce.
Et tu te rappelles laccord ? Antoine reste avec toi. Définitivement. Tu voulais jouer les papas modernes et faire carrière ? Tu le feras, bébé au bras.
Comment tu trouves ça ?
Augustin passait de Camille à sa mère, paniqué. Il sait comment je peux être déterminée.
Maman… Il a fait un pas. Donne-moi les clés.
Mon petit Augustin, quest-ce que tu fais ? Geneviève a reculé.
Donne les clés et rentre chez toi. Camille a raison. Cest une histoire entre nous. On sest mis daccord avant le mariage.
Jai promis, je tiendrai : je reste avec le petit.
Elle va te détruire ! a crié Geneviève. Elle ne te considère pas !
Maman, sil te plaît, Augustin lui a repris les clés. Je tappelle plus tard.
Et quand la porte sest refermée, Augustin sest effondré contre le mur, vidé.
Heureuse ? demanda-t-il, amer.
Non, Augustin. Je ne suis pas heureuse. Je déteste devoir te forcer la main.
Vraiment
Tu aurais vraiment Antoine Tu laurais laissé avec moi ? demanda-t-il, surpris.
Camille sest avancée vers lui :
Augustin, je taime. Jaime notre fils. Mais je refuse de sacrifier ma vie parce que ton patron ou ta mère ont des idées dun autre temps.
Si tu veux être avec moi, sois mon partenaire. Pas un assistant ou une nounou dappoint, un vrai partenaire.
Si tu nes pas prêt, nos chemins se séparent.
Oui, je laurais laissé. Parce que être « maman du dimanche », cest toujours mieux quune femme aigrie qui hait sa vie.
Augustin est resté longuement silencieux, puis a posé une main sur son épaule.
Va à ta réunion, tu vas être en retard.
Camille lui a souri et est sortie.
***
Trois mois ont filé. Camille était au bureau quand Augustin ma appelée, me demandant de descendre à laccueil. Quavait-il donc ?
Baptême du feu ! Augustin avait la sueur au front, mais me souriait. On est allés à la PMI.
Une vieille dame ma dit que je portais mal Antoine.
Tu sais ce que jai répondu ?
Je devine, a ri Camille.
Je lui ai dit que jai un Bac+5 en couches et je men sors très bien ! Elle est restée bouche bée, comme ma mère dailleurs.
Camille a éclaté de rire.
Et alors, ta mère, elle ta rappelé ?
Hier, encore une fois sur le refrain « tu gâches ta jeunesse ».
Je lui ai dit : « Maman, si tu recommences, je bloque ton numéro pour un mois. Je ne gâche rien, je profite du congé parental ! »
Et le boulot il attendra.
Sa réaction ?
Elle boudait. Mais je crois quelle commence à comprendre que ce jeu ne marche plus avec moi.
Tu sais, Camille… J’ai râlé contre toi, je pensais que tu voulais me transformer. Mais je regarde les collègues : ils ne voient jamais leurs enfants.
Ils rentrent quand ils dorment déjà, partent avant le réveil. Je ne veux pas ça.
Camille lui a serré la main doucement.
Je savais que tu ten sortirais.
Je fais quand même les rapports la nuit, a-t-il cligné de lœil. Martin ma dit que sans moi, le service tourne mal, donc mon poste dadjoint mattend.
Finalement, les irremplaçables, ça nexiste pas, mais les bons éléments, on les ménage. Même en congé.
Dans la poussette, Antoine gigotait. Augustin la attrapé avant que les pleurs néclatent.
On y va, Camillou. Je dois passer à Monoprix acheter le dîner. À ce soir !
Camille les a embrassés tous les deux avant de remonter au bureau. Elle ne s’est pas trompée sur son homme !
***
Geneviève na jamais pardonné à son fils. Ils se parlent rarement, surtout au téléphone.
Camille travaille, bientôt Augustin reprendra le boulot.
Chacun a eu ses six mois de congé parental, puis quand Antoine a grandi, ils ont engagé une nounou.
Le plus dur est derrière eux, ils ont réussi.
